La
pluridisciplinarité vue par Jean-Claude Ricci :
"Aucun savoir spécialisé ne peut être séparé
du reste de la connaissance humaine".
Pour le Directeur de l'Institut d'Etudes Politiques d'Aix-en-Provence, des
passerelles doivent exister entre différentes disciplines, en particulier
dans les analyses juridiques et politologiques. Ainsi, le droit ne saurait être
un ensemble de règles impersonnelles : il y a des réalités
politiques, des idéologies qui le font évoluer et s'adapter. La
science politique, quant à elle, doit ancrer ses objet d'étude
dans un cadre juridique sous peine de ne pas saisir tous les aspects de la réalité.
En fait, tout savoir hyperspécialisé risque de devenir totalement
non-opératoire.
Dialogues politiques : La pluridisciplinarité est-elle indispensable à la construction des connaissances ?
Jean-Claude Ricci : L'absence de pluridisciplinarité présente
deux inconvénients. Tout d'abord, elle enferme l'analyse d'une discipline
dans une logique interne qui fait finalement 'ronronner' la discipline, puisqu'il
n'y a pas de regard extérieur et qu'il n'est pas possible de décrypter
autrement ce que la discipline dit qu'elle est. Deuxième inconvénient
: un spécialiste se doit de situer ses connaissances dans un environnement
général. Certes, le mathématicien, juriste ou médecin
n'a pas à connaître la totalité du réel, mais il
doit au moins savoir, en aval et en amont, quels sont les cheminements qui permettent
d'arriver à sa discipline et les cheminements qui en découlent.
Ainsi, un juriste se doit de connaître un minimum de présupposés
philosophiques, mais aussi le contexte politique ou les fondements des processus
de communication.
Il y a souvent des manières d'avoir raison qui donnent tort. C'est le
cas d'un spécialiste, très pointu sur son domaine de connaissance,
mais qui reste enfermé dans sa discipline.
Dialogues politiques : Le droit et la science politique peuvent-ils être croisés pour rendre compte de la chose publique ?
J-C Ricci : Il faut effectivement que ces disciplines soient
croisées. Historiquement, elles vivaient ensemble en France, et ce jusqu'aux
années 1960. Chez les auteurs de droit civil du 19ème siècle,
chez Léon Duguit ou Maurice Hauriou, les écrits sont émaillés
de remarques sociologiques, philosophiques... et pas seulement de droit positif.
A partir des années 1960, la science politique s'est détachée
du rameau du droit public. Surtout, je pense, à la demande des politologues.
En effet, ces derniers avaient le sentiment qu'ils ne faisaient pas jeu égal
avec les juristes, que la science politique ne venait que comme une sorte d'appendice,
une concession. C'est pourquoi ils ont voulu prendre leur autonomie.
Il s'est alors joué un phénomène assez étonnant.
Certes, la science politique a volé de ses propres ailes, mais elle n'a
pas été lisible par les juristes : elle a construit ses propres
concepts, ses objets théoriques, son propre langage.
C'est une erreur épistémologique, à mon sens, que de découper
un objet de recherche commun. Si chacun s'enferme dans sa citadelle, la donne
risque d'être faussée. Le juriste a besoin de savoir, de comprendre
et d'accepter que les règles juridiques peuvent subir des infléchissements.
Prenons l'exemple de la cohabitation. Le président de la Vème
république n'est pas le même selon qu'il est ou non en période
de cohabitation. Cette notion n'est pourtant pas juridique, mais elle a une
traduction juridique totale. De l'autre côté, si le politologue
construit lui-même ses objets, il ne peut pourtant pas se passer de références
au droit.
En fait, les politologues n'ont pas tenu compte d'une évolution primordiale
: la prégnance du juridique dans la vie politique. Toutes les questions
de financement des partis politiques, les " affaires ", les abus de
biens sociaux... sont des notions juridiques qui retentissent dans la vie politique.
Si le droit ne peut, à lui seul, détenir la vérité
sur ses propres objets, de même la vision politologique ne peut saisir
la totalité du réel, même en construisant ses objets 'objectivables'.
Dialogues politiques : Comment peut-on envisager un dialogue entre droit et science politique, malgré les frontières et les enjeux de pouvoir qui existent entre les disciplines ?
J-C. Ricci : Dès la première année d'université,
il faut immédiatement, sans complexifier l'apprentissage, indiquer que
les règles juridiques peuvent subir des infléchissements. Les
règles juridiques sont très souvent formulées dans un langage
que je qualifierais de 'sacralisé', comme inscrites dans le marbre. On
laisse croire ainsi aux étudiants que la règle ne pourrait pas
être autrement que ce qu'elle est. Pourtant, c'est radicalement faux.
Même les règles les plus techniques sont le fruit d'un parti pris
politique. Le droit n'est fait que par les hommes politiques, imprégné
d'idéologies, d'une conception du monde, de 'l'ordre social désirable',
pour reprendre l'expression de Burdeau. C'est ce qu'il faut souligner dès
le départ à l'attention des étudiants en droit.
A cela, les juristes avancent en général une objection : les professeurs
d'universités craignent en effet d'affaiblir l'enseignement du droit
s'ils acceptent cette possibilité de prise de distance par rapport à
la règle. De leur côté, les politologues ne doivent pas
omettre que leurs objets d'étude se meuvent dans un cadre juridique.
