Le chercheur face à son objet et à
l'actualité :
Le cas de l'islam aujourd'hui comme hier
Conférence donnée au Collège
de France
le 7 décembre 2001 par Bruno ETIENNE
Une véritable science sociale ne peut se constituer qu'en refusant "
la
demande sociale d'instrument de légitimation et de manipulation "
prétendait Pierre Bourdieu dans sa leçon inaugurale ici même
( La leçon sur la leçon, page 27.)
Nous savons par ailleurs que S.Freud s'était penché sur le cas
d'un
président des USA qui - déjà - pensait que Dieu l'avait
chargé de promouvoir la paix universelle. Je rappelle que la famille
Bush présente quelques caractéristiques : elle est " épiscopalienne
" dans un environnement baptiste et pétrolier dont la devise est
inscrite sur le billet de un Dollar " In God we trust " et qui pense
que ce n'est pas de sa faute si Dieu a placé les ressources en hydrocarbures
dans des territoires où règnent la dictature et le fanatisme.
Par-delà ces références servant exclusivement à légitimer mon propos il me semble méthodologiquement pertinent de poser tout d'abord le problème de l'interaction entre l'observateur et l'objet observé avant d'aborder la double variable actualité/islam sans toutefois évacuer le cas particulier de l'actuel débordement émotionnel.
I- L'interaction entre le chercheur et son objet.
Par la dimension du débordement émotionnel
l'objet observé - ici
l'islamisme dans sa forme la plus radicale et des acteurs sociaux, des
actants ou des agents en situation de violence - a une influence directe sur
l'observateur et son regard laisse toujours, plus ou moins, transparaître
sa résonance émotionnelle face à ce débordement
sauf s'il a atteint la sérénité du Dalaï Lama. Ce
à quoi je m'emploie fermement par la pratique assidue des arts martiaux.
Dans cette interaction il existe des phénomènes de résonance
entre
l'expert (qui n'est pas nécessairement thérapeute) et les acteurs
en
situation. Je pourrais, devant ce parterre prestigieux de collègues des
sciences dures, appliquer cette importante déviance à la seule
observation des sciences molles mais il se trouve que cette interaction existe
aussi dans la théorie des quanta - si j'ai bien compris - le paradoxe
d'Eisenberg me laisse accroire qu'un proton ou un électron peut changer
de comportement ou de trajectoire à partir du moment où il est
observé dans un cyclotron ou un accélérateur de particules
Alors allez savoir où se trouve Ben Laden !
D'ailleurs je ne crois pas que celui-ci existe puisque désormais il est
un mythe que nous avons vu se constituer sous nos yeux grâce aux paraboles
que les islamistes nomment écrans " paradiaboliques " mais
dont ils se servent efficacement !
Les phénomènes de violence provoquent par ailleurs des résistances
à la recherche : le chercheur est soupçonné d'être
englobé dans les réseaux de son objet. Ainsi certains d'entre
nous ont connu des situations périlleuses soit résolues comme
dans le cas décrit par Sossie Andezian elle-même alors qu'elle
fut l'objet, peut être consentant, d'une captation pas la confrérie
soufie qu'elle étudiait. Soit dramatique dans la double disparition de
notre ami Michel Seurat au Liban.
Comme dans le cas du syndrome des otages, la dérive idéologique,
militante, politique ou religieuses est attestée dans notre profession
qui peuvent conduire un observateur à l'abandon de son statut de chercheur.
Il n'est pas facile de vivre à Gaza dans l'indifférence. Aussi
certains sautent le pas. `
Cette fascination de l'islam a été décrite par notre maître
Maxime
Rodinson mais je voudrais ajouter que le phénomène de la violence
peut induire des attitudes qui nous conduisent soit à être absorbé
par le sujet soit à le rejeter violemment : je ne citerai pas les cas
connus d'anciens militants communistes, anticolonialistes qui sont devenus des
thuriféraires de l'islam et d'autres gravement hostiles à la présence
musulmane en France.
Bien sûr qu'ayant lu Bachelard nous savons aussi que l'objet nous transforme
et que nous n'étudions pas n'importe quel objet. Mais cela doit-il nous
faire renoncer à analyser des objets dont la société pense
qu'ils sont illisibles ?
Ainsi il y aurait des " bonnes " et même des " vraies "
religions, des "
sympathiques " le bouddhisme par exemple et des " mauvaises "
intrinsèquement comme les sectes voire essentiellement comme l'islam.
Il est vrai que la figure barbue d'Arafat/Ben Laden ne peut pas lutter avec
l'image de " l'Océan de Sagesse " Sa Sainteté le XVII°
Dalaï Lama.
Etudier ces phénomènes peut aussi induire des réactions
non négligeables dans l'entourage du chercheur qui peuvent aller jusqu'au
rejet massif : que l'on songe que plus de la moitié des membres de notre
spécialité ont une relation organique avec leur champ soit par
naissance soit par mariage.
