COMPTE -RENDU LANGUES, CULTURES ET IDENTITES REGIONALES EN PROVENCE
La métaphore de l'aïoli de Philippe BLANCHET , l'HARMATTAN, Collection espaces discursifs, Paris, 2002, par Béatrice MABILON-BONFILS

Nous sommes tous des poly-identitaires, et "le plurilinguisme est une situation banale et normale pour les sociétés et les individus, alors que le monolinguisme reste, sauf exception, une bizarrerie artificielle produite de façon autoritaire dans des Etats ethnocentristes (souvent occidentaux) " . Loin d'une apologie d'un quelconque repli identitaire, l'ouvrage du socio-linguiste Philippe Blanchet porte un regard complexe et original sur les langues parlées en Provence, saisies comme modalités de construction ou d'expression du lien social au moment même où la question de la ratification de la charte européenne sur l'enseignement des langues régionales ou minoritaires est posée à une France encore très centralisatrice.
· D'abord parce que fidèle en cela à une posture épistémologique complexe l'auteur assume sa familiarité avec la culture et la langue provençale (dont il est locuteur) récusant ainsi la rupture positiviste sujet/objet ;
· Ensuite, par le "détour anthropologique " cher à Balandier qui la conduit à une démarche comparatiste entre les français régionaux (l'auteur est enseignant/chercheur à Rennes et consacre une de ses analyses ethnolinguistiques à la comparaison des façons de dire en Provence et en pays nantais) ;
· Enfin, par la voie originale qu'il ouvre entre jacobinisme étatique, niant la pluralité culturelle et régionalisme militant, parfois nationalitaire.

Si, en France, nous sommes tous des émigrés (seule change la période d'intégration/assimilation), l'Etat-Nation a fantasmé une assimilation citoyenne que la vitalité des demandes de pluralismes culturels remet aujourd'hui en cause. Si l'individu s'insère dans un système emboîté de strates qui détermine son appartenance à plusieurs groupes sociaux et culturels qui cristallisent sa conscience collective, métissage identitaire et fragmentation sociale caractérisent ce polythéisme des valeurs dont parlait Max Weber. La citoyenneté française s'est construite sur un déni des allégeances particulières. La construction d'une citoyenneté totalisante constitue une exception française entrée en crise avec la remise en cause du modèle de la République moniste. La centralité revendiquée de la citoyenneté dans le cas français conduit non seulement à une sous-estimation de la vitalité des appartenances singulières, locales et collectives, mais aussi à la construction d'un habitus nationaliste républicain tendant à mettre hors-jeu tout autre mode d'identification. Or en Provence, malgré ces pratiques hégémoniques, "si la francisation active de la phase 1800-1950 a été politiquement voulue par Paris pour transformer les Provençaux en français et détruire les identités régionales, l'attachement au français régional de Provence et au provençal, jusqu'à aujourd'hui répond à une forte motivation identitaire, tournant le dos à une France parisienne de " référence unique " pour s'affirmer explicitement sur une référence latino-méditerranéene plurielle " et si le sentiment diglossique et l'insécurité linguistique, à partir du provençal et du français régional, sont réels, ils sont moins forts que dans d'autres régions.
Au-delà et en deçà des pratiques linguistiques, nécessairement plurielles (entre français, français régional de Provence, provençal dans ses différentes formes existe un continuum et non des ruptures..) , c'est bien sentiment d'appartenance régionale dont il est question dans l'ouvrage de Philippe Blanchet et les différentes strates de nos référents identitaires (local, segmentaire, régional, national, européen, mondial) se combinent plus qu'elles ne s'opposent. " Face à la censure dont leur langue et leur identité culturelle ont fait l'objet de la part du pouvoir central, face à l'obligation explicite directe et implicite indirecte de se franciser, les Provençaux ont construit un "entre deux". D'une part, maintenant un certain bilinguisme, même diglossique, où leur langue propre remplit des fonctions culturelles et s'en trouve investie d'une perspective de relégitimation (y compris sur le plan littéraire). D'autre part, en s'appropriant effectivement le français, c'est-à-dire en le provençalisant fortement sur les plans linguistiques (prononciation, lexique, grammaire) et sociolinguistiques (modalités d'usage, pratiques culturelles, valeur identitaire) ".
L'ouvrage de P. Blanchet analyse les pratiques linguistiques en Provence par les modalités plurielles d'appropriation et de diffusion du français de Provence, variante métissée, et des différentes formes de pratiques du provençal autant dans les interactions langagières, que dans la littérature, la chanson la communication par Internet et l'enseignement ; et au-delà même si le langage autorise (-est l'expression d'-) une certaine forme de socialité et de solidarité, c'est bien que se joue une manière particulière de construire le monde et ses rapports à autrui que la mystérieuse (pour les gens du Nord, c'est-à-dire au-dessus de Valence…) métaphore de l'aïoli que le lecteur cherchera à décrypter, illustre.

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