Bourdieu et les journalistes : l'heure des comptes par Anthony Pouilly


Pierre Bourdieu n'a jamais apprécié les journalistes : simplificateurs, vulgarisateurs, adeptes du sensationnalisme, prisonniers de leurs présupposés et des impératifs économiques... Un désamour qui, d'ailleurs, était réciproque.
Si certains journaux ont profité de la mort du sociologue pour régler leurs comptes, la plupart ont pourtant tenté de percevoir " objectivement " le bilan d'une des plus grands intellectuels du XXème siècle.


Habituellement, les personnalités connaissent parmi leurs plus beaux moments de gloire médiatique à l'occasion de leur décès. Pierre Bourdieu, lui, n'a pas eu droit aux éloges journalistiques. C'est particulièrement le cas dans le quotidien Le Figaro. Dans son article, Joseph Macé-Caron s'emploie à détruire le bilan du sociologue, " inlassable donneur de leçons et pourvoyeur non moins inlassable de condamnations ".
Bourdieu a tenté de dénoncer la société du spectacle ? Guy Debord s'en était chargé avant lui. Bourdieu s'est lancé dans une vive critique de la Modernité ? Philippe Muray le fait " avec un talent de plume qui aura manqué à Bourdieu ". Le journaliste parle, en outre, d'un " modèle rigide " dont Bourdieu se rendait forcément compte, trop intelligent pour ne pas s'apercevoir des décalages entre son présupposé déterministe et la réalité des comportements sociaux. Le sociologue s'est alors encore plus rigidifié en essayant d'évoluer, prétend Joseph Macé-Scaron. " Là où un sociologue découvre des problèmes, Bourdieu révèle une machination. C'est le syndrome "X-files" appliqué aux sciences sociales ". Bourdieu s'adonne, selon le journaliste, à la violence verbale. Il prend parti pour les grévistes de l'hiver 1995, juché sur un tonneau parmi les syndicalistes de Billancourt. " Depuis cette époque, assène Macé-Scaron, tout anti-bourdivin est un chien. Il faut choisir : on est dominant ou dominé, du côté des humiliés et des offensés ou des gouvernants et des puissants ".

" Bourdieu avait raison de nous mettre en garde "

Pierre Bourdieu justifiait sa légitimité à se positionner par l'argument tautologique : " je suis la science, puisque je le dis et que, d'ailleurs, on me le dit, puisque je suis professeur au collège de France ".
" D'où Bourdieu parlait, c'était nécessairement la justice, les hautes valeurs de solidarité et de liberté et de solidarité qui étaient convoquées ", réplique le journaliste du Figaro, un brin amer. Il est vrai que Bourdieu prenait à cœur sa mission d'intellectuel : " nous sommes d'autant plus sommés d'intervenir dans le monde des hommes du pouvoir, d'affaires et d'argent qu'ils interviennent de plus en plus et de plus en plus efficacement dans notre monde ".
Les journaux internationaux n'ont pas manqué de souligner ce caractère fort, cette figure presque mythique de l'intellectuel. Le Neue Zürcher Zeitung (Suisse) souligne qu'il incarnait, " après Sartre, la tradition spécifique des intellectuels français ". Le quotidien de Genève Le Temps salue le combat par l'écrit du sociologue : " on peut ne pas apprécier les excès de ses convictions, ses prétentions à détenir, lui, la vérité, ou la rigidité de sa théorie sociale. Mais il avait raison de nous avertir que le pire danger qui nous guette est celui d'un monde où les savants servent sans discuter la main qui les paie ".
" Les mots peuvent faire des ravages, nommer l'innommable ", répétait le sociologue. Pierre Bourdieu a pris le risque, comme le note l'éditorial du Monde du 26 janvier, " d'enrôler la science dans la bataille ". Libération met également l'accent sur la force de conviction et la volonté de combat du sociologue. En une du quotidien, la photographie d'un jeune Bourdieu, avec ce titre évocateur : " Bourdieu, les champs du partisan ". " La sociologie n'est pas "l'art pour l'art" ", approuve Antoine de Gaudemar. Au contraire, Bourdieu a utilisé cette science comme boîte à outils permettant de comprendre la société, d'en démonter les mécanismes et de tracer la voie à de possibles transformations. " Avec lui, c'était la fin de la neutralité supposée de la science, au profit d'un 'militantisme scientifique' par lequel l'objectivité du chercheur nourrit la conviction du militant ".

