Le travail de la pensée à l'épreuve de la fiction/réalité du membre-fantôme : Du Moi-Tout aux re-présentations des figures du corps par Béatrice MABILON-BONFILS

S'interroger sur le travail d'investigation de la pensée, c'est questionner, tant d'un point de vue épistémologique que psychanalytique, le désir de savoir : si la pensée n'est qu'un quid pro quo, elle est aussi symptôme de l'existence du corps.C'est relier les figures du pensable aux re-présentations d'un "Moi-Tout", totalité en germe sous le mystère du désir et donc le mystère du pouvoir. Le Penser est alors ce membre-fantôme qui se rit du sujet et en l'objet se duplique ...parfois .

Du réalisme scientifique au constructivisme : le statut épistémique de la réalité et la distance Sujet / Objet.

Interroger la distance qui sépare le sujet connaissant de l'objet-de-savoir , c'est réfléchir sur (et réfléchir ) cette mise en relation(s) gnoséologique au travers de l'alternative épistémo-logique suivante : ou bien la connaissance n'est que le résultat de l'enregistrement de données organisées dans le monde extérieur par un sujet connaissant entretenant un rapport d'observateur avec une réalité, supposée être et supposée indépendante par construction, ou bien elle est construite par un sujet qui réorganise ( voire qui invente/produit) les données immédiates.
L'alternative fondatrice des taxinomies classifiant les théories des connaissances deviendrait-elle caduque , au point que dresser un panorama des catégories de l'entendement humain présupposerait une méditation/médiation introspective , elle-même tributaire des ressorts psychologiques mais aussi sociaux du pouvoir-de-savoir ? Si, comme le souligne Heisenberg, un monde entièrement objectif serait dénué de sujet l'objectivant et par là-même absurde puisqu'inobservable, le strict dualisme disjonctif entre le donné et le construit ne serait , au mieux, que le signe d'une "raison paresseuse" et au pis une "docte ignorance" supposant que notre-être-au-monde n'est qu'une circonstance marginale dans les potentialités de description cognitive d'une réalité indépendante .
En un certain sens , débattre des théories de la connaissance et de la connaissance elle-même revient à répondre à la question kantienne : comment les concepts peuvent-ils être une représentation sensible de quelque chose d'une nature différente de la leur ou encore en termes hégéliens , en quoi la chose-en-soi peut-elle devenir une chose-pour-moi?
Pour qu'une connaissance scientifique se constitue , un espace de possibles doit naître : s'il faut que soient levées les hypothèques transcendantes pesant sur le Monde et les hommes, la séparation conceptuelle entre matériau et sujets connaissants doit apparaître comme un préalable, sorte de fonds commun d'évidence, corrélé à l'idée d'autosuffisance de l'objet à connaître .
Comprendre comment les sciences se disent,c'est interpréter le double mouvement circulaire , qui de la séparation sujet/objet fondatrice d'une volonté-de-connaissance scientifique, sécularisée (au moins partiellement) mais aussi prométhéenne et transgressive, se complexifie dans les approches épistémologiques constructivistes ou anarchistes, en une abolition, de droit et de fait, de la séparation entre observateur et observé, que confirme (ou à tout le moins mettent en oeuvre) autant les sciences sociales que les sciences physiques et la mécanique quantique ; pour mieux dépasser l'alternative dans la lignée de la théorie du "réel voilé" de Bernard D'Espagnat ou de l'épistémologie de "l'entre-deux-quelque-part-dans- l'inachevé" que propose Michel Bitbol dans " l'aveuglante proximité du réel". Ce double mouvement récursif , d'abord généré par la coupure moderne du projet kantien où " les choses-en-soi deviennent inaccessibles pendant que symétriquement , le sujet transcendantal s'éloigne infiniment du monde " produit une tension insurmontable entre objet et sujet , tension fondatrice de la séparation Weberienne entre jugements de fait et jugements de valeur, évacuant trop facilement la normativité inhérente au savoir. La purification moderne , qui revient à la volonté de cliver ce qui vient du sujet et ce qui est extrait de l'objet , s'apparente à un métalangage de surplomb que le " parlement des choses" , selon l'expression de Bruno Latour , ne peut que remettre en cause, sauf à adhérer à l'époché husserlien qui met en suspens , mais dans une perspective phénoménologique , le jugement sur la question de l'existence d'une réalité extérieure.


Quand l'interprétation réaliste du monde est la chose la mieux partagée....

La présentation des théories scientifiques comme le reflet de faits bruts , pour caduque qu'elle semble à l'épistémologue contemporain , est pourtant toujours la plus communément acceptée dans les sciences-se-faisant, sorte de " philosophie spontanée du savant " : la connaissance scientifique aux ambitions nomologiques postule l'existence de lois naturelles ( censées régir l'évolution ded déterminations catégoriques des objets composant cette nature) ou sociales que la science dévoile/décrit/reflète . La réalité réelle existe , même si Claude Bernard avait déjà montré que " le fait brut n'est pas un fait scientifique" avant que Gaston Bachelard , s'opposant au réalisme naïf , ne dépasse les interprétations substantialistes: " notre pensée va au réel , elle n'en part pas" .Pour les réalistes , la connaissance scientifique reflète une réalité ontologique objective, les théories sont corroborées par les faits (ou au mieux falsifiées ) et les objets se meuvent dans un espace indépendant de celui dans lequel se meut le sujet-connaissant. Le critère de vérité est alors conçu comme correspondance avec une réalité ontologique et en ce sens, certaines théories sont plus vraies que d'autres. L'irruption de la mécanique quantique, entièrement rétive à une telle conception réaliste simpliste de la connaissance, nécessitera des compromis dans cette conception épistémique . Michel Bitbol montre ainsi en quoi dans sa version standard, la mécanique quantique ne peut admettre ni une lecture empiriste ni une lecture réaliste, puisque la lecture empiriste ne peut saisir le statut d'évènements mutuellement incompatibles et exclusifs et " la lecture réaliste doit pour sa part affronter (ou contourner ou dépasser) le statut prima facie prédictif , et non pas descriptif, des symboles de la mécanique quantique standard" . Ainsi, pour la plupart des défenseurs du réalisme scientifique , " il est sans doute exact qu'aucune théorie scientifique donnée n'est ni absolument vraie ni fidèle point par point à l'articulation supposée du réel en individus et espèces naturelles; mais au moins la séquence historique des théories converge-t-elle , de façon soit finalisée soit seulement asymptotique , vers un compte-rendu littéralement vrai de ce à quoi ressemble le monde": et l'instabilité du système des objets-de-science est compensé parle postulat de la structure légale du monde. L'isomorphisme postule entre réalité extérieure et connaissance n'est alors que l'aboutissement d'une interprétation réaliste de type convergent de la production de connaissances, ainsi que le baptise Larry Laudan " les théories scientifiques sont (...) approximativement vraies , et les théories plus récentes sont plus proches de la vérité que les théories antérieures du même domaine " insérant par là même le concept de probabilité. C'est même , dans cette optique un critère de démarcation entre sciences sociales et sciences de la nature, fondées sur " (la) croyance persistante et même déférente en une convergence asymptotique des sciences de la nature vers la structure censément préconstituée du réel " , croyance intériorisée tant par les scientifiques des sciences de la nature que des sciences sociales.
Les épistémologies constructivistes rompront de manière radicale avec cette conception de la connaissance ,à la recherche d'une représentation iconique d'une réalité ontologique.

