Pierre Bourdieu n'a jamais apprécié les journalistes : simplificateurs,
vulgarisateurs, adeptes du sensationnalisme, prisonniers de leurs présupposés
et des impératifs économiques... Un désamour qui, d'ailleurs,
était réciproque.
Si certains journaux ont profité de la mort du sociologue pour régler
leurs comptes, la plupart ont pourtant tenté de percevoir " objectivement
" le bilan d'une des plus grands intellectuels du XXème siècle.
Habituellement, les personnalités connaissent parmi leurs plus beaux
moments de gloire médiatique à l'occasion de leur décès.
Pierre Bourdieu, lui, n'a pas eu droit aux éloges journalistiques. C'est
particulièrement le cas dans le quotidien Le Figaro. Dans son article,
Joseph Macé-Caron s'emploie à détruire le bilan du sociologue,
" inlassable donneur de leçons et pourvoyeur non moins inlassable
de condamnations ".
Bourdieu a tenté de dénoncer la société du spectacle
? Guy Debord s'en était chargé avant lui. Bourdieu s'est lancé
dans une vive critique de la Modernité ? Philippe Muray le fait "
avec un talent de plume qui aura manqué à Bourdieu ". Le
journaliste parle, en outre, d'un " modèle rigide " dont Bourdieu
se rendait forcément compte, trop intelligent pour ne pas s'apercevoir
des décalages entre son présupposé déterministe
et la réalité des comportements sociaux. Le sociologue s'est alors
encore plus rigidifié en essayant d'évoluer, prétend Joseph
Macé-Scaron. " Là où un sociologue découvre
des problèmes, Bourdieu révèle une machination. C'est le
syndrome "X-files" appliqué aux sciences sociales ". Bourdieu
s'adonne, selon le journaliste, à la violence verbale. Il prend parti
pour les grévistes de l'hiver 1995, juché sur un tonneau parmi
les syndicalistes de Billancourt. " Depuis cette époque, assène
Macé-Scaron, tout anti-bourdivin est un chien. Il faut choisir : on est
dominant ou dominé, du côté des humiliés et des offensés
ou des gouvernants et des puissants ".
" Bourdieu avait raison de nous mettre en garde "
Pierre Bourdieu justifiait
sa légitimité à se positionner par l'argument tautologique
: " je suis la science, puisque je le dis et que, d'ailleurs, on me le
dit, puisque je suis professeur au collège de France ".
" D'où Bourdieu parlait, c'était nécessairement la
justice, les hautes valeurs de solidarité et de liberté et de
solidarité qui étaient convoquées ", réplique
le journaliste du Figaro, un brin amer. Il est vrai que Bourdieu prenait à
cur sa mission d'intellectuel : " nous sommes d'autant plus sommés
d'intervenir dans le monde des hommes du pouvoir, d'affaires et d'argent qu'ils
interviennent de plus en plus et de plus en plus efficacement dans notre monde
".
Les journaux internationaux n'ont pas manqué de souligner ce caractère
fort, cette figure presque mythique de l'intellectuel. Le Neue Zürcher
Zeitung (Suisse) souligne qu'il incarnait, " après Sartre, la tradition
spécifique des intellectuels français ". Le quotidien de
Genève Le Temps salue le combat par l'écrit du sociologue : "
on peut ne pas apprécier les excès de ses convictions, ses prétentions
à détenir, lui, la vérité, ou la rigidité
de sa théorie sociale. Mais il avait raison de nous avertir que le pire
danger qui nous guette est celui d'un monde où les savants servent sans
discuter la main qui les paie ".
" Les mots peuvent faire des ravages, nommer l'innommable ", répétait
le sociologue. Pierre Bourdieu a pris le risque, comme le note l'éditorial
du Monde du 26 janvier, " d'enrôler la science dans la bataille ".
Libération met également l'accent sur la force de conviction et
la volonté de combat du sociologue. En une du quotidien, la photographie
d'un jeune Bourdieu, avec ce titre évocateur : " Bourdieu, les champs
du partisan ". " La sociologie n'est pas "l'art pour l'art"
", approuve Antoine de Gaudemar. Au contraire, Bourdieu a utilisé
cette science comme boîte à outils permettant de comprendre la
société, d'en démonter les mécanismes et de tracer
la voie à de possibles transformations. " Avec lui, c'était
la fin de la neutralité supposée de la science, au profit d'un
'militantisme scientifique' par lequel l'objectivité du chercheur nourrit
la conviction du militant ".
