Compte-rendu de lecture, Le sport et ses affaires, une sociologie de la justice de l'épreuve sportive.
Pascal Duret et Patrick Trabal, Métailié, 2001,
par Pascal QUIDU


L'inscription du sport dans le paysage médiatique contemporain
En l'espace d'une dizaine d'années, les travaux qu'on regroupe sous le qualificatif des économies de la grandeur (Boltanski et Thévenot, 1991) ont très largement fécondé la réflexion sociologique. Le développement de cette sociologie morale et politique, fouillant les modèles de justification qui sont déployés par les acteurs, a permis de renouveler la recherche dans de très nombreux domaines : l'analyse de l'école, du journalisme ou du capitalisme, pour ne citer que quelques exemples . Cette approche trouve ici un nouveau lieu d'application dans le sport.
On peut s'étonner que l'entreprise n'ait pas été tenté plus tôt tant les éléments de la grammaire des cités renvoient fréquemment à une métaphore sportive. L'épreuve sportive est certainement la plus explicite des épreuves de grandeur, la critique de l'arbitre et de ses décisions jalonnent la rencontre et, plus globalement, l'aura dont dispose le sport semble reposer sur la force mythique de l'équité qu'on lui suppose (que le meilleur gagne !). Sport et justice semblent donc s'interpeller mutuellement.
Au delà de la métaphore, Pascal Duret et Patrick Trabal souhaitent appréhender l'épreuve sportive comme toute autre épreuve de grandeur fondée sur un modèle de justice, modèle qui peut être mis en cause aussi bien de l'intérieur que de l'extérieur. Ils se sont employés dans cet ouvrage à dépouiller les discours sportifs afin d'y faire apparaître de tels modèles.
Leur travail commence par un exposé de deux des principaux paradigmes de la sociologie du sport : le paradigme marxiste-critique et le paradigme anthropologique-symbolique. Ce n'est qu'ensuite que l'épreuve sportive est examinée dans son mode de fonctionnement, et tout particulièrement sous la forme d'" un modèle général de disputes rencontrées dans les épreuves sportive à partir des degrés d'interprétation offerts aux arbitres par les différent règlements " (p.11). Les quatre chapitres suivants abordent la rupture de l'ordre sportif, qu'elle prenne la forme de litiges, d'affaires touchant des sportifs (en particulier le dopage), qu'elle soit liée à une innovation qui mettra en doute le principe d'équité entre les participants ou qu'elle concerne " les gardiens du temple ", ceux qui ont la tâche de réguler la compétition.


Deux modèles d'analyse de la compétition sportive
Opium du peuple…


Le paradigme marxien constitue une " sociologie critique radicale du sport " : ce dernier s'y trouve doté d'une fonction idéologique participant au renforcement de l'ordre établi. Le sport est en effet capable, selon les théoriciens marxistes (au premier rang desquels on trouve J.-M. Brohm, 1992), d'engendrer la collaboration des dominés à leur domination. Tant la pratique que le spectacle sportif sont à l'origine d'une forme particulière d'aliénation, tout à fait comparable à celle de l'ouvrier sur sa chaîne de montage, et qui participe à dissimuler la violence omniprésente du capitalisme. L'utilisation du sport par les régimes totalitaires (curieusement ces théoriciens oublient de citer les démocraties populaires) illustre cette fonction idéologique qui dérive immanquablement vers une " anthropologie fascisante " (p.15) au fondement d'un nationalisme et d'un racisme, incarnés par les conduites absurdes et violentes des supporters.


…Contre drame symbolique


Duret et Trabal associent ensuite, sous la même étiquette, deux auteurs qui renvoient la compétition sportive à un monde " peint en rose ".
Pour Alain Erhenberg (1991) le sport constitue une métaphore de l'égalité et de la méritocratie républicaine. Les participants à l'épreuve sportive sont unis autour d'un " modèle de juste concurrence " où le mythe et la passion égalitaires forgent la certitude que le " classement est incontestable alors qu'on sait que c'est loin d'être le cas dans la vie ordinaire " (p.17). Ce modèle de justice pure est transposé à la société entière : une " société plus compétitive serait forcément une société plus juste " (p.18)
Christian Bromberger (1998), lui, décrit un monde sportif empreint de contradictions. Il est un monde de justice formelle, tout en reposant sur l'aléa et l'injustice. C'est cette tension entre un idéal égalitaire et un réalisme dramatique qui confère au sport son intérêt. Le résultat du match de football peut ainsi se montrer indiscutable ou à l'inverse alimenter d'interminables discussions.