Tout ce que nous pouvons connaître du réel , c'est ce qu'il n'est pas ...

La proposition de Ernst von Glasersfeld pour provoquante qu'elle soit , pourrait être mise en exergue de l'épistémologie constructiviste de l'école de Palo Alto .Le constructivisme est radical en ce qu'il récuse la rupture sujet/objet ,abandonnant le réalisme scientifique selon lequel la connaissance reflète une réalité ontologique : le monde construit par nos expériences ne prétend à aucune correspondance avec une réalité ontologique , ou bien encore dans les termes de Piaget " l'intelligence (...) organise le monde en s'organisant elle-même" ; le constructivisme n'est pourtant pas réductible à un solipsisme .Le réel est proprement inventé ; notre environnement est notre construction , produit de la construction cognitive humaine , tel que déjà Vico le postulait, produit de processus cognitifs, qu'Heinz von Foerster définit comme computation récursive illimitée .
Le questionnement de la distance Sujet / Objet se déplace alors avec les sciences physiques et particulièrement la mécanique quantique , rétive à la fois à une approche duale et moniste de la connaissance , et le critère d'efficacité et d'action ,comme critère de vérité n'en est que plus obsolète. Même , les théories plus relativistes, telle celle du " réel voilé" de Bernard d'Espagnat, sont empreintes d'une certaine forme de réalisme , que Michel Bitbol qualifie de "réalisme lointain", au sens où si " les accords intersubjectifs qu'ordonnent t qu'anticipent les théories s"expliquent" dans cette perpective auto-organisationnelle non par l'identité des " objets " ( ou d'un objet-monde) qui feraient face aux sujets , mais par la communauté d'engagement de ces sujets au sein du monde , et par leur capacité(...) d'y échanger leurs situations et leurs modes d'action " , il y a néanmoins référence à des objets inscrits dans un réel indépendant et l'idée que la physique a un rapport avec le réel.
Or, ce "voile " circonscrivant le réel en le dévoilant au moins partiellement ne se situe pas dans une perspective de rupture avec la conception traditionnelle des relations Sujet/Objet.
Dans une conception de type constructiviste, les projections auto-réalisatrices , définies comme propositions qui se vérifient par le seul fait d'avoir été énoncées et crues , des effets "pygmalion " à l'école aux emballements boursiers ou à certaines maladies mentales , renverse à la fois le statut de la cause et de l'effet, comme relation linéaire simple mais aussi notre mode de penser-le-réel, produit par le fait même de le penser ainsi .De même ce que les anglo-saxons appellent la "self deception ", qu'analysent Pascal Engel et Jean-Pierre Dupuy , c'est-à-dire ce type de croyance irrationnelle ( individuelle ou collective ) qui consiste à prendre ses désirs pour la réalité et de s'aveugler soi-même s'apparente à la même cohérence. C'est ainsi que Paul Watzlawick conclut " contrairement à ce que l'on pense généralement , une description (...) révèle les caractéristiques de celui qui la fait. Nous , observateurs, nous distinguons nous-mêmes précisément en distinguant ce qu'apparemment nous ne sommes pas , c'est à dire le monde" , mais dont justement nous faisons partie... Si la connaissance est auto-éco-organisée, l'autosuffisance de l'objet à connaître devient alors auto-référentialté de l'objet-sujet à connaître et qui cherche à (se) connaître : dans les sciences sociales ,en effet, la singularité tient au fait que l'objet est évidemment un sujet , mais un sujet sachant (ou croyant savoir) qu'il sait et qui par ailleurs, est le client des sciences sociales . "On a affaire à un objet plein, c'est-à-dire possesseur de sens autosuffisant, autoproduit, autogéré,autonormé..., en ce sens qu'en eux se disposent , s'appareillent , se combinent , se déchirent , se déclinent , une infinité de sens , des sens en tous leurs états, où les acteurs sociaux se logent en même temps qu'ils en sont exilés" .
Entre un objet trop plein de sens et un sujet en quête de sens , il faut trouver un entre-deux ....

Sommes -nous condamnés aux approximations raisonnables ?

Les sociologies du " dévoilement " , par la destitution théorique du sujet(-objet) / dissolution du sujet humain , souvent absent des sciences humaines, sauf à le retrouver par lecture(s) unidimensionnelle(s) en tant qu'objet lui-même parfois introuvable, se sont trouvées confrontées aux paradigmes interprétatifs ,sorte de greffe philosophique dans les sciences sociales , redéployant la configuration des possibles épistémologiques : " la division entre le sujet et l'objet, avec la position de surplomb qu'elle impliquait , laissait entendre que les sciences humaines pourraient parvenir à une situation de clôture de la connaissance dans lequel le sujet pourrait saturer l'objet par l'enveloppe de son savoir " ; or, dans la lignée des entrelacs de Merleau-Ponty, les choses ne sont pas données comme un en-soi dans un en dehors, qui leur conférerait une identité que le sujet n'a plus qu'appréhender et s'approprier : il s'agit donc de resituer l'existant humain au monde au monde ou son mode d'insertion dans le champ de présence du il y a le monde ...

