Article 2 : La connaissance de la connaissance en science politique : du rapport Sujet /Objet à une méta-connaissance complexe du Politique.

Béatrice Mabilon-Bonfils et Laurent Saadoun - Enseignants à l'IEP d'Aix-en-Provence

Introduction : Si le chemin se construit en marchant...

"L'histoire des sciences abonde en exemples d'emprunts d'une discipline à une autre, qui assurent d'ailleurs un remodelage permanent des frontières disciplinaires, de fait, sinon toujours de droit" . En ce sens, les frontières disciplinaires ne jouissent d'aucune forme de naturalité (d'autant que "dans bien des cas, l'autonomisation définitive et complète des cursus universitaires en sciences humaines ne s'est réalisée que dans la seconde moitié du XXème siècle" ) et la scientificité ne peut alors se définir comme état de fait mais bien comme reconnaissance d'un droit conquis. La science politique ne déroge pas à cette règle qu'elle ne peut se définir qu'en référence à la pratique consensuelle des acteurs de la discipline, résultat de conflits et de négociations pour qualifier le champ et les objet (s) de la science politique. Les ruptures nécessaires d'une science politique naissante avec la philosophie politique et le droit public, si elles constituent une disciplinarité socialement et scientifiquement en gestation, conduisent à penser la science politique dans un mouvement plus ample, celui de la construction des sciences sociales. Cependant ces césures ne sont pas sans laisser des traces... D'une nécessaire clôture constitutive de la discipline et de son essence, la science politique se construit aussi dans le dialogue fécond avec des disciplines soeurs (anthropologie, sociologie, histoire ..) ou plus éloignées (sciences de l'information et de la cognition, psychanalyse, esthétique, sémiotique, ou sémiologie quand il s'agit d'observer et d'étudier le système propre à une science ou à une pratique) : héritages de la science-carrefour qui la caractérise.

"L'histoire des sciences n'est pas seulement celle de la constitution et de la prolifération des disciplines, mais aussi celle des ruptures de frontières disciplinaires, d'empiétements d'un problème d'une discipline sur une autre, de circulation de concepts, de formation de disciplines hybrides qui finissent par s'autonomiser" . La science politique à l'instar des sciences sociales, fait le pari Pascalien de l'intelligibilité des rapports sociaux et de la possible maîtrise collective par les hommes de leur destin, même (et surtout..) s'il n'existe pas d'administration scientifique de la chose politique ; cependant qu'elle peut à sa manière contribuer à la désoccultation de ces mêmes rapports sociaux en désacralisant le pouvoir. Ainsi quand elle se borne à une analyse (même politologique) des institutions, la science politique se clôt sur des délimitations disciplinaires, qui pour historiques qu'elles soient, n'en sont pas moins des frontières strictes que les gardiens de la doxa politologique du moment surveillent, tels des gardiens-douaniers d'un espace conceptuel, social et ...politique. "Le développement qu'a permis la reconnaissance de la frontière conduit à l'effacement de la frontière" , comme le suggère François Lurçat : ce qui se conçoit pour la physique et la chimie est à nuancer pour la science politique, discipline qui aujourd'hui encore se construit sur le renforcement des frontières.


Cependant, la pensée complexe, par le renouvellement des perspectives épistémologiques qu'elle impose aux sciences sociales en général et à la science politique en particulier, en ce qu'elle n'autorise plus le savant à produire un méta-langage de surplomb, permet de réfléchir et de déconstruire la mise en relation (s) gnoséologique (s) du sujet à l'objet rejetant toute appréhension réaliste du monde, selon laquelle la connaissance n'est que le résultat de l'enregistrement de données organisées dans le monde extérieur, par un sujet connaissant entretenant un rapport d'observateur avec une réalité supposée être et supposée indépendante par construction, et postulant que la connaissance est construite par un sujet qui rééorganise (voire qui invente/produit) les données immédiates. La prétention à la scientificité de la science politique pour légitime qu'elle soit, dans un champ scientifique fortement concurrentiel, ne doit pas annihiler le nécessaire dépassement mono-disciplinaire et celui d'une vélléité de la disciplinarité à dire la totalité du monde social.


La clôture autoréférentielle de la discipline s'élabore, corrigée d'une reliance et d'une résonance avec les disciplines concurrentes/complémentaires/incommensurables ; la science politique devenant une sorte de métaconnaissance transdisciplinaire oeuvrant à la marge des disciplines constituées, socialement reconnues et plaidant en faveur de l'ouverture des frontières disciplinaires. Elle instaure des coopérations, des solidarités mais aussi des conflits, générateurs d'un savoir inter-trans-poly-disciplinarisé, porteur de marginalité créa-trice. De la sorte, la science politique est une science plurielle, métissage de regards et croisements de méthodes : elle est pensée de l'hétérogénéité, construction holistique d'un savoir à vocation transdisciplinaire.


Si comme le prétend Christian Godin dans son Prologue à La Totalité , les préfixes fétiches de la modernité, les dé- et les dis- remplacent les con- et les sym- classiques, ceux qui façonnent l'image d'un monde fragmenté, celui du savoir, des connaissances disciplinaires et de leurs didactiques et qui témoignent de la pluralité des modes d'accès des sujets aux objets et au monde, c'est qu'à l'image de toute autre vraie totalité, la connaissance "est non tant substantielle mais relationnelle" , façon de fabriquer des mondes dans laquelle les sujets prennent forme et expression du fait qu'ils convoquent dans leurs pratiques la valorisation de l'inachevé et l'exigence d'une maîtrise dans la connaissance de la connaissance et de son intelligence parce que l'homme se constitue en tant que totalité polycentrée et fragmentaire. Par les ruptures épistémologiques que le regard complexe impose, cette nouvelle science du Politique, intégrant rétroactivement le regard qu'elle porte sur elle-même, situe la connaissance de la connaissance dans une lecture symbolique du Politique, entendu comme système et dans l'examen renouvelé du rapport sujet/objet, en tant que métaconnaissance complexe du Politique.


Le chemin ne se construit-il pas en marchant...?

