Article 4 : Réflexions sur le mariage chrétien au cours de son histoire

par Mme Blandine Pont, maître de conférences

"Le mariage chrétien" est un problème à plusieurs entrées, historiquement superposées et dont les portes doivent être conjointement ouvertes pour comprendre la vision complexe et ambiguë du mariage dans le christianisme. Ces entrées sont les questions mêmes auxquelles les Pères et leurs successeurs théologiens dans l'histoire de ces vingt siècles ont répondu pour justifier chrétiennement le mariage. Selon les ajustements de leur réponse, des formes différentes de "mariage chrétien" ont fini par s'enraciner. Quels sont ces questions "typiquement" chrétiennes?

Les premières concernent la "nature" du mariage? Est-ce une institution naturelle et quelle forme est "naturelle"? Est-ce une institution surnaturelle puisque saint Paul l'a appelée "mystère" (1), mais qui le donne, que peut-on mettre sous cette définition, quelles exigences réclamer de ceux qui le reçoivent et quel bien particulier en découle-t-il? Comment enfin gérer le "sacrement" quand le couple ne dure pas? D'autres questions concernent ce qui fait la "validité" du mariage, en permettant de le définir par opposition. Est-ce le consentement des personnes qui fait le mariage, est-ce celui des parents, des ententes et alliances de famille, norme sociale par excellence dans l'histoire? Est-ce la copula carnis, l'union sexuelle qui donne la vie? Est-ce la vie commune? Mais quel en est le plus solide fondement? Le consentement sur l'union sexuelle, l'union sexuelle sur la vie commune? Une dernière série de questions s'attache au but du mariage. est-ce la procréation, la constitution d'une famille stable, d'une famille chrétienne, l'expérience et la protection de l'amour humain? Là encore, qu'est-ce qui est prédominant de la communauté de vie ou de la protection de la génération?

Selon l'argumentation des Pères, puis des canonistes (juristes du droit de l'Eglise catholique) et des théologiens médiévaux et modernes, selon le dosage des réponses, nous avons des conceptions et des pratiques du mariage chrétien assez différentes dans le temps, influencées par mais également influençant les pratiques non-chrétiennes du mariage, à l'intérieur des différents espaces géographiques où le christianisme s'est développé.

Un sens nouveau

Le mariage dans le bassin méditerranéen du Ier siècle était d'une grande diversité, mais un type de mariage détenait une supériorité symbolique, c'était le mariage "à la romaine", tant l'idée que Rome était "la" civilisation, imprégnait les esprits des populations dominées. Le mariage romain, comme nous le verrons, avait une singularité très grande, car il était "formalisé" juridiquement comme un contrat et donnait droit à une procédure de jugement en cas de conflit. Même si dans les faits il était peu pratiqué au profit des coutumes locales, il était la référence des élites méditerranéennes. Les premiers chrétiens n'échappèrent donc pas à son influence, tout en le remplissant de leurs exigences propres.

Que mirent-ils immédiatement sous l'étiquette mariage en considérant tout d'abord leur origine sémitique et leur rapide progression dans les milieux hellénisés et romanisés? Il puisèrent à trois sources pour forger leur conception naissante: Le premier Testament et la tradition hébraïque du mariage d'une part, les Evangiles, et enfin les Epîtres de saint Paul d'autre part.

Des textes de la Genèse (2, 18 et 22-24), ils retirèrent la certitude que le mariage était une institution naturelle voulue par Dieu, sous la forme d'une union monogamique (une seule chair) de deux êtres. La monogamie l'avait en effet emporté dans le judaïsme au temps du Christ et son usage bien établi fut d'autant moins contesté que dans les Evangiles, le mariage, auquel le Christ fait explicitement allusion, est doublement monogame et indissoluble :"Que l'homme ne sépare pas ce que Dieu a uni". Les trois Evangiles synoptiques reprennent ces paroles, notamment dans Matthieu 2-9. L'indissolubilité est une loi pour le moins nouvelle (1), alors que le divorce était admis dans tous les droits antiques et que la Loi juive autorisait la répudiation (Deutéronome 24, 1-4). Seul le texte de Matthieu infléchit l'indissolubilité: "Que l'homme ne sépare pas ce que Dieu a uni, sauf pour porneia", ouverture qui va polariser l'essentiel des débats de l'Antiquité chrétienne.

Les Epîtres de saint Paul, "premiers commentaires" de l'enseignement du Christ présentent cependant le mariage de manière ambiguë. Saint Paul insiste particulièrement sur la médiocrité de l'acte sexuel, écho direct des lois lévitiques prévenant son impureté: "Il faut user du corps avec sainteté et respect", "Il est bon pour l'homme de ne pas toucher une femme" (1Cor.7-1), "Le mariage est un remède à la concupiscence" (1Cor. 7,2), "Le mariage entraîne au monde" (1 Cor. 7, 32-34), "Le mariage est inférieur à la virginité" (1 Cor. 7, 37-38).