Si " le sujet n'est pas face au réel , mais impliqué en lui de telle sorte qu'il ne se laisse pas décrire" , l'obstacle tient alors à l'aveuglante proximité du réel" .

Si les conceptions épistémiques, précédemment exposées d'une réalité indépendante ou d'une construction de la réalité, voire même d'une coproduction récursive de la réalité et du sujet-connaissant s'opposent terme à terme , comment concevoir la relation Sujet/Objet et par là-même la connaissance ?
Peut-on se borner à constater des théories scientifiques, comme Gell-mann le fait de la mécanique quantique, qu'elles sont à la fois incompréhensibles et opératoires ou bien encore simplement que ce sont des approximations raisonnables ( de quoi ?) qui articulent flou et incertain ?
Il s'agit dés lors de problématiser l'épreuve de réalité , de saisir comment les acteurs-objets et les acteurs-sujets négocient, composent , entrent en conflit , avec ce qui aura statut de réalité, d'où une attention accru aux procédures de qualification sociale ." On ne peut penser le rapport social, explique Patrick Pharo, sans tenir compte de ce que l'on se dit à soi-même dans une interaction" ; mais ce vécu intime, mi-fiction/ mi-réalité n'est évidemment qu'un élément de l'enchevêtrement des lieux et milieux , polydéterminations individuelles et collectives du sujet(-objet) , dont certaines sont socialement valorisées plus que d'autres dans certaines circonstances mais aussi des discours sur ces polydetérminations, sorte de polyphonie dialogique. Le sujet, objet des sciences sociales n'est pas cet "idiot rationnel" que décrit l'utilitarisme et une intelligence du social suppose la prise en compte du vécu intime ( mais non comme l'extériorité d'une intériorité-déjà-là) , de la dimension du tacite, des représentations collectives partiellement réifiées, des indéterminations constitutives des interactions humaines , dans ce que Varela qualifie de " compréhension incarnée".
Si, ainsi, que Paul Feyerabend l'exprime " la physique est peut-être "objective" mais l'objectivité de la physique ne l'est pas " , la connaissance se borne à des interprétations conjecturales , produits d'une activité cognitive consciente et inconsciente où la " non-séparabilité" Sujet/Objet s'articule de manière dialogique avec le dualisme , et où croisée d'un moment réaliste et d'un mouvement constructiviste produit ce façonnage intellectuel et matériel objectivant (très ) partiellement le monde et où la fulgurance de l'idée , la fécondité de l'éclectisme et le moment réflexif "font savoir".


Le pacte autoréflexif et la réalité de la réalité , tâche in(dé)finie


Mais dans les sciences de l'homme , ce moment réflexif prend une signification singulière : certes, la non-séparabilité de l'objet et du sujet, voire leur co-émergence dans l'acte de connaissance ("co-naissance" de la réalité phénoménale et de la pensée selon Varela ou Maturana ou d'Espagnat) est tout aussi prégnante, dans les sciences dures que dans les sciences molles, bien que les savants de sciences de la nature en fassent un critère de démarcation et de hiérarchie scientifiques ( les illusions scientistes résistent ) . Mais le précipité qui mêle ,et au mieux articule les espaces intermédiaires entre objet(s) et sujet est fondamentalement différent quand le sujet est humain . Les Lumières de la Raison ont cru expulser hors-du-monde la transcendance et par là-même poser l'entière présence au monde de la réalité de l'être ou de la matière , sorte de réalité de la réalité que les sciences sociales contemporaines tentent de déconstruire .
Ainsi, quand l'objet est un sujet , la question de la rétroaction possible (nécessaire) de l'objet sur le sujet , ou encore des dispositions cognitives, matérielles , affectives ,éthiques du sujet -connaissant à partir de l'action des objets sur lui, ne peut être appréhendée qu'au travers du prisme partiellement déformant de la subjectivité, libre tout autant que déterminée, du sujet- connaissant : " pour se rapporter, comme le même , à lui-même, il est nécessairement amené à accueillir l'autre au-dedans" . C 'est là, le parti-pris louable des ethnométhodologues en réaction contre toutes les tentatives de physique sociale , qui pourtant se laisseront prendre au jeu des jeux de réalité construits par les mots et le langage .
Si toute production de connaissance est prise de risques , c'est à la fois le risque de l'autre et celui de ce que Derrida appelle les spectres . " Etre c'est, en effet, être parmi les autres et les choses , concernés par tout ce qui nous cerne et cernés par tout ce qui nous concerne " ; être , c'est être intéressé ( inter-esse). Le fantasme de la réalisation pleine de soi par la conscience de soi-même est alors ruinée du dedans , montre Christian Ferrié dans " Pourquoi lire Derrida ?" , puisque le dedans, sans assuré d'être totalement nôtre est habité par l'étrange familiarité ou la familière étrangeté de ce qui "spectre " en nous , tout en précisant bien qu'héritage n'est pas donné mais deuil, responsabilité et dette .
"L'espace de la spectralité déconstruit la distinction tranchante entre le réel et le non-réel, l'effectif et le non-effectif, le vivant et le non-vivant, l'être et le non-être ,(...) l'opposition entre ce qui est présent et ce qui ne l'est pas " , ce qui déconstruit la distinction, alors inconsistante, entre phénomène et phantasme . C'est ce qui complique singulièrement la tâche du chercheur en sciences sociales , à la poursuite de soi en l'autre , figure reviviscente de l'espace d'un possible , incorporation paradoxale et fantasmagorique que le technicien des méthodes occulte ( refoule ) dans un simulacre de scientificité objectivée par des processus routiniers et collectivement acceptées par une cité scientifique en recherche de théories/doxa/vérités par la dénégation constante du sens endogène des activités de science .Ce qui ,bien sûr, ne signifie pas que le discours scientifique est un discours comme un autre mais bien qu'il peut être analysé comme un discours comme un autre . L'acceptation de l'altérité singulière de l'autre ne cesse de renvoyer le simulacre, c'est-à-dire de différer jusqu'à l'abîme la rencontre du corps vivant, de l'événement réel ,c'est-à-dire simulé ou fantasmé, que l'exappropriation et le processus différantiel pourraient permettre de déconstruire selon Derrida: "l'ipséité de soi, le souci de la réappropriation de soi, le désir irrépressible d'identification ( de soi comme des autres) restent (...) toujours abîmés par l'expropriation originelle du spectre de soi-même." et Derrida dans " Spectres de Marx" d'en appeler à l'hospitalité absolue qui dit le "oui" à l'arrivant(e) , le "viens" à l'avenir inanticipable , salut de bienvenue d'avance accordé à la surprise absolue de l'arrivant(e) auquel on ne demandera aucune contrepartie.