" Il n'a théorisé que sur le déjà connu "

Le Monde synthétise bien l'ambivalence de l'attitude vis-à-vis de Bourdieu : révolution symbolique dans la théorie du monde social pour les uns (" contre pouvoir indispensable à la démocratie " comme il se définissait lui-même), déterministe, voire sectariste pour les autres. Les réactions au lendemain de sa mort témoignent des sentiments contradictoires qu'il provoquait. " Le plus grand sociologue du 20ème siècle ", souligne la sociologue Monique Pinçon Charlot, " une perte intellectuelle considérable " pour Francine Muel. D'après Luc Boltanski, l'œuvre de Bourdieu est " discutable dans le bon sens du terme ".
Au contraire, le philosophe Joël Roman stigmatise un penseur " prisonnier d'un carcan sociologique et même déterministe ". Selon lui, Bourdieu avait, selon lui, trop peu d'attention à l'ambivalence du réel. Gilles Lipovetsky, assène qu'il a " théorisé sur le déjà connu ". L'auteur de l'Ere du vide dénonce en outre une " sociologie assez frustre, malgré un don brillant, un talent exceptionnel d'exposition théorique ". Aveugle à la montée de la culture individualiste, il n'a pas tenté de comprendre le changement, le caché. " Tout est bétonné, figé dans sa pensée ". Daniel Bensaïd, pour sa part, déplore la " tentation mandarinale " de Bourdieu qui " accorde encore moins de place à la liberté que Marx ".

" La sociologie n'est pas un sport mécanique "

Une critique largement répandue chez les journalistes est donc l'incapacité de la pensée bourdivine d'évoluer face à la complexité du monde contemporain. Pourtant, Louis Pinto, auteur d'un ouvrage consacré à " Pierre Bourdieu et la théorie du monde social " veut déconstruire ce préjugé, interviewé dans les colonnes du Monde. Les analyses de Bourdieu ne sont pas si tranchées que certains veulent le souligner. Ainsi, le thème central de la violence symbolique n'est pas une simple instrumentalisation au service de la classe dominante. Elle s'exerce aussi à travers le jeu des acteurs sociaux. Le Monde nous rappelle par ailleurs que, dans son discours inauguratif au collège de France, en 1982, Bourdieu a pris ses distances avec une vision réductrice que beaucoup lui ont attribué : " La sociologie n'est pas un chapitre de la mécanique, avait-il affirmé, et les champs sociaux sont des champs de force mais aussi des champs de lutte pour transformer ou conserver ces champs de force. Ce rapport pratique ou pensé que les agents entretiennent avec le jeu fait partie du jeu et peut être au principe de sa transformation ".
La rigidité du sociologue n'était peut-être donc qu'une façade, voire une carapace... Robert Maggiori, ainsi, évoque ce sociologue " le plus cité dans le monde " ; mais là où beaucoup voyaient de la raideur, ajoute-t-il, ses amis pouvaient aisément déceler de la timidité. " Quand il parlait de ses enfants ou de ses parents, il s'émouvait tout de suite et disait aussitôt une bêtise sur son boucher du Béarn ou l'un de ses copains tombé cul nu dans les orties en voulant faire le mur du lycée de Pau ". Puis il reprenait son sérieux, sa rigueur de scientifique : " L'époque n'est pas drôle, disait l'auteur de La Misère du monde. Je n'ai pas envie de rire ".

" Une diatribe anti-médias faite de clins d'œil intéressés et de longues bouderies "

