Si l'on regarde le Petit Larousse, au mot " hommage ", on trouve : " 1. Féod. Cérémonie au cours de laquelle le vassal se déclarait l'homme de son suzerain. (Elle s'accompagnait du serment de fidélité et précédait généralement l'investiture du fief.) " (Les historiens du droit pourront nous dire à quoi " Féod. " (féodalité) renvoie exactement du point de vue juridique).
Un hommage à Pierre Bourdieu est-il comparable à un " serment d'allégeance " envers le " Seigneur " ? Certains manifestement le craindront et dénonceront, soit la " chapelle " Bourdieu, soit l'allégeance, sans esprit critique, au Maître. Notre collègue Bernard Lahire pourrait être de ceux-là .
Dans l'introduction au Travail sociologique de Pierre Bourdieu, Bernard Lahire, dès les premières lignes, se plaint de l'extrême difficulté à avoir une controverse scientifique avec Pierre Bourdieu, tant celui-ci serait protégé, et s'auto-protégerait, de la critique, par l'aura de sa réussite et de sa reconnaissance institutionnelles. Le sociologue (" normal ") serait alors condamné, soit au rôle de zélateur servile (comme Loïc Wacquant ?), soit au rôle de savant incompris, raillé par le Maître et ses disciples.
Bernard Lahire retourne à Pierre Bourdieu, et surtout à ses supposés sectateurs, les accusations que le Professeur au Collège de France adresse aux intellectuels " académiques " . Bernard Lahire, citant Pierre Bourdieu, renvoie ses élèves à la pratique d'une avant-garde stérile. " L'action subversive de l'avant-garde, qui discrédite les conventions en vigueur, c'est-à-dire les normes de production et d'évaluation de l'orthodoxie esthétique, faisant apparaître comme dépassés, démodés, les produits réalisés selon ces normes, trouve un soutien objectif dans l'usure de l'effet des uvres consacrées. Cette usure n'a rien de mécanique. Elle résulte d'abord de la routinisation de la production, sous l'effet de l'action des épigones et de l'académisme, auxquels les mouvements d'avant-garde eux-mêmes n'échappent pas, et qui naît de la mise en uvre répétée et répétitive de procédés éprouvés, de l'utilisation sans invention d'un art d'inventer déjà inventé. "
Il y a dans les récriminations de Bernard Lahire, deux choses. Tout
d'abord que Pierre Bourdieu se protégerait de la critique (afin de mieux
construire un discours auto-référencé ?), et ensuite qu'il
serait incapable de faire école, puisqu'il ne pourrait s'entourer que
d'intellectuels sans envergure (les deux éléments se renforçant
l'un l'autre). Donc, d'une certaine manière, l'uvre de Pierre Bourdieu
stériliserait l'analyse critique en sociologie. Nous reviendrons in fine
sur ce point, mais pour l'instant nous dégagerons un enseignement de
la posture de Bernard Lahire.
On fera d'abord remarquer que la critique de Bernard Lahire n'émane pas
de " n'importe qui ". Sa critique n'est pas de type " journalistique
" ou " café du commerce " (on pourrait penser à
Alain Minc sur ce dernier point), ou sans assises intellectuelles sérieuses,
comme celles que dénonce au reste Bernard Lahire lui-même (par
exemple celle de Jeannine Verdès-Leroux). Bernard Lahire est un très
bon connaisseur de Pierre Bourdieu, et en ce sens, la synthèse qu'il
fait de son parcours intellectuel est pleine d'enseignements lorsque l'on cherche
à comprendre notre auteur.
