COMPTE
-RENDU LANGUES, CULTURES ET IDENTITES REGIONALES EN PROVENCENous sommes tous des poly-identitaires, et "le plurilinguisme est une
situation banale et normale pour les sociétés et les individus,
alors que le monolinguisme reste, sauf exception, une bizarrerie artificielle
produite de façon autoritaire dans des Etats ethnocentristes (souvent
occidentaux) " . Loin d'une apologie d'un quelconque repli identitaire,
l'ouvrage du socio-linguiste Philippe Blanchet porte un regard complexe et original
sur les langues parlées en Provence, saisies comme modalités de
construction ou d'expression du lien social au moment même où la
question de la ratification de la charte européenne sur l'enseignement
des langues régionales ou minoritaires est posée à une
France encore très centralisatrice.
· D'abord parce que fidèle en cela à une posture épistémologique
complexe l'auteur assume sa familiarité avec la culture et la langue
provençale (dont il est locuteur) récusant ainsi la rupture positiviste
sujet/objet ;
· Ensuite, par le "détour anthropologique " cher à
Balandier qui la conduit à une démarche comparatiste entre les
français régionaux (l'auteur est enseignant/chercheur à
Rennes et consacre une de ses analyses ethnolinguistiques à la comparaison
des façons de dire en Provence et en pays nantais) ;
· Enfin, par la voie originale qu'il ouvre entre jacobinisme étatique,
niant la pluralité culturelle et régionalisme militant, parfois
nationalitaire.
Si, en France, nous sommes tous des émigrés (seule change la
période d'intégration/assimilation), l'Etat-Nation a fantasmé
une assimilation citoyenne que la vitalité des demandes de pluralismes
culturels remet aujourd'hui en cause. Si l'individu s'insère dans un
système emboîté de strates qui détermine son appartenance
à plusieurs groupes sociaux et culturels qui cristallisent sa conscience
collective, métissage identitaire et fragmentation sociale caractérisent
ce polythéisme des valeurs dont parlait Max Weber. La citoyenneté
française s'est construite sur un déni des allégeances
particulières. La construction d'une citoyenneté totalisante constitue
une exception française entrée en crise avec la remise en cause
du modèle de la République moniste. La centralité revendiquée
de la citoyenneté dans le cas français conduit non seulement à
une sous-estimation de la vitalité des appartenances singulières,
locales et collectives, mais aussi à la construction d'un habitus nationaliste
républicain tendant à mettre hors-jeu tout autre mode d'identification.
Or en Provence, malgré ces pratiques hégémoniques, "si
la francisation active de la phase 1800-1950 a été politiquement
voulue par Paris pour transformer les Provençaux en français et
détruire les identités régionales, l'attachement au français
régional de Provence et au provençal, jusqu'à aujourd'hui
répond à une forte motivation identitaire, tournant le dos à
une France parisienne de " référence unique " pour s'affirmer
explicitement sur une référence latino-méditerranéene
plurielle " et si le sentiment diglossique et l'insécurité
linguistique, à partir du provençal et du français régional,
sont réels, ils sont moins forts que dans d'autres régions.
Au-delà et en deçà des pratiques linguistiques, nécessairement
plurielles (entre français, français régional de Provence,
provençal dans ses différentes formes existe un continuum et non
des ruptures..) , c'est bien sentiment d'appartenance régionale dont
il est question dans l'ouvrage de Philippe Blanchet et les différentes
strates de nos référents identitaires (local, segmentaire, régional,
national, européen, mondial) se combinent plus qu'elles ne s'opposent.
" Face à la censure dont leur langue et leur identité culturelle
ont fait l'objet de la part du pouvoir central, face à l'obligation explicite
directe et implicite indirecte de se franciser, les Provençaux ont construit
un "entre deux". D'une part, maintenant un certain bilinguisme, même
diglossique, où leur langue propre remplit des fonctions culturelles
et s'en trouve investie d'une perspective de relégitimation (y compris
sur le plan littéraire). D'autre part, en s'appropriant effectivement
le français, c'est-à-dire en le provençalisant fortement
sur les plans linguistiques (prononciation, lexique, grammaire) et sociolinguistiques
(modalités d'usage, pratiques culturelles, valeur identitaire) ".
L'ouvrage de P. Blanchet analyse les pratiques linguistiques en Provence par
les modalités plurielles d'appropriation et de diffusion du français
de Provence, variante métissée, et des différentes formes
de pratiques du provençal autant dans les interactions langagières,
que dans la littérature, la chanson la communication par Internet et
l'enseignement ; et au-delà même si le langage autorise (-est l'expression
d'-) une certaine forme de socialité et de solidarité, c'est bien
que se joue une manière particulière de construire le monde et
ses rapports à autrui que la mystérieuse (pour les gens du Nord,
c'est-à-dire au-dessus de Valence
) métaphore de l'aïoli
que le lecteur cherchera à décrypter, illustre.