PENSER AUTREMENT LE POLITIQUE : LA COMPLEXITE OU LA PENSEE DU SYMBOLIQUE


En tant que pensée des articulations, de la singularité, de la localité et de la temporalité, la pensée complexe embrasse et tisse ensemble ce que la pensée disciplinaire disjoint. Elle nécessite de ne pas clore les concepts et se constitue en tant que pensée de la reliance disciplinaire, des dépassements de frontières toujours réductrices de sens, sorte d'invention de possibles. Elle se construit dans la pluralité et la résonance de travaux et d'auteurs aussi divers que E. Morin, J.-L. Le Moigne, H. Atlan, I. Prigogine , F. Varela, H. Von Foester, J. De Rosnay....

Pour faire "oeuvre ouverte" selon l'expression d'Umberto Eco, la réflexion politologique ne peut ignorer dans une valéryenne intelligence du sujet-connaissant (soi, autrui et le monde), la fascinante capacité de l'esprit à produire du sens en construisant des signes et à mettre en théories le symbolique dans ce qu'il est la manifestation de la Raison et de l'imaginaire, qui dans la multiplicité chatoyante des foisonnements de savoirs nécessite un corps pour sa mise en oeuvre, corps humain, corps de savoirs, corps de doctrines .


POUR UNE NOUVELLE HEURISTIQUE : ENTRER DANS LA COMPLEXITE.


Le paradigme de la complexité, si tant est qu'il puisse être clos en paradigme est par essence "nomade" selon l'expression d'Isabelle Stengers , puisqu'il porte en lui une réflexion épistémologique qui interroge autant les sciences de la nature, que les sciences de l'Homme et de la société, s'il invite à en "considérer les lignes, les tendances de la complexification croissante" : ...tout en affermissant "la conscience de la destruction des fondements de la certitude" , acceptant ce faisant le désordre et l'ordre tout à la fois comme attributs de tout savoir complexe. La mise en oeuvre d'une épistémologie de la complexité que propose Edgar Morin dans son paradigme de la complexité, est une logique alternative, autorisant la reliance de l'unité de la science dans une théorie de la complexité humaine : à savoir, assurer la cohérence de l'ensemble des interrelations entre les différents constituants de la connaissance, rendre vivant le savoir par la construction de ponts transdisciplinaires . De la sorte, il s'agira de renoncer à tout esprit de système, clôturant le réel et préférer lui substituer l'unité complexe formant totalité . "La complexité s'impose (...) comme impossibilité de simplifier; elle surgit (..) là où se perdent les distinctions et clartés dans les identités et causalités, là où les désordres et les incertitudes perturbent les phénomènes, là où le sujet-observateur surprend son propre visage dans l'objet de son observation, là où les antinomies font divaguer le cours du raisonnement" proclame Edgar Morin. C'est que la notion de complexité implique celle d'imprévisibilité, notamment l'imprévisibilité des comportements humains. Cette heuristique de l'homo complexus, oeuvrant à la construction d'un savoir pluriel d'ordre énactif ne saurait à elle seule rendre compte d'une posture complexe, si elle ignorait les référents théoriques et épistémologiques qui concourent aussi à fonder le paradigme de la complexité. Les deux principaux référentiels théoriques d'où émerge le paradigme de la complexité sont, au titre des filiations de pensée, le systémisme et les sciences de la cognition.

Ludwig Van Bertanlanffy définit la notion de système en tant qu'"ensemble d'unités en interrelations mutuelles", définition nuancée par d'autres auteurs, selon qu'ils en soulignent le caractère global (de F.de Saussure à A.Koestler), dynamique (J.de Rosnay), ou complexe/organisé (E. Morin). Jean-Louis Le Moigne a exposé, par delà la diversité d'approches d'un systémisme non achevé, ce qui caractérise l'approche systémique Elle est d'ordre agrégative, téléologique, globalisante et doit être pertinente pour la recherche. Sans doute, une approche en système (s), puis en système de systèmes ne saurait justifier l'ancrage de la pensée complexe dans la pensée systémique, sauf à considérer les inter-relations/interactions, constituants fonctionnels du système, comme déterminants de tout système ouvert. D'ailleurs, la mise en relation d'un système (d'idées, biologique, social, mécanique ou artificiel) avec son environnement, qui renvoie à la notion d'interface (lieu d'échanges entre systèmes distincts), consiste à entrevoir dans l'ouverture du système, un ensemble d'interactions complexes qui ouvrent la voie à la production d'un discours/savoir/représentation complexe, de/sur la pensée complexe : ce qui démontre assez la nature des liens et des glissements possibles entre pensées systémique et complexe d'une part et entre système (s), complexité et systèmes complexes d'autre part.

A la complexité croissante des systèmes, puis des systèmes de systèmes vont se succéder des modèles systémiques, eux-mêmes de plus en plus complexes : systèmes fermés/ouverts, systèmes organisés/vivants. Jacques Lesourne distingue dans cet esprit, les systèmes à apprentissage et à décideurs multiples des systèmes à buts. Les deux premiers, plus complexes que les derniers, disposent d'une mémoire qui fait intervenir les notions de contrôle, d'auto-organisation, d'objectif et même d'imagination. Ces modèles peuvent être pertinents aux pratiques d'enseignement et à la construction d'un savoir multiréférentiel de type transdisciplinaire, notamment en science politique.

Les travaux de la physique insistent sur la notion de processus auto-organisé pour rendre compte d'une réalité physique complexe : c'est dire qu'ils mettent en avant le principe d'autonomie, source de jaillissements, de liberté et d'apprentissages. "Les sciences de la connaissance, en partie grâce aux interactions qu'elles impliquent entre disciplines et natures différentes, ont, depuis une quinzaine d'années largement fait progresser notre connaissance des processus d'apprentissage et de raisonnement" (sans doute parce qu'elles se construisent dans l'interdisciplinarité). En annonçant la nouvelle ère du "monde fini", Paul Valéry soulignait l'importance des interactions, interdépendances et complexité du système-monde. Ce qui rend par nature caduque toute prétention exhaustive en matière de savoir et renvoie plus généralement aux notions d'indécidabilité ou d'incomplétude de Kurt Gödel ; notions qui engagent nécessairement à oeuvrer à l'exploration du réel, à la lisière des champs disciplinaires, dans une sorte de posture trans-frontalière, sans pour autant nier le caractère social et parfois opératoire de la division disciplinaire multi-niveaux dans une perspective dialogique. Ainsi, une des leçons de la systémique consiste à accepter l'ambigu, le flou, l'erreur (qui est une forme prise par l'errance) et pourquoi pas le hasard : ce qui n'est pas sans effets épistémologiques, voire didactiques sur l'enseignement de la science politique.