Néanmoins, la critique de Bernard Lahire dans l'ouvrage cité, et celles des auteurs qu'il a sollicités, peuvent surprendre, du moins elles me surprennent par leur " étrangeté " par rapport, sinon vraiment à ce que je crois connaître de l'uvre de Pierre Bourdieu, du moins par rapport à ce que je m'imagine être la science sociale. Il faut donc rappeler que l'on engage dans la lecture d'un auteur ses propres présupposés, sa propre culture, les propres enjeux qui sont au principe des luttes pour la connaissance scientifique légitime. Un hommage à Pierre Bourdieu ne peut être unanime (et d'abord tout le monde ne tient pas à rendre hommage à Pierre Bourdieu ). Les lectures, même bienveillantes, peuvent être profondément antinomiques - sans parler des inévitables " erreurs de lecture ". Alors un hommage à Pierre Bourdieu ne peut-il être que partiel, que partial ? Pierre Bourdieu, dans des entretiens à France Culture, disait que tous ses amis étaient historiens. Et du reste les historiens montrent souvent une grande sympathie pour son uvre. Faut-il être historien pour avoir une relation " dépassionnée " à Pierre Bourdieu ? Nous n'irons pas plus loin dans ces spéculations qui valent en quelque sorte mise en garde contre les affirmations " péremptoires " : " Pour Bourdieu, etc. "
Je voudrais retenir ici deux points de l'enseignement de Pierre Bourdieu : le rapport à la philosophie et le rapport à l'économie. En fait, il n'y a stricto sensu qu'un point lié directement à l'enseignement de Pierre Bourdieu, le premier. L'autre est plus indirect, il découle plus de notre position d'économiste, mais il est quand même relié au premier de deux manières ; d'une part parce que Pierre Bourdieu a été un critique de l'économie, et d'autre part parce que nous voulons établir une " balance " entre philosophie et économie de la manière suivante. Notre idée est de dire qu'actuellement, la philosophie et l'économie entravent plus le développement de la connaissance qu'elles ne le favorisent : la philosophie et l'économie prédéfinissent, dans un sens épistémologiquement très conservateur, le rapport au monde social ; elles sont si l'on veut génératrices d'" obstacles épistémologiques " .
Si je voulais retenir quelque chose de l'enseignement de Pierre Bourdieu, ce serait qu'il fait qu'on se demande, qu'est-ce qui permet de " voir " sur le monde social des choses que l'on ne voyait pas auparavant (ou de manière tout à fait symétrique, qu'est ce qui empêchait qu'on ne les voit pas). Pierre Bourdieu y répond, au moins en termes d'habitus (et de champs). Par exemple, pour nous en tenir à la philosophie, jusqu'où - à partir d'une certaine position sociale - la " brillance " dans des études " philosophiques ", comme par exemple celles de l'Ecole Normale, peut être, dans des cas plus ou moins nombreux, un obstacle à la connaissance " scientifique " (en admettant qu'une connaissance scientifique soit possible en sciences sociales) ? C'est-à-dire, jusqu'où la gratification de l'habitus - issu de cette position sociale d'origine - par les études " philosophiques " - supposées garantes de la profondeur de la pensée, et c'est important nous y reviendrons - peut empêcher de rechercher une connaissance au-delà de cette gratification ? On pourrait dire aussi, selon une formulation de Pierre Bourdieu, qui n'a pas nécessairement ma préférence : jusqu'où une " socio-analyse " est-elle possible ?
Si les positions, les trajectoires sociales, etc. sont importantes, alors a contrario, est-ce qu'il existerait dans l'espace social des positions qui favoriseraient une certaine " lucidité " sur la société ? Pierre Bourdieu le pense, semble-t-il, lorsqu'il nous dit :
" En France, le fait de venir d'une province lointaine, surtout lorsqu'elle est située au sud de la Loire, confère un certain nombre de propriétés qui ne sont pas sans équivalents dans la situation coloniale. L'espèce de rapport d'extériorité objective et subjective qui en résulte favorise une relation très particulière aux institutions centrales de la société française et en particulier au monde intellectuel. Il y a des formes plus ou moins subtiles de racisme social qui ne peuvent pas ne pas éveiller une certaine forme de lucidité ; le fait d'être constamment rappelé à son étrangeté incite à percevoir des choses que d'autres peuvent ne pas voir ou sentir. Cela dit, il est vrai que je suis un produit de l'Ecole Normale qui a trahi l'Ecole Normale. Mais il faut être de l'Ecole Normale pour écrire de telles choses sur L'Ecole Normale sans apparaître comme motivé par le ressentiment ".
Admettons, comme premier enseignement - et on a compris que ce serait un projet illusoire de vouloir recenser tous les enseignements possibles -, que la connaissance sur la société nécessite une certaine position d'extériorité, donnée a priori pour les ethnologues, mais possible néanmoins dans la propre société d'un chercheur sociologue, du fait de l'hétérogénéité du champ social en général.