Dans le même temps, dans la Lettre aux Ephésiens 5-32, texte fondamental dans la théologie chrétienne du mariage, même son auteur n'est pas le Christ et ne l'a aps connu, saint Paul parle du mariage comme d'un mysterion: "L'homme quitte son père et sa mère, il colle à sa femme et ils sont une seule chair. Ce mystère est grand. Je déclare qu'il s'applique au Christ et à l'Eglise" (2). C'est ce terme "mystère", traduit par sacramentum en latin, qui est nouveau. Car le mysterion grec, terme toujours utilisé par les orthodoxes, va vite signifier lieu et lien "mystérique" (3) de rencontre divino-humaine en Christ, les deux mysteria par excellence étant le baptême et l'eucharistie. Le terme sacrementum quant à lui, est complètement juridique et moins riche de sens. Le débat néanmoins sur la nature du mariage sanctifié au point d'être en lui-même une source de grâce est lancé. Il y aura un long et lent travail de réflexion sur ce texte. Et c'est à la suite de l'utilisation de ce terme, dans Ephésiens 5-33 que Paul conclut que le mariage est union des corps et parle même du droit de chaque époux sur le corps de l'autre, celui de la femme comme "possession" de son mari de même que le corps du mari appartient à sa femme. Donnés l'un à l'autre par le lien mystérique, il conclut sur les devoirs des époux: "Soumission de la femme, amour et aide du mari". (Ephésiens 5, 21-33).

Introduit difficilement dans la forme romaine du mariage…

…le mariage est donc plusieurs choses contradictoires en même temps, dès les origines du christianisme et c'est porteurs de ces différents héritages, les discutant et les répandant, que les premiers chrétiens ont "investi" la forme romaine du mariage.

Le mariage romain par rapport à tous les autres est un cadre dans lequel entre un couple, qui plus est par consentement. Ulpien insiste sur ce point important: Ce n'est pas l'union sexuelle mais le consentement qui fait le mariage. "L'honneur du mariage" tient également à son statut "noble", car seuls les citoyens, les personnes libres peuvent se marier. Il comporte plusieurs conditions de validité: âge, situation familiale, degré de parenté, rang social. Ce consentement est ritualisé par une cérémonie privée familiale chez la future mariée avec une formule d'engagement mutuel, Ubi tu Gaius, ego Gaia. Dans la dextrarum junctio, une personne honorable, la pronuba, met la main de l'épouse dans celle du mari, puis intervient la rédaction du contrat de mariage et du contrat de dot versée au mari. La femme est emmenée au domicile du mari. Il n'existe pas de transfert de la potestas du père au mari. Les fiançailles, "accord des familles à l'avance", peuvent être facilement rompues. L'idée de fiancailles sera reprise par la suite par les théologiens et canonistes comme temps d'attente et de promesse, temps qui permet a contrario la rupture.

Ce cadre "civil" va convenir aux élites chrétiennes qui vont lui donner leur préférence quand elles le pourront, ce qui arrivera de plus en plus souvent au fur et à mesure de l'extension de la citoyenneté romaine. Mais il y a d'indéniables problèmes avec cette forme de mariage. Le mariage romain n'interdit ni le divorce, ni le remariage et beaucoup de gens ne se marient pas "à la romaine". Le concubinat est extrêmement fréquent. Il va donc falloir obtenir des chrétiens qu'ils ne se séparent pas aussi facilement que la loi le leur permet, quand ils sont mariés à la romaine ou quand ils vivent ensemble comme concubins, puisque leur union est indissoluble devant Dieu. Pour cela, plusieurs manières vont être employées.

Combattre la séparation, lutter pour la monogamie, donner un statut "marital" chrétien au concubinat, influencer la législation matrimoniale romaine, sont les grandes caractéristiques de l'attitude des Pères grecs et latins de l'Eglise des premiers siècles: Basile, Jean Chrysostome, Clément d'Alexandrie, Tertullien, Origène, Cyprien, Lactance, Ambroise, Jérôme, et surtout Augustin ont ainsi contribué à fixer les exigences du mariage chrétien. Nous avons une littérature patristique abondante qui rappelle aux chrétiens qu'il n'existe qu'une seule exception à l'indissolubilité, c'est l'adultère, celui-ci étant, sans hésitation, compris comme celui de la femme… Seul Augustin considère que l'adultère commis par l'homme est moralement aussi grave que celui de la femme, mais il ne va pas jusqu'à accepter l'invalidation d'un mariage pour cette raison! La stabilité du couple et la fides due à la personne du conjoint sont l'objectif déclaré des Pères. Ainsi, Grégoire de Naziance considère que " les premières noces sont la loi, les secondes la tolérance, les troisièmes l'illégalité, les quatrièmes mœurs de pourceaux" (Honorius, 37,8) . Parmi les problèmes "annexes" rapidement débattus nous trouvons le remariage des veuves, mal vu, toléré ou carrément interdit. La validité "chrétienne" du concubinat est systématiquement affirmée quand le couple est chrétien, même si l'un des deux est un esclave (1) . La mixité religieuse invalide tout aussi sûrement une union (qu'elle soit formalisée ou libre) quand le ou la chrétienne du couple se met en ménage stable avec un ou une chrétienne. Beaucoup de chrétiens ont donc été bigames ou polygames durant la plus grande partie de leur vie en vivant avec des non-convertis.

Pour faire respecter ce cadre monogame indissoluble, la sanction de l'excommunication est rapidement formulée, mais elle touche peu de monde, étant donné la mixité religieuse des couples et le baptême tardif des convertis qui permettait à nombre de catéchumènes de vivre hors sanction et en bonne conscience. Autant dire que dans l'Antiquité, le couple chrétien vit dans une grande instabilité juridique et une absence assez grande de " transcendance " sur son lien.