Dès la fin des années 5O, dans la mouvance des travaux de Herbert Simon, Noam Chomsky Marvin Minsky ou John McCarthy, l'intuition que l'intelligence (y compris humaine) serait proche d'un ordinateur permet de définir la cognition en tant que computation de représentations symboliques, associant l'esprit à une forme de logique. L'accent mis sur l'intentionnalité inscrite dans la représentation qualifie "le comportement intelligent en tant qu'il présuppose une faculté de représenter le monde d'une certaine façon" . Aussi la computation est-elle essentiellement sémantique, c'est-à-dire représentationnelle. Une telle hypothèse mécaniciste de la pensée renvoie à une computation physique de symboles : d'où l'appellation de sciences cognitives pour désigner l'étude de systèmes cognitifs constitués de symboles physiques. En introduisant le concept de multi-niveaux dans l'explication scientifique, le cognitivisme permet alors de forger la notion d'émergence, notion elle-même susceptible d'être articulée à celle d'interdisciplinarité ou à celles plus complexes de multiréférentialité et de transdiciplinarité. C'est en ce sens que le faire-émerger est créateur d'un monde, au même titre que la production d'un savoir est créatrice d'une réalité.

Parce qu'elles constituent une conjonction d'interrogations philosophiques lointaines (en 1751, Hobbes ne prétendait-il pas que "Raisonner, c'est calculer" ?) et de travaux récents, les sciences cognitives et leurs applications aux neurosciences, témoignent d'une nouvelle
interdisciplinarité . Elles portent aussi les traits pragmatiques du connexionisme qui consiste moins à décrire qu'à refléter le réel, l'environnement en tant qu'il manifeste " ...une véritable capacité d'adaptation intrinsèque à l'environnement en vue d'y repérer les organisations saillantes et de s'y ajuster" , version parfois réaliste de la science quand elle est prise au pied de la lettre alors que la pensée de la complexité est fondamentalement constructiviste. Daniel Durand le confirme d'une manière éloquente en insistant sur les jonctions épistémologiques entre référentiels de la cognition et de la systémique : "Les sciences de la connaissance (...) constituent probablement à l'heure actuelle - à côté des sciences du chaos - un des champs de recherches interdisciplinaires les plus prometteurs. Il n'est pas étonnant qu'elles fassent largement appel aux grands concepts dégagés par la science des systèmes et particulièrement, finalité, globalité, interaction, auto-organisation...et qu'elles recourent naturellement à des modélisations de type systémique" .

La naissance des sciences cognitives est l'objet de polémiques engageant le sens même de la discipline. Ce sont les travaux de la première cybernétique, vers 1943, travaux impulsés par N. Weiner et W. MacCullock qui ont orienté le développement des sciences cognitives, développement soutenu par le Massachuss3etts Institute of Technology et renforcé par la théorie des autonomates de Van Neuman. Elles s'articulent sur les dialogues féconds entre sciences et les convergences/divergences entre disciplines. L'organisation, dans la construction de leur objet de la confrontation heuristique de disciplines de champ des sciences de l'Homme et des sciences de la nature, constitue une tentative fédératrice des sciences de l'Homme. Elle permet donc de rompre avec la séparation sciences dures/sciences molles et autorise la construction de passerelles entre les phénomènes constitutifs de nos appareils psycho-biologiques et les interactions d'une part et entre ces appareils et nos comportements ; même si les risques de naturalisation du social, en filigrane dans les sciences cognitives pour les esprits les moins avertis, demeurent.


LE POLITIQUE COMME SYSTEME SYMBOLIQUE.


L'applicabilité de la notion de "système" au Politique ne doit pas être bornée, dans une acception complexe, à l'orthodoxie réductionniste et néo-positiviste de la sociologie fonctionnaliste américaine, de Merton à Parsons et d'Almond à Easton. Entendu comme " Boîte noire ", boucle de rétroaction et Tout supérieur à ses parties, le système est devenu un paradigme des sciences de la modernité dont l'opérationnalité, dans la pensée scientifique comme dans la pensée sur la pensée scientifique fait sens pour nombre de chercheurs des sciences humaines et sociales, même si par ailleurs il a été souvent mis à la critique, avec pertinence, notamment par Pierre Birnbaum dans La fin du politique ou encore par Bernard Lacroix .

Le système est alors essentiellement une boîte noire, décrit de l'extérieur et analysé à partir des réponses à des stimuli extérieurs : "Ce sera une description de l'extérieur, purement phénoménologique" propose Ivar Ekeland : le système n'étant qu'une virtualité de réponses possibles aux sollicitations de l'environnement.

