La culture générale , entre " art de la distinction " et " politiquement correct " par Laurent SAADOUN

La culture générale comme " art de la distinction "


Comme l'explique Pierre Bourdieu, "rien n'est moins innocent que la question, qui divise le monde savant, de savoir s'il faut faire entrer dans le système des critères pertinents non seulement les propriétés dites "objectives " (…), mais aussi les propriétés dites "subjectives " (…), c'est-à-dire les représentations que les agents sociaux se font des divisions de la réalité et qui contribuent à la réalité des divisions " . Et, effectivement, rien n'est moins innocent que d'interroger le savoir en culture générale, de déterminer arbitrairement et efficacement ce qui est pertinent au traitement d'une question, d'interroger en somme "la politique ", les sélections de contenus et leur opérationnalité : les savoirs légitimes autant que les savoirs proscrits. Il s'agit bien en fait d'envisager la culture générale, comme une production sociale (au même titre que toute autre connaissance), par laquelle les agents sociaux disent quelque chose d'eux-mêmes, de leurs attributs et propriétés constitutives, de leurs territoires et droits à dire et à produire le sens autorisé, c'est-à-dire légitime socialement, au regard des règles du jeu collectif. C'est admettre alors que la culture générale est aussi instrument de pouvoir pour ceux qui la manipulent, qui l'utilisent et la reconnaissent - même et surtout s'ils s'en défendent - comme "arme " dans les luttes symboliques pour s'assurer le monopole de la vision symbolique du monde et du bon goût. Car, la culture générale " n'est jamais seulement cette cosa mentale, cette sorte de discours destiné seulement à être lu, décodé, interprété, qu'en fait la vision intellectualiste. Produit d'un art au sens de Durkheim, c'est-à-dire d'une "pure pratique sans théorie ", quand ce n'est pas d'une simple mimêsis, sorte de gymnastique symbolique, si l'on peut dire, de corps à corps, comme le rythme de la musique ou la saveur des couleurs, c'est-à-dire en deçà des mots et des concepts " . En tant que "bon goût généralisé ", la culture générale est d'abord héritage culturel et transmission de valeurs et de normes groupales dominantes, "incorporées " au travers de l'habitus, à savoir tout ce que l'on a acquis et "qui s'est incarné de façon durable dans le corps sous la forme de dispositions permanentes " , sorte de propriété, capital au sens où "tous les principes de choix sont incorporés, devenus posture, dispositions du corps ; (où) les valeurs sont des gestes, des manières de se tenir debout, de marcher, de parler. La force de l'éthos, c'est que c'est une morale devenue hexis, geste, posture " . Comme principe de classement, le "bon goût ", suggérant la propriété sociale de ceux qui disposent des manières efficaces de se situer au monde par leur rapport à la culture générale, est opposable au "mauvais goût ", caractérisant les manières d'être, de penser, de sentir et d'admirer jugées moins efficaces, parce que relevant d'un rapport plus distancié à la culture générale, entendue comme propriété d'une élite intellectuelle .