Par exemple, les sociologues de l'éducation ne doivent pas ignorer, outre
tous les mécanismes de socialisation qui les intéressent, le statut
du corps enseignant ou le principe d'égalité entre les élèves.
Des passerelles entre les disciplines sont donc indispensables.
Dialogues politiques : Dans votre parcours d'auteur et de chercheur, vous avez croisé différentes disciplines. Est-ce un atout ou un handicap en matière de reconnaissance scientifique ?
J-C. Ricci : Ma formation m'a fait rencontrer des disciplines différentes : le droit, l'histoire, la philosophie du droit, les lettres... Cette pluralité de regards m'a personnellement enrichi. Dans mon parcours universitaire, je ne crois pas que cela m'ait gêné. Cependant, le sujet de ma thèse, " le pouvoir discrétionnaire de l'administration fiscale " en a fait sursauter plusieurs, qui se demandaient si j'étais 'administrativiste' ou 'fiscaliste'. Cela prouve que, même au sein d'une discipline, tout le monde n'est pas prêt à accepter la pluralité des centres d'intérêt.
Dialogues politiques : L'hyperspécialisation du droit a-t-elle été historiquement indispensable ?
J-C. Ricci : Il est vrai que le droit est subdivisé, presque
à l'infini. Cette évolution aurait pu être évitée.
Le droit positif a eu tendance à vouloir réglementer toutes les
réalités sociales et humaines. Récemment sont apparues
des branches traitant les assurances, la consommation, l'environnement, l'urbanisme...
qui ont contribué à cet émiettement.
Mais ces 'particularisations' tiennent à des nécessités
techniques. Ainsi, le droit de la consommation est un droit inégalitaire
pour rétablir une égalité entre des fabricants et des publicitaires
puissants et des consommateurs qui subissent. Cette discipline est donc le fruit
d'une réalité, d'une idéologie récentes. Le droit
du travail va dans le même sens, pour rétablir un équilibre
déjà prôné par les révolutionnaires de 1789.
L'hyperspécialisation se justifie donc ainsi, par l'apparition de problèmes
contemporains.
Tout cela serait parfait si le juriste (et surtout l'étudiant) disposaient
d'une grille de lecture générale, de fondamentaux, de grands principes
directeurs communs à toutes les branches du droit... Avec ce regard synthétique,
il serait alors possible de 'cloisonner' sans risques. Mais aujourd'hui, l'étudiant
passe d'une discipline à une autre en ayant l'impression de cloisons
étanches.
Dialogues politiques : Faire vivre la pluridisciplinarité, n'est donc pas rompre avec l'approche analytique au profit d'une approche en termes de synthèse ?
J-C. Ricci : Il est vrai que la pluridisciplinarité pousse
davantage à la synthèse qu'à l'analyse. Pourtant, chronologiquement,
il est nécessaire de conduire une analyse avant de pouvoir faire une
synthèse.
Si beaucoup d'universitaires sont hostiles à la pluridisciplinarité,
c'est souvent pour des raisons pratiques. Il est difficile, pour un spécialiste
d'une discipline, d'accepter la relativité de son savoir. C'est une question
d'humilité...
Autre objection de ceux qui sont hostiles à la pluridisciplinarité
: celle-ci ne se traduirait que par des connaissances vagues et incomplètes
sur plusieurs sujets, alors que le spécialiste maîtrise parfaitement
son domaine de connaissance. Cette vision est pourtant erronée. Aucun
savoir n'est séparé, cloisonné du reste de la connaissance
humaine. Le savoir hyperspécialisé risque ainsi de devenir totalement
non-opératoire. En termes plus 'pascaliens', le croisement des savoirs
relève de l'esprit de finesse plus que de l'esprit de géométrie.
Dialogues politiques : La pluridisciplinarité offerte par les IEP est-elle un atout pour les étudiants ?
Jean-Claude Ricci : C'est à la fois un immense atout et
un discriminant. Les Instituts d'Etudes Politiques sont aujourd'hui le seul
ensemble, dans l'Université française, à offrir un tel
degré de pluridisciplinarité. L'élève apprend chaque
discipline, mais aussi la logique du champ disciplinaire.
En même temps, il faut beaucoup de capacités à un étudiant
pour accepter de passer, presque toutes les deux heures, d'un champ disciplinaire
à un autre, de l'histoire au droit en passant par la littérature.
Ce serait un éparpillement néfaste s'il n'existait aucun lien
entre ces champs disciplinaires. La culture générale est là
pour établir un lien entre eux.
C'est donc un discriminant parce que tout élève n'est pas capable
et n'est pas prêt de varier ainsi ses univers mentaux.
Dialogues politiques : La culture générale est-elle utile à " l'honnête homme" d'aujourd'hui ?
J-C. Ricci : La culture générale, c'est la capacité
à se déplacer entre différents domaines, être capable
de prendre du recul, établir des corrélations entre les différents
regards... Cette capacité à synthétiser est un atout indispensable
pour les futurs décideurs.
Le décideur doit, en effet, non pas tout savoir, mais pouvoir dire si
les réponses des spécialistes qu'il consulte sont pertinentes.
Je ne crois pas que le monde contemporain soit plus complexe que l'antiquité
romaine. Mais sa complexité nous est perceptible. Prendre des décisions
dans ce contexte est alors, pour les responsables et les gouvernants, un véritable
défi.
Propos recueillis par Béatrice Mabilon-Bonfils
et Laurent Saadoun et retranscrits par Anthony Pouilly.