Naturellement nous ne pensons pas que cette position d'extériorité suffise. Il faut engager aussi des ressources scientifiques propres (qui se définissent dans un champ, lequel doit s'autonomiser - en l'occurrence, s'agissant de la sociologie, qui doit s'autonomiser par rapport à la philosophie). Pierre Bourdieu ne nous dit-il pas que - à son époque du moins - la rupture avec la philosophie est une condition nécessaire de l'attitude scientifique en sociologie ? Reste à savoir si la rupture avec la philosophie est un problème plutôt " personnel " ou plutôt général, en ce sens que la rupture avec la philosophie n'est pas une condition, à proprement parler nécessaire de la constitution du champ sociologique : celui-ci existait déjà. Mais, du point de vue épistémologique, retenons que la philosophie - ou les courants des sciences sociales qui s'en inspirent - est plutôt une " obstacle " à la connaissance. La position de Pierre Bourdieu nous semble bien résumée dans cette citation de Réponses où il parle de la constitution de l'habitus scientifique en opposition à l'utilisation (spontanée ?) des " totems intellectuels " :
" La théorie n'est pas une sorte de discours prophétique ou programmatique, né de la dissection ou de l'amalgame de théories (dont le meilleur exemple reste le schème AGIL de Parsons que certains tentent de ressusciter aujourd'hui). La théorie scientifique telle que je la conçois se présente comme un programme de perception et d'action, un habitus scientifique, si vous préférez, qui se dévoile seulement dans le travail empirique où elle se réalise. En conséquence, on a plus à gagner en s'affrontant à de nouveaux objets qu'en s'engageant dans des polémiques théoriques qui ne font que nourrir un méta-discours auto-engendré et trop souvent vide à propos de concepts traités comme des totems intellectuels ".
Si on regarde bien, ce qui fait problème, ce n'est peut-être pas la philosophie en soi, mais le fait qu'elle empreigne de manière scolastique les sciences sociales. Bien que Pierre Bourdieu semble présenter la sociologie comme relativement unifiée, il nous parait clair que son combat le plus important, du point de vue scientifique, était bien au sein de la sociologie elle-même (mais peut-être qu'il avait au sein du champ suffisamment d'alliés pour penser que l'issue lui serait naturellement favorable, ou qu'il considérait que ces luttes étaient partie intégrante du champ, voire qu'elles en faisaient le " charme " ).
Il y a alors, par association d'idées, toute cette dénonciation - qui a beaucoup retenu l'attention - que Pierre Bourdieu fait des " demi-savants ", des journalistes ou des essayistes qui se prennent pour des philosophes, des philosophes ou des sociologues pressés qui jouent aux journalistes. Il s'agit là pour nous essentiellement d'une dénonciation politique. La télévision est le lieu d'une double aliénation : une aliénation épistémologique (elle valorise une " fausse science " car elle ne peut avoir conscience da la " vraie ") et, de manière liée, elle conforte la pensée unique, c'est-à-dire qu'elle occulte (de manière complètement inconsciente) le débat politique (qui pourrait être " éclairé " par la science véritable).
Sur le plan du savoir maintenant, Pierre Bourdieu a beaucoup dénoncé une certaine sociologie américaine (on a vu par exemple Parsons dans une citation précédente, et cette sociologie est précisément celle que valorise Raymond Boudon). A propos de Raymond Boudon (auteur fétiche des programmes de SES) dont Pierre Bourdieu n'a jamais cru utile de s'abaisser à parler, nous dirons deux mots, polémiques (mais la position institutionnelle de Raymond Boudon nous autorise à le faire). Il est clair que le discours de Raymond Boudon doit beaucoup aux représentations véhiculées par la philosophie occidentale, et doit également beaucoup aux représentations des économistes " néo-classiques " - dont nous parlerons ci-dessous.
On prendra un exemple " moderne " (au niveau du support) du discours de Raymond Boudon. On trouve sur le " net " les enregistrements vidéos des conférences de l'Université de tous les savoirs. Il en est une de Raymond Boudon sur les " croyances ". Le support est tout à fait intéressant. Par rapport au livre, on a, ce que Pierre Bourdieu nomme l'" hexis corporelle ". Pourquoi parler de l'hexis corporelle ? Tout simplement parce qu'elle fait partie du discours lui-même et de son message. C'est un message académique fait corps. Et on comprend, au sens de " on le ressent " beaucoup de ce que Pierre Bourdieu a dû voir et ressentir lui-même en écoutant des représentants du " savoir institué " comme Raymond Boudon. Comme Pierre Bourdieu le dit (mais ce n'était pas en fait à propos de Raymond Boudon) : " les bras m'en tombent "
Il y a donc un premier obstacle à la connaissance, sinon en sciences sociales en général, du moins en sociologie, c'est l'académisme, la manière dont la " philosophie " - ou certaines sciences sociales qui s'en inspirent - posent et résolvent les problèmes qu'elles ont préalablement institués. Il faut actuellement s'opposer, comme à l'époque de Descartes après tout, à l'" Ecole ".