Ces deux points de vue, l'un voyant noir, l'autre voyant rose, se critiquent mutuellement : les tenants du regard marxiste reprochant aux seconds une description naïve et romanesque du sport, les autres, pour leur part, refusant de considérer les supporters comme des idiots culturels ou la pratique sportive comme une simple aliénation (en particulier, en montrant de quelle manière elle participe au changement politique).

Le projet de Duret et Trabal n'est pas de nier l'utilité d'une critique du sport en renvoyant dos à dos deux analyses qui se contrediraient, mais de dépasser la sociologie critique du sport pour lui substituer une sociologie de la critique du sport, notamment par l'examen de la nouvelle donne en la matière, celle qui dérive de la marchandisation du spectacle sportif.
Le sportif n'a plus rien d'un prolétaire sans défense, en particulier lorsqu'il est champion. S'inspirant d'un registre d'analyse utilisé dans le nouvel esprit du capitalisme (op. cit.), les auteurs montrent que les conditions de pratique du haut niveau, quels que soient les sports, répondent globalement aux mêmes tendances d'évolution : dans un contexte où l'importance du sponsoring et de la médiatisation conduisent à une concentration des entreprises sportives qui limite la concurrence, on assiste à l'allongement des saisons sportives, à l'intensification des échanges de sportifs, à une tendance à l'autonomisation voire au cloisonnement des divisions d'élites .
Toutes ces nouveautés institutionnelles agissent sur le statut et l'éthique du sportif. Celui-ci devient autonome vis-à-vis de son entraîneur ou de sa fédération. Il valorise à l'instar des cadres hautement qualifiés les valeurs de la mobilité, souvent au dépend de la fidélité à son club d'origine ou à son équipe nationale.
C'est lui, son agent et l'organisateur du spectacle qu'il faut considérer comme les nouveaux acteurs dominants du monde sportif, un monde dont la " marchandisation" suscite les plus ardents motifs de dénonciation.