Si la pensée de la complexité appliquée au Politique, nous invite à entrer dans la boîte noire, c'est au travers d'une mise en forme inédite, celle du pouvoir, lieu vide mais probablement aussi trop plein, qui en tant que système de représentations traduit pour Claude Lefort l'écart du symbolique et du réel."(..) Le politique est en même temps le secteur où s'exprime la part la plus explicite du fonctionnement de la société, le lieu des affrontements raisonnés, mais en même temps il représente un niveau symbolique, caché , inconscient" . Mais au delà même d'une articulation possible combinant un utilitarisme de bon aloi (puisqu'il est clair que les individus ne sont pas ces "idiots rationnels" postulés par les libéraux) à une appréhension psychanalytique du Politique, c'est bien plus une combinatoire dialogique, à laquelle nous convie Gilbert Durand (même si cette terminologie de la complexité ne pourrait être la sienne), de deux herméneutiques construisant une théorie générale de l'imaginaire, où le symbole, en tant que réunion de contraires mais aussi syncrétisme, conçu comme appréhension globale mais confuse d'un Tout, fait disparaître la distinction entre un conscient rationnel et un imaginaire des phénomènes psychiques, supputés ordonnés ou à tout le moins mis en forme par le Politique. "Le politique désigne ce pôle symbolique au sein duquel le groupe social se nomme et se représente, grâce auquel il s'institue et se met en forme. Le Politique est tout à la fois auto-représentation de la société et institution de la société" Mettre l'accent sur la dimension mentale, imaginale selon l'expression de Michel Maffesoli du Politique s'investissant de manière différentielle dans la libido dominandi et dans le désir de soumission, c'est aussi comprendre en quoi la communauté de sens qui fonde le vouloir-vivre collectif relève de l'histoire et de l'opération de transfiguration symbolique, en tant que "communauté d'arrière-plan, fondée sur des mémoires communes et entretenues (ou consciemment ou inconsciemment niées, gommées) par le système institutionnel, qui a pour charge de les transmettre" . Si la pensée symbolique envahit celui qui la considère de l'extérieur, elle est vécue de l'intérieur, non comme pensée symbolique mais comme vérité, parfois même comme vérité juxtaposée au monde parce que l'opération symbolique unifie le dispersé, rassemble ce qui est disjoint, et procède dans une logique de reliance à une activité de totalisation au travers de trois modalités : la visée identitaire, la liaison et la mutabilité comme l'indique Lucien Sfez . Il explique d'ailleurs : "Les images symboliques sont bien cette surface de projection livrée aux interprétations singulières, surface qui a le double objectif d'induire des liaisons avec des éléments éparses et de les condenser en un point" . Ainsi des pratiques politiques aux pratiques symboliques il n'y aurait nulle extériorité puisqu'il s'agirait de faire place du faire signe en tous sens au faire sens en tous signes. Ce qui conduit Edgar Morin à expliquer que : "la notion de symbole porte en elle la relation forte entre la réalité propre et la réalité qu'elle désigne" . C'est parce qu'elle porte en elle deux sens, l'un est indicatif et instrumental quand prédomine l'idée de signe et de logos ; l'autre est évocateur et concret quand l'idée de symbole est tout à la fois porteuse de la présence et de la vertu de ce qui est symbolisé.

Aucun objet du monde (mais il y a le monde) n'est donné du premier coup, tel quel : le Politique est une mise en oeuvre de liaisons entre discours et pratiques, dont la méconnaissance est le moteur (que la science politique a l'ambition scientiste de circonscrire dans une philosophie bachelardienne de dévoilement du "caché", sauf si entendue comme poétique du Politique, herméneutique et/ou rhétorique complexe du Politique postulé comme symbolique), saisies au travers d'un "(...) filtre symbolique (qui) le prend dans ses rets et le situe fortement dans un ensemble lié" . Le lieu vide théorisé par Lefort, comme lieu du Politique qui "n'est pas de l'ordre du tout extensif de la liste qui énumère, mais du tout intensif du concept qui comprend" , tient à la forclusion, processus par lequel le sujet crée un vide dans son champ symbolique selon Lacan. Il existe une véritable action constitutive du tout, qui est le coeur/corps du Politique, que la théorie des systèmes, dans une perspective complexe qui ne se borne pas à l'appréhension externalisante des faits du monde, définit comme un intégrateur baptisé le holon, ce qui permet au système de fonctionner comme une totalité et renvoie aussi à la construction d'une politique holistique du symbolique. Avec les penseurs de la complexité nous souhaiterions inviter à penser dialogiquement le Politique comme système symbolique, c'est-à-dire à la fois en tant que sens indicatif/instrumental du signe (celui de la pensée empirique/technique/rationnelle) et sens évocateur concret du symbole (celui de la pensée symbolique/mythologique/magique). Ce que peut résumer le passage d'une rhétorique du pouvoir - prise en charge notamment dans les travaux de Dominique Labbé sur le discours politique - au pouvoir de la rhétorique du Politique où le mode instrumental de connaissance exercé sur les objets extérieurs de l'une, s'entrecroisent dans le " mode de participation subjective à la concrétude et au mystère (du) monde" de l'autre.

Cette lecture de la totalité politique, pour ambitieuse qu'elle soit, ne doit pas laisser dans l'o9mbre les deux tentations qui la portent : celle d'un autisme récurrent, sorte de considération autocentrée du sujet (sujet-politique et sujet-connaissant) sur lui-même (et de la science sur elle-même quand elle disjoint sujet et objet et qu'elle construit un savoir monodisciplinaire en ce qu'elle se réalise dans l'utopie d'un projet unifié et clos) et celle d'une tautologie qui se présente comme explication totale et universelle d'un donné-déjà-là. Cependant, ces errances constitutionnelles du Politique et du savoir constitué sur le Politique, pourraient être transcendées par le croisement-même de ces deux dispositions, sorte de matrice partiellement auto-organisatrice, symbolique de toute organisation humaine, à la recherche d'un savoir praxéologique du Politique.

Dans sa Critique de la communication, Lucien Sfez montre que "la politique, c'est aussi et surtout nos utopies et nos affects, nos eschatologies et nos visions du monde qui s'affrontent en chacun de nous" , et en ce sens, la re-présentation symbolique, qui ne peut se confirmer par la présentation de ce qu'elle signifie, ne vaut que par elle-même : "ne pouvant figurer l'infigurable transcendance, l'image symbolique est la transfiguration d'une représentation concrète par un sens à jamais abstrait. Le symbole est donc une représentation qui fait apparaître un sens secret, il est l'épiphanie d'un mystère" . Véritable pensée du Nôtre, le Politique comme système symbolique comporte une relation d'identité avec ce qu'il symbolise (qu'on pense à la place de l'objet symbolique toujours présent dans les théories politiques et au fondement de l'identité du sujet politique) : dans la plénitude de sa force et de son droit, le symbolique est ce qu'il symbolise. En cela il "suscite le sentiment de présence concrète de ce qui est symbolisé, et, dans la plénitude de sa force, il constitue, en un seul mot ou une seule figure, une implication ou concentration hologrammatique originale de la totalité qu'il rend présente" explique Edgar Morin. Il est capable de concentrer en lui un coagulum de sens, une constellation de significations, de représentations en apparence étrangères et pourtant liées symboliquement par analogie, imbrication, contiguïté et englobement. Il y a "une résistance ontologique du symbole à la conceptualisation" ; d'où son caractère et sa fonction communautaires dans l'ordre politique.