Enfin l'étude de ces phénomènes induit une résistance
quasi
institutionnelle ( politique et familiale) dans la mesure où la croyance
populaire ou l'inconscient collectif suppose que l'étude engendre la
réalité : ainsi Gilles et moi avons-nous été accusés
d'avoir " inventé " le cheikh Kischk, un prêcheur islamiste
aveugle du Caire.en promouvant ses prônes. Il s'agit là d'une induction
réelle du regard qui a sa source dans l'identification projective c'est-à-dire
la projection inconsciente sur autrui d'un contenu interne inavouable. Je traduis
: la visibilité de l'islam est insupportable aux Français parce
que nous avons perdu l'Empire et par là même nos illusions sur
l'universalité de nos valeurs.
Alors à quoi bon la revue Maghreb-Machreq dirigée par le professeur
Jean Leca, un des maîtres de la science politique française et
internationale, publiée par la Documentation française et réalisée
par une équipe de chercheurs qui a fait ses preuves depuis trente ans
? Puisqu'il n'y a pas de demande sociale de compréhension de ces "
gens-là " qui sont un non-objet objectivable : alors supprimons
la !
L'islamologue doit donc se munir du bouclier de Persée pour aborder son objet car " Reste l'islam pour incarner l'Empire du Mal. C'est d'ailleurs à partir du moment où il se constitue comme tel que le bloc soviétique n'a plus de raison d'exister. " notait J.Baudrillard au moment de l'effondrement de l'URSS comme " fin de la transcendance du Mal ". " L'hystérie du Millenium ", Le Débat, n°60,1990.
II - Haro sur les orientalistes ?
Alors que les médias français, TV/radios/presse,
donnent l'exemple
réconfortant de débats contradictoires sur les évènements
actuels qu'il est politiquement correct de qualifier par un adjectif "
fort " (dramatique, inadmissible,etc..) - la presse des semaines passées
s'en prend aux " orientalistes " et plus particulièrement aux
politologues qui travaillent sur le monde arabe depuis plusieurs décennies.
Certes il est normal que la société qui les paye demande des comptes
à ses chercheurs. Il est logique que les journalistes qui travaillent
sur l'événementiel demandent à ceux qui réfléchissent
sur le long terme, de les éclairer. Mais ironiser est plus aisé
en mobilisant l'affect : " Ils se sont plantés en annonçant
la fin de l'islamisme ! " comme les sociologues ont induit en erreur la
société sur l'intégration possible des " Beurs ".
Encore faut-il savoir lire et argumenter.
Mais là où je suis tenu de réagir c'est quand l'insulte
s'ajoute à
l'ignorance : ainsi G.Kepel siège sur un minaret (Le Figaro et le Point)
tandis qu'Etienne fait ses cours " le front ceint d'un bandeau du Hizbollah
"
(Le Figaro, 3/10). Quant à O.Roy " chantre du post-islamisme "
il se livre à une " acrobatie conceptuelle ". J.Césari
et F.Burgat et quelques autres sont traités d'antisémites et nous
sommes bien évidemment tous des " munichois " qui transpirent
la haine de l'Occident et qui préfèrent les islamistes "
égorgeurs de femmes et d'enfants " aux gentils militaires laïcs
d'Algérie, de Turquie et du Pakistan.
Enfin le Club de l'Horloge nous a décerné (à Gilles Kepel
et moi ) le
prix Lyssenko récompensant chaque année une personnalité
" qui par ses écrits a apporté une contribution majeure à
la désinformation en matière scientifique ou historique avec des
méthodes et arguments idéologiques "
Autant vous dire notre fierté d'être ainsi dénoncé
publiquement par ces gens-là . mais j'aurais à revenir sur ce
que traduit ce choix à propos d'un double problème : la révocation
en doute de la pertinence des sciences sociales et l'absence d'une demande sociale
de connaissance sur l'islam dans la société française car
hélas! le Club de l'Horloge ne fait que traduire ici ce que pense la
grande majorité des Français sur ce sujet.
Je préfère bien entendu la formule d'Albert Memmi : " un
intellectuel
discipliné est-il un intellectuel ? "
On nous reproche aussi - et cela est assez gratiné
! - d'avoir
utilisé des concepts européocentristes pour définir l'islam
: oui et non.
D'abord parce que les notions sociologiques sont universelles ensuite parce
que nous avons lu Ibn Khaldoun !