" Il n'a théorisé que sur le déjà connu "
Le Monde synthétise
bien l'ambivalence de l'attitude vis-à-vis de Bourdieu : révolution
symbolique dans la théorie du monde social pour les uns (" contre
pouvoir indispensable à la démocratie " comme il se définissait
lui-même), déterministe, voire sectariste pour les autres. Les
réactions au lendemain de sa mort témoignent des sentiments contradictoires
qu'il provoquait. " Le plus grand sociologue du 20ème siècle
", souligne la sociologue Monique Pinçon Charlot, " une perte
intellectuelle considérable " pour Francine Muel. D'après
Luc Boltanski, l'uvre de Bourdieu est " discutable dans le bon sens
du terme ".
Au contraire, le philosophe Joël Roman stigmatise un penseur " prisonnier
d'un carcan sociologique et même déterministe ". Selon lui,
Bourdieu avait, selon lui, trop peu d'attention à l'ambivalence du réel.
Gilles Lipovetsky, assène qu'il a " théorisé sur le
déjà connu ". L'auteur de l'Ere du vide dénonce en
outre une " sociologie assez frustre, malgré un don brillant, un
talent exceptionnel d'exposition théorique ". Aveugle à la
montée de la culture individualiste, il n'a pas tenté de comprendre
le changement, le caché. " Tout est bétonné, figé
dans sa pensée ". Daniel Bensaïd, pour sa part, déplore
la " tentation mandarinale " de Bourdieu qui " accorde encore
moins de place à la liberté que Marx ".
" La sociologie n'est pas un sport mécanique "
Une critique largement répandue
chez les journalistes est donc l'incapacité de la pensée bourdivine
d'évoluer face à la complexité du monde contemporain. Pourtant,
Louis Pinto, auteur d'un ouvrage consacré à " Pierre Bourdieu
et la théorie du monde social " veut déconstruire ce préjugé,
interviewé dans les colonnes du Monde. Les analyses de Bourdieu ne sont
pas si tranchées que certains veulent le souligner. Ainsi, le thème
central de la violence symbolique n'est pas une simple instrumentalisation au
service de la classe dominante. Elle s'exerce aussi à travers le jeu
des acteurs sociaux. Le Monde nous rappelle par ailleurs que, dans son discours
inauguratif au collège de France, en 1982, Bourdieu a pris ses distances
avec une vision réductrice que beaucoup lui ont attribué : "
La sociologie n'est pas un chapitre de la mécanique, avait-il affirmé,
et les champs sociaux sont des champs de force mais aussi des champs de lutte
pour transformer ou conserver ces champs de force. Ce rapport pratique ou pensé
que les agents entretiennent avec le jeu fait partie du jeu et peut être
au principe de sa transformation ".
La rigidité du sociologue n'était peut-être donc qu'une
façade, voire une carapace... Robert Maggiori, ainsi, évoque ce
sociologue " le plus cité dans le monde " ; mais là
où beaucoup voyaient de la raideur, ajoute-t-il, ses amis pouvaient aisément
déceler de la timidité. " Quand il parlait de ses enfants
ou de ses parents, il s'émouvait tout de suite et disait aussitôt
une bêtise sur son boucher du Béarn ou l'un de ses copains tombé
cul nu dans les orties en voulant faire le mur du lycée de Pau ".
Puis il reprenait son sérieux, sa rigueur de scientifique : " L'époque
n'est pas drôle, disait l'auteur de La Misère du monde. Je n'ai
pas envie de rire ".
" Une diatribe anti-médias faite de clins d'il intéressés et de longues bouderies "
C'est sûrement sa
critique des médias qui a valu à Pierre Bourdieu les foudres des
journalistes. D'aucuns ont mis en évidence cette apparente contradiction
entre cette critique appuyée, notamment de la télévision,
et sa participation et sa présence répétée sur les
plateaux de télévision. Des médias que Bourdieu considérait
comme soumis à la logique commerciale croissante et auxquels il reprochait
de donner la parole, " à longueur de temps, à des essayistes
bavards et incompétents ".