Ce qui a statut de réalité pour les acteurs et ce qui a statut de réalité à tout le moins d'objet(s), pour les sujets-connaissants constituent des territoires-virtuels qui s'articulent ,se superpo-sent, se condensent, s'alourdissent, s'enchevêtrent comme en surimpression, superposition d'intersections partielles , bulles de réalité postulée-fantasmée-construite partiellement mobilisées et valorisées différentiellement selon les circonstances. Plaidant pour l'accepta-tion du sens endogène des activités sociales, au sens où weber définit les activités sociales comme orientées selon le comportement d'autrui , Patrick Pharo explique : " du fait qu'on tienne des discours sensés sur les choses , on induit souvent que les choses possèdent en elles-mêmes le sens que ce discours leur attribue . Dans la plupart des cas , il est probable que l'on fait erreur puisqu'on peut affirmer sans le moindre doute que sans l'apparition de ce discours sensé , la chose en question n'aurait jamais eu le sens qu'on lui attribue ." Mais la difficulté des sociologies en quête de sens , voire sous " l'empire du sens" ,scellant ce pacte de soi-même à autrui, et ainsi de soi-même à soi-même , par la primauté du décrire qu'elles prônent supposent obtenir une appréhension non illusoire de ce qui est .
En outre, quand les acteurs disent leur faire, c'est dans une situation, non seulement d'observation-description (analysabilité ) , mais de communication dans un jeu interlocutoire entre sujet et sujet-objet(s) , mobilisant des réseaux conceptuels partiellement distincts mais aussi et surtout articulant des vécus intimes , fidélités inconscientes , traces invisibles, communication ouverte et pleine de blancs.
D'autant que cette situation de communication constitutive-même des sciences sociales rend compte d'occurrences singulières, rendues intelligibles par les actions signifiantes et les médiations symboliques que rapporte le discours de l'action qui fonctionne par qualification et imputation et à ce titre est fondamentalement ascriptif Si quelque chose se joue dans ce qui se donne à voir, entendre, interpréter , l'interprétation du sens n'est ,selon Ricoeur jamais achevée , ne serait-ce du fait de l'inévitable altération du sens de l'interprétation des sujets-connaissants; et l'herméneutique sociologique court le risque ,en s'objectivant, de s'oublier comme interprétation .

Ainsi, est-il probablement possible de conclure que l'arraisonnement de la réalité de la réalité en une Totalité enfin retrouvée, opérée par les appréhensions réalistes du monde dans les sciences sociales comme dans les sciences dures ,gomme le fait qu'une interpré-tation/description révèle d'abord les caractéristiques de celui qui la fait.....

La connaissance à l'épreuve de la sexuation de la pensée ou le travail aventureux de la sujets-pensants entre fiction et réalité...

Et parmi ces caractéristiques ,sous la résistance des choses, la réflexion sur la connaissance fait souvent l'économie du sujet sexué : s'il n'y a pas de faits scientifiques sans l'homme qui interprète/contruit/décrit la réalité-chimére-aux-effets-réels , l'altérité absolue d'autrui, selon l'expression de Lévinas, ( renvoyant peut-être aussi à l'altérité absolue de l'inconscient selon Freud), c'est aussi l'intrication de la singularité du sujet-connaissant et des modalités polymorphes de son rapport à soi et donc aux objets de connaissance." Les couples fondamentaux de la pensée conceptuelle sont traversés par la question de la sexuation des sujets pensants comme par des mythes " , explique M David-Ménard dans son analyse des constructions conceptuelles au travers de Kant, Sade et Lacan. Elle montre en effet, comment s'enchevêtrent fantasmes et concepts bien que les passages entre organisations fantas-matiques et concepts ne soient pas fixés dans une quelconque essence ou nature . C'est dans une anthropologie différentielle des désirs que peuvent se comprendre la construction des concepts (et pour elle ,particulièrement celui d'universalité). Dans le long chemin symbolique des savoirs , les concepts, lourds d'histoire collective et individuelle , d'illusions et de projections , au sens où le chercheur traduit en théorie(s), angoisses, désirs, sympathies ( comme le montre déjà Hume) , et fantôme de soi partiellement hypostasié , portent la marque indélébile des modalités conscientes/inconscientes de leur construction et donc de la pensée sexuée , s'il est démontré que le concept de pensée sexuée a un sens ; alors même que s'il était fiction, il n'en aurait pas moins d'effet. Ces marques indélébiles ne relèguent pourtant pas le concept au rang de sensation(s) , mais permettent de ne pas être dupe d'une objectivité revendiquée comme critère distinctif des discours scientifiques. Car les impressions de sensation , dans une analyse faussement qualifiée d'empiriste de Hume , participent à la constitution des concepts, en ce que ceux-ci articulent spécifiquement le pli phénomé-nologique entre l'être et l'apparaître : les idées n'étant jamais que " les images effacées des impressions dans la pensée ou le raisonnement " même si "la réalité est moins l'impact de nos sensations sur notre esprit que l'autorité que nous leur déléguons ou cédons" . Parmi les points aveugles de la connaissance, autrui est mon fantasme au sens où " la chasse à l'autre serait une forme de quête de soi : il s'agirait de se retrouver soi-même au travers de l'expulsion de l'autre, expulsion de l'intérieur qui peut transiter par l'assimilation de l'autre au même ; on chasserait ainsi le fantôme de l'Autre pour calmer l'effroi que nous inspire l'an-identité de soi figurée par l'autre" . En proie à ce que Hume appelle la sympathie , au sens où la sympathie est indissolublement complice et constitutive de la réalité , symbolique et imaginaire, remplissant des exigences fantasmatiquement contradictoires de se savoir sympathie et de se leurrer comme sensation, en proie à l'empathie , au sens où Barbara McClintock , biologiste , décrit la manière dont elle arrive à saisir le fonctionnement intime et singulier des cellules de maïs où en proie à la projection de sentiments au sens où Derrida reconnaît que "son sentiment se projette nécessairement dans la scène qu'il interprète : chacun lit, pense , agit, écrit avec ses fantômes , même quand il s'en prend aux fantômes de l'autre " , les sujets-connaissants, découpant des objets dans la confusion des choses de l'entendement humain , face à la résistance des choses, restent tributaires d'une liaison réelle ou fantasmée à une anthropologie différentielle des désirs masculins et féminins. Le lien toujours actif entre pensée et pulsion, si récusé qu'il soit dan, s les modes positivistes de construction de l'objet scientifique , ne peut être appréhendé en dehors des modalités mêmes de constitution des objets doués de signification , modalités distinctes pour les hommes et les femmes. En concevant avec Freud la multiplicité des fonctions possibles de l'objet et par là aussi la diversité des modes de substitution possibles d'un objet à un autre M David Ménard montre que la substituabilité des objets n'a pas le même sens pour les hommes et les femmes et cela dés les stades les plus précoces du développement pulsionnel: pour les femmes, au contraire des hommes, " la substitution ne rend pas équivalents les objets de désir , elle ne les relègue pas dans une même insignifiance au regard d'une logique arrimerait le sujet à des principes idéaux qui garantirait justement par leur constance, l'indifférnce des objets auxquels il convient de renoncer" ; de sorte, ce qui est sexué dans la pensée , et impensé par les sciences en général , et les sciences sociales en particulier, ( puisque du point de vue de l'identité professionnelle, tous les objets ne se valent pas...), c'est le point d'arrimage entre pensée et fantasme ,processus par lequel toute pensée ,croisée de subjectivités se détache partiellement de son processus singulier de construction." Les points d'articulation entre fantasmes et concepts ou pulsions et concepts , impliquent une certaine contingence dans la pensée qui lui confère justement son aspect d'intermédiaire entre une architectonique et un bricolage."
S'il est impossible de définir les identités sexuelles en termes d'essence , l'investissement symbolique différentiel des objets traverse la pensée de part en part et celle-ci ne peut plus être cette "pensée sans porteur" , chère à Frege et aux logiciens, même si Lacan utilise la pensée formelle de Frege pour produire l'idée que la logique porte la marque des paradoxes de la sexuation , déterminant l'identité sexuelle : entre fiction , conçue comme destruction des essences, et principe de réalité, la subjectivation sexuée polymorphe des objets , attribution de valeur symbolique différentielle aux objets et à leur substituabilité, reste tributaire d'une "pensée (pascalienne ) de derrière" pour que la connaissance ne reste pas une énigme pour elle-même , tout comme la femme selon Lacan reste une énigme pour elle-même, position non indépendante de la position sexuée de son auteur.