Effectivement nous avions tous insisté sur la
dérive possible d'une
représentation de l'islam à travers un vocabulaire piégé
dans une société sécularisée à l'excès,
par l'utilisation de mots comme musulman, islamique, intégriste, fondamentaliste,
fanatique, terroriste, islamiste, jihad, fatwa, tchador et voiles multiples.Et
nous avons, chacun à notre manière, pratiqué la pédagogie
de base, sans
succès apparemment si j'en juge par la confusion qui règne dans
le nomadisme de ces concepts utilisés à tort et à travers
par les journalistes et les hommes politiques.Qu'avons-nous dit réellement
?
Que l'islam représente une conception du monde eschatologique du type
monothèiste greco-biblique pour un milliard d'individus fort différents
de la Chine à Casablanca en passant par d'autres continents avec une
histoire lourde de 14 siècles et un espace-temps dans lequel les Arabes
sont .minoritaires ! - que l'islamisme radical et politique avait pour projet
de créer un
Etat musulman conforme à la Tradition et appliquant la Shari'a soit dans
un pays soit en recollant l'ensemble du monde arabe et qu'il s'agissait d'un
mouvement moderne.
Que disons nous aujourd'hui ?
Que ce projet est un échec total et partout ! Sous réserve de
comprendre la véritable nature de l'Arabie saoudite, grand allié
de l'Occident et pourvoyeur de tous les mouvements islamistes ! mais qui voudra
rompre avec ce pays ? alors qu'en ce moment les odeurs de pétrole surpassent
nettement les parfums d'encens !
C'est bien pour ces raisons qu'aujourd'hui nous sommes devant une
problématique fort différente : de la guerre juste ( qui est le
sens exact du mot Jihad) contre le tyran ou l'occupant il s'agit maintenant
d'une thanatocratie et d'une théoparanoïa produisant une pulsion
de mort à l'échelle mondiale. Les mouvements locaux ont été
en quelque sorte " nationalisés " : le GIA lutte contre le
pouvoir algérien corrompu, le Hamas lutte pour la terre palestinienne
contre l'ennemi israélien. Analyse ne vaut pas adhésion surtout
sur les méthodes utilisées : le fait d'expliquer et comprendre
ne signifie pas amnistier.
Alors que la mouvance ou nébuleuse Ben Laden veut détruire d'abord
les Bani Sa'ud car " la route de Jérusalem passe par la Mecque "
puis le monde impie car plus proche est l'Apocalypse plus proche est le Royaume.
Il s'agit là d'une perversion de l'eschatologie propre au monothéisme
que de nombreux historiens des religions ont décrite dans l'histoire
denotre culture et civilisation.
Cette analyse peut choquer certains mais elle est clinique : chacun a le droit
de penser que le médecin qui pose un diagnostic est un imbécile.
Mais aujourd'hui, comme lors de la guerre du Golfe, il semblerait que la société
considère ses chercheurs " orientalistes " comme des traîtres.
Alors, chers compatriotes, soyez cohérents : fermez l'université
et le CNRS ! Supprimez nos revues qui ne sont lues que par des étrangers,
mettez au pilon nos ouvres traduites même en arabe ! CNN est là
pour vous informer puisque un sénateur
américain a demandé aux USA de prendre des sanctions contre la
chaîne al-Jazira !
Freud écrivait en 1915 dans le chapitre "
considérations actuelles
sur la guerre et la mort " dans Essais de psychanalyse, à propos
de la
désillusion causée par la guerre " Même la science
a perdu son impassible impartialité ;ses serviteurs profondément
ulcérés tentent de lui ravir des armes pour apporter leur contribution
au combat contre l'ennemi. L'anthropologiste se doit de déclarer l'adversaire
inférieur et dégénéré, le psychiatre de diagnostiquer
chez lui un trouble mental ou psychique "Aix s'enorgueillit d'être
un centre mondialement reconnu des recherches sur le monde arabe et musulman.
Ma grand-mère m'avait averti : nul n'est prophète en son pays.
III - Alors quelle est la place du savant dans la société
?
Dans cette logique de l'effet d'annonce et de l'affect
que peut le
discours savant ? Quelques experts militaires ou civils sont appelés
en renfort par les médias sur des critères peu clairs d'ailleurs
- pour donner plus de crédibilité aux propos, plus de pertinence
ou plus d'autorité ? J'ai montré ailleurs (La science politique
est-elle une science ? Flammarion) combien nous étions concurrencés
par les journalistes mais il nous faut assumer le risque d'être asservis
à la logique médiatique que nous ne maîtrisons pas car elle
ne respecte pas les mêmes règles de déontologie que nous.
Hannah Arendt nous avait prévenus : nous vivons en exil ou lapidés.
Le chercheur qui veut lire l'Algérie ou la Palestine/Israël d'aujourd'hui
et qui ne veut pas se taire - soit parce qu'il est hystérique soit parce
qu'il se
légitime par son éthique de responsabilité - tente une
participation minimale avec des modes d'expression publique qui sont susceptibles
de respecter notre déontologie et même dans ce cas les expériences
sont douloureuses comme nous venons de l'expérimenter mon collègue
Raphaël Draï et moi-même. Pourtant nous ne pouvons admettre
que le discours savant soit coupé des autres discours
dont il n'est pas indépendant d'ailleurs.