Sociologie de la justice de l'épreuve sportive


C'est ce contexte qui sert d'arrière plan à la suite de l'ouvrage de Duret et Trabal, lorsqu'ils passent en revue quelques moments de mise en cause de l'épreuve sportive, voire des principes de justice qui la régulent.
1 - Les problèmes liés à l'appréciation et à la mesure dans la pratique sportive (chapitre 2).
2 - La différenciation et la gradation des conflits qui affectent le monde sportif, puis l'application de cette conceptualisation souple à un certain nombre d'événements ayant tous eu en commun de faire appel au registre de l'injustice, les auteurs s'étendant plus particulièrement sur les affaires de dopage dans le cyclisme (chapitres 3 et 4).
3 - Le rôle de l'innovation technique (ou gestuelle) comme élément suscitant la dénonciation de la rupture du principe de l'égalité des chances.
4 - Enfin, en guise d'apothéose, l'examen des conséquences d'une affaire qui touche non plus les sportifs directement mais le CIO, " gardien du temple " des valeurs sportives.
Appréciation et mesure dans la pratique sportive
Evaluer la pratique sportive (noter, classer, sanctionner) ne peut manquer de susciter des désaccords, qui prennent immanquablement la forme d'une dénonciation du non respect de l'égalité des chances.
Un des points les plus réussis de l'ouvrage tient dans la typologie des pratiques sportives que les auteurs élaborent en fonction des critères d'évaluation de la performance mis en œuvre (cf. p. 55-57).
D'un côté les sports mettant en œuvre une codification simple, permettant une mesure très objective de la performance (car s'appuyant sur des instruments de mesure qui écartent le jugement subjectif, le chronomètre par exemple), objectivité qui rend impossible les litiges portant sur l'évaluation. Le 100 mètres incarne le mieux cette pureté évaluative.
De l'autre, les sports qui évaluent la performance à partir d'un jugement subjectif s'appuyant sur une codification complexe de critères à dominante esthétique et technique, comme la gymnastique artistique et gymnique ou le patinage artistique.
La typologie de Duret et Trabal attribue à chaque sport un niveau de codification et d'objectivité de la production du jugement, auquel correspond un type de dénonciation de l'équité de l'épreuve.
Il est en ce sens logique que les auteurs se soient ensuite intéressé de très près aux formes prises par les " affaires " touchant le patinage et l'athlétisme, pratiques situées aux extrêmes de ce continuum.
- En patinage, plus qu'ailleurs, c'est le juge ou l'arbitre qui est pris à partie contrairement à ce qui advient en athlétisme et dans tous les sports chronométrés. Dans ce dernier cas, l'interprétation a peu de place et les dénonciations porteront plutôt sur un éventuel dopage du sportif. Ces dénonciations, qu'elles reposent sur des tests ou sur des signes extérieurs (la musculature, la pilosité), mettent en cause la grandeur tirée d'une épreuve qui du même coup perd tout éclat.
- Concernant la notation en patinage, la difficulté repose sur le caractère antinomique des critères pris en compte : d'une part une appréciation de la technicité gymnique et d'autre part une appréciation de la valeur artistique de la prestation. Ce dernier point étant laissé à l'entière subjectivité des juges, il nourrit forcément d'interminables disputes. Les discussions à propos de Surya Bonaly l'illustrent parfaitement, l'athlète ne parvenant jamais à gravir la marche la plus élevée des podiums malgré une supériorité technique indéniable.
A des niveaux intermédiaires, la boxe, le football, mettent en œuvre des dénonciations mixtes.
- Dès lors que la victoire par KO n'a pas lieu, le combat de boxe nourrit d'âpres discussions . Il y a mise en cause de l'arbitre et de ses jugements tout comme pour le patinage. Mais ce n'est pas tout ; ici on peut aussi dénoncer l'adversaire qui adopte des subterfuges pour influencer les juges, ou les organisateurs qui arrangent l'issue du combat.
- Le football, quant à lui, à côté des dénonciations de l'arbitrage litigieux ou du comportement anti-sportif des adversaires, est aussi touché par le problème de la corruption. L'analyse de l'affaire OM/Valenciennes montre une complexité accrue du fait d'un engouement irrationnel pour une équipe (l'OM) et son dirigeant (B. Tapie).
Différenciation des formes de désaccord autour de l'épreuve sportive
Selon Duret et Trabal, la forme " affaire " ne permet pas de prendre en compte tous les cas de désaccord autour de l'épreuve sportive. Reprenant une terminologie élaborée par Elisabeth Claverie en 1994, ils distinguent trois types de désaccord :