Processus de création , symbolisation et fantasme : entre prétention à l'universel et quête intime .


Mais cette énigme , si elle même articule dialogiquement les figures antagonistes (parce que complémentaires ) , de l'universel (en tant que quête ) et de l'intime (en tant que lieu ambigu de déploiement de la valeur identitaire mais aussi d'une altérité intime ; celle là-même que Freud investigue grâce au concept de Unheimliche ), ne peut se penser que dans l'assomption subjective ,voire intersubjective , de la libido formandi .

Dans la trajectoire créatrice d'un sujet-connaissant , la création de soi s'actualise , puisque l'hypothèse réaliste scientifique ,comme nous l'avons vu, n'est que le leurre qui masque de manière scientiste, l'effectuation sublimatoire de cette quête d'universalité du savoir, dans la création d'objets , mais bien au-delà de l'hypothèse constructiviste , pour pertinente qu'elle soit cependant. Cette actualisation expose sur les objets externes (créés-trouvés selon la logique transitionnelle de Winnicott) puis transpose rétroactivement sur les objets internes , les dispositifs qui président à la réalisation externe de l'objet scientifique ainsi crée.
" L'universel (...) renvoie d'une part à la mise en oeuvre de la pensée abstraite qui dépasse généralise l'anecdotique et l'évènementiel des situations vécues , et d'autre part à la manière même dont le sujet est capable de s'appréhender comme tel avec tout ce que cela représente comme mise en perspective de sa relation commune et partageable. Le travail de l'universel dans la psyché correspond à une logique de décentration de l'ego et du dépassement." . Cette quête d'universalité met alors l'auteur-acteur en quête d'une réappropriation intimiste de soi mais évidemment au travers d'un effacement des traces de cette fantasmatique du sujet-connaissant ,qui ainsi s'assure et se rassure, qui s'exprime symboliquement et exprime , au travers d'une diffraction de la signifiance du savoir au travers des miroirs de l'intime au-delà de toute expression langagière, les failles du sujet ,sorte de lien du manque , activité de réparation : " l'auteur se construit et construit son oeuvre autour et à partir de ses manques à être et de ses failles , qu'il s'agissent de précoces traumas, de carences ou de déficits corporels." . Dans une perective un peu différente de la relation objet/sujet connaissant dans la pensée scientifique mais somme toute homothétiquement comparable, Julia Kristeva analysant l'oeuvre de Proust, montre comment faire advenir le temps par l'écriture , urgence esthétique, métaphysique et thérapeutique , l'arracher à l'indicible , passage de l'éprouvé à la formulation de la caverne sensorielle, derrière la caverne platonicienne, renvoie au symptôme bien connu de l'asthme mortifère, mémoire d'une impossible individuation (mére-enfant), autoflagellation paroxystique et solitaire, qui donne signe sens et objet à ce qui n'en avait pas. C'est bien là l'expression de cet intime , au sens où cet intime est étymologiquement ce qui est le plus intérieur" et donc comprenne et dépasse l'Inconscient.
Dès lors , si créer , c'est (aussi) dire l'intime , non tant au travers du repli sur soi de Montaigne, du repli monadique sur une unicité subjective, mais bien au travers de l'assomption du double paradoxe de cet écart entre l'expression de soi et la projection que constitue le savoir , et entre l'expression symbolique de l'expérience vécue, refoulée ou clivée et le spectacle de cet autre en soi qui parle par sa bouche , le processus créateur pourrait être perçu/crée , pour René Roussillon, soit comme nécessité interne qui relève de la compulsion de répétition , soit comme le prolongement direct de l'activation fantasmatique interne : " dans un cas , la rupture entre la matérialité de l'oeuvre et la substance psychique impose le recours à l'éternel recommencement alors que dans l'autre , la fluence créatrice est telle que l'oeuvre devient programmatrice de l'élaboration psychique elle-même dans une continuité de sens entre le dehors et le dedans ".
Cette tension produit la symbolisation, en ce sens que le paradoxe de l'identité subjective s'articule, dans la poursuite d'un savoir universel ou au moins transmissible , sur un appareil de symbolisation au sein duquel le paradoxe d'une identité-altérité puisse se dire : les objets ne sont identiques symboliquement, que parce qu'ils valent pour autre chose qu'eux-mêmes ; c'est là l'identité paradoxale du symbole. " Créer, c'est produire" soi" sur fond de rencontre de cette altérité interne , d'essence maternelle-féminine ("je suis le sein en serait la première forme ) , qui sert à se constituer, rencontrer la surprise de découvrir , en provenance de soi-même, une altérité consubstantielle à soi, de se relier à celle-ci à travers ses productions." . Mais le problème se complique encore, par la nécessité de transmission de ce savoir, communication utopiquement mise-en-commun, qui mobilise la dimension fantasmatique des actes et des discours de la relation formative.