Entrevoir le double caractère phénoménologique et ontologique du système politique symbolique dans sa relation à la réalité renvoie tour à tour à son pouvoir génératif, entendu comme contrôle de l'information et à son pouvoir phénoménal, entendu comme réaction à l'écosystème et capacité aux échanges métaboliques . C'est admettre que dans le processus de symbolisation du Politique se joue une construction/déconstruction/reconstruction médiate/immédiate d'une réalité à réaliser, c'est-à-dire en projet, en ce sens que toute connaissance complexe du Politique est porteuse d'une visée, elle-même soutenue par un projet.

C'est pourquoi si le savoir est une absorption symbolique de l'objet par le sujet mais aussi du sujet par l'objet, le complexe n'est alors qu'un manque à modéliser.


LE COMPLEXE OU LE MANQUE A MODELISER


Si comme le rapporte Christiane Peyron-Bonjan, "seul l'insuffisant est productif (...) la complexité est un progrès de connaissance qui apporte de l'inconnu et du mystère. Le mystère n'est pas que privatif ; il nous libère de toute rationalisation délirante qui prétend réduire le réel à de l'idée et il nous apporte, sous forme de poésie, le message de l'inconcevable" . Affronter le paradoxe d'une connaissance qui n'est son propre objet dans la connaissance de la connaissance entendue comme méta-connaissance transdiciplinaire du Politique, que parce qu'elle émane d'un sujet, c'est aussi mettre à jour les limites assumées de cet article qui, entre bricolage anarchiste de théories incommensurables et architectonique d'un paradigme nécessairement non achevé, vise à computer les savoirs par l'enchevêtrement hologrammatique des connaissances dispersées, sorte d'archipel des savoirs.

L'EPISTEMOLOGIE CONSTRUCTIVISTE / PROPEDEUTIQUE A LA PENSEE COMPLEXE DU POLITIQUE

Si l'épistémologie constructiviste peut servir comme propédeutique à une pensée complexe, cette dernière qui doit beaucoup à la systémique et aux travaux d'Edgar Morin, fonde aussi son discours en résonance avec les réflexions sur l'ordre et le désordre menées par Ilya Prigogine ou Henri Atlan. Le travail d'Ilya Prigogine invite le scientifique à prendre l'initiative et à chercher à intégrer dans les sciences, des perspectives nouvelles. Rompant avec la vision classique d'un monde mécanique et avec le déterminisme Laplacien, le chef de file de l'Ecole de Bruxelles postule l'existence d'états spécifiques de non-équilibre, exigeant une dissipation constante d'énergie et de matière : les structures dissipatives ou ordre par fluctuations. Selon lui, une fluctuation négligeable en apparence peut être amplifiée, cette amplification aboutit à une organisation imprévisible liée à une bifurcation (point critique), rendant possible un nouvel état. Il existe donc dans un milieu donné, des potentialités dont l'une pourra être actualisée afin de favoriser l'amplification d'une fluctuation. L'existence de ces bifurcations renvoie à la notion d'imprévisibilité déjà évoquée, notion inhérente à tout développement d'un processus (physique, mais aussi social, affectif, cognitif ou d'apprentissage politique). Ilya Prigogine écrit : "Là où s'arrêtent les lois générales de la thermodynamique peut se révéler le rôle constructif de l'irréversibilité ; c'est le domaine où les choses naissent et meurent, où se transforment en une histoire singulière que tissent le hasard des fluctuations et la nécessité des lois. Les chemins de la nature ne peuvent être prévus avec certitude, la part d'accident y est irréductible (...) : la nature bifurquante est celle où de petites différences, des fluctuations insignifiantes peuvent, si elles se produisent dans des circonstances opportunes, envahir tout le système, engendrer un régime de fonctionnement nouveau" . La fluctuation est un mouvement dialectique entre les lois macroscopiques qui définissent un comportement en tant 9qu'il serait manipulable prévisible : le hasard y tient donc un rôle positif. A travers ses structures dissipatives, I. Prigogine introduit les notions de relation Tout/parties, de relation du Tout avec le milieu, ce qui aboutit à l'introduction de l'homme dans le savoir.

La présence d'interactions non-linéaires, se rapportant au modèle statistique (opposé au modèle mécanique) dans une population, détermine la possibilité de modes d'évolution particuliers : effets boules de neige, propagation épidémique. Les problèmes d'organisation ne peuvent se poser que dans des situations où se conjuguent le statistique et le mécanique, c'est-à-dire là où il y a interactions locales et information du Tout. La relation avec le milieu et avec l'homme met en scène l'environnement dans lequel est placé tout système. Avec les structures dissipatives, l'homme réapparaît dans le savoir scientifique : "Le savoir scientifique peut se découvrir aujourd'hui, en même temps, écoute poétique de la nature et processus naturel dans la nature, processus ouvert de production et d'invention, dans un monde ouvert, productif, inventif. Le temps est venu de nouvelles alliances, depuis toujours nouées, longtemps méconnues, entre l'histoire des hommes, de leurs sociétés, de leurs savoirs et l'aventure exploratrice de la nature" .

