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UNE GRENADE ENTROUVERTE - Bruno ETIENNE

D'Aristote à Marx les hommes de science ont cherché la for-mule paradigmatique de l'explication totale, illusion aussi improbable que le rêve platonicien d'un univers d'essences qui précède le nôtre... le ça, la causalité idéelle...
En fait, ce que ne sait pas encore l'étudiant innocent qui rentre à Science po à la sortie du couvent des oiseaux et que d'ailleurs personne ne lui explique, c'est ce secret jalousement gardé par le corps enseignant : les sciences sociales sont dangereuses pour l'apprenti sorcier et pour les institutions en place.
De plus, il ne sait pas encore qu'il n'y a pas de véritable demande sociale de connaissance en matière politique et que par ailleurs, même si le processus cognitif est accompli, la connaissance scientifique en science du politique ne produit
pas de politique publique ! Le politologue a en effet cette caractéristique extraordinaire d'être concurrencé par les citoyens, les hommes politiques et les journalistes qui font de la science politique sans le savoir, comme monsieur Jourdain
faisait de la prose... II est donc un chercheur illégitime ou, au mieux, une danseuse que se paye la société qui l'héberge.
Parce que l'institution a besoin de dévots et surtout pas de mystiques. " Traverse le désert des institutions et de l'ordre ", criait Hallaj aux Oulémas qui l'ont découpé en morceaux; parce qu'elle est enjeu de pouvoir et non de vérité : c'est pourquoi toute institution est le lieu où s'enlise le sens parce que tout pouvoir est conservateur et lui-même victime de l'entropie.
Je crois que la connaissance est une longue et périlleuse marche vers l'apparition d'un système raisonnable où la multi-plicité des êtres et des situations devient objectivable : autre-ment dit, je fais le paria minima de l'intelligibilité des rapports sociaux par des méthodes et des techniques. Sans illusions en particulier sur l'institution de la pensée comme Raison. Mais cela signifie que l'Histoire est compréhensible. qu'elle n'est pas fatale ni le produit d'un complot, comme dans la série
culte X-Files et que tous les dossiers sont lisibles, la Corse et l'Algérie en ce qui me concerne, par l'anthropologie de la complexité. Je crois que la connaissance est la suppression de l'Autre par la saisie de sa propre altérité ; aussi me faut il commencer par affirmer les socles, poser les balises, les Landmarks et les limites : n Avoir un système, voilà qui est mortel. N'en avoir pas, voilà qui est mortel. D'où la nécessité de soutenir en les perdant à la fois les deux exigences. " François Schlegel. Je crois que les hommes et les femmes n'appartiennent pas à la même espèce : voilà la première altérité ; les femmes ont un ventre (un buffet, disait Hakima) et des règles, et les hommes ont fait des lois contre la nature de leur nature pour échapper au temps des femmes. Les femmes donnent la vie et donc la mort, et les hommes font la guerre pour leur échapper. Toutes les autres distinctions sont culturelles, arbitraires, histo-riques, contingentes et dues à la division sociale de travail, y compris à la division du travail religieux et donc la division sexuelle du travail, y compris du travail religieux et politique la femme ne monte pas à la Tora! Toute l'anthropologie a signalé cette interdiction faite de révéler le secret de l'absence de secret aux non-initiés et aux femmes. Et pourtant les femmes initiées, les ménopausées, les sorcières, les sages-femmes enseignent aux jeunes femmes qu'il ne faut pas dire aux hommes qu'elles savent qu'ils savent qu'il n'y a pas de mystère. La complicité dans le partage des illusions et du secret. La voix féminine (et les voies) s'interroge loin des faits que l'homme s'épuise à énoncer.

 

GRANDS PROBLEMES POLITIQUES CONTEMPORAINS - Raphaël DRAI

La politique n'a pas bonne réputation. Identifiée à la ruse et au pouvoir elle semble vouée à n'être que l'ombre de l'éthique. Cependant, une éthique abstraite, sans efficience est condamnée au discrédit et à ren-forcer les politiques de manoeuvre et de force. Dans un monde où les conséquences et la complexité s'ajoutent aux effets de la mondialisation et où la menace révolutionnaire semble avoir disparu, le principe de res-ponsabilité est donc devenu vital. Pourtant, au-delà des envolées lyriques et des résolutions verbales, comment véritablement l'assumer? Et s'il convenait avant tout de s'assurer de nos définitions du concept même de politique ? Est-ce fatal qu'il s'identifie en fait, par le biais du pouvoir impartageable, à la pulsion de mort? Cette redéfinition néces-saire soulève-t-elle de nombreux problèmes, linguistiques, méthodolo-giques et même culturels? Mais qu'est-ce qu'un problème? Une offense à notre intelligence ou bien l'occasion pour elle de s'éprouver? Puisque la vie politique débute désormais în utero, qu'elle s'insinue jusque dans la génétique - laquelle l'investit en retour au risque de la disloquer - avant de s'expanser au-delà des limites géographiques de notre planète, elle conduit nécessairement à identifier ce qu'il convient de considérer, en effet, comme les grands problèmes politiques de l'époque. Ceux-ci concernent prioritairement les rapports tendus, instables et dangereux, de la biocratie et de la démocratie, de la raison et de l'inconscient, de l'É-tat de droit et des pulsions d'emprise, physique ou mentale, des rela-tions internationales et du primat de la souveraineté, enfin de l'Europe génocidaire et de l'Europe des réconciliations réussies.
Autant qu'à une découverte de ces débats essentiels, le présent ouvrage s'attache simultanément à un apprentissage des disciplines et des méthodes qui, en science politique, les éclairent et les ouvrent aux perspectives d'une pensée sans entraves de la sociologie politique à la psychanalyse, de la philosophie au droit et à l'analyse littéraire. A ce titre, il s'adresse non seulement aux enseignants et aux chercheurs soli-dement ancrés dans leur propre discipline et ouverts aux autres lieux de recherche mais également aux étudiants et aux étudiantes qui se prépa-rent à ces concours (ENA, ENM, Agrégations, etc.) qui les affecteront en même temps qu'à des postes de décision à des missions de haute responsabilité.