Cependant à partir du IVème siècle la situation se stabilise dans l'Empire selon les perspectives chrétiennes. D'un côté les évêques réitèrent l'exigence de la monogamie indissoluble et brandissent l'excommunication pour tout chrétien baptisé qui s'y soustrait: En témoignent les décisions des Conciles d'Elvire en 310, d'Arles en 314, de Laodicée en 350, de Carthage en 407, de Vannes en 461, d'Agde en 506, sans oublier les décrétales pontificales du Vème siècle, d'Innocent Ier ou de saint Léon le Grand. De l'autre, les lois matrimoniales de l'Empire se christianisent. La législation sur le mariage se durcit à partir de Constantin et cela très nettement en Occident sous Honorius avec les lois de 421. La constitution de 439 en Occident, le Code théodosien de 438 en Orient, celui de Justinien en 534 , plus les Novelles de 536, 542 et 566 ne suppriment cependant pas le divorce ni la répudiation quand "la haine entre époux empêche la vie commune". Cependant le mariage "romain" est devenu obligatoire et la séparation très difficile, par l'extension du terme de porneia au sens de "faute très grave" comme la tentative d'homicide ou d'empoisonnement. A ce motif, les femmes pouvaient demander également la séparation, qu'on leur refusait par ailleurs si leur mari était adultère, hormis l'entretien public de la concubine dans la maison de sa femme! Par une autre influence chrétienne, ces lois rendaient le remariage difficile avec des conditions et des conséquences fiscales punitives, ce qui n'empêchera jamais les empereurs byzantins de changer facilement de femme, en s'appuyant sur les lois impériales.

En Orient, d'abord la liturgie

Il y a cependant une nette différence dès l'origine entre le mariage chrétien oriental et le mariage chrétien occidental. L'Orient fut directement influencé par la forme très rituelle et spirituelle du mariage sémite (pas seulement juif) que l'on retrouve dans la chrétienté de culture araméenne, issue des patriarcats de Jérusalem et d'Antioche de Syrie. On possède les Actes apocryphes de Thomas, en syriaque, du IIème siècle, avec une formule de bénédiction divine des époux dans la chambre nuptiale. Alors que l'Occident marquera une grande réticence à faire participer l'évêque ou le prêtre au mariage (saint Jérôme trouve indigne qu'un prêtre tienne un rôle actif), en Orient araméen, puis arménien et hellénistique, c'est le prêtre qui accomplit le mariage par une formule de bénédiction sur les époux, sous un velamen, cependant que les époux ont les mains jointes (ekdosis) et que le prêtre a posé sur leur tête la couronne nuptiale (stefanoma). Il est même bien attesté, par Grégoire de Naziance, métropolite de Césarée au IVème siècle, que le couronnement nuptial vient d'Arménie.

Autre orientation, le consentement des époux n'est qu'un moment de la liturgie, la vérification en fait de l'absence de contrainte violente. Ce n'est sûrement pas le consentement qui fait le mariage, mais la liturgie, qui contient spécifiquement la communion des époux. En fait le mysterion du mariage s'accomplit quand le couple communie ensemble, en public, au corps et au sang du Christ dans l'eucharistie. Ce type de mariage est commun à toutes les Eglises d'Orient qui s'instituent progressivement dans la séparation, nestoriennes, monophysites, antiochiennes et grecques. De même, les fiançailles y sont "religieuses", héritage du mariage en deux temps des juifs et des autres peuples sémites. Elles sont très importantes dans les Eglises nestoriennes, perses-chaldéennes où le prêtre impose les mains, bénit les croix et l'anneau des fiancés. La cérémonie est faite devant témoins, à l'église, là encore liée à l'eucharistie (1).

Les Eglises d'Orient coïncident à faire du mariage un temps liturgique extrêmement fort où le rôle du prêtre est essentiel. C'est lui qui consacre le mariage. Consécutivement, la théologie du sacrement du mariage-le don de la grâce est plus précoce et plus enracinée et les chrétiens qui se marient dans cette forme liturgique sont très sensibilisés au mysterion qui leur devient évident. Plus elles sont orientales (nestoriennes et monophysites) et hors de l'influence de la romanité, plus les noces chrétiennes sont exclusivement religieuses, devant le prêtre qui "fait le mariage" (2). Ces noces liturgiques sont les seules à conférer un statut marital dont le contenu est entièrement fixé par des canons conciliaires. Les chrétiens de l'Empire byzantin, à la fois héritiers de l'Orient et de Rome possèdent donc deux formes de mariage jusqu'au IXème siècle, la forme civile romaine et la forme liturgique. Ils se marient en deux temps quand le mariage civil est rendu obligatoire. Mais à partir du IXème siècle la forme liturgique devient exclusive et obligatoire dans l'Empire byzantin. Le droit romain afférant à son organisation et aux conditions de sa rupture est cependant conservé. Les termes de la séparation restent ceux des lois impériales d'antan, c'est à dire que l'adultère, la faute grave et la haine qui empêche la vie commune rendent possible la rupture du mariage et donc le remariage religieux du vivant de l'ancien conjoint.