La culture générale, en tant que filtre social, instrument d'une politique de sélections autant morales qu'économiques, sociales, politiques, " culturelles ", que symboliques, est productrice de dispositions permanentes, d'hexis corporelle, sorte de " (…) mythologie politique réalisée, incorporée, devenue disposition permanente, manière durable de se tenir, de parler, de marcher, et, par là, de sentir " . La culture générale est alors ce qui se donne comme naturelle, alors même qu'elle résulte d'un travail de maturation des savoirs validés et reçus pour légitimes par les clercs producteurs de normes utiles et efficaces ; expression à peine voilée des rapports sociaux et des rapports de domination dont les traits singuliers peuvent être saisis " (…) comme des interactions symboliques, c'est-à-dire comme des rapports de communication impliquant la connaissance et la reconnaissance (…) ; (parce que) les rapports de communication par excellence que sont les échanges linguistiques sont aussi des rapports de pouvoir symbolique où s'actualisent les rapports de force entre les locuteurs ou leurs groupes respectifs " . C'est en tentant d'élaborer une économie des échanges linguistiques qu'il conçoit en termes de propension à parler et à dire des choses déterminées ; " (…) une certaine capacité de parler définie inséparablement comme capacité linguistique d'engendrement infini de discours grammaticalement conformes et comme capacité sociale permettant d'utiliser adéquatement cette compétence dans une situation déterminé (…) " ; face aux structures du marché linguistique (Institutions, Ecole, examens, concours…), s'imposant comme système de sanctions et de censures spécifiques. Les conditions sociales de production d'un discours, a fortiori, la valeur distinctive et attributive accordée à la culture générale, comme modalité extraordinaire de sélection des plus méritants, renvoient à la question du style évoquée par Bourdieu, " (…) être-perçu qui n'existe qu'en relation avec des sujets percevants, dotés de ces dispositions diacritiques qui permettent de faire des distinctions entre des manières de dire différentes, des arts de parler distinctifs " . Car la culture générale est d'abord discours d'adresse et adressé : elle n'existe qu'en relation avec des agents pourvus des schèmes de perception et d'appréciation et organise la circulation " (…) des discours stylistiquement caractérisés, à la fois du côté de la production, dans la mesure où chaque locuteur se fait un idolecte avec la langue commune, et du côté de la réception, dans la mesure où chaque récepteur contribue à produire le message qu'il reçoit et apprécie en y important tout ce qui fait son expérience singulière et collective " . La saisie simultanée des différents sens d'un mot et particulièrement, l'aptitude à les manipuler pratiquement " (…) sont une bonne mesure de l'aptitude typiquement savante à s'arracher à la situation et à briser la relation pratique qui unit un mot à un contexte pratique, l'enfermant ainsi dans un de ses sens, pour considérer le mot en lui-même et pour lui-même, c'est-à-dire comme le lieu géométrique de toutes les relations possibles à des situations ainsi traitées comme autant de " cas particuliers possibles ". Si cette aptitude à jouer des différentes variétés linguistiques, successivement et surtout simultanément, est sans doute parmi les plus inégalement réparties, c'est que la maîtrise des différentes variétés linguistiques et surtout le rapport au langage qu'elle suppose ne peuvent être acquis que dans certaines conditions d'existence capables d'autoriser un rapport détaché et gratuit au langage " . Les discours qui
sont signes de richesse soumis à évaluation et signes d'autorité, soumettant et ordonnant " (…) ne reçoivent leur valeur (et leur sens) que dans la relation à un marché, caractérisé par une loi de formation des prix particulière :la valeur du discours dépend du rapport de forces qui s'établit concrètement entre les compétences linguistiques des locuteurs entendus à la fois comme capacité de production et capacité d'appropriation et d'appréciation ou, en d'autres termes, de la capacité qu'ont les différents agents engagés dans l'échange d'imposer les critères d'appréciation les plus favorables à leurs produits " . En ce sens laculture générale génère pour ceux qui savent en user un profit de distinction qui consacre leur maîtrise à exercer un pouvoir symbolique dont Bourdieu explique qu'il s'accompagne d'un travail sur la forme, " (…) destiné à attester la maîtrise de l'orateur et à lui acquérir la reconnaissance du groupe " .
La culture générale est en conséquence l'apprentissage d'un savoir-vivre, caractéristique d'un entraînement social, utile autant que rentable. Capital culturel légitime, elle est une norme de groupe imposée comme vision paradigmatique de la réalité, une idéologie charismatique, une rhétorique " distinctive ", un profit de distinction sociale à haute rentabilité ; ce qui la place en situation d'extériorité par rapport à l'école et aux disciplines scolaires ou scientifiques, en même temps qu'elle en est le noyau fédérateur, parce que symptomatique de la nécessité de situer le " politiquement correct ". Car, la force de tout arbitraire, consiste justement à ne jamais paraître arbitraire, puisque le pouvoir avance toujours masqué.

La culture générale ou l' " art du politiquement correct "

Concevoir la culture générale dans l'esprit d'une pensée " politiquement correcte ", c'est l'admettre comme non-éthique de la Raison, sorte d'auto-création sociale au service de la promotion de l'idéal-type du citoyen-modèle, parce qu'éclairé des lumières de la connaissance, capable de se penser " maître et possesseur de la Nature ", pour paraphraser Descartes au moyen de savoirs transcendantaux, " constitutifs de l'intersubjectivité, c'est-à-dire de la socialisation des connaissances et des conduites, autrement dit de la citoyenneté " . En tant qu'action progressive et méthodique (avec " son " discours de la méthode, sa méthodologie), la culture générale sert le projet démocratique d'incorporation des valeurs, des représentations, des fantasmes et des signifiants socialement et politiquement légitimes au procès de sécularisation des sociétés modernes, dans lesquelles le savoir est à la fois tutelle et mise sous contrôle des esprits et des corps (au sens où Michel Foucault définit la " discipline " comme technologie du pouvoir, technique de négociations, de régulations et d'échanges de relations de pouvoir) ; en même temps que principe d'affirmation identitaire d'appartenance à une collectivité abstraite (une Nation, une culture), à une polis aristocratique. Car nous savons que le savoir donne du pouvoir. Art de vivre " d'une manière distanciée son rapport au langage et au monde (la culture générale est un type) de conscience culturellement construite en décalage avec le réel immédiat " . Elle manifeste en cela une des modalités d'intériorisation des valeurs centrales et canoniques du savoir, pour une société à un moment donné de son histoire. Processus de conversion (du latin convertere, " se tourner tout entier vers "), elle est une véritable discipline de soi, constitutive des sujets, à la fois assujettis et acteurs-stratèges ; discipline " qui sublime ", au sens psychanalytique du terme en inférant du sens, et participe d'une inscription dans le " Même " d'une identité qui rejette à la périphérie de l'Histoire les identités particulières : protocole de la pensée républicaine, laïque et de son Ecole. Car le contrôle social, donc le contrôle politique, s'applique aussi à la cognition (même en démocratie pluraliste), notamment au travers de la méritocratie républicaine. Ce savoir transitoire peut alors être pensé comme violence symbolique, comme principe de légitimation des pensées établies : instrument de luttes incessantes contre les barbaries, les totalitarismes… et les barbarismes !