L'ISLAMISME POLITIQUE - Abderrahim LAMCHICHI
Un constat s'impose désormais à tous les observateurs : celui de l'impasse - politique, stratégique, morale et culturelle - dans laquelle se trouve l'islamisme politique. Si les années soixante-dix et quatre-vingt ont été celles du triomphe de cette mouvance, son projet semble actuellement épuisé. Désormais, face à certains courants modérés qui semblent placer au premier rang de leurs préoccupations l'intégration dans la vie politique légale, multipliant les revirements idéologiques en vue de leur institutionnalisation, des groupes plus radicaux n, incapables d'imposer leur vision moralisante à une jeunesse éprise de liberté, s'engagent dans une spirale de violence suicidaire. Les dynamiques d'ouverture à oeuvre dans nombre de sociétés musulmanes, où s'élaborent patiemment les bases d'une démocratie pluraliste, semblent leur échapper.
Avant d'aborder les multiples facteurs explicatifs de l'émergence, de la montée en puissance puis du déclin de l'islamisme politique dans le monde musulman, il convient de définir avec précision le concept même de l'islamisme en le distinguant soigneusement des termes de traditionalisme, de réformisme, ou de néofondamentalime. Ce sera l'objet de la première partie du livre - qui s'efforcera aussi d'établir la généalogie de l'islamisme, d'en analyser la diversité des courants et les multiples centres d'influence. La seconde partie sera consacrée à l'analyse critique d'un certain nombre de thèmes de mobilisation de l'idéologie islamiste, ainsi que des enjeux culturels et politiques fondamentaux pour les sociétés musulmanes (mondialisation, statut de la femme, violence politique, démocratie et droits de l'homme). Il conviendra, pour finir, de s'interroger sur les raisons des impasses actuelles de l'islamisme politique, amis aussi des conditions d'intégration de ses tendances modérées.


SOCIOLOGIE POLITIQUE DE L'ECOLE - Béatrice MABILON-BONFILS et Laurent SAADOUN

QUELLE ECOLE ?