Le chercheur en islamologie-arabologie ou maghrébologie est, comme d'autres collègues, comme l'IUF, une danseuse que la société se paye avec bonne conscience à condition qu'il n'en fasse pas trop. Il est quelqu'un qui s'occupe de ce qui le regarde mais qui est accusé de s'occuper de ce qui ne le regarde pas si l'application de ses résultats font perdre les élections au bailleur de fonds comme ce fut le cas de mon équipe dans différente consultations sur le problème des mosquées ou du statut du culte musulman en France.
Le discours de l'islamologue ne produit pas de politique
publique parce qu'il est relativement autonome par rapport à celui des
politiques/décideurs. D'ailleurs Max Weber a insisté sur cette
différence de façon très claire qu'il étend à
tous les chercheurs dans le Savant et le politique : il évoque les "
puissances diaboliques " qui font se compromettre celui qui choisit cette
voie. Quant à " celui qui veut le salut de son âme ou sauver
celle des autres /il/ doit donc éviter les chemins de la politique qui,
par vocation, cherche à accomplir d'autres tâches très différentes
dont on ne peut venir à
bout que par la violence " p.196.
Mais le discours des chercheurs est encore plus éloigné
de celui des
journalistes et de tous les fabricants de fantasmes : une analyse des
manuels scolaires français et surtout des couvertures sur l'islam des
hebdos français le montre clairement, hélas. Enfin le discours
des chercheurs est à l'opposé des attentes fantasmagoriques de
la société civile. Comme nous l'avions déjà démontré
dans un travail collectif lors de la crise du Golfe. Crise du Golfe : la "
logique " des chercheurs sous la direction de P.R.Baduel, R.M.M.M. n°spécial,
Edisud,1991.
Alors comment celui que la société héberge
et rémunère peut-il être à la fois au monde et hors
du monde c'est-à-dire pratiquer ce que M.Weber désigne par la
virtuosité extra et intra-mondaine : innerweltlich/ansserweltlich ?
Pour rester socialement efficace notre lecture ( ici de l'islam) doit
donc être distanciée, sereine c'est-à-dire autonome par
rapport aux autres finalités et représentations. De plus comme
l'a montré J.R.Henry ces chercheurs-là sont souvent des "
passeurs de frontières " alors que le terrorisme resserre le nationalisme
: parce que lorsque l'événement redouté survient la préoccupation
majeure devient de trouver au plus vite un bouc-émissaire pour l'offrir
en sacrifice à la colère du peuple souverain, de la population
civile qui devient ainsi une populace. Car le marché médiatiques
des violences et des catastrophes représente un apport " économique
", celui
du renforcement du camouflage des problèmes internes aux instances
politiques, un moyen de rassemblement autour de la fascination et de la peur.
Pour faire court il est plus valorisant d'éteindre un feu que d'éviter
l'incendie. La haine, paradoxalement sauvegarde le lien surtout si ce lien est
un attachement violent. L'Autre, le sauvage et son avatar le " sauvageon
" est un grand enfant qui " zappe ", qui veut tout et en même
temps couper le lien. Il faut donc le punir de temps en temps pour le ramener
à la raison. C'est l'application de la doctrine du linkage + big stick
. Après Rambo on lui envoie Mère Thérésa parce que
tout de même nous sommes des chrétiens
conscients de la mission universelle que Dieu nous a confié : nous devons
faire le bonheur des autres à notre image !
Il devient ardu d'être relativiste culturel dans une société
qui
fonctionne au consensus même mou sur l'identité et les valeurs
présentées comme universelles. Face aux images les plus sensibles,
quand les solidarités " archaïques " l'emportent légitimement
ou pas, le chercheur-fonctionnaire de l'Etat et donc serviteur de sa société,
ne peut que suspendre provisoirement son jugement public, pratiquer ce que les
Grecs appelaient l'époché, la suspension provisoire du jugement
quand ouden mallon " rien n'est préférable ".
De plus nous savons maintenant que la rapidité et la quantité
d'information produisent un zapping généralisé dans un
" audimatisme " qui hystérise tout et donc que l'in-formation
se fait toujours au détriment de la connaissance. Alors fermons les étranges
lucarnes et relisons Lawrence d'Arabie et R.Kipling pour comprendre l'actuelle
actualité depuis l'Arabie saoudite jusqu'au Pakistan. Et surtout et encore
relisons G. Bachelard car il nous a appris que la connaissance se fait toujours
contre, contre soi-même mais aussi contre les
siens.
Bruno ETIENNE
Directeur de l'observatoire du religieux
IEP d'AIX en Provence