"Le désir de former, d'être formé ( et donc dé-formé ) et de se former s'inscrit dans les prototypes infantiles des relations où les objets les plus primitifs s'organisent dans une scène fantasmatique sur laquelle se jouent les questions et les réponses de l'origine, celle du sujet, celle de l'espèce ."
Si la formation se présente toujours comme une affaire de soi, de désir et de risque, c'est une au travers d'une trame fantasmatique , à la fois générale et singulièrement actualisée, dont le noyau concerne selon René Kaës, la création, la fabrication , le modelage d'être traités par l'inconscient comme des objets, source de la libido formandi, émanation d'une double pulsion de vie et de destruction , intrication de deux tendances qui permettent d'é-duquer.

Processus de formation , symbolisation et épreuve de réalité : formation et affirmation de soi et du non-identique de soi à soi.

Si , comme nous l'avons explicité, la faille subjective , comme expression des liens du manque est non tant constitutive que partie prenante de la création ( que celle-ci soit littéraire, artistique, philosophique ou scientifique) et donc exprime ce qui dans l'oeuvre se dit de l'inachevé en soi , la désinsertion subjective de l'oeuvre est au fondement de la visée créatrice tout comme de la relation formateur-formand . Mais la réappropriation intimiste ( de l'oeuvre comme du produit d'une formation) , si elle en génère le sens et la valeur, ne peut se départir des fantasmes à l'oeuvre dans ce double mouvement . Certes, décrire une allégeance de la relation formative au fantasme, entendue comme reflet ou conséquence univoque aurait peu de sens : mais c'est en tant que présentation immédiate et soudaine de l'objet , de cet objet à re-présenter ailleurs , qu'agit le fantasme , souvent articulé dans une fantasmatique organisatrice et canalisatrice des pulsions, dans la relation formative.
La visée formatrice , en tant qu'elle permet la rencontre de sujets et donc la combinatoire de fantasmes , à la fois probablement culturellement , symboliquement et psychologiquement polydéterminés et singulièrement actualisés, du formateur et de l'être-en-formation, nécessite le décryptage de tous les indicibles qui préludent à sa réalisation: illusion scientiste mais rassurante d'imaginer un instant cette seule possibilité de décryptage total d'une totalité en quête de soi...
Si la formation ( dont il est à remarquer que l'étymologie l'apparente au fromage , singulière parenté apparente mais qui devient intelligible au travers l'idée de moule, de forme) c'est la mise en forme du sujet ( mais tout autant celui en formation que celui qui forme),mise au monde-maïeutique, c'est-à-dire la possibilité pour l'homme d'accéder à la connaissance de la réalité du monde (du mais il y a le monde) mais aussi de son propre désir , l'é-ducation renvoie à l'expulsion hors de soi , en tant qu'expérience originaire mais aussi qu'expérience de l'in achèvement psychophysiologique du bébé qui le voue à l'univers maternel d'abord avant la Loi paternelle, , ce est en quoi d'ailleurs l'idée de pensée sexuée que nous avons effleurée résonne avec celle de relation formative sexuée, et en ce sens devient pour le formateur comme pour le formé, mais à des titres différents, l'accouchement d'un " soi " qui prend corps/forme , objet partiel de la mère ,objet morcelé de la formation qui permet au formateur d'accoucher des bébés qu'il porte en lui et au formé d'accoucher de ce qu'il garde en lui. C'est pourquoi d'ailleurs le processus de formation est sexuellement distinct: le chemin étant terminé , il peut chez la femme s'apparenter au vide intérieur de la femme accouchée, sorte de dépression post-partum qui invite à continuer le chemin .
Insuffler , donner le souffle est la métaphore qui renvoie au désir maternel et au désir infantile de formation qui se manifeste d'ailleurs dans les jeux de modelage auxquels s'adonnent généralement les enfants . Si l'espace est libre pour une métamorphose de l'objet " la formation est dés lors une affaire de tripes, de cerveau ou de magie" .
Parmi la pluralité des scénarii possibles d'articulation des fantasmatiques fomateur-formand, René Kaës montre que l'un des pôles est exprimé dans sa dimension libidinale objectale par le complexe de Pygmalion et dans sa dimension narcissique par le mythe de Phénix. " La formation est une affaire qui requiert ou dans laquelle prévaut , selon le cas, une part d'amour de soi. Le mythe de Phénix articule le premier pôle avec le second , où prédomine la dimension destructrice et léthale de l'objet et de soi."
Dans la relation de soi à soi , ou de soi à un soi-idéal , que la relation formative suscite nécessairement, au sens où elle est consubstantiellemnt liée à l'iodée de faire un autre à partir de soi-même ou bien ce qui revient somme toute au même, à laisser s'exprimer en soi l'autre qui parle par sa bouche, l'épreuve du réel comme rationalité exorcisée, un peu comme l'on parle d'épreuve du feu , que le déplacement d'objet autorise (Fais-moi quelque chose (plaisir) sur mon corps" écrivait Dolto pour décrire la relation formative ou au moins une forme de relation formative ) , l'objet de la formation est bien la confrontation ( à un savoir, à une réalité fantasmée, à une relation formative et évidemment à soi.) insurmontable mais génératrice d'un imaginaire réapproprié , bruyant, insolent et indiscret.