Aucune unité n'est jamais donnée d'avance. Le "ien social" non plus. l'école occupe à ce propos une place essentielle puisqu'elle est ce lieu, situé entre la famille incertaine et la Cité improbable, où le lien social doit se tisser lui-même entre la différence mar-quante et le droit commun qui cohère les singularités multiples. Lorsque le monde était comme immobile, l'école n'était qu'un instant dans cette immobilité. Il suffisait d'y disposer des enfants sur des bancs pont qu'il y devinssent les réceptacles d'un sens plein de soi qu'il suffisait encore d'implanter en eux par la férule et par l'abécédaire. En ce temps, l'Église se proclamait infaillible et la République impeccable. Pourtant, entre les deux institu-tions, la compétition, parfois la guerre, était féroce. L'Homme est un " être enseigné ", prêchait Lacordaire, mais, ajoutait-il, le rai-sonnement est son pire ennemi. L'Homme ne peut vivre, certes, sans leçon, répliquait l'instituteur, mais l'absence du raisonne-ment mine son esprit. Deux guerres mondiales eurent raison de telles certitudes mimétiquement contradictoires. L'univers devint volcanique. Ses laves incandescentes dissolvèrent les axiomes et les assertions, les postulats et les principes assénés. Le fragilité du sens présumé fit face à l'immensité des horreurs et à l'absurdité des hécatombes. Sur bien des sols dévastés les dogmes en ruines validaient la sentence présocratique : "Lorsque la parole échoue, c'est le malheur qui enseigne". De ce fait, si la République survé-cut aux tyrannies, elle s'interrogea sur ses fondements. Lesquels pourraient assurer sa véritable pérennité ? Deux guerres mondiales, à la fois causes et conséquences d'autres révolutions, techno-logiques notamment, imprimèrent au monde une mise en mou-vement giratoire de ses idées et une émulsion de ses populations. L'unité des républiques n'était plus à construire avec des maté-riaux compacts mais avec des pierres friables : classes sociales commotionnées, migrants déracinés, langues concassées. Ensei-gner devint synonyme de recoudre, comme fait le chirurgien avec la plaie qui saigne. Au lieu d'inculquer une identité toute faite, fondée sur un pacte d'adhésion, l'école devint un lieu d'identifi-cation questionnante et inquiète. Quelle que soit la discipline programmée : calcul, histoire, sciences dites naturelles, économie politique, autant que son contenu propre importe à présent le lien qu'elle permet d'établir entre les élèves de la classe considérée comme ensemble premier, devenue propédeutique tâtonnante du Parlement de la République. D'où la modification subséquente intervenue dans la typologie politique elle-même, où commence non pas la politique, au sens manœuvrier, mais le politique, au sens structurel? On le sait, d'autres bouleversements, ceux des biotechnologies, incitent à faire remonter le curseur de plus en plus haut. Le politique déterminé par sa coalescence avec l'espace public doit maintenant se combiner avec d'autres acceptions qui le font débuter in urero, et parfois dès le génome. Tout en évitant les impasses du pan-politisme, dans lequel la science politique serait condamnée à se dissoudre, il importe de reconnaître que désormais, l'École est bien un lieu intensément politique. Avec la famille dont elle démultiplie les crises et récupère les victimes, elle introduit à la socialité, autrement dit à cette tension possible-ment meurtrière entre le moi et l'autre, lorsque le fratricide, actuel ou différé, s'y conforte. Cette tension n'est pas de même nature selon qu'elle s'élude dans les espaces infiniment dilatés de la Cité adulte ou qu'elle se condense entre les quatre murs de la classe scolaire. À si courte distance l'un-ou l'une-de l'autre, les différences personnelles deviennent soit des espaces respiratoires, parfois même des interstices ludiques, soit des gouffres où s'anéantit cruellement l'altérité liante. Le rôle des enseignants, comme on les nomme, est tout sauf simple. D'abord parce qu'en raison des accélérations du temps présent, indexé sur les tempo-ralités technologiques dématérialisées, beaucoup d'entre eux gar-dent encore dans leur mémoire et parfois dans leur corps les ecchymoses des déracinements physiques, les violences des arra-chements au langage natal, les svncopes des figures parentales discréditées, et surtout le démenti routinier des valeurs de la République par les comportements qu'elle autorise effectivement. Officiers sans bagages, navigateurs privés de caftes, ils doivent de jour en jour, souvent d'une heure à l'autre, gouverner à l'estime. Et lorsqu'ils arrivent au port, ils n'ont pas le droit d'évoquer la tempête ni de montrer les trous qu'elle a fait dans la coque, juste sous la ligne de flottaison. Cela s'appelle le dévouement, qui est, parait-il, à lui-même sa propre récompense. Mais où commence la vertu et où la mystification ? L'une ne doit pas faire oublier l'autre. Le temps de l'École est celui des empreintes indélébiles qui surlignent celles de la filiation et préemptent celle de la citoyenneté. Les bonheurs qui s'y vivent sont aussi inoubliables que les échecs qui s'y endurent. Les âges de la vie ne se remémo-rent-ils pas selon la suite des années de collège ou de lycée ? C'est là que s'établissent aussi les non moins indélébiles dettes et créances entre l'enfant qui grandit et la société qui le commandite pour des fins souvent ambigués et parfois inavouables lorsqu'il s'agit de mourir pour la patrie, faute de pouvoir vivre par elle. Lieu où se dispense l'étude, l'École est donc objet prioritaire d'étude à son tour. L'imagerie qui la masque ne doit pas oblitérer les réalités plus signés qui sont les siennes. Les enquêtes dites de terrain, chaque fois plus fines, plus informatives, se conjuguent à cette fin aux essais d'interprétations concernant ce qu'il est convenu d'appeler le lien social scolairement engagé. En rappe-lant sans cesse que ce lien se distingue de l'entrave en ce qu'il se noue, certes, mais qu'il se dénoue aussi. Le présent travail de Béatrice Mabilon-Bonfils et de Laurent Saadoun, tous deux enseignants et chercheurs, permet de mieux le comprendre. Ils ne bâtissent pas, à gros moellons et à ciment armé, une nouvelle théorie de l'École. Ils en révèlent, par investigations progressives, les troubles et les espoirs, les stases inquiétantes et les dyna-miques vitales. En les accompagnant dans leur parcours, l'on se surprend parfois à démentir Freud, au moins partiellement, lors-qu'il affirmait que trois métiers sont impossibles : gouverner, psychanalyser, éduquer. Gouverner sûrement. Psychanalyser, Freud parlait d'or. Mais pourquoi éduquer ? Si la lecture de cet ouvrage permet d'éviter à ce propos les slogans oblatifs, elle fait également mieux comprendre pourquoi finalement, de ces trois métiers, c'est bien le troisième qui suscite ce sentiment d'au-delà la dette inassumable et la créance usuraire : la reconnaissance, inalté-rable, qui lie entre elles les générations peu à peu libérées des malédictions d'Ouranos mutilé par sa propre engeance.