C'est sûrement sa critique des médias qui a valu à Pierre Bourdieu les foudres des journalistes. D'aucuns ont mis en évidence cette apparente contradiction entre cette critique appuyée, notamment de la télévision, et sa participation et sa présence répétée sur les plateaux de télévision. Des médias que Bourdieu considérait comme soumis à la logique commerciale croissante et auxquels il reprochait de donner la parole, " à longueur de temps, à des essayistes bavards et incompétents ".
Les relations Bourdieu-médias furent, au fond, de l'ordre du " je te hais, moi non plus "... Sa diatribe (anti-télévision, surtout), fut scientifiquement étayée, mais " faite de manœuvres d'approche, de clins d'œil intéressés, de timides apparitions puis de claquements de porte tonitruants et de longues bouderie ", avance Emmanuel Poncet dans Libération (25 janvier).
Son aversion s'accéléra à partir de 1995, avec toute la galaxie anti-médias de l'époque (Les nouveaux chiens de garde, de Serge Halimi, Pas vu, pas pris, réalisé par Pierre Carles...). Dans l'ouvrage Sur la télévision, il dénonce en détail les " conditions de production " des médias, lieux de " simplification démagogique ", " d'amnésie structurale ", de " circulation circulaire de l'information ".
" Le plus médiatique des anti-médiatiques " (l'expression est du Nouvel Observateur) a des rapports ambigus avec l'audiovisuel, objet d'étude qui, visiblement, le fascine mais qu'il ne comprend pas. La preuve en est : sa colère, à la suite de l'émission " Arrêt sur images " (" Je n'aurais jamais dû venir ici. La télévision ne peut pas critiquer la télévision "...). Il cherche alors d'autres canaux d'expression, plus monolithiques, moins contradictoires. Ainsi, deux émissions en 1996, sur Paris Première : deux conférences de 50 minutes consacrées à ses thèses sur la télévision. Un monologue ininterrompu. En 2001, Pierre Carles lui consacre un film, " La sociologie est un sport de combat ", qui le montre au travail dans ses activités de chercheur et de militant.
Mais les critiques de Bourdieu ne se sont pas arrêtées au petit écran. Ses critiques ont irrité tous les journalistes, en particulier ceux du Monde, qui se sont sentis pris pour cible. C'est ce qu'explique Thomas Ferenczi, au lendemain de la mort du sociologue. Il affirme que Le Monde fait partie des journaux qui tentent de résister à la soumission croissante des médias aux logiques économiques. Bourdieu avait tendance, il est vrai, à mettre dans le même panier toutes les entreprises de presse, et même à être plus sévère à l'égard de celles dont les idéaux ne sont pas éloignés des siens.

" Les maîtres du monde "

C'est en 1994 que Pierre Bourdieu a dénoncé, dans un article de la revue " Actes de la recherche en sciences sociales " (" L'emprise du journalisme "), le pouvoir des journalistes sur toute la production culturelle. Pour lui, le " commercial " prenait le pas sur le " pur ".
Le 14 octobre 1999, le Monde ouvre ses colonnes à Bourdieu, dans un article intitulé " Questions aux vrais maîtres du monde ". " Maîtres du monde, avez-vous la maîtrise de votre maîtrise ? Ou, plus simplement, savez-vous vraiment ce que vous faîtes, ce que vous êtes en train de faire, toutes les conséquences de ce que vous êtes en train de faire ? ". Bourdieu tempérait l'attaque, en citant Platon, " nul n'est méchant volontairement "... Le sociologue invitait les médias à s'interroger sur les risques de réintroduire des impératifs commerciaux dans des univers qui se sont construits, en général, contre eux. " Ce serait mettre en danger les " hautes œuvres de l'humanité ".
Au fond, Bourdieu a toujours voué une passion au journalisme, à partir du moment où il restait maître du jeu. Il se lança ainsi dans une vaste aventure européenne, en 1989, avec la revue Liber, publié en supplément de cinq quotidiens d'Europe. L'expérience dura deux ans, avant de se réduire au cadre de sa revue " Actes de la recherche en sciences sociales ". Une bonne illustration de sa volonté de préserver une contre-information par les intellectuels, ne serait-ce que dans les domaines culturel et scientifique.
Cette conception de l'intellectuel critique résonne toujours dans la société française, comme veut le croire Pierre Laurent, dans l'Humanité. Bourdieu ne croyait pas aux partis politiques, et prônait l'autonomie des mouvements sociaux. " Ces débats demeurent bien vivants chez tous ceux qui veulent être les acteurs de la transformation sociale ".

" Il est du côté des déterminismes sociaux, je suis du côté de la liberté, conclut Pierre Touraine dans Libération, mais les deux faces de la sociologie ne peuvent vivre l'une sans l'autre ". Ce point de vue résume bien tout l'apport de Bourdieu : il est une référence, positive ou négative, mais indispensable.


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