- Le litige en représente la forme la plus restreinte. Il concerne des membres d'un même espace, ne remettant pas fondamentalement en cause les principes de justice : il s'agit par exemple des accusations d'arbitrage partisan ou de déloyauté de l'adversaire.
- Le scandale quant à lui, parce qu'il suscite une indignation unanime, participe à réactiver " des valeurs partagées par la communauté indignée " (p. 97). En théorie il ne prête pas à discussion puisqu'il est lié à une faute indéniable et en stricte opposition avec les principes de communauté concernée. Le cas Ben Johnson montre un accusé conspué, qui ne se défend pas, dans le cadre d'un scandale orchestré de bout en bout par les institutions sportives (le CIO en l'occurrence) auxquelles il donne l'occasion de se mobiliser unanimement contre le dopage.
- L'affaire, elle, touche à une controverse plus globale, qui dépasse le cadre du seul monde sportif. Elle convoque au débat des participants qui n'en sont pas issus, loin s'en faut, et articule " une pluralité d'opinions, une argumentation multiple, l'absence de consensus normatif a priori et suppose du coup, une incertitude sur son issue. " (p.105) Ce dernier point est crucial d'une part parce qu'il donne à l'affaire l'apparence d'un feuilleton qui suscite l'engouement du public, d'autre part parce qu'il constitue, du côté du sport et de ses institutions, une menace qui les met en cause et malmène leurs mythes. Les auteurs remarquent que la " forme affaire " tend aujourd'hui à s'externaliser, les accusés n'hésitant plus à s'appuyer sur des référents extra-sportifs tels que la presse, l'opinion ou les tribunaux pour organiser leur défense : l'athlète accusé de dopage qui assigne une fédération internationale pour vice de forme ou mobilise des experts scientifiques pour relativiser la valeur du test anti-dopage.
Zoom sur l'Affaire Festina
Les principes de justification mis en œuvre lors de l'affaire Festina (Tour de France 1998) donnent lieu à une étude, à partir d'un corpus permettant de couvrir la pluralité des points de vue - celui des acteurs impliqués (coureurs, soigneurs, managers), des responsables institutionnels ou des accusateurs (des journalistes) - il s'agit en particulier de noter comment l'accusation est prononcée et la défense organisée.
Ceux qui accusent et qui sont des membres du peloton ou de l'équipe usent de techniques narratives qu'il est difficile de dénier : " je " du récit à la première personne, se présentant comme témoignage intime et direct, confession sincère du seul fait d'être précédée de l'aveu de la faute, description de procédures " si banalisées qu'elles suggèrent des pratiques courantes " (p. 129). Les accusés, eux, ne peuvent que nier, pointer la nature étique des preuves, contre-argumenter sur le détail du récit ou sur la personne de l'accusateur,
A travers les discours apparaissent une pluralité des principes moraux propres au monde du cyclisme, principes pas toujours conciliables et qui sont mobilisés au cours de l'affaire : la combativité, la fidélité à la famille (sportive), la vérité à tout prix, le fait de se conduire en homme ou le respect de l'employeur.
Mais le point fort de l'enquête sur l'affaire Festina réside peut-être d'abord dans le recours à une extension politique.
Politiser l'affaire, c'est par exemple présenter le dopage comme le symptôme de la défaillance d'un " système ", " cet acteur aux contours flous qui par l'imprécision même de ses définitions sert par excellence de coupable tout désigné " (p.148) qui sacrifie le coureur à la logique de l'argent. La dépolitiser c'est au contraire marginaliser l'importance du dopage et l'expliquer par la nature humaine (il y a ceux qui sont moraux et les autres).
La politisation qui dans le cadre de l'affaire Festina passe rarement par la dénonciation de l'Etat, n'épargne pas, par contre, la justice (ses procédures humiliantes et son arsenal de mesures inadaptées) et déborde sur la dimension sanitaire (la nocivité du dopage à long terme, la nécessité de le légaliser pour le tuer ou le réguler).
L'affaire Festina est une illustration idéal-typique de la " forme affaire " dans le sport. Son intensité et l'objet de la discorde ont suscité un engouement sans précédent et menacé l'existence même de l'épreuve, jugée dénaturée (" Il faut arrêter ce Tour " écrira l'éditorialiste du Monde, cité p.134). Mais plus encore, elle constitue une " dispute située " (p. 155) qui montre en quoi est en cours un déplacement d'épreuve. Le tour 98, sous la complexité des mises en accusation, semble une étape intermédiaire entre le dopage, impossible et inavouable d'hier et celui (qui sait ?) légalisé de demain.