Nous voyons très bien de ce développement, que les Latins ont été loin dans leurs origines, de l'idée de mariage liturgique et que leur grande originalité a été l'obligation du consentement comme fondement du sacrement. Le consentement est en effet secondaire dans le mariage orthodoxe. Prononcé dans la cérémonie des fiançailles, il ne sera que tardivement introduit dans les rituels liturgiques du mariage orthodoxe-russe, et encore, sous l'influence des ukrainiens uniates au XVIIème siècle.

En Occident le poids du droit romain

En Occident romain, on l'a vu, même si la présence du prêtre est attestée dans les mariages chrétiens, elle n'est pas originellement très pratiquée, encore moins obligatoire et l'évêque ou le prêtre ne servent que de témoin "honorifique". Ils ne célèbrent pas le mariage, rappelons-nous l'irritation de saint Jérôme. Pendant longtemps en Occident, il n'y a pas eu de mariage à l'église et, de fait, jusqu'au XVIème siècle, du moment que celui-ci avait reçu suffisamment de publicité, aucune forme de célébration "liturgique" du mariage n'était exigée entre catholiques.

Néanmoins, le mariage à la romaine, publiquement contracté et par consentement, va devenir un modèle incontournable pour l'Eglise catholique qui s'identifie à l'héritage romain quand l'Empire d'Occident vacille et succombe. L'Eglise catholique, en conflit de primauté avec Byzance, peu sensible à la profondeur liturgique du mariage oriental et oublieuse des Pères de langue grecque et de leur théologie maritale, n'eut pas le temps d'étoffer sa réflexion sur le mariage-sacramentum. Elle s'est retrouvée face à des droits barbares, coutumiers et très semblables entre eux, dans leur conception et leur pratique du mariage.

Le mariage clanique des peuples germaniques se faisait en effet en deux temps : le mari devait doter sa femme par une transaction avec le père (verlobung-desponsatio), celui-ci la lui donnait avec cérémonie (Trauung- traditio puellae). Il n'existait pas de contrat, pas de consentement, pas de constat écrit et souvent pas de mariage du tout: le rapt de la fille ou le concubinat polygame étaient les plus fréquents, et le renvoi de la femme extrêmement aisé. Tout au plus, si un homme se trouvait marié dans la coutume et voulait répudier sans raison sa femme, avait-il l'obligation de lui rendre sa dot. Quant 'aux femmes, nul recours, nulle protection, nulle décision.

Face à cette véritable régression culturelle, l'Eglise catholique va devenir la championne du droit romain et du mariage "régulier". Un intense effort législatif va se produire entre le VIème et le Xème siècle, à la fois séculier sous influence catholique, et canonique, pour faire rentrer le mariage germanique dans la conception du mariage chrétien et lui appliquer le principe de l'indissolubilité. La bataille pour la sauvegarde du lien fut engagée par le biais d'un droit catholique propre, car le droit germanique, désormais écrit, restait très souple sur la répudiation ou le renvoi de la femme. On assiste ainsi à un grand développement de pénitentiels qui permettent de préciser les interdits, les empêchements et les peines encourues en cas de péché, c'est à dire d'absence de mariage ou en cas de répudiation et de polygamie, etc.. Le plus connu de ces pénitentiels est celui d'Egbert d'York, datant du VIIIème siècle. La sanction de l'excommunication fut maniée avec grande fermeté par les évêques et quelques excommunications spectaculaires ont profondément marqué des sociétés assez rétives et éloignées dans leurs mœurs de la monogamie indissoluble! Le premier à pratiquer cette terrible sanction fut saint Germain, qui excommunia le roi Caribert en 567 pour inceste, puis Childebert en 596 pour répudiation abusive. Les lois des royaumes barbares s'alourdirent alors d'interdits et de punitions, sans que vraiment dans la pratique les mœurs n'aillent vers plus de stabilité.

A partir de la période carolingienne, l'Eglise catholique obtint néanmoins la reconnaissance de la priorité indiscutable de sa compétence canonique sur les questions matrimoniales. Hincmar de Reims, vers 860 notamment, eut à traiter plusieurs affaires simultanément dont la résolution augmenta l'influence du droit canonique et l'autorité de l'Eglise catholique. En même temps les capitulaires -législation commune à tous les sujets de l'Empire carolingien, alors que les lois nationales continuaient à régir directement chaque groupe ethnique- devinrent l'écho des règlements canoniques.

Les inflexions apportées par les temps barbares

Cependant il ne faut pas croire que l'Eglise catholique soit restée complètement "romaine" dans sa vision du mariage. Elle fut barbarisée elle-même en rognant sur le principe du consentement, créateur du lien conjugal. Par exemple, les conciles mérovingiens interdirent le mariage entre une personne libre et un ou une esclave. Ces conciles mirent en avant la copula carnis comme condition première de validité, dévoilant à coup sûr l'origine germanique des évêques alors réunis. Le rapt est systématiquement admis comme preuve de mariage. Le consentement des époux est subordonné dans les conciles du IXème siècle au consentement des parents, de la famille au sens élargi ou du maître quand il s'agit d'un serf. Il devient très difficile pour les clercs de l'époque de concevoir ce lien comme un "sacrement", quelle que soit la définition que l'on mette sous ce terme.

