Les interventions de Pierre Bourdieu dans le monde journalistique et au sujet des médias dans les années 1990 ont suscité de vives réactions à la fois à l'Université et chez les journalistes. Mais on ne saurait être limitée à cette période seulement dans cet effort pour lier les travaux de Bourdieu au champ interdisciplinaire de la communication politique, et on ne saurait être influencée par les polémiques que ses écrits et apparitions publiques au sujet des médias ont provoqué. Il est évident que " l'apport " de Bourdieu à la communication politique concerne bien davantage que ses écrits sur les médias . Un bilan plus approfondi que celui-ci devrait de plus situer le sociologue dans une analyse comparative avec des auteurs contemporains.
Sans pouvoir mener à bien ce projet pour le moment, ce bref regard sur l'apport de Bourdieu au champ interdisciplinaire de la communication politique fait ressortir trois éléments de la théorie du monde social et les lie aux travaux anglo-saxons de ce champ. La communication politique est ici comprise comme l'étude de l'espace public où s'exercent des dynamiques de pouvoir sous toutes ses formes, le pouvoir pouvant être appréhendé de manière institutionnelle et informelle, matérielle et symbolique. On comprend aisément la pertinence du travail de Bourdieu sur les sondages et la représentation politique pour mon propos.
Il faut signaler d'entrée de jeu l'importance de " L'opinion publique n'existe pas " comme texte fondateur d'un courant de remise en question des sondages représentant l'opinion publique au sens où l'entendent sondeurs et politistes : l'opinion agrégée de la population à un moment donné. La déconstruction des sondages se fait dans une veine de contestation du modèle positiviste de la science politique dominante. Bourdieu est l'un des intellectuels français à s'opposer à une science qui prétend dire " ce qui est " et privilégier l'objectivisme. En contestant les trois postulats qui fondent la croyance en l'opinion publique , il établit l'inanité du modèle de l'électeur rationnel et fait ressortir l'importance du sondage dans le jeu politique. Il montre comment et pourquoi le sondage est construit; la perspective bourdieusienne constructiviste de l'objet, quel qu'il soit, rend " naturelle " cette déconstruction des sondages.
La fiction de l'opinion publique existe
parce qu'elle repose en la croyance qu'en ont experts en sondages, personnages
publics et individus sondés. Chacun contribue à produire un ordre
qu'il pense déjà et définitivement ordonné . Mais
il s'agit à mon avis d'une double-pensée au sens orwellien bien
davantage qu'une " simple croyance " : croire et ne pas croire, en
même temps et en parfaite bonne foi. Tous, experts, personnages publics
et membres de l'électorat, " savent " aussi qu'ils participent
à un " jeu ". En illustration à ce phénomène
il faut citer Loïc Blondiaux qui explique le déchirement de Jean
Stoetzel face aux sondages:
La main gauche de Stoetzel, qui dénonce les usages vulgaires de la notion
peut-elle ignorer sa main droite, qui contribue à leur donner une substance?
Confronté à un public d'universitaire qui doutent et à
public de clients qui croient lui-même étant pris entre les deux
univers, comment peut-il s'en sortir? On ne peut qu'être fasciné
par cette capacité à croire et à ne pas croire tout à
la fois à l'existence de l'opinion publique et il faut se demander si
ce rapport contradictoire à l'opinion n'est pas le propre, aujourd'hui
encore, de tous ceux qui de près ou de loin, font profession de la mesurer
et de l'observer.
Le sondage, prototype par excellence de l'outil positiviste, s'inscrit dans un courant qui tient pour acquis la rationalité et la compétence politique des citoyens. Or, comme la sociologie politique américaine l'a démontré dans les années 1940, 1950 et 1960, l'électrice et l'électeur typiques ont une connaissance fort limitée des enjeux politiques du moment et des idéologies des partis en concurrence. Leur identification partisane, qu'on identifie comme principal facteur structurant des comportements électoraux dans l'École de Michigan, s'accompagne souvent d'une relative indifférence à l'égard des phénomènes politiques . Des travaux visant à prouver que l'électorat américain avait acquis un niveau de politisation plus important dans les années 1970 vont tout de même laisser voir que plus d'un Américain sur deux n'est pas en mesure de maîtriser des catégories " idéologiques " et que la conceptualisation idéologique ne préjuge en rien des manières - proprement politiques, au hasard, par procuration, etc. qui ont permis de produire une idéologie cohérente. " L'opinion publique n'existe pas " met en évidence le hiatus entre les réponses au sondage non produites politiquement, c'est-à-dire émises au hasard, par procuration ou en référence à une éthique de la vie quotidienne et leur interprétation proprement politique. L'opinion publique, dans ces circonstances, sert de référent légitimant des actions et des politiques , c'est un construit fondé sur l'illusion d'une grande cohérence à une collectivité rationnelle capable d'opiner intelligemment et de se gouverner .