Pour prendre un exemple, peut-être moins caricatural et " paradigmatique " que celui de Raymond Boudon, je reviendrai à l'ouvrage dirigé par Bernard Lahire. Les auteurs - contre le projet de Pierre Bourdieu ? - ne semblent pas vouloir rester dans le champ de la sociologie stricto sensu, mais vouloir " resituer " la sociologie du côté de la philosophie, selon - et c'est peut-être facile de la dire ainsi - l'adage : " chasser le naturel, etc. " ; c'est-à-dire qu'on ne s'aventure pas impunément sur des terrains qui sont à l'opposé de ce qui nous a formé et qui nous identifie intellectuellement (et c'est sans doute là quelque chose de très général dans l'économie du psychisme humain).
Le deuxième obstacle à la connaissance concerne l'économie, du moins ce que qu'on nomme maintenant " l'économie dominante " (l'économie " néo-classique " ou " microéconomie "). Quand nous parlons d'" économie dominante ", il ne s'agit pas de l'économie " réelle " (ultra libérale, etc.) mais bien de la " théorie économique " (qui prétend représenter ou non du reste l'économie " réelle "). Nous nous situons dans le champ du savoir, et nous parlons bien ici d'" obstacle épistémologique ". Il faut le préciser car il nous semble que pour Pierre Bourdieu la séparation n'aurait pas paru utile, qui semble un peu systématiquement " rabattre " l'économie théorique sur l'économie " réelle ", comme s'il n'y avait pas une histoire propre des théories économiques, et comme si la théorie n'était en fait que le " reflet " idéologique et intéressé du réel et des formes de domination sociale (Pierre Bourdieu lèverait sans doute les bras au ciel devant ce qui pourrait apparaître comme une sorte de vulgate marxiste), mais c'est en tout cas une critique que nous esquisserons - en tant qu'économiste - .
En fait, l'économie en elle-même n'est pas a priori un obstacle direct à la constitution et à l'autonomisation du champ de la sociologie. Il y a suffisamment de grands " fondateurs " (Weber, Durkheim, etc.) - et il faut aussi parler de l'anthropologie - pour que la discipline existe en tant que telle. Mais il est clair que les deux disciplines sont en concurrence pour l'analyse " légitime " du social ; on le voit bien chez Pierre Bourdieu avec par exemple Les structures sociales de l'économie. Par ailleurs des " fondateurs " comme Weber ou Marx sont aussi économistes.
Les sociologues peuvent par ailleurs être " affectés " de certains " complexes " (qu'on nous pardonne cette expression) par rapport à l'économie (considérée alors - et c'est le souhait des économistes ! - comme " reine " des sciences sociales). Il est clair qu'à la " grande époque marxiste ", du moins en France, il y a eu peu de sociologues qui n'étaient pas marxistes (on retiendra naturellement l'exception de Raymond Aron). A l'heure actuelle, on pourrait être plus optimiste, car cela pourrait être un signe de l'autonomisation du champ sociologique, nous ne voyons guère en France que Raymond Boudon qui " confesse " la nouvelle économie dominante (cependant la position de Raymond Boudon est - encore ? - institutionnellement très forte).
Le problème pour nous est que l'économie arrive à se persuader elle-même qu'elle est " en avance " par rapport aux autres sciences sociales (" trop littéraires "), et qu'elle arrive à " complexer " les autres disciplines de ce fait .
C'est peut-être un peu caricatural de le dire ainsi, mais on prendra cet angle d'attaque tout de même, si l'économie - du moins actuellement - se croit " en avance " sur les autres, c'est du fait de son emploi des mathématiques dans la " grande théorie " (ce que l'on appelle depuis Walras, la " théorie pure "). Cette théorie " pure " - centrée sur la transcription en langage mathématique d'intuitions de sens commun - exerce sans doute un effet de " fascination épistémologique " très fort. C'est en ce sens que nous avons parlé ci-dessus de " balance " (on pourrait dire aussi de symétrie) entre philosophie et économie ; en fait, entre philosophie et mathématiques (encore que, nous allons voir que les mathématiques dont il s'agit ne valent que référencées à la physique, mais pour l'instant, tenons-en aux mathématiques). On peut dire que la philosophie exerce sur la sociologie la même " fascination épistémologique " que les mathématiques exercent sur l'économie. Mais on nous dira peut-être qu'il y a une différence importante : la philosophie " véhicule " déjà une vision du social, alors qu'il n'en va pas de même pour les mathématiques. Certes, mais il n'est pas certain que les choses ne soient pas quand même équivalentes. Si l'on suit Pierre Bourdieu, la philosophie donne une forme savante à des visions, qui, si elles étaient exprimées dans le langage du " café du commerce " paraîtraient tout à fait triviales . Ce qui veut dire que la philosophie exerce une séduction du point de vue de sa forme (et de son langage savant), par quoi elle crée l'illusion de la " profondeur de la pensée ". Il en va de même de la mise en forme mathématique d'idées extrêmement triviales, voire même naïves, sur le monde social, qui apparaissent, du fait de cette mise en forme, extrêmement savantes.