Les relations Bourdieu-médias furent, au fond, de l'ordre du " je
te hais, moi non plus "... Sa diatribe (anti-télévision,
surtout), fut scientifiquement étayée, mais " faite de manuvres
d'approche, de clins d'il intéressés, de timides apparitions
puis de claquements de porte tonitruants et de longues bouderie ", avance
Emmanuel Poncet dans Libération (25 janvier).
Son aversion s'accéléra à partir de 1995, avec toute la
galaxie anti-médias de l'époque (Les nouveaux chiens de garde,
de Serge Halimi, Pas vu, pas pris, réalisé par Pierre Carles...).
Dans l'ouvrage Sur la télévision, il dénonce en détail
les " conditions de production " des médias, lieux de "
simplification démagogique ", " d'amnésie structurale
", de " circulation circulaire de l'information ".
" Le plus médiatique des anti-médiatiques " (l'expression
est du Nouvel Observateur) a des rapports ambigus avec l'audiovisuel, objet
d'étude qui, visiblement, le fascine mais qu'il ne comprend pas. La preuve
en est : sa colère, à la suite de l'émission " Arrêt
sur images " (" Je n'aurais jamais dû venir ici. La télévision
ne peut pas critiquer la télévision "...). Il cherche alors
d'autres canaux d'expression, plus monolithiques, moins contradictoires. Ainsi,
deux émissions en 1996, sur Paris Première : deux conférences
de 50 minutes consacrées à ses thèses sur la télévision.
Un monologue ininterrompu. En 2001, Pierre Carles lui consacre un film, "
La sociologie est un sport de combat ", qui le montre au travail dans ses
activités de chercheur et de militant.
Mais les critiques de Bourdieu ne se sont pas arrêtées au petit
écran. Ses critiques ont irrité tous les journalistes, en particulier
ceux du Monde, qui se sont sentis pris pour cible. C'est ce qu'explique Thomas
Ferenczi, au lendemain de la mort du sociologue. Il affirme que Le Monde fait
partie des journaux qui tentent de résister à la soumission croissante
des médias aux logiques économiques. Bourdieu avait tendance,
il est vrai, à mettre dans le même panier toutes les entreprises
de presse, et même à être plus sévère à
l'égard de celles dont les idéaux ne sont pas éloignés
des siens.
" Les maîtres du monde "
C'est en 1994 que Pierre
Bourdieu a dénoncé, dans un article de la revue " Actes de
la recherche en sciences sociales " (" L'emprise du journalisme "),
le pouvoir des journalistes sur toute la production culturelle. Pour lui, le
" commercial " prenait le pas sur le " pur ".
Le 14 octobre 1999, le Monde ouvre ses colonnes à Bourdieu, dans un article
intitulé " Questions aux vrais maîtres du monde ". "
Maîtres du monde, avez-vous la maîtrise de votre maîtrise
? Ou, plus simplement, savez-vous vraiment ce que vous faîtes, ce que
vous êtes en train de faire, toutes les conséquences de ce que
vous êtes en train de faire ? ". Bourdieu tempérait l'attaque,
en citant Platon, " nul n'est méchant volontairement "... Le
sociologue invitait les médias à s'interroger sur les risques
de réintroduire des impératifs commerciaux dans des univers qui
se sont construits, en général, contre eux. " Ce serait mettre
en danger les " hautes uvres de l'humanité ".
Au fond, Bourdieu a toujours voué une passion au journalisme, à
partir du moment où il restait maître du jeu. Il se lança
ainsi dans une vaste aventure européenne, en 1989, avec la revue Liber,
publié en supplément de cinq quotidiens d'Europe. L'expérience
dura deux ans, avant de se réduire au cadre de sa revue " Actes
de la recherche en sciences sociales ". Une bonne illustration de sa volonté
de préserver une contre-information par les intellectuels, ne serait-ce
que dans les domaines culturel et scientifique.
Cette conception de l'intellectuel critique résonne toujours dans la
société française, comme veut le croire Pierre Laurent,
dans l'Humanité. Bourdieu ne croyait pas aux partis politiques, et prônait
l'autonomie des mouvements sociaux. " Ces débats demeurent bien
vivants chez tous ceux qui veulent être les acteurs de la transformation
sociale ".
" Il est du côté des déterminismes sociaux, je suis du côté de la liberté, conclut Pierre Touraine dans Libération, mais les deux faces de la sociologie ne peuvent vivre l'une sans l'autre ". Ce point de vue résume bien tout l'apport de Bourdieu : il est une référence, positive ou négative, mais indispensable.