En plus de l'interprétation
des réponses aux sondages qui contribue à remettre en question
le concept même de l'opinion publique, les sondages exercent clairement
un rôle majeur dans le jeu politico-médiatique. L'imposition de
problématique par les maisons de sondage et les commanditaires renvoie
à leur volonté de contrôle du débat public. Cette
imposition révèle avec force le caractère d'artefact des
sondages qu'on peut rapprocher d'un courant anglo-saxon qui insiste sur l'idée
d'une " construction sociale de la réalité "
en communication politique. Par exemple, le Glasgow Media University Group analyse
les nouvelles du secteur industriel britannique en y trouvant les présuppositions
dominantes de la société, faisant porter le fardeau des difficultés
économiques et industrielles à la seule main-d'uvre. De
même, plusieurs auteurs rattachés à la sociologie des organisations
comme Tuchman, Fishman et Gans analysent de manière constructiviste les
nouvelles . Tuchman met en valeur plusieurs caractéristiques du traitement
de l'information qui situe les nouvelles idées dans le cadres d'expériences
passées ou encore comme des " soft news ": l'assimilation des
symboles à la réalité, la réification des phénomènes
sociaux, la détermination et la légitimation des lieux institutionnels
comme sources d'information crédibles. Tout ceci mine la compréhension
de la vie contemporaine politique et empêche le développement d'une
pensée critique. Stuart Hall, la figure emblématique des Cultural
Studies, explique que les nouvelles sont l'objet d'une construction sociale
fondée sur une routine organisationnelle, une idéologie professionnelle
et un rapport hiérarchisée aux sources. Il est question d'une
hiérarchie de crédibilité des sources dont certaines agissent
comme " définisseurs primaires " pesant lourdement sur les
représentations sociales des faits et des phénomènes; les
journalistes se trouvent alors dans une position structurale de subordination
.
Un deuxième aspect des travaux de Bourdieu qui intéresse au premier chef la communication politique porte sur les discours et le champ politiques et concernent le pouvoir symbolique et leurs effets : la constitution des représentations sociales et l'établissement de catégories constitutives des oppositions sociales. Nous sommes ici au cur de l'espace public où s'exercent des dynamiques de pouvoir symboliques et matérielles. Pour Bourdieu, la communication joue un rôle prépondérant dans le champ politique, qui comme tout autre champ, possède ses règles, épreuves et rites de passage propres, mais ce champ dépend fortement de l'extérieur; la force des agents politiques est fonction de leur capacité à mobiliser l'électorat. " la concurrence pour le pouvoir ( ) s'accomplit par l'intermédiaire de la concurrence pour les profanes ou, mieux, pour le monopole du droit de parler et d'agir " au nom de la population. " Le porte-parole s'approprie ( ) la force-même de ce groupe, qu'il contribue à produire en lui prêtant une parole reconnue comme légitime dans le champ symbolique " . La prééminence de la communication dans le champ politique s'explique en ce que la fonction de mobilisation prend le pas sur la fonction d'expression des idées et des idéaux et sur la fonction de représentation .
Dans le champ politique s'établissent
des représentations sociales; il y a lutte pour l'imposition d'une vision
du monde, pour la conservation ou la transformation du monde social, une lutte
qui relève à la fois de l'ordre symbolique et du travail politique
sur le terrain. On cherche d'une part à faire voir et faire croire, prédire
et prescrire, faire connaître et faire reconnaître . L'importance
des représentations sociales pour les luttes politiques a été
soulignée par de nombreux auteurs pour qui créer, modeler ou influencer
ces représentations donne un sens à la vie en société
- une direction et une signification. A ce sujet, Cornelius Castoriadis explique
que les significations imaginaires sociales sont instituées, ce qui signifie
que " ces significations sont présentifiées et figurées
dans et par l'effectivité des individus, des actes et des objets qu'elles
" informent ", autrement dit la société " s'institue
en instituant le monde de significations, elle " fait être un monde
de significations et est elle-même par référence à
un tel monde ". Bref, ce " qui tient une société ensemble,
c'est le tenir ensemble de son monde de significations " . Dans une veine
semblable, Stuart Hall écrit :
The process of signification - giving social meanings to events - both assumes
and helps to construct society as a 'consensus' : We exist as members of one
society because - it is assumed - we share a cultural stock of cultural knowledge
with our fellow men : we have access to the same 'maps of meanings' .