L'innovation comme source de dénonciation


A côté de la tricherie manifeste, de l'arbitrage partisan ou du dopage, l'innovation occupe une place paradoxale dans les questions relatives à la justice sportive. D'un côté elle ne doit pas menacer le principe fondamental de l'équité de l'épreuve. D'un autre côté elle n'a de chances de survivre que si son promoteur peut prouver son intérêt pour le sportif.
On comprend dès lors que la diffusion d'une innovation doit suivre un processus long et complexe au cours duquel elle devra : affronter la résistance de ceux qui font appel au respect des règles initiales, contre-attaquer en dénonçant le conservatisme et le refus d'aller de l'avant, se diffuser par les réseaux sportifs en montrant qu'elle est née des préoccupations de ceux qui sont du terrain (ancien sportif, entraîneur).
Aussi l'innovation constitue en soi une épreuve, son sort dépendant de l'issue de négociations qui mettent au débat l'efficacité du procédé. Sur la diffusion de l'innovation (sportive mais seulement sportive) pèse une contrainte avant tout probatoire (et non pas seulement techno-scientifique).
Le premier à convaincre est évidemment l'utilisateur. Tâche délicate, eu égard à la double contrainte évoquée plus haut. Si l'absence de résultat signifie l'abandon de l'innovation, la démultiplication des résultats suscite la dénonciation de la part des autres concurrents. La critique du caractère purement technologique de la performance ne manquera pas de resurgir : le vélo incliné permettant de battre le record de l'heure, le bolide de formule 1.
La " juste " position exigée par l'innovation est donc de la ranger parmi tous les autres accessoires techniques qui ont participé à l'épreuve, ceci au prix de l'oubli de son réel mérite.
Il convient évidemment de convaincre les instances réglementaires du sport. L'intégration de l'innovation dans le règlement en représente l'aboutissement.
Une fois l'efficience de l'innovation reconnue, se pose la question de son autorisation : accepter donc généraliser, interdire donc le faire vite pour empêcher le sportif de tirer profit d'une situation d'incertitude et éviter ainsi d'accroître le mécontentement.
Les difficultés d'acceptation de l'innovation ne sont pas liées à de simples questions technologiques ou économiques. Les débats suscités par l'usage de l'immersion en natation, permettant d'indéniables améliorations des performances montrent que de simples modifications du geste prêtent tout autant à controverses. Les détracteurs de l'immersion des nageurs de dos vont avancer des éléments liés au spectacle sportif, à la santé des nageurs. Les promoteurs soulignent au contraire l'intérêt renouvelé du spectacle.
La nécessité de réglementer dans de telles situations, si elle s'impose, ne peut se faire qu'en tenant compte d'une pluralité de contraintes qui de l'histoire de la discipline au principe de l'équité sportive enserrent la décision. Le cas de la réglementation portant sur la morphologie des vélos permet de le comprendre. La fédération internationale réglemente afin d'éviter de rencontrer à nouveau un amateur sans qualité physique particulière venant troubler une généalogie d'athlètes singuliers et ainsi rétablir l'équité mise à mal. Elle peut ainsi reprendre le contrôle de la " temporalité ". Mais de l'intention à l'application il y a un gouffre. Le souci de rationalisation de l'ergonome rencontre le pragmatisme des responsables fédéraux et des entraîneurs, qui conduit à une règle assouplie laissant de nouveaux espaces d'interprétation.
Quand l'affaire concerne le gardien des valeurs sportives.
Mais l'affaire la plus violente pour l'institution sportive n'est-elle pas celle qui touche ses garants, ceux qui font office de gardiens de ses valeurs ? Le CIO a été à l'origine d'affaires mettant en cause la probité de ses plus hauts membres, en particulier dans le cadre de la désignation des villes olympiques. On a parlé de corruption, d'abus de pouvoir, de ceux qui ont pour tâche de protéger l'idéal sportif : " hier l'amateurisme, aujourd'hui l'absence de dopage, afin de poursuivre sur les bases d'une 'pureté absolue' ". (p.196)
C'est à Salt Lake City, ville devant accueillir les J.O. d'Hiver 2002 que l'affaire éclate. Des rumeurs de corruption planent sur les organisateurs, rumeurs qui produisent les réactions en chaîne. D'un côté l'institution qui adopte une attitude impartiale et transparente, allant jusqu'à mobiliser une commission d'enquête interne visant à faire toute la lumière. De l'autre, la presse qui mène la contre-enquête. Les aveux de certains membres étendent l'affaire qui ne peut plus être résolue par une commission interne au CIO. L'arrivée du département de la justice des Etats-Unis précipite les révélations de corruption et laissent penser à des pratiques instituées de longue date, généralisées et efficaces. L'extension progressive de l'affaire conduit à faire vaciller l'institution et les valeurs marchandes qu'elle semble privilégier aujourd'hui. La dénonciation va, par ricochet, toucher le président du CIO, Juan Antonio Samaranch, et viser sa politique expansionniste rendue possible par l'abandon des valeurs de l'olympisme au profit du professionnalisme et du sponsoring, allant jusqu'à mettre en exergue sa personnalité trouble (ancien franquiste, soutien de la cause catalane dont il ne parle pas la langue, écrits dithyrambiques sous un pseudonyme sur son action aux commandes du CIO).