Cependant il faut insister sur un point : la fascination de la forme seule ne peut être suffisante. Il faut qu'il y ait dans le même temps une " fascination idéologique ", que l'" habitus " social se retrouve, comme par " miracle ", chez lui, qu'il reconnaisse comme évident ce qu'il était prédisposé à reconnaître comme tel. Mais il faut une condition supplémentaire (qui est en général donnée avec l'habitus lui-même) c'est l'absence de possibilités critiques (l'impossibilité d'un voir différent). La " conviction " liée à cette " évidence " doit relever d'une identification profonde du sujet, ce pour quoi, comme le dit métaphoriquement Pierre Bourdieu, " il est prêt à mourir ".
Ainsi, la fascination des mathématiques n'est pas suffisante pour l'écriture de la théorie économique ; ce qui est fascinant, ce n'est pas seulement les mathématiques en soi, mais le fait qu'on ait réussi à rendre compte du monde " naturel " (de la " Nature ") à l'aide des mathématiques. Les mathématiques relèveraient en ce sens d'une " simple méthodologie " (un peu mystique quand même !) : " le grand livre du monde est écrit en langage mathématique ". D'un point de vue purement factuel, la science moderne est née, non pas avec les mathématiques - qui existent depuis des temps assez " immémoriaux " dans les grandes civilisations humaines, et non seulement en Grèce -, mais avec la physique (les " sciences de la Nature "), mettons au XVIe - XVIIe siècles. Les économistes n'ont pas voulu imiter les mathématiciens, mais bien les physiciens (et on pourrait dire, depuis la science newtonienne).
Il faut quand même signaler, qu'au XIXe siècle, époque à laquelle s'est formée avec Walras l'économie " pure ", on ne distinguait pas clairement entre mathématiques et physique : l'une semblait pouvoir se rabattre sur l'autre (et cette fascination ambiguë de la " mathématique-physique " semble encore perdurer de manière mythique chez certains). Mais la fascination véritable n'est pas pour les mathématiques, elle est bien pour la physique ; on trouve du reste dans la littérature économique une expression : " l'envie de la physique ".
Nous présenterons maintenant, le plus rapidement possible, la théorie économique, qui " veut " explicitement s'inspirer de la physique : la théorie néo-classique .
L'économie prétend, disons depuis les années 1870, asseoir sa scientificité sur l'" imitation " de la physique , et du reste l'économie est une " terre d'accueil " pour de très nombreux physiciens ou ingénieurs ; sans eux, l'économie dite " théorique " (néo-classique) n'aurait pu se développer et perdurer.
En substance, la théorie néo-classique part de l'idée que la société est composée d'individus " rationnels " qui recherchent la plus grande " utilité " de ce qu'une situation " sociale " peut leur apporter. Dans les premières versions de la théorie il s'agissait d'optimiser des fonctions d'utilité de marchandises, marchandises qu'ils possèdent ou de ce qu'ils peuvent acquérir selon les lois du marché - où se détermine librement les prix. Leurs " fonctions d'utilité " dépendent exclusivement de leur libre arbitre. Il n'existe aucune relation entre eux hors la relation de marché. Le social n'a aucune existence par lui-même ; prétendre le contraire relève d'un marxisme attardé ou d'hypothèses inutiles. Jusque là, à la limite, " tout va bien ", mais comment donner corps, c'est-à-dire formaliser mathématiquement, la rationalité individuelle (au-delà de cette philosophie rationaliste et individualiste, qu'on peut toujours nuancer de la manière que l'on veut).