Pour Bourdieu, si les dynamiques de
pouvoir s'exercent dans tous les champs, c'est dans le champ politique que s'établissent
les catégories constitutives des oppositions sociales; " le pouvoir
de représentation " qui est le propre du champ politique constitue
aussi un " pouvoir de manifestation " qui " contribue à
faire exister pleinement " ce qui existe à l'état tacite
ou implicite, et donc à faire " surgir de nouvelles oppositions
" grâce à leur apparition dans l'espace public :
(
) c'est dans la constitution des groupes que se voient le mieux l'efficacité
des représentations, et en particulier des mots, des mots d'ordre, des
théories qui contribuent à faire l'ordre social en imposant des
principes de di-vision, et, plus largement, le pouvoir symbolique de tout le
théâtre politique qui réalise et officialise les visions
du monde et les divisions politiques " .
Il se fabrique donc à l'intérieur du champ politique " des formes de perception et d'exposition politiques agissantes et légitimes " . Cette façon de concevoir les représentations sociales s'apparente à celle de Murray Edelman qui s'intéresse aux constructions symboliques par le biais du langage en politique, dans l'information, dans la bureaucratie et les professions aidantes, entre autres, constructions qui tissent les croyances sociales : caractère rationnel du vote, importance des élections pour l'établissement des politiques gouvernementales, caractère rationnel et même mécanique de l'application administratif et judiciaire des lois.
Pour Bourdieu, cette lutte d'ordre
symbolique vise aussi le travail politique sur le terrain, car l' " action
proprement politique (..) vise à produire et imposer des représentations
(mentales, verbales, graphiques ou théâtrales) du monde social
qui soient capables d'agir sur ce monde en agissant sur la représentation
que s'en font les agents " . Cet enchevêtrement entre les ordres
symbolique et matériel constitue une voie de recherche de plus en plus
prisée en communication politique. C'est d'ailleurs dans le maillage
entre les structures économiques et juridiques des médias et leur
rôle symbolique que se font les développements théoriques
les plus fructueux. Douglas Kellner par exemple lie la structure corporative
des médias américains et leur modes de fonctionnement (concentration,
recherche du retour sur l'investissement, synergie, etc.) aux contenus transmis
durant les décennies 1960, 1970 et 1990 ainsi qu'à leur impact
sociétal.
Network television must turn over profits to retain its viability as a business
enterprise, but it must also maintain a certain amount of ideological legitimacy
for the system as a whole and support at least a certain level of apparent democracy.
Accordingly, television must function as a crisis manager, as a mediator of
social conflict, as a manager of consciousness, and a force of system maintenance
" .
Enfin, un troisième aspect de l'apport de Bourdieu à la communication politique concerne ses écrits et ses interventions publiques au sujet des médias et des journalistes dans les années 1990. Il s'agit d'interventions politiques dans l'espace public, comme l'attestent les succès de la collection Liber/Raisons d'agir. Loin des démonstrations savantes et détaillées qui caractérisent l'uvre de Bourdieu, ces écrits vont lui valoir de nombreux reproches, dont celui du mélange des genres entre savant et politique. L'absence d'études empiriques sur le journalisme a été reproché à Bourdieu , ce qu'il a lui-même reconnu . Ses partisans expliquent au contraire que les interventions de Bourdieu au sujet des médias s'appuient sur son uvre prolifique.
Mis en contexte de la production occidentale en communication politique, les écrits de Bourdieu sur les médias tirent des conclusions plutôt qu'établissent des constats détaillés. Mais ces constats ont été faits depuis une vingtaine d'années, les analyses sont nombreuses et fouillées à la fois dans le monde anglo-saxon et au Québec. Je souligne à cet égard quelques-uns des auteurs qui se sont intéressés à la concentration de la presse, son fonctionnement à l'intérieur des structures du capitalisme, ses fonctions de légitimation et de normalisation, sa production symbolique et son impact sur la vie démocratique : Ben H. Bagdikian, Robert W. McChesney, Edward Herman et Noam Chomsky, Douglas Kellner, et Richard Hackett .