Par ailleurs, le Moyen Âge occidental et catholique a particulièrement été sensible au pessimisme sexuel de saint Augustin, accentuant l'enseignement paulinien sur la sexualité. Le Père latin a merveilleusement défini les trois biens du mariage, proles-fides-sacramentum: Il a réfléchi en profondeur au sacramentum qui est de même nature que l'union du Christ et de son Eglise et a ainsi permis aux théologiens catholiques de s'orienter vers le mariage "sacrement". Mais Augustin présente l'union sexuelle dans le mariage comme "remède à la concupiscence parce que l'activité sexuelle est la conséquence directe du péché originel", ce que jamais aucun théologien grec ni aucun commentaire de Paul n'a déduit. La procréation est la seule fin légitime du mariage selon Augustin. De la sorte et en suivant sa logique, les canons des synodes et conciles provinciaux futurs décréteront les mariages stériles invalides et ce jusqu'au XIème siècle, de même que le mariage non consommé sexuellement. L'entrée en religion annule également le mariage parce que l'état de célibat consacré est supérieur à l'état marital (décrétales d'Etienne II et de Nicolas Ier). Il y aura de nombreux théologiens rigoristes pour aller jusqu'à écrire que le plaisir sexuel, même dans le mariage est un péché. Augustin a inauguré la longue familiarité catholique avec l'idéal du couple marié chaste, comme le demandait saint Paul, chaste voulant dire très méfiant sur sa sexualité conjugale. L'acte sexuel sans continence est un péché dans les pénitentiels du moyen âge et les débats porteront sur ce qui est ou n'est pas continence. Les relations sexuelles pendant les temps liturgiques pénitentiels comme le Carême sont par exemple interdites à partir de l'époque carolingienne et l'abstinence sexuelle dans le mariage est la peine classique de la pénitence. Selon la faute, l'abstinence va d'ailleurs de quelques mois à toute la vie.

De même, suivant à la lettre la phrase de saint Paul "le mariage est inférieur à la virginité" (Corinthiens I, 7.37-38), les conciles vont interdire très vite aux hommes mariés d'être prêtres et aux prêtres de se marier, améliorant progressivement les interdictions pour les ordres majeurs. La valorisation du célibat et de la vie consacrée et monastique a commencé en Orient comme une spécificité de la conversion chrétienne, libérant l'humanité de ses liens temporels. Cela dit, jamais en Orient un homme marié n'a été empêché de recevoir le ministère. Qu'un prêtre ne puisse se marier rentrait dans la logique du don de soi à Dieu qui ne pouvait être partagé. Le célibat consacré s'assombrit à l'ouest de la Méditerranée du pessimisme augustinien. Celui-ci, à côté de l'héritage paulinien hébraïque, se renforce du mépris platonicien et romain pour le mariage, devoir nécessaire à la génération. La vision médiévale catholique du mariage est la fusion de ces deux héritages assez négatifs sur le mariage comme statut et comme fonction de régulation sexuelle. Plus lointainement, l'habitude de l'otium intellectuel réservé à l'élite romaine s'applique d'elle-même aux clercs célibataires qui n'ont pas à se mêler de la vie ordinaire du commun, laborieux et concupiscent. Nous pouvons même retrouver dans ce vieil habitus, l'idée partagée encore par beaucoup de nos contemporains que l'effort intellectuel ou créatif est peu compatible avec une existence faite d'attaches, comme le mariage et la famille en entraînent. Comment ne pas faire remonter jusqu'à ces temps anciens, cette valeur proprement occidentale du non-mariage comme signe de la "consécration" à autre chose, autrefois Dieu, aujourd'hui la carrière professionnelle ou le bon plaisir de la liberté personnelle? Point positif, néanmoins pour l'évolution à long terme du respect des femmes, celles-ci ont pu dés ces temps anciens, "choisir" le célibat et la consécration à Dieu dans la vie monastique, et sortir de leur condition biologique de domination sexuelle et de maternité incontournable (1).

Le pessimisme sexuel du monde latin explique en partie l'absence de réflexion de fond dans les textes du haut Moyen Âge sur le mariage-sacrement ainsi que sa médiocrité liturgique très grande en terme de mariage. Se développe une profusion de cérémonies de mariage à moitié religieuses et à moitié traditionnelles ou strictement traditionnelles (à la germanique ou par contrat devant notaire à la romaine), toutes formes, en tout cas, qui n'ont pas l'amplitude de la liturgie orientale. On en dénombre plus d'une dizaine dans le seul espace de l'ancienne Gaule au Xème siècle.