L'acte-de-penser sous l'empire du/des sens : entre ersatz et trouble de la réalité


Dans cette mise en scène de l'imaginaire ,- architectonie de l'ordre symbolique - que l'acte-de-penser-le-réel construit, le réel ne s'y donne qu'en se dérobant, sorte de construction mentale déloyale : au sens où pour Freud, le fait même de penser est un ersatz (de quoi?) , et où la construction du réel , entre fiction et objet, ne peut être conçue que sur le mode du "comme si " - faisant comme si le principe de réalité pouvait se superposer au principe de plaisir, dans une intersection au moins partielle, subsumant les bulles de réalité fantasmée cognant contre/ inventant ce leurre sous l'empire du/des sens qui permet de vivre et de penser. En ce sens, le sujet-connaissant est d'abord celui qui permet à l'intuition de s'incarner ". La raison ne produit d'ordre que lorsque le corps a fourni le matériau" , c'est donc le corps qu'il faut élire à l'origine de la pensée. La théorie , conçue comme mise en ordre symbolique du réel et des objets de substitution du sujet-pensant, sujet clivé entre ce qui vient de ses pulsions et ce que lui refuse la réalité - ne serait-ce qu'un accès immédiat au fait - loin de démasquer la réalité évanescente , tente de la conjurer. Entre l'indicible de chacun et l'entreprise-de-dire-le-monde qui sous-tend l'activité scientifique, la théorie n'est qu'un interlocuteur déloyal qui s'identifie au manque, hapax existentiel : la pensée, alors symptôme de l'existence du corps, n'est que l'aboutissement ineffable de l'exégèse du corps et du malentendu du corps que le "Gai savoir" déploie. Dans la pensée de Deleuze, cela revient alors à l'idée suivante : "donnez-moi donc un corps, c'est la formule du renversement philosophique. Ce corps n'est plus l'obstacle qui sépare la pensée d'elle-même, ce qu'elle doit surmonter pour arriver à penser ; c'est au contraire ce dans quoi elle plonge ou doit plonger, pour atteindre l'impensé, c'est-à-dire la vie - non pas que ce corps pense, mais obstiné, têtu, il force à penser ce qui se dérobe à la pensée, la vie " . Si la théorie, conçue comme herméneutique du corps, s'invite comme un intrus , c'est que connectée aux objets de substitution du sujet-pensant (mais aussi du sujet-formateur et de l'être-en-formation) , elle est aux prises avec ce trouble de la réalité, qui est aussi le moyen par lequel le sujet-pensant coud ensemble les morceaux hétérogènes de sa pensée. De sorte que c'est bien là ce qu'explicite Valéry : " tout système est une entreprise de l'esprit contre lui-même. Une oeuvre exprime non l'être d'un auteur, mais sa volonté de paraître, qui choisit, ordonne, accorde, masque, exagère, c'est-à-dire qu'une intention particulière oriente et travaille l'ensemble des accidents, des jeux de hasard (..) qui composent l'activité réelle de la pensée; mais celle-ci ne veut pas paraître ce qu'elle est ; elle veut que le désordre d'incidents et d'actes (...) ne compte pas, que ses contradictions, ses méprises, ses défauts de lucidité et de sentiments soient résorbés." ; sauf qu'il faut ajouter que par un déplacement paradoxal de la pensée qui, régissant la dynamique subjective, inscrit le désir sur le registre de la dette symbolique, la théorie dit le sujet, sans qu'il le veuille/sache ( ou bien plutôt en ce qu'il le sait et se leurre ) puisqu'il y aurait une peur sous toute théorie, et que sous toute peur, il y aurait un désir. Sans transfigurer totalement le réel en émotions, en ce que chaque sens permet un accès (esthétique) au réel , cette béance ainsi ouverte par la pensée - mais qu'elle tente indéfiniment de refermer-, lieu u-topique par où s'infiltre le Monde, accueille les langages hypothétiques qui sont ceux de l'expérience . Ainsi, " nos voix intimes et étrangères construisent une parole en silence, une mère troublante et muette de la réalité. Verbi silentis muta mater " L'affleurement du réel , s'il a lieu, qui se caractérise par une sorte de court-circuit où le signifiant semble se signifier lui-même, sous les constructions fantasmatiques de la théorie , ne reviendrait cependant pas exactement à la restitution de ce que nous souhaitons obtenir - le fameux Sollen wir das Gewünschte herstellen de Freud - mais se construit comme manque , fissure géologique, clivage du Moi ( en ce que le Moi articule conscient et inconscient) où la réalité apparaît comme étrangère à moins que ce ne soit notre propre Moi. Si cette mise en jeu du réel se déploie comme défense , l'objet (du besoin) pris dans les répétitions de la demande devient l'ojet du désir , même si (ou peut-être à cause du fait) le voilement du réel se façonnait grâce à cette jouissance étrange et inquiétante d'un réel hors mesure ; ce qui rend bien ainsi toute sa place au sujet. Si le sujet est fondamentalement clivé, c'est bien qu'il ne peut qu'admettre, comme constitutives du Moi, les traces mnésiques inconscientes qui jalonnent son histoire de vie . Le moment d'apparente disparition du sujet par la construction de l'objet-du-savoir-en-charge-de-réel , éclipse temporaire qui ne disparaît que pour mieux exister, est transcendé dans la connaissance, imparfaite, et assumée comme telle , du réel par ce en quoi le réel (re)construit et produit des effets de sens (dans les différentes acceptions du terme) , si bien " qu'à la place de l'habituel référent subjectif, c'est le fantasme , support du désir, qui dans sa permanence, constitue la singularité de l'individu " .
La question centrale de la connaissance en général, de la connaissance scientifique en particulier et encore plus particulièrement de la connaissance de l'homme, devient bien alors l'articulation problématique du sujet de la science et du sujet de l'inconscient : en tant que l'articulation de ce qui est radicalement autre avec la réduction provisoire que constitue l'objet de science, médiatisé par le projet du sujet - pour Bachelard la médiation de l'objet par le sujet prend toujours la forme d'un projet. De ces rapports énigmatiques, mobilisant en chacun de nous, le désir de savoir , désir de savoir sur l'Autre (et sur l'altérité de ce qui "spectre en soi" comme notre texte l'a précédemment évoqué, de cet intime étranger) , l'investigation comme la théorisation scientifiques sont redevables , comme le montre l'ouvrage collectif " L'inconscient et la science " ; mais pas du tout dans l'acception réaliste de Thom qui considère la recherche scientifique comme" une espèce de " dévoilement" des structures qui existent déjà à l'intérieur de nous-mêmes: une sorte de psychanalyse (...)" . Car, l'inconscient est/hait la science ( Lacan quand tu nous tiens ...) : " ( ...) dans la mesure où l'inconscient tout en étant le moteur profond de la démarche scientifique , là où se tient le désir de savoir, emploie toutes ses forces à lui résister, à repousser l'investigation, il la rejette, il l'expulse, il la hait, mais c'est haïr au sens freudien du terme , au sens où le moi primitif hait l'objet et par ce même mouvement le constitue." . Activité-leurre du sujet, sans que pour autant sa légitimité sociale soit à révoquer en doute, l'activité scientifique peut être conçue comme activité de la conscience que l'inconscient s'emploie à déjouer, avalisant cet ersatz qu'est la pensée scientifique, sorte de quid pro quo que la trinité réalité/plaisir/logique actualise différentiellement selon les sujets.