Quand Henri Atlan traite de l'organisation, il s'inspire des travaux formels entrepris sur la logique de l'organisation naturelle et sur le rôle qu'y joue l'aléatoire, la logique des réseaux physico-chimiques doués de propriétés d'auto-organisation, sans pourtant étendre ses considérations aux systèmes humains : "Nous nous sommes efforcés de dégager (...) les éléments d'une logique de l'organisation que la nature offre à nos observations et expérimentations" . Atlan postule que l'ordre se construit par le bruit, le vivant se caractérise par une logique, la logique des systèmes auto-organisateurs, celles des machines qui profitent, s'enrichissent et vivent de ce qui devrait les perturber : le bruit. Deux notions sont alors dégageables comme ingrédients coexistant dans les organisations dynamiques : l'ordonnancement du cristal (caractérisé par la régularité, la redondance, la répétition, la stabilité : images de l'ordre), et celle de la fumée constituée dans l'improbable, l'incertain, l'aléa, le hasard, le bruit : images du désordre. Il va ainsi dégager le concept de complexité par le bruit, où le hasard engendre la nécessité. Le bruit a donc un rôle organisationnel, tout comme l'erreur est fondamentale dans l'organisation de la connaissance. Sa loi de la variété indispensable souligne la nécessité de perturbations pour induire un changement, alors que le bruit provoqué dans le système par les facteurs aléatoires de l'environnement est utilisé par le système comme facteur d'organisation. Ainsi, peut-on concevoir avec Atlan l'organisation comme un processus ininterrompu de désorganisation/réorganisation, inducteur d'une complexité croissante du système, où sont synthétisés ordre et désordre, construction et déconstruction. "Les effets du bruit deviennent des événements de l'histoire du système et de son processus d'organisation. Ils demeurent pourtant les effets du bruit en ce sens que leur survenue était imprévisible. Ainsi donc, il suffirait de considérer l'organisation comme un processus de désorganisation-réorganisation et non pas comme un état, pour que l'ordre et le désordre, l'organisé et le contingent, la construction et la destruction, la vie et la mort, ne soient plus tellement distincts" . Logiques de l'organisation, du dialogue avec l'environnement, de l'ouverture informationnelle, de l'intégration du nouveau par le bruit devraient, au delà de toute tentation trop organiciste, servir à rendre intelligible la fabrication d'un savoir complexe....

Jean-Louis Le Moigne, dans le Tome deux de son ouvrage consacré au Constructivisme rappelle l'utilité de construire un cadre paradigmatologique dans lequel se fondent les énoncés enseignables, "sorte de mode de lecture récursive, conception-transformation des paradigmes au sein desquels l'expérience cognitive s'incorpore dans la pensée, sans ignorer la tâche aveugle de toute pensée" . Cette quête de l'intelligible de/par la complexité est autant une question de méthode, qu'une question épistémologique. Elle incite au dépassement de l'épistémologie de l'imitation (au fondement du postulat déterministe et ontologique d'une science de la simplification), pour lui substituer une épistémologie de la modélisation, basée sur une hypothèse phénoménologique et téléologique. C'est dans cet esprit, qu'épistémologie et paradigme constructivistes s'identifient : dans le croisement des regards et le labyrinthe des disciplines émerge une matrice paradigmatologique, sorte de nouvel esprit scientifique, rompant avec la rupture Bachelardienne, holisme sans déterminisme et sans réductionnisme. Postulant l'enchevêtrement, le constructivisme est une épistémologie empirique et pragmatique couplant volontairement la réflexion et l'action. L'archipel constructiviste rencontre les défis de la complexité, puisqu'à vouloir construire le sens en concevant la complexité, on aboutit aussi à complexifier notre intelligence de la conception dans un mouvement récursif. Sa légitimité épistémologique tient au fait qu'il libère la science en l'installant dans l'autonomie créatrice et capable d'auto-finalisation, où intuition, apparence et perception concourent à l'organisation d'un savoir métis. Le Moigne rappelle à la suite de Paul Valéry que, pour oeuvrer à une intelligibilité de la complexité, celle qui témoigne de l'imprévisibilité essentielle, il faut "passer de la tranquille passivité du calcul certain à l'active adaptation de la libération incertaine" . Parce que la complexité "est la propriété d'un système modélisable susceptible de manifester des comportements qui ne soient pas tous pré-déterminables (nécessaires) bien que potentiellement anticipables (possibles) par un observateur délibéré de ce système" . Car tout phénomène considéré peut être occurrence actuelle d'un possible potentiel en son sein, aussi la théorie, dans le paradigme constructiviste, ne peut-elle être le reflet des faits. Le fondement institutionnel ou contractuel de toute épistémologie constructiviste, parce qu'enseignable est à inscrire dans une réflexion "sur le statut social et cognitif (ou méthodologique) des connaissances que l'on tient pour enseignables dans une culture et une période donnée" : sorte de "faisabilité cognitive" qui rend possibles toutes les conjonctions concevables des connaissances appréciées dans leur interdisciplinarité potentielle. C'est sans doute pourquoi le constructivisme, versant épistémologique de la pensée complexe, nous invite à méditer sur l'intelligence de la constitution des connaissances valables.

L'applicabilité d'une telle posture épistémologique à la science politique renvoie à la manière dont les sciences sociales opèrent généralement sur la société un découpage dissimulant le caractère hiérarchique de son organisation et méconnaissant, par leur spécialisation disciplinaire, l'articulation en une unité sociale concrète de chacun des sous-ensembles disciplinairement saisis. Dans sa volonté de lire le Politique au travers d'une grille complexe, Jean-Louis Vullierme montre que la science politique contemporaine dans la lignée des politistes depuis la fin du XIXème siècle visant à lui conférer une plus grande légitimité scientifique et par là-même une plus grande autonomie, tend à ne prendre en considération le système politique qu'au sens local de régime politique, "se (laissant) imposer les préjugés qu'elle prétend combattre, elle qui s'abandonne si souvent à employer l'expression de système politique dans son acception duale" , c'est-à-dire, entendu comme double polarité qui renvoie à la fois à toute société autonome et à une partie seulement de son organisation ; victoire malencontreuse de l'opinion sur la rigueur selon Vullierme, produit de la division arbitraire du travail scientifique. Ce point de vue réduisant le Politique au seul sous-système centré sur la thématique des pouvoirs publics subordonne la société au contrôle de son sous-système politique alors que l'analyse complexe du Politique articule dialogiquement tous les sous-systèmes, y compris le Politique dans un système politique global, rejetant par là-même la posture analytique/descriptive des sciences sociales focalisées chacune sur leur sous-système supposé propre. Si le Politique mérite au sens le plus fort d'être appelé un système, c'est comme nous avons tenté d'en rendre compte, comme système symbolique, "parce le système politique entier n'est, à certains égards, rien d'autre que la structure globale du comportement entrecroisé des agents qui lui appartiennent, et parce que ce comportement est à son tour dépendant des représentations que les agents s'en forgent au cours de leurs interactions" .