On le voit, la mise en cause de l'institution olympique emprunte deux voies opposées : celle de la généralisation (le CIO comme machine à corrompre) et celle de la personnalisation (mise en cause du président, de sa politique et de sa personnalité).
Une question s'ajoute : pourquoi l'affaire éclate-t-elle aujourd'hui alors que beaucoup de ses pièces à conviction étaient connues de longue date ? Il semble que la conjonction de trois facteurs ait permis le passage du scandale à l'affaire. D'une part la mise en cause personnelle du président (cf. supra), d'autre part un processus d'externalisation de la dispute, autrement dit l'appel à des acteurs externes au monde sportif (ici la justice américaine), enfin, le dépassement d'un seuil de corruption acceptable (on tolère le cadeau aux délégués du CIO, on ne tolère plus le chèque dont le montant est fixé par son bénéficiaire).
Duret et Trabal complètent l'exploration du dispositif critique par celle du système de défense mis en place par les accusés. Nous sommes ici au cœur des logiques de justification utilisées par les acteurs. On peut rapidement présenter les cinq stratégies repérées :
- La dissociation consiste pour les acteurs à distinguer le cadeau de tout usage intéressé et marchand.
- En retournant l'accusation, certains accusés s'assurent une protection d'autres membres en les menaçant par des aveux et des déclarations compromettants.
- Le principe de la politisation, utilisé par les membres du CIO issus de pays en développement, revient à se présenter comme bouc émissaire ou victime de luttes de pouvoir dont les pays riches sortent toujours gagnants.
- Un cas isolé mais efficace de justification consiste à prendre appui sur une contrainte morale d'ordre supérieur. Une visite à Londres est motivée par l'Etat de santé de l'épouse d'un membre du CIO.
- Enfin, on peut évoquer que l'argent ou le présent n'ont pas donné lieu à enrichissement personnel mais plutôt à redistribution, en particulier vers les membres les plus démunis de la communauté sportive. Dès lors on ne parle plus de corruption mais de détournement.
La crise qui secoue l'olympisme au cours de l'hivers 98 entraînera démissions, sanctions et nouvelles réglementations. Malgré le satisfecit de l'institution quant à son traitement, seule l'élection de la prochaine ville hôte des J.O. aurait permis de conclure à une clôture de l'affaire.
La lutte pour l'organisation des J.O. de 2006, opposant Turin à Sion, petit village Suisse, permet de voir que la référence à la corruption sert d'arme dans la bataille de communiqués entre villes candidates. Les justifications sont diverses. A côté des références obligées à la qualité technique du projet proposé, on trouve des arguments qui doivent participer à discréditer la candidature adverse : le coût écologique, le déplacé et le déraisonnable de la candidature d'une petite ville qui investirait massivement dans des infrastructures qui ne serviront que le temps des Jeux... Une fois la bataille passée et le vainqueur déclaré, les perdants entament un processus de responsabilisation qui d'une part pose en victime le village valaisan et d'autre part puise dans le registre de la corruption, celui validé par le passé proche, pour critiquer le verdict du CIO.
C'est la clôture de l'affaire qui pose dès lors problème surtout lorsque les perdants veillent à entretenir la mémoire de la défaite et de l'injustice. Les gagnants n'ont comme issue que d'agir pour susciter l'oubli. La publication par la presse d'investigation de nouvelles révélations quelques mois après l'affaire de Sion va accroître la suspicion à l'égard du CIO. Les auteurs considèrent ces affaires en cascade comme le signe d'une rupture, le gardien du temple ne respectant plus lui-même les valeurs qu'il préconise. C'est à terme l'institution sportive qui est menacée.
Pour une refondation de la critique du sport
L'approche suivie par les auteurs est fondée sur une sociologie pragmatique dont l'objet est d'étudier l'appareillage critique ou justificateur mis en œuvre par les acteurs, ceci en collant à leurs discours. Ce changement de focale, original en sociologie du sport, est rendu légitime par les nombreuses transformations du monde sportif, transformations à l'origine des " affaires " qui mettent en cause des principes de justice, normalement ici, explicites et solides. La perspective adoptée doit permettre, selon Duret et Trabal, de réarmer la critique du sport, en montrant en particulier en quoi la pluralité des valeurs engagées par les acteurs ne permettent jamais de faire apparaître des oppositions simples, du type tricheur/honnête, ou de réduire les affaires à des affaires d'argent. Elle doit aussi permettre de faire comprendre l'inefficacité de la critique, lorsque, malgré les dénonciations, les corrompus ou les dopés restent à leur place.
On comprend qu'entre une tendance à la réduction de l'épreuve sportive à un spectacle et une tendance à la " dissolution de tout interdit ", le travail de veille critique s'impose à ceux qui restent attachés aux principes de justice qui fondent l'épreuve sportive.

Eléments bibliographiques

BROHM J.M., 1992, Les meutes sportives, L'Harmattan.
BROMBERGER C., 1998, Le football, la bagatelle la plus sérieuse du monde, Bayard.
BOLTANSKI L. et THEVENOT L., 1991, De la justification, les économies de la grandeur, NRF Essais, Gallimard.
CLAVERIE E., 1994, " Procès, affaire, cause, Voltaire et l'innovation critique ", in Politis, n°26, pp. 76-86
EHRENBERG A., 1991, Le culte de la performance, Calmann Levy.

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