L'ouverture théologique au sacrement du mariage XIème-XVIème siècle

Les conséquences positives de ces mutations sont qu'à la fin de l'époque carolingienne, la législation canonique a creusé les raisons de la nullité d'un mariage, non pas dans le vice de consentement, on en est encore loin, mais dans l'absence de l'acte sexuel (impuissance) et dans l'absence de vie commune (abandon, prisonnier de guerre, esclavage). Elle a moralisé les mœurs germaniques et réussi à faire admettre la monogamie et la stabilité du lien. Enfin, reconnaissons, malgré le paragraphe précédent qui a essayé d'en montrer l'affaiblissement, que la législation canonique a maintenu coûte que coûte le consentement comme garantie certaine du mariage valide. Par exemple, les personnes consacrées ou ordonnées soumises à une peine canonique et à la réduction à l'état laïc (1) si elles se mariaient, n'ont jamais eu leur mariage invalidé, même si l'interdit était socialement très fort. Ceux qui se mariaient sans le consentement de leurs parents encouraient des peines civiles (jusqu'à la peine capitale) et canoniques très graves, mais le lien restait valide s'il y avait eu échange de consentement. Il en fut de même pour les unions socialement difformes, entre serf, esclave et personne libre. Nous avons comme exemple célèbre la lettre de Nicolas Ier aux Bulgares, en 866. Ceux-ci étaient intéressés de savoir si l'omission des usages liturgiques rendus obligatoires à Byzance pour qualifier un mariage, invalidait ce même mariage. Nicolas Ier leur répondit que seul le consensus nuptialis était la condition essentielle d'un mariage.

A partir du XIème siècle, un rééquilibrage positif se fait en Occident, grâce tout d'abord aux canonistes. Ceux-ci ont profité du total monopole juridictionnel de l'Eglise sur le mariage, avec la présence d'officialités dans tous les diocèses, reconnues seules compétentes par le pouvoir civil. Armés de compilations systématiques des canons des conciles anciens, des décrétales pontificales et des synodes diocésains, ils redécouvrent, grâce aux croisades dont on ne soulignera jamais assez l'importance culturelle pour l'Occident, les compilations byzantines de droit romain. Ce fut une grande époque pour le droit canonique avec des juristes éminents comme Gratien et Burchard de Worms au XIème siècle, Bernard de Pavie au XIIème siècle et de grands textes comme le Decretum de Gratien ou les Décrétales de Grégoire IX au XIIIème siècle.

Les canonistes latins se sont proprement battus entre eux pour parvenir à cette norme définitive que le mariage est fondé d'abord sur le consentement, "libre, actuel, légitime" comme l'écrit Hugues de Saint-Victor. Au XIIème siècle, les canonistes de Paris défendaient en effet la copula carnis et ceux de Bologne le consentement. Or, l'un des grands canonistes de Bologne devint pape et le consentement triompha. Ce pape, Eugène III (1145-1153), affirma que le consentement était le principe originaire, la cause efficiente du mariage. Il fut repris par Gratien, Bernard de Pavie, confirmé par Alexandre III et Innocent III. Le vieux Sud survivait au grand Nord germanisé! Cela n'empêcha pas dans les jurisprudences, que les canonistes continuassent à favoriser la copula carnis pour défendre la validité des mariages clandestins ou empêcher l'abandon de la femme quand le couple vivait en concubinat. Tout juste vont-ils modifier leur attitude face au rapt, vestige ancien et technique certaine des amoureux. Si la fille était reconnue consentante, il n'y avait "juridiquement" pas de rapt et comme il y avait eu nécessairement acte sexuel, le rapt devenait forme valide de mariage.

Cette ouverture canonique permit une véritable réflexion théologique sur le mariage-sacramentum au XIIIème siècle. Nous ne pouvons pas ne pas remarquer la concordance de ce tournant avec les retours de croisade et la lutte doctrinale contre les hérésies hostiles à la génération et très anti-sexuelles comme celle des bogomiles et celle des cathares au XIIème siècle qui interdisent acte sexuel et procréation dans le mariage. Le IVème concile du Latran en 1215 souligne même la dignité de l'état de mariage: "Les époux sont appelés à la béatitude éternelle aussi bien que ceux qui sont voués à la virginité". Le texte vaut la peine d'être cité! Les théologiens, dans leur discipline renaissante, commencent à réfléchir sur la nature du mariage au delà de la copula carnis. Au XIIème siècle, Anselme de Laon, Hugues de Saint-Victor (De sacramentis ,1130), Abélard (le mariage est un bien et le contraire), et surtout Pierre Lombard dans ses Sentences (1158-1160), construisent une véritable théologie du mariage catholique. Pierre Lombard est le premier à déclarer que le consentement des parents n'est pas condition à mariage. Même si Latran IV interdit le mariage clandestin et exige la publicité in facie ecclesiae, il ne l'invalide pas comme cause de nullité et les mariages clandestins continuent à être reconnus valides.

Par ailleurs, la "mise à niveau" doctrinale du mariage est commencée. Au Concile de Vérone, en 1184, un chapitre fut intitulé "du mariage et autres sacrements de l'Eglise". La profession de foi d'Innocent III en 1204, parle des sept sacrements de l'Eglise. Le Concile d'union avec les Arméniens de 1247 parle également des sept sacrements de la nouvelle foi. Le mariage est un sacrement quasi complet au XIIIème siècle grâce aux grands maîtres comme Guillaume d'Auxerre, Albert le grand, saint Bonaventure et saint Thomas d'Aquin. Leur argumentation peut se résumer ainsi: au moment du consentement, l'accord de volonté des époux est signe de l'union de l'âme à Dieu et au moment de la consommation sexuelle, il est union des corps où se cache (latet) l'union du Christ et de son Eglise (Rufin). Pour Huguccio, le sacrement est un, avec deux significations: union de l'âme à Dieu par la charité (dans le consentement), union du Christ à l'Eglise par la nature (dans la consommation). Plus important, il confère la grâce, il est source de grâce (Albert le grand, saint Thomas). Il est foedus-alliance des époux et casse-tête supplémentaire pour les canonistes! Désormais, les demandes de validation des mariages clandestins le seront soit pour foi promise soit pour consommation sexuelle, signes du sacrement dans les deux cas.