C'est en gardant à l'esprit les contributions de ces auteurs que Bourdieu doit être lu; sa théorie des champs se situe aisément dans les approches critiques en communication politique, - avec sa spécificité - une perspective peu étudiée par les chercheurs français qui préfèrent analyser les " dettes ", les inspirations et l'héritage de Bourdieu.
Quoiqu'il en soit, pour Bourdieu le champ journalistique est à la fois le lieu d'une formidable soumission aux règles du marché et le lieu qui exerce des contraintes sur les autres champs de production culturelles (champs juridique, littéraire, artistique, scientifique). Le champ journalistique est dépendant mais néanmoins agissant, il a un influence négative sur d'autres univers; s'il n'était appréhendé grâce à la théorie des champs, le milieu journalistique pourrait être plutôt être décrit comme l'instrument du pouvoir économique à l'intérieur duquel le pouvoir symbolique transite. Mais Bourdieu présente en quelque sorte les médias comme détenant eux-mêmes du pouvoir. Le pouvoir symbolique prévaut-il sur le pouvoir économique? Bourdieu affirme que le champ journalistique détient un monopole de fait sur les instruments de production et de diffusion à grande échelle de l'information, et à travers ces instruments, sur l'accès à l'espace public . Ne peut-on pas concevoir qu'un champ dominé par les impératifs commerciaux exerce un impact qui est en réalité l'impact du marché et non celui des médias eux-mêmes ?
L'autonomie restreinte du champ journalistique face aux contraintes économiques, à la sanction du marché ou à l'" audimat " colore le travail journalistique de moins en moins guidé par la volonté d'informer, de faire du journalisme d'enquête et d'aider à créer une opinion informée des enjeux sociaux et politique. Il y a alors " désajustement croissant entre les nécessités terribles d'une activité liée au souci d'audience et de rentabilité et les aspirations que les gens acquièrent dans les écoles de journalisme" .
Pour Bourdieu, le champ journalistique soumis à la domination directe ou indirecte de la logique commerciale modifie les rapports de force au sein des divers champs de production culturelle; leur autonomie s'en trouve diminuée parce que sont renforcés, au sein de chacun d'eux, "les agents ou les entreprises qui sont les plus enclins à céder à la séduction des profits " externes " parce qu'ils sont moins riches en capital spécifique (scientifique, littéraire, etc.) et moins assurés des profits spécifiques que leur champ leur garantit ( ) . Lieu de légitimation par excellence pour un agent littéraire, scientifique ou politique, les médias colorent le fonctionnement interne des divers champs. L'espace public vient ainsi accorder le prestige et la visibilité aux agents moins pourvus en capital spécifique; la légitimation viendra alors tout aussi bien ou même davantage de l'extérieur du champ - à l'encontre des règles de ce champ.
Pour Bourdieu comme Postman ou Kellner , la prééminence de la télévision dans le champ journalistique en fait le médias dominant sur le plan symbolique, celui qui impose ses choix aux médias les plus anciens . Participant à la " construction sociale de la réalité " et produisant des " effets de réel ", c'est-à-dire ayant la capacité de " faire voir et faire croire à ce qu'elle fait voir ", la télévision établit " des principes de division du monde, des lunettes telles que les gens voient le monde selon certaines divisions " .
La télévision produit des effets majeurs dans le champ journalistique. Il y a d'abord la censure invisible exercée par les journalistes , souvent à leur insu. Les catégories et grilles de la production de l'information empêchent certains faits d'acquérir le statut de nouvelles et sont reléguées à l'insignifiance ou à l'indifférence . Il y a alors une en quelque sorte une production collective du travail journalistique, ce qui mène à une " circulation circulaire de l'information " et bien évidemment à une homogénéisation du discours. Ce serait en quelque sorte le " niveau supérieur " du journalisme de meute ou " pack journalism " dont les effets de mimétisme ont été amplement décrits . " Cette sorte de jeu de miroirs produit un formidable effet de clôture, d'enfermement mental " .
L'emprise des contraintes économiques accentue cet effet de monitoring sur les concurrents; la surveillance et l'imitation mutuelles n'empêche cependant pas le respect des différences mineures entre les médias.