Il semble que, s'inspirant de la physique, il n'y avait pas " trente six solutions ", puisque, indépendamment les uns des autres, des personnages comme Jevons ou Walras ont apporté sensiblement les mêmes solutions au problème (il fallait simplement qu'il y ait à la base de la formalisation une même vision " hédoniste " relative à l'individu comme atome ontologique du social). L'individu s'est alors vu gratifié d'une vertu (" spontanée " ?) tout à fait surprenante lui permettant d'optimiser sous contraintes des fonctions mathématiques de plusieurs variables - censées exprimer ses goûts, également de manière spontanée -, et dont les cas d'école les plus simples sont péniblement résolus par nos étudiants.
Ce qui est important dans le modèle, ce n'est pas tant l'économie de marché, que la théorie de l'action individuelle rationnelle qui s'appuie exclusivement - au moins dans sa philosophie - sur un type d'outil mathématique propre à la physique du XIXe siècle . Ce modèle de l'action individuelle rationnelle est extrêmement prolifique, puisqu'il permet avec un peu d'astuce logique de " rendre compte " d'une infinité de situations sociales (comme on le voit avec Gary Becker). Mais le modèle de l'économie de marché est quand même un paradigme fondamental du dispositif, puisqu'il permet de donner un sens (mathématique) à l'" équilibre " social - à la " main invisible " - (et de populariser des expressions comme " une situation pareto-optimale ", etc.). Donc, ce qui est important, c'est que le paradigme de base, autour de la rationalité individuelle (au sens de la formalisation néo-classique) puisse être décliné quasiment à l'infini, et conforter la croyance que le modèle est " généralisable " et qu'il pourra à terme rendre compte de tout équilibre social (et dans ce dispositif, la sociologie est condamnée à n'être qu'une sous-discipline de l'économie ).
C'est ici que nous allons faire intervenir les rapports de Pierre Bourdieu à l'économie, pour pointer que l'auteur semble faire une confusion, entre l'économie " réelle " et l'économie " théorique ", ou encore entre la domination exercée au niveau politique par la " mondialisation " et la domination propre de l'" économie dominante " au sein du champ de la science économique. Il n'est en effet pas certain que les luttes au niveau politiques soient absolument congruentes avec les luttes au sein du champ de la science économique pour les représentations légitimes du monde social. En clair il n'est pas certain que la domination au sein de l'économie " réelle " ait besoin de la théorie néo-classique (qui en fait n'avait aucun rapport avec elle à ses débuts : Walras par exemple se disait " socialiste agraire "). N'importe quelle forme de justification aurait pu être mise en place (y compris une justification philosophique, et il en existe !). Simplement, il est vrai que la théorie néo-classique était bien pratique : elle avait le mérite d'exister, et sa mise en forme mathématique procurait aux " mondes des affaires " le même avantage que le latin procurait au " Saint Siège " dans un autre état des visions " supérieures " et " théologiques " propres à " rendre compte " de l'ordre du monde. Ensuite, jouant sur les deux tableaux, c'est-à-dire faisant non seulement appel aux mathématiques, mais aussi à la philosophie, il suffisait de dire qu'elle reposait sur l'" individualisme méthodologique " (ou " philosophique ") - philosophie ad hoc inventée pour l'occasion - et le tour était joué ! (les " autres " étant supposés être " holistes ", l'opposition individualisme/ holisme faisant alors de magnifiques sujets de dissertation SES !).
Nous avons dit à dessein que la théorie économique comme la théologie " rendait compte " de l'ordre du monde. C'est précisément sur ce " rendre compte " que nous allons critiquer Pierre Bourdieu (en nous référant aux Structures sociales de l'économie). Dans Les structures sociales de l'économie Pierre Bourdieu utilise en faite une expression voisine : " rendre raison ", mais qui est, si on la regarde bien, encore plus " forte ", car l'appel à la " raison " fait penser qu'il puisse exister une adéquation scientifique entre le modèle théorique et le réel ; or rien n'est moins sûr, s'agissant par exemple de la formalisation de la rationalité par nos collègues néo-classiques.
" Le mythe de l'homo conomicus et [de] la rational action theory [sont des] formes paradigmatiques de l'illusion scolastique qui portent le savant à mettre sa pensée pensante dans la tête des agents agissants et à placer au principe de leurs pratiques, c'est-à-dire dans leur " conscience ", ses propres représentations spontanées ou élaborées ou, au pire, les modèles qu'il a dû construire pour rendre raison (sous-ligné par moi) de leurs pratiques ".
En apparence, excellente critique de la théorie de l'action individuelle rationnelle, mais il y a quand même deux types d'interrogations que je soulèverai en tant qu'économiste.