Le mariage chrétien aux temps modernes, entre revendication amoureuse et concurrence civile.

Ce grand effort de clarification et d'élévation spirituelle du mariage catholique aboutit, avec le Concile de Trente, fin XVIème siècle, à la notion de sacrement que les époux se donnent mutuellement dans leur consentement, avec le prêtre comme officiant et témoin (1). La nature de ce lien le rend indissoluble par logique. Une unité liturgique est donnée au mariage avec obligation d'en utiliser la forme sous Paul V en 1614. Cependant, il est dit dans un article de la dernière cession que: "l'état conjugal ne peut être placé au-dessus de l'état de virginité ou de célibat. Au contraire, il est mieux et plus heureux de rester dans la virginité ou le célibat que de rester dans le mariage" (Canons X, I, 46).

La définition conciliaire de Trente sur le mariage ne stabilise pas le mariage chrétien dans une forme définitive. La plus évidente des raisons est la concurrence juridique des Etats qui en était venue dès le début du XIVème siècle avec Philippe le Bel à contester le monopole juridictionnel de l'Eglise sur ce point, sur la base même de ce qu'elle avait toujours avancé comme fondement du mariage c'est-à-dire le caractère naturel de l'institution matrimoniale. L'autorité du pouvoir temporel à légiférer et juger sur le mariage qui est un contrat naturel, fondement de la société et des Etats est reconnue comme incontestable par de grands esprits comme Marsile de Padoue, Guillaume d'Occam ou Lucca da Penna. L'influence de Byzance se retrouve encore. Il se produit donc un mouvement de fond dans tous les pays d'Europe par lequel les justices royales reprennent compétence pour les demandes en séparation et élargissent les causes de demandes. Cette compétence devient concurrente et à partir du XVIème siècle, les monarchies subordonnent la compétence juridique de l'Eglise à la leur ou s'arrangent quand elles restent catholiques après le Concile de Trente, pour faire des exigences canoniques de ce concile des lois de l'Etat soumise aux Tribunaux royaux. C'est le cas de la France qui développe toute une théorie sur la liberté de l'Etat à annuler le mariage, tout en ne touchant pas au sacrement lequel de toute façon est caduc si le contrat civil est vicieux. L'influence des juristes et des parlementaires qui organisent le droit des Etats monarchiques est accentuée par les théories de l'Ecole de droit naturel, celle de Grotius et de Gentili au XVIème siècle, Pufendorf au XVIIème siècle, qui envisagent le mariage comme une société. S'il est fondé sur le consentement égal, il peut se défaire par incompatibilité d'humeur, mauvais traitement ou consentement mutuel.

Au combat contre le monopole de l'Eglise, s'ajoute donc le combat contre l'indissolubilité du mariage. Loin est le temps désormais où les droits médiévaux étaient directement influencés par la théologie catholique. Ce combat n'est pas franc dans le droit des pays qui restent de religion catholique après le XVIème siècle mais il est réel. Il est gagné dans les pays qui adoptent la confession protestante. Luther et Calvin ont une interprétation du sacrement qui exclut le mariage de sa définition et ils retrouvent une attitude proche des lois impériales de Byzance sur la question. Le mariage, laissé au soin des juridictions religieuses protestantes, s'étatise à partir du XVIIIème siècle, comme en Suède où le divorce est admis par le Code Général de 1734 dans des conditions précises. Désormais tous les cas de figure se rencontrent en Europe sur le mariage et le démariage: Du mariage-sacrement des catholiques qui se donne dans une liturgie spécifique avec des moyens d'annulation très restreints même si les autorités civiles tentent de les amplifier, au mariage-cérémonie de consentement avec bénédiction plus ou moins liturgique devant le ministre du culte et avec des modalités de rupture civile dans les pays protestants.

Finalement, au XVIIIème siècle, l'idée d'un mariage civil, comparable à ce qui se pratiquait à Rome avant le christianisme devient de plus en plus présente dans les écrits des juristes et des philosophes et ceci particulièrement en France. L'exemple vient précocement de Hollande qui l'institue en 1580 pour les catholiques, il l'a été en Angleterre sous la dictature de Cromwell. Il devient obligatoire aux Etats-Unis en 1783. Il fut donné en France aux protestants en 1787, car depuis la suppression de l'Edit de Nantes en 1685, leur situation était socialement intenable. Il devient enfin le régime commun obligatoire à partir de 1791 en France.