Autre effet de la télévision sur le champ journalistique : la " démagogie spontanéiste " qui se manifeste par la généralisation du talk-show, du voyeurisme et ce, dans le but de rejoindre une audience le plus large possible . Difficile de ne pas lier cet aspect de la réflexion de Bourdieu aux nombreux travaux qui portent sur la personnalisation de la politique, la dramatisation des nouvelles et tout ce qui est normalement admis sous le vocable " politique-spectacle " c'est-à-dire la confusion des genres entre la politique et les loisirs en tout genre.
Tant dans la recherche libérale que critique, les auteurs anglo-saxons en communication politique ont fait ressortir avec force cette dimension du rôle des médias . On constate de part et d'autre le poids des sources officielles dans la fabrication des nouvelles, le phénomène de journalisme de meute, l'existence de contraintes économiques dans le fonctionnement des médias, la spectacularisation et la personnalisation de la politique médiatisée, la fragmentation des nouvelles, le phénomène de horserace dans la couverture des campagnes électorales, l'accent sur les communication de la part des organisations et personnages politiques qui mène à une obsession de l'image. Des auteurs libéraux comme Hall Jamieson , Ansolabehere, Behr et Iyengar, Wagenberg et Soderlund constatent l'impact de la dynamique médias-personnages publics et en tirent des conclusions partielles sur l'impossibilité pour le public d'être informé convenablement ou sur le contrôle de l'information par les décideurs politiques mais sans convenir que le rôle des médias dans la démocratie soit en cause : " news organization are increasingly adopting the format and logic of entertainment programs ". N"ewspapers, television networks, and news stations have scaled back the scope of their news-gathering activities in response to economic pressures ". Cette évolution du journalisme, écrivent Ansolabehere, Behr et Iyengar, nuisent au développement d'une opinion publique éclairée, le public recevant peu d'informations et celles-ci étant peu informatives .
Dans la même veine, Frederick J. Fletcher reconnaît le dilemme que pose le système médiatique canadien entre la mission de service public et la mission commerciale, et David Taras conclut, aux termes d'une analyse fouillée du monde politico-journalistique canadien, à une "démocratie de théâtre" dans laquelle les médias modernes privilégient le matériel visuel, les individus sont sérieusement déconnectés des événements et les médias constituent une obsession des personnages politiques et induisent du cynisme chez l'électorat . "Newsmaking has become a fundamental act of power in Canadian politics", écrit-il .
Pour les chercheurs critiques en communication politique, l'assimilation de la production médiatique à un spectacle faisant la promotion des valeurs capitalistes (l'individualisme, la défense du système capitaliste, le bonheur par la consommation, la réalisation personnelle dans la sphère privée, la charité, etc.) a toujours constitué un postulat de recherche. L'École de Francfort avait déjà souligné le caractère hautement divertissant des contenus médiatique; pour ses membres, les industries culturelles, la publicité et les communications de masse jouaient un rôle fondamental dans la nouvelle configuration de la modernité capitaliste en cherchant à susciter l'adhésion au système.
Aujourd'hui, parmi les auteurs critiques qui analysent la politique spectacle et son impact sur les représentations symboliques, l'exercice du pouvoir et les rapports sociaux, il faut souligner Bennett qui a étudié les dessous de l'infotainment : la personnalisation, la dramatisation, la fragmentation et la normalisation des nouvelles explique que les mystères, les mélodrames et les rationalisations remplacent les explications qui devraient fonder une citoyenneté active et informée. Il étudie les techniques de la création d'images. l'usage des symboles, la définition des situations et le contrôle du débat public .
C'est en quelque sorte en critiquant
le journalisme-spectacle - et le néo-libéralisme - que Pierre
Bourdieu s'est le plus démarqué à l'extérieur de
l'Université. Il faut constater que l'apport de Bourdieu à la
communication politique est multidimensionnel; cependant, ses travaux sur les
sondages et sur les discours et le champ politiques constituent certainement
les aspects théoriques les plus porteurs pour la compréhension
des dynamiques de pouvoir matérielles et symboliques qui s'exercent dans
l'espace public. Les conclusions qu'il tire du champ journalistique doivent
par ailleurs être situées par rapport à sa théorie
des champs et aux nombreux concepts (habitus, capital, pouvoir symbolique, etc.),
qui forment cette " révolution symbolique " dont fait état
Louis Pinto . Un travail à compléter, qui viendra enrichir de
manière marquée le champ de la communication politique.