Premièrement ce " rendre raison " est ambigu, car comme nous l'avons dit ci-dessus, rendre raison peut faire penser qu'il y a au moins une adéquation formelle entre le modèle (qui permet de rendre raison) et le réel (auquel il s'applique) ; ce qui fait l'économie de la discussion sur la validité scientifique du modèle. Mais peut-être que nous comprenons mal l'image que Pierre Bourdieu avait dans l'esprit à propos de ce " rendre raison ".
Deuxièmement, est-il certain que les économistes aient absolument besoin de placer dans la tête des agents " agissants " leurs propres représentations spontanées (au sens de la théorie économique, il devrait aller de soi). Mais ça ne va pas vraiment de soi puisque Pierre Bourdieu ajoute qu'il est pire de projeter dans la " conscience " des agents les modèles élaborés pour rendre raison de leurs pratiques (et rendre raison n'est pas mis entre guillemets dans la citation ci-dessus).
Pour nous, il n'y a, entre les représentations spontanées et les modèles, que l'artifice d'un jeu logique, jeu peut-être élaboré, et dont on peut dire qu'il sert de masque dans les " consciences " des modélisateurs à l'idéologie de leurs représentations spontanées, ou dans une interprétation plus bourdieusienne, qu'il permet un effet de reconnaissance - et de renforcement - entre le jeu logique (le jeu savant) et l'habitus idéologique (les représentations spontanées).Nous n'irons pas plus loin ici.
Par ailleurs, et pour compléter le premier point, remarquons que Pierre Bourdieu, non seulement ne met pas rendre raison entre guillemets, mais qu'il dit : rendre raison de leurs pratiques. C'est aussi ce terme pratiques qui me paraît ambigu. Si l'on regarde l'introduction aux Structures sociales de l'économie, on constate que Pierre Bourdieu ne conteste pas qu'il existe une " aptitude à la conduite économique rationnelle ", il dit simplement que cette aptitude s'accomplit (se construit historiquement) dans le capitalisme, pour devenir, si on le suit bien, action rationnelle effective (qu'il confond semble-t-il avec une certaine aptitude au calcul économique concret, comme par exemple essayer d'optimiser les taux de rendement d'un investissement sur une certaine période de temps). Or, Pierre Bourdieu n'étant pas économiste, il ne voit pas que les modèles de l'économie théorique ne sont pas faits pour rendre compte des pratiques effectives, mais pour rendre compte de pratique " imaginées ", " idéales " et donc de pratiques imaginaires, ou comme on le dirait de manière plus noble, " abstraites ". Et il faut insister sur le fait que l'économie " théorique " fonctionne explicitement sur l'opposition, somme toute classique dans notre culture, abstrait/ concret, noble/ vulgaire, etc. Les économistes ont du reste bien senti le problème, qui discutent pour savoir si la théorie est " normative " (elle dit ce qui devrait être) ou " positive " (elle dit ce qui est). La théorie économique, de manière tout à fait paradoxale, ne rend compte d'aucune pratique réelle - ou du moins, selon les besoins de la cause, elle entretient un certain flou sur le sujet . C'est en ce sens que nous avons dit que les théoriciens n'ont pas besoin de postuler que les individus se comportent comme le modèle dit qu'ils se comportent ; il suffit que les théoriciens disent (suivant en cela Mill) que cette mise en forme est un moment nécessaire du travail scientifique, même si, ajoutent-ils, aucun économiste n'est " assez stupide " pour croire que les agents se comportent ainsi.
Pour bien comprendre ce que nous affirmons, il faut voir que la finalité de l'économie " théorique " (la " grande théorie ") n'est pas le rapport au réel ou au " vrai " (ou alors il s'agit d'une " vérité " d'un " autre ordre ", c'est pourquoi nous avons comparé la " grande théorie " à la théologie). La finalité de l'économie théorique, c'est de fournir une justification " laïque " et ontologique de l'ordre du monde social. Pierre Bourdieu n'a sans doute pas vu ce rôle, qui n'est pas évident, car il est vrai que les économistes parlent couramment de politique économique (en fonction, on le suppose, de résultats " théoriques "). Mais, de la même manière le clergé s'occupait de l'ordre social et politique ordinaire (au nom de la vérité théologique) ; ce n'est pas pour autant qu'il faille rabattre le discours théologique (qui a sa logique propre " disciplinaire ") sur les pratiques " séculières ". Et, quand Pierre Bourdieu, citant Marx, nous dit qu'il ne " faut pas prendre les choses de la logique pour la logique des choses ", il a raison et tord à la fois, car la formulation fait l'impasse sur la manière dont les " choses de la logique " se construisent historiquement, dans des champs disciplinaires spécifiques.