La rapidité de son instauration, outre la célérité des Etats à recouvrer leur espace " naturel " en se servant d'un droit que l'Eglise catholique avait contribué à tenir vivant, doit être mise en relation avec l'absence dommageable d'évolution théologique catholique sur le mariage. Cette cause, interne, se prolonge jusqu'au XIXème siècle, alors que les sociétés approfondissaient leur compréhension de l'importance du consentement et l'associaient à la revendication du sentiment amoureux. Au moment où le mariage devient "consentement" au XIIème siècle, c'est le début de l'amour courtois, des ménestrels et des troubadours, de l'amour-passion qui côtoie le "fin amor". L'inclination amoureuse devient le "fond de commerce" de la chanson épique, puis de la poésie, puis du roman, puis du théâtre. Pensons à Héloïse et Abélard, aux poèmes de Pétrarque, à la passion de Dante pour Béatrice, à Roméo et Juliette, histoire imaginée au XVème siècle, à toute notre littérature à partir du XVIème siècle. Au XVIIème siècle, cette critique se cristallise contre le mariage obligé et le mariage d'argent. Le meilleur exemple reste les pièces de Molière puis celles de Marivaux au XVIIIème siècle.

A cette critique, les femmes des meilleurs milieux ont beaucoup participé, en inventant la mondanité de salon, la mondanité intellectuelle, qui connaît son apothéose au XVIIIème siècle en France, en encourageant et protégeant les philosophes des Lumières. C'est par leur truchement que Rousseau a opéré la révolution de la famille: il plaida pour le bonheur conjugal et familial en estimant que la société avait tout intérêt à ce que le mariage se fasse sur l'inclination du sentiment pour qu'il soit heureux et stable sexuellement. Ce droit au bonheur qui se profile au XVIIIème siècle, entraîne bien sûr avec lui une critique très virulente du " calvaire des enchaînés du mariage malheureux". La littérature dès 1780, prolifère d'ouvrages sur le sujet. C'est au nom de la liberté du cœur que le divorce est autorisé par les révolutionnaires en 1792, et que le divorce par consentement mutuel est admis jusqu'en 1804 (1). Réintroduit par la Troisième république pour faute (la plus courante restant l'adultère de la femme), le divorce s'élargit au consentement mutuel en 1975. Le mariage civil obligatoire, l'autorisation du divorce par jugement d'une juridiction civile sont peu à peu devenus le lot courant au XIXème siècle dans tous les pays d'Europe et de culture européenne, acceptant depuis une trentaine d'années le consentement mutuel comme cause de la rupture.

Le mariage chrétien depuis le XIXème siècle

Le mariage-sacrement a donc franchement perdu du terrain depuis le XVIème siècle, alors même qu'il trouvait sa forme théologique et liturgique dans l'Eglise catholique. Mais, il est loin d'être moribond. Tout d'abord parce qu'il a évolué, évolution forcée par les courants contraires. Le long combat de l'Eglise catholique sur la compétence juridique exclusive a été perdu même si par le système des concordats et quelques résidus historiques, il a encore une influence dans de nombreuses législations civiles, qui, dans leur formes propres, peuvent reconnaître un effet civil au mariage religieux catholique ou orthodoxe.

Ayant perdu le terrain juridique, qui a été l'orientation séculaire de l'Eglise latine, celle-ci conserve en propre son approche morale et théologique du sacrement, ainsi que son progressif humanisme marital et familial. Cette évolution a longtemps été contrariée par la conviction théologique que la sexualité humaine était la marque du péché originel, malgré l'importance éducative définitive dévolue à la famille chrétienne. En France, l'influence du jansénisme a même étouffé la forte spiritualité conjugale des jésuites ou d'un saint François de Sales (1). On assiste à un tardif mais fort approfondissement du "sacrement" depuis Léon XIII et à une évolution du droit canonique dans la compréhension de ce que peut être le discernement et le consentement. L'évolution récente de la doctrine catholique sur le mariage (2), son alignement discret à des normes oecuméniques, met désormais en avant l'importance du sacrement comme source vivante de la vie commune. Signe des temps, une réforme liturgique du sacrement de mariage est en cours dont le contenu le rapproche des liturgies orientales pour donner à en voir et à en sentir toute la profondeur.

Même si la constitution d'une famille -bien dont les Pères ne parlent pas avant Augustin-- reste le but premier du mariage, elle est définie comme l'espace privilégié où peuvent se développer des relations d'amour, permettant aux enfants protection et éducation, à l'image de la relation trinitaire et de l'union du Christ avec l'humanité. Les textes globalisent en quelque sorte les buts du mariage dans l'épanouissement des personnes et l'expérience de l'effusion divine. La sexualité elle-même est réhabilitée, quand elle reste subordonnée à la vie conjugale, mais ce n'est plus le sujet d'importance. Le mariage chrétien devient un espace de protection, d'expérience de l'amour humain fortifié par le sacrement source de grâce qui en scelle la réalisation. C'est une alliance. Du coup, et c'est un renversement de perspective, cette vision du mariage dépasse largement les limites du droit, et veut donner aux personnes le sens de leurs choix et le courage de s'y réaliser. Et de ces évolutions en cours, nul ne peut prédire les retombées.

Orientation bibliographique


K. Ritzer, Le mariage dans les Eglises chrétiennes du Ier au XIème siècle, Paris, Cerf, 1970.

Gérard Mathon, Le mariage des chrétiens, 2 tomes, Desclée de Brouwer, "Bibliothèque d'Histoire du Christianisme", 1995.

Jean Gaudemet, Le mariage en Occident, Paris, Cerf, 1987.

Jean Cottiaux, La sacralisation du mariage, Paris, Cerf, 1982.

Philip L. Reynolds, Marriage in the Western Church, Leiden, E.J. Brill ed., 1994.