UNE RELECTURE CONSTRUCTIVISTE DE LA DISTANCE SUJET/OBJET EN SCIENCE POLITIQUE

Comprendre comment les sciences se disent, c'est interpréter le double mouvement circulaire, qui de la séparation sujet/objet fondatrice d'une volonté-de-connaissance scientifique, (sécularisée au moins partiellement) mais aussi prométhéenne et transgressive, se complexifie dans les approches épistémologiques constructivistes, en une abolition, de droit et de fait, de la séparation entre observateur et observé, que confirment (ou à tout le moins mettent parfois en oeuvre ) autant les sciences sociales que les sciences physiques et la mécanique quantique ; pour mieux dépasser l'alternative dans la lignée de la théorie du "réel voilé" de Bernard D'Espagnat ou de l'épistémologie de "l'entre-deux-quelque-part-dans- l'inachevé" que propose Michel Bitbol dans "l'aveuglante proximité du réel". Ce double mouvement récursif, d'abord généré par la coupure moderne du projet kantien où "les choses-en-soi deviennent inaccessibles pendant que symétriquement, le sujet transcendantal s'éloigne infiniment du monde" produit une tension insurmontable entre objet et sujet, tension fondatrice de la séparation Weberienne entre jugements de fait et jugements de valeur, jugement du savant et du politique, évacuant trop facilement la normativité inhérente au savoir. La purification moderne, qui revient à la volonté de cliver ce qui vient du sujet et ce qui est extrait de l'objet, s'apparente à un métalangage de surplomb que le "parlement des choses", selon l'expression de Bruno Latour, ne peut que remettre en cause, sauf à adhérer à l'époché husserlien qui met en suspens, mais dans une perspective phénoménologique, le jugement sur la question de l'existence d'une réalité extérieure : relire de manière complexe la distance sujet/objet non tant pour l'annihiler que pour la réfléchir (au sens du miroir) permettrait à cette nouvelle science politique, dans une ambitieuse visée totalisante parce que partielle et inachevée, de se complexifier.

Ce que nous pouvons connaître du réel, c'est ce qu'il n'est pas ...La proposition de Ernst von Glasersfeld pour provocante qu'elle soit, pourrait être mise en exergue de l'épistémologie constructiviste de l'école de Palo Alto. Le constructivisme est radical en ce qu'il récuse la rupture sujet/objet, abandonnant le réalisme scientifique selon lequel la connaissance reflète une réalité ontologique : le monde construit par nos expériences ne prétend à aucune correspondance avec une réalité ontologique, ou bien encore dans les termes de Piaget "l'intelligence (...) organise le monde en s'organisant elle-même" ; le constructivisme n'est pourtant pas réductible à un solipsisme. Le réel est proprement inventé ; notre environnement est notre construction cognitive humaine, tel que déjà Vico le postulait, produit de processus cognitifs, qu'Heinz von Foerster définit comme computation récursive illimitée. Le questionnement de la distance Sujet / Objet se déplace alors avec les sciences physiques et particulièrement la mécanique quantique, rétive à la fois à une approche duale et moniste de la connaissance, et le critère d'efficacité et d'action, comme critère de vérité n'en est que plus obsolète. Même les théories plus relativistes, telle celle du "réel voilé" de Bernard d'Espagnat, sont empreintes d'une certaine forme de réalisme, que Michel Bitbol qualifie de "réalisme lointain", au sens où si "les accords intersubjectifs qu'ordonnent et qu'anticipent les théories s'"expliquent" dans cette perspective auto-organisationnelle non par l'identité des "objets" (ou d'un objet-monde) qui feraient face aux sujets, mais par la communauté d'engagement de ces sujets au sein du monde, et par leur capacité (...) d'y échanger leurs situations et leurs modes d'action" , il y a néanmoins référence à des objets inscrits dans un réel indépendant et l'idée que la physique a un rapport avec le réel.

Or, ce "voile" circonscrivant le réel en le dévoilant au moins partiellement ne se situe pas dans une perspective de rupture avec la conception traditionnelle des relations Sujet/Objet.
Dans une conception de type constructiviste, les projections auto-réalisatrices , définies comme propositions qui se vérifient par le seul fait d'avoir été énoncées et crues, des effets "Pygmalion" à l'école aux emballements boursiers, résultats électoraux ou à certaines maladies mentales, renversent à la fois le statut de la cause et de l'effet, comme relation linéaire simple mais aussi notre mode de penser-le-réel, produit par le fait même de le penser ainsi. De même ce que les anglo-saxons appellent la "self deception", qu'analysent Pascal Engel et Jean-Pierre Dupuy , c'est-à-dire ce type de croyance irrationnelle (individuelle ou collective) qui consiste à prendre ses désirs pour la réalité et de s'aveugler soi-même s'apparente à la même cohérence. C'est ainsi que Paul Watzlawick conclut "contrairement à ce que l'on pense généralement, une description (...) révèle les caractéristiques de celui qui la fait. Nous, observateurs, nous distinguons nous-mêmes précisément en distinguant ce qu'apparemment nous ne sommes pas, c'est à dire le monde " , mais dont justement nous faisons partie... Si la connaissance est auto-éco-organisée, l'autosuffisance de l'objet à connaître devient alors auto-référentialité de l'objet-sujet à connaître et qui cherche à (se) connaître : dans les sciences sociales, en effet la singularité tient au fait que l'objet est évidemment un sujet, mais un sujet sachant ( ou croyant savoir ) qu'il sait et qui par ailleurs, est le client des sciences sociales. "On a affaire à un objet plein, c'est-à-dire possesseur de sens autosuffisant, autoproduit, autogéré, autonormé..., en ce sens qu'en eux se disposent, s'appareillent, se combinent, se déchirent, se déclinent, une infinité de sens, des sens en tous leurs états, où les acteurs sociaux se logent en même temps qu'ils en sont exilés" .

