Compte-rendu, Le Front national et le droit de Bruno Villalba, Xavier Vandendriessche (Eds), Presses Universitaires du Septentrion, 2001,
par Laurent SAADOUN


Cet ouvrage collectif, regroupant neuf contributions d'universitaires et de chercheurs venus d'horizons différents (Nancy II, Lille II, CERA-Paris, Universités de Dijon, de Bourgogne et de Perpignan) et disciplines distinctes (droit public, science politique, droit privé, histoire du droit) est original à plus d'un titre. D'abord parce qu'il tranche avec les pratiques disjonctives dans la constitution du savoir ; organisant le dialogue entre des disciplines moins concurrentes que voisines et qu'il renvoie en cela à une lecture complexe des rapports du Front national et du droit, au moyen de la pluridisciplinarité : " débattre, sous l'angle du droit, de la nature de ce parti (fournit) incontestablement la possibilité aux juristes, sur le plan individuel et collectif, de développer une argumentation originale sur les frontières entre les champs du politique et du droit, et, à ce titre, de poser quelques questions sur leur responsabilité dans l'analyse de ce phénomène politique, ou tout au moins de s'interroger sur les frontières du positivisme juridique (sans réduire la question du positivisme aux critères de la scientificité d'un discours) face au droit " . Ensuite, parce que chaque article éclaire de manière tonique la connaissance plurielle qui seule nous semble permettre de rendre compte d'un fait juridique et politique total : l'existence de formations partisanes d'extrême droite dans notre démocratie.

Le lecteur trouvera dans cet ouvrage l'illustration réussie de ce que des précurseurs (tous constitutionnalistes, publicistes), tels que Léon Duguit ou Maurice Hauriou au début du XXème siècle, avaient tenté de concevoir : une science politique en dialogue avec les sciences juridiques.

De fait, faire du Front national un objet politologique renvoie à une série de questionnements que juristes et politologues peuvent aider à cerner, même si les auteurs constatent que : " dans le domaine de la réflexion théorique, la question du Front national reste, au regard du droit, une aporie juridique " . Ces questions sont autant épistémologiques que politiques. " Les sujets sensibles " peuvent-ils être et sous quelles conditions des objets politologiques ? Nos auteurs rappellent dès l'introduction la prégnance de la littérature engagée consacrée au Front national, notamment " la littérature militante qui justifie son action sur les résultats des sciences sociales " . C'est poser là d'emblée une quantité d'obstacles à surmonter : ceux d'une nécessaire distance du sujet à l'objet (rupture bachelardienne du sens commun) ; ceux qui participent weberienne entre éthique de conviction et éthique de responsabilité , et ceux qui renvoient à la capacité d'expertise des sciences sociales (tout travail d'analyse ayant des finalités à la fois scientifiques et politiques). Les sciences sociales peuvent-elles produire des politiques publiques ? Si d'aucun en doutait, à la lecture de ce livre, il n'est plus possible de penser le Front national comme un parti comme les autres : toutes les données et tous les faits juridiques sont explicitement décryptés au regard du droit interne et du droit international, les partis d'extrême-droite doivent être dissous .

C'est à la construction " d'une réflexion dur le discours, les actions et la conduite de cette formation au regard du droit " , que les auteurs nous convient. Convoquant successivement, l'histoire et la sociologie à la connaissance des mouvements d'extrême-droite ; procédant à l'inventaire des stratégies de contournement du droit par le Front national et à l'analyse du caractère structurant du droit, perméable aux discours extrêmes (notamment dans le cadre de l'évolution du droit des étrangers en France) ; examinant les modalités d'instrumentation du droit au service des politiques frontistes locales ; nos auteurs questionnent tout au long de l'ouvrage " les limites théoriques de nos libertés publiques " , notamment quant à la question du financement public des partis d'extrême-droite. Ils débattent particulièrement sur " les déficiences des mécanismes de la responsabilité politique (…en) s'interrogeant sur le fait de savoir s'il appartient finalement au droit de définir la légitimité d'une action politique " .

Y aurait-il en la matière intérêt pour la méconnaissance ? " (…)L'usage du critère juridique par l'homme politique conduit à fermer les termes du débat démocratique sur la nature juridique du FN et, ce faisant, témoigne d'un souci d'éviter tout travaild'introspection de la part des acteurs politiques " .

Il faut cependant s'interroger et émettre une réserve à la lecture de cet ouvrage - réserve autant citoyenne que politologique- : l'électeur du Front national lira-t-il ce livre ?

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