" La correspondance étroite entre les usages du corps, de la langue et sans doute aussi du temps, tient au fait que c'est pour l'essentiel à travers des disciplines et des censures corporelles et linguistiques qui impliquent souvent une règle temporelle que les groupes inculquent les vertus qui sont la forme transfiguré de leur nécessité et que les " choix " constitutifs d'un rapport au monde économique et social sont incorporés sous la forme de montages durables et soustraits pour une part aux prises de la conscience et de la volonté " . Ainsi, la culture générale comme " art du politiquement correct " renvoie autant à un travail sur le corps qu'à un travail sur la langue. L'expression elle-même doit être correcte, donc corrigée ; c'est là sa propriété sociale à la fois exclusive et inclusive : seuls les locuteurs initiés, possédant la maîtrise pratique des règles savantes, peuvent satisfaire aux exigences de fond et de forme qu'elle consacre. En tant que situation d'imposition, la culture générale est de l'ordre du rituel " (…) à travers l'exercice d'une compétence technique qui peut être très imparfaite, (elle s'exerce comme) une compétence sociale, celle du locuteur légitime, autorisé à parler et à parler avec autorité " . Aussi, " Le dire droit, formellement conforme, prétend par la même, et avec des chances non négligeables de succès à dire le droit, c'est-à-dire le devoir-être " . Et c'est bien en cela que réside le pouvoir discriminant de la culture générale, celui " (…) de séparer ceux qui l'ont subi non de ceux qui ne l'ont pas encore subi, mais de ceux qui ne le subiront en aucune façon et d'instituer ainsi une différence durable entre ceux que ce rite concerne et ceux qu'il ne concerne pas " . C'est aussi la force même, de tout rite d'institution qu'il consacre et légitime ; qu'il fait méconnaître en tant qu'arbitraire et reconnaître en tant que légitime et naturel ce qui est justement de l'ordre du seul arbitraire. Faire connaître et reconnaître son discours dérive du " politiquement correct " en culture générale qui dans l'investiture, transforme la personne consacrée : " (…) d'abord parce qu'elle transforme la représentation que se font les autres agents et surtout peut-être les comportements qu'ils adoptent à son égard (…) ; et ensuite parce qu'elle transforme du même coup la représentation que la personne investie se fait d'elle-même et les comportements qu'elle se croit tenue d'adopter pour se conformer à cette représentation " . Car le politiquement correct inhérent à tout travail de sélection des propos utiles et recevables, utiles parce que recevables, tient à la construction productrice d'effets sociaux politiques et symboliques durables, de " dispositions durables " ; ce que Bourdieu nomme la doxa. " En lui imposant un nom, un titre, qui le définit, l'institue, le constitue, ils le somment de devenir ce qu'il est, c'est-à-dire ce qu'il a à être, ils lui enjoignent de remplir sa fonction, d'entrer dans le jeu, dans la fiction, de jouer le jeu, la fonction " .
Si une société sécularisée en matière de savoirs coïncide avec une société qui accepte le pluralisme des conceptions, le problème de la culture générale tient alors à l'obligation faite à ceux qui l'instrumentent, de devoir gérer le trop plein de valeurs produites et échangées. Michel Foucault le démontre amplement dans ses travaux : " entre techniques de savoir et stratégies de pouvoir, nulle extériorité " . Et, la culture générale est probablement en ce sens, une des procédure de subjectivation du monde et de l'Homme, auto-désigné " simple aporie de ses pensées ". De fait, parce qu'elle est surtout de l'ordre du scripturale, elle sert un projet de soumission, comme le suggère Claude Lévi-Strauss, à propos de toute communication écrite : " (…), il faut bien admettre que la fonction primaire de la communication écrite est de faciliter l'asservissement. L'emploi de l'écriture à des fins désintéressées, en vue d'en tirer des satisfactions intellectuelles et esthétiques, est un résultat secondaire, si même il ne se réduit pas le plus souvent à un moyen pour renforcer, justifier ou dissimuler l'autre " . Approcher ainsi la culture générale revient à la désigner comme modèle historique (et culturel) d'apprentissage et de pratiques qui en dérivent ; parce qu'apprendre en culture générale est une manière de s'occuper de soi, une manière de vivre la " complexité ", jusqu'aux risques de l'apologie et de l'autocritique . Décrypter le " politiquement correct " sous-jacent à la culture générale, c'est accepter d'engager le combat, d'abord avec soi-même, puis de se mesurer à autrui, par la pensée. C'est pour une part, renoncer à l'assujettissement du sujet (et aux sujets…) ; probablement donc, échapper au politiquement correct !

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