Entre un objet trop plein de sens et un sujet en quête de sens, il faut trouver un entre-deux ....

Saisir la politique du dedans, c'est accepter d'associer dialogiquement une pensée du dans, ("Je suis dans le monde et j'en suis une partie tandis que je contribue en retour à la constitution de ce monde" ), c'est-à-dire celle qui implique la pensée du Politique comme stratégie d'acteur de la politique dont le faire-valoir scientifique est l'éthnométhodologie, version positiviste de l'herméneutique, à une pensée du dedans, qui au delà de l'auto-distanciation du chercheur contribue à réintégrer le sujet dans l'objet, instance transcendante qui les réunit en les dépassant et qui permettrait alors de concevoir le je/jeu du Politique comme la résultante des différents moi-communauté. Les sociologies du "dévoilement" , par la destitution théorique du sujet (-objet ) / dissolution du sujet humain , souvent absent des sciences humaines, sauf à le retrouver par lecture (s) unidimensionnelle (s) en tant qu'objet lui-même parfois introuvable, ont été confrontées aux paradigmes interprétatifs, sorte de greffe philosophique dans les sciences sociales, redéployant la configuration des possibles épistémologiques : "la division entre le sujet et l'objet, avec la position de surplomb qu'elle impliquait, laissait entendre que les sciences humaines pourraient parvenir à une situation de clôture de la connaissance dans laquelle le sujet pourrait saturer l'objet par l'enveloppe de son savoir" . Or, dans la lignée des entrelacs de Merleau-Ponty, les choses ne sont pas données comme un en-soi dans un en dehors, qui leur conférerait une identité que le sujet n'a plus qu'à appréhender et à s'approprier. A l'instar de toutes les autres sciences, la science politique ne peut être cette physique sociale que les études de sociologie électorale le plus souvent mettent en pratique, mais bien une herméneutique du système symbolique à la lisière de la sémiotique, de la psychanalyse et des sciences cognitives. C'est bien l'étude de la manière dont le monde, signes compris fait sens qui intéresse le politiste dans une philosophie de la signification qui rejoint homothétiquement l'hypothèse de Jean Baudoin dans son Introduction à la sociologie politique . Ainsi, "L'argent, la propriété, le mariage, le gouvernement et les universités, tous doivent leur existence à des formes d'accord humain qui impliquent de manière essentielle la capacité de symbolisation" : il s'agit donc de restituer l'existant humain au monde ou son mode d'insertion dans le champ de présence du il y a le monde ...

Ce qui a statut de réalité pour les acteurs et ce qui a statut de réalité, à tout le moins d'objet (s), pour les sujets-connaissants constituent des territoires-virtuels qui s'articulent, se superposent, se condensent, s'alourdissent, s'enchevêtrent comme en surimpression, superposition d'intersections partielles, bulles de réalité postulée-fantasmée-construite partiellement mobilisées et valorisées différentiellement selon les circonstances. Plaidant pour l'acceptation du sens endogène des activités sociales, au sens où Weber définit les activités sociales comme orientées selon le comportement d'autrui, Patrick Pharo explique : "du fait qu'on tienne des discours sensés sur les choses, on induit souvent que les choses possèdent en elles-mêmes le sens que ce discours leur attribue. Dans la plupart des cas, il est probable que l'on fait erreur puisqu'on peut affirmer sans le moindre doute que sans l'apparition de ce discours sensé, la chose en question n'aurait jamais eu le sens qu'on lui attribue" .

Dans une sorte de révolution hubléenne, l'épistémologie complexe en germes, attentive aux potentialités trangressives et ambivalentes de tout savoir, si elle revendique l'irruption du sujet dans le savoir, rejette la territorialisation du savoir en disciplines closes. La pensée complexe lorsqu'elle ne s'enferme pas dans le systémisme qui nierait au sujet toute prétention à l'autonomie, à l'imprévu, à l'incertain et au désordre "devrait faciliter le développement de (la) transdisciplinarité" comme moteur du regard disciplinaire. Au fondement de l'émergence d'un savoir sur le Politique s'organisent des processus de négociation et de dialogue entre le stable et l'instable. Le savoir représenté en tant que système et décliné en système de systèmes, s'il pose la question des interactions, donc des frontières disciplinaires, d'objets et de méthodes (mixité, inter et transdisciplinarités), ouvre ainsi une perspective topologique à la réflexion/action au principe de tout apprentissage. L'interface systémique (ce qui rompt le face-à-face ritualisé dans les procédures de fabrication et de transmission du savoir) s'établit grâce à la rupture et à la culture de l'ambiguïté, comme le suggère Georges Lerbet : "L'ambiguïté demeure toujours présente puisque la continuité interfacielle, zone d'échanges et de rencontres des frontières limites, n'est introduite qu'au prix d'une rupture de systèmes" . Le passage de la première cybernétique (essentiellement marquée par la prise en compte des interactions de tout système avec un environnement) à la seconde cybernétique qui souligne l'autonomie relative du système et le caractère ouvert et incomplet de tout savoir, favorise la transdisciplinarité et la fabrication de métaniveaux d'analyse. Notion protéiforme, la transdisciplinarité est ce lieu u-topique, transcendental à toute connaissance, organisant l'itinérance sans cesse recommencée de nos idées, réconciliant le sujet et l'objet, l'homme intérieur et l'homme extérieur : tentative de recomposition métaphorique des fragments de la connaissance, sorte d'unitas complexe non totalisante, mais nécessaire à la connaissance du Politique : car si toute production de connaissance est prise de risques, c'est à la fois le risque de l'autre et de l'illégitimité dans le champ scientifique.

Dans cette logique transversale, la science politique gagnerait-elle à devenir ce savoir métis, dans lequel son histoire la fiche ? Une science vivante n'est-elle pas une science qui débat ?

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