Une ou deux citations, pour montrer quand même que lorsque nous disons que l'économie est une sorte de théologie laïque, nous ne sommes pas seuls à le penser, et que lecteur serait en face d'une réaction d'humeur polémique. Tout d'abord une citation de Jean-Pierre Dupuy : " Il me semble que le statut de la discipline économique ne consiste pas à développer un savoir vrai au sens ou il serait dans un rapport d'adéquation à la réalité sociale. Ce n'est pas cela le rôle social de la discipline [ ] Comment les hommes peuvent-ils vivre ensemble sans que cela dégénère en violence dans une société dans laquelle la religion, le sacré ne jouent plus le rôle instituant ? L'économie est la réponse au problème énorme posé par la désacralisation de la société ". On retrouve la même idée chez J-C. Perrot : " L'économie d'Adam Smith s'établit ainsi en continuité avec l'univers naturel, elle se coupe des visions religieuses d'où venait la sève des sociétés européennes... Cette laïcisation... ".
Je ferai deux sortes de conclusion. Une première conclusion se rapportera à la position de la sociologie entre philosophie et économie mathématique. La deuxième sera pour critiquer l'argument de Bernard Lahire que nous comprenons comme un constat de " stérilisation " de la pensée bourdieusienne.
La question qu'on est amené à se poser en conclusion des deux points que nous avons étudiés - les rapports de la sociologie à la philosophie et à l'économie " théorique " (mathématique) - est de savoir comment peut se constituer un savoir sociologique légitime, contre la philosophie d'une part (et ses sous-produits " médiatiques " si souvent dénoncés par Pierre Bourdieu) et l'économie mathématique (qui rejette la sociologie comme " en retard ", trop " idéologique " - ce qui est un comble ! -, trop peu " rigoureuse ", en un mot " trop littéraire " ). En ce qui concerne les rapports de la sociologie avec la philosophie, on peut faire confiance à la sociologie pour s'autonomiser (une uvre comme celle de Pierre Bourdieu semble le montrer). Par rapport à l'économie " théorique ", les choses sont plus délicates, et d'abord parce que les économistes refusent de reconnaître cette autonomisation à la sociologie d'un point de vue scientifique. C'est peut-être plus dommageable au fond pour les économistes que pour les sociologues (bien que ces rapports aient beaucoup occupé et préoccupé Pierre Bourdieu ). En effet, les économistes auraient quand même intérêt, dans une vision critique externe de l'homo conomicus, à tenir compte des analyses sociologues et anthropologiques qui existent depuis au moins aussi longtemps que l'économie néo-classique, mais pour cela il faudrait qu'ils acceptent de tenir la sociologie pour scientifique, ce qu'ils ne sont pas prêts à faire au prétexte qu'ils sont " en avance " ; et on est ainsi dans un cercle vicieux.
On pourrait dire que la sociologie est en but à deux " grandeurs " (au sens des économies de la grandeur de L. Thévenot) qui l'" étouffent " quelque peu, car elles ont a priori l'aura de la " profondeur de la pensée ", à savoir la " haute philosophie " et la " haute science " garantie par les mathématiques. C'est du reste au nom de cette " haute science " que l'économie, contrairement à la sociologie, n'a pas un besoin vital de s'occuper de son rapport au réel, c'est-à-dire de s'occuper du " vulgaire " .
Enfin, pour répondre à Bernard Lahire, qui accuse les sociologues
qui adhèrent à la démarche de Pierre Bourdieu (peut-être
de manière naïve) d'être des zélateurs scientifiquement
médiocres d'un Maître en quelque que sorte fétichisé,
il faut dire : 1) Que la sociologie - et la science en générale
- ne peut être assimilée à une secte (bien que ce soit une
dénonciation courante de critiques peu sérieux ), 2) Que l'adhésion
à une théorie (même si elle prend la forme extérieure
d'une " croyance ") est la condition même de la constitution
du champ scientifique. Accusera-t-on ceux qui pratiquent la théorie quantique
d'être de médiocres épigones de Planck ou de Heisenberg,
au prétexte qu'ils ne laisseront sans doute pas leurs noms dans l'histoire
des sciences ? La " science normale ", comme nous l'enseigne Thomas
Kuhn est à ce prix.