Sujet de la science et sujet de l'inconscient : briser la clôture identitaire d'un " Moi-peau" ou la re-présentation des figures du pensable.
Constituée par ce quid pro quo, la pensée, conçue comme ersatz, distraction de soi à soi, au sens où il est possible d'appliquer l'idée que toute pensée est dialogue non avec mais contre (para) soi , contre une opinion (doxa) qui fonde et ruine la pensée, même à la pensée scientifique à l'instar de la poésie, de la philosophie ou de la comédie ( Diderot et le paradoxe du Comédien) s'apparente en un certain sens à la représentation : le monde n'ayant d'autre présence que sa représentation (scientifique, poétique, symbolique et/ou politique). Si donc seul l'ersatz est authentique, c'est bien que la pensée s'enferme dans un champ clos, clôture d'un soi ne se rapportant qu'à soi, travaillant en secret, l'objet supposé extérieur car" Il n'y a pas d'autre sujet que (celui) qui pense et se sait penser et il n'y a pas d'autre objet connaissable que celui, marqué du sceau de l'esprit, qui obéit aux exigences de la représentation. La rupture semble consommée entre le savoir, relatif au sujet qui le construit, et la réalité-en-soi, relative à rien, aussi inconnaissable qu'absolue." . Autorité et finitude du savoir, qui appréhende l'inconnu à partir du connu, qui prétend, dans sa conception scientifique, éclairer les objets d'une lumière sans ombre, rêvant selon Merleau-Ponty, d'un espace sans cachette, homogène, égal à soi, objectif. Une pièce n'en finit pas de se jouer entre sujet-connaissant et objet(s), où s'il n'y a d'autre réalité que celle mise en scène par le regard du sujet, sorte de distance / contrainte prise par rapport à l'objet pour s'en détacher et le placer devant soi mais aussi chiasme articulant le dedans et le dehors, le sujet-pensant est parlé à son insu : puisqu'il n'y a aucune virginité de la pensée, et que le corps demeure, dés la naissance , peut-être dés la conception, le premier (seul ?) "mesurant des choses" .Selon Winnicott, en effet, l'esprit ne serait que l'intériorisation de l'enveloppe maternelle , l'esprit développant le psychisme comme la mère enveloppe le bébé de ses soins, mais ce premier rapport à l'Autre ( la mère ou son substitut) pourrait être aussi le premier lieu de l'interdit de penser où dés les premiers jours le sujet se clive en/par principe de plaisir et principe de réalité car il ne peut se confondre à tout instant dans son corps au corps de sa mère qu'il ( il doit renoncer à être porté, touché par sa mère chaque fois qu'il en a envie) alors que pour lui, il y a encore confusion entre son propre corps et le corps de sa mére. Winnicott montre que la formation du Moi dépende de la manière dont la mère porte l'enfant et le soigne . Toute pensée étant d'abord pensée du corps, " ce que la conscience ne voit pas, explique Merleau-Ponty, c'est sa corporéité, c'est la chair dont elle participe et qu'elle méconnaît par principe, pour lui préférer l'objet, c'est-à-dire un être avec lequel elle a rompu et qu'elle pose devant soi ". Puisque parler d'identification suppose l'existence d'une relation avec un objet séparé, et donc une attention à la membrane qui nous différencie ( la peau) , Didier Anzieu, dans ses féconds travaux, montre comment les fonctions du Moi se développent par étayage successif sur les fonctions de la peau : c'est le " Moi-peau" qui désigne " une figuration dont le moi de l'enfant se sert au cours des phases précoces de son développement pour se représenter (souligné par nous) lui-même comme moi à partir de son expérience du corps ." ; C'est ainsi cette membrane , sac et barrière protectrice, mais aussi premier lieu d'échange avec autrui ( mais perçu comme soi !) qui permet la relation au monde, à autrui , relation passant par le corps , par l'expérience d'une peau commune que les phases d'étayage successif permettront de déconstruire. Si bien que tous les objets - qu'ils soient auto-érotiques ou extérieurs- participent à la construction du sujet , comme le montre René Kaës, oscillant entre choix d'objets narcissiques ( renforçant la clôture identitaire ) et choix d'objets par étayage ( où la clôture devient rencontre possible avec l'altérité) . Ainsi, comme le démontre Didier Anzieu " Le Penser serait métonymie du Moi" . Si, pour Anzieu, le Penser subordonne le principe de plaisir au principe de réalité, c'est selon nous, sur le mode du " comme si ", comme nous l'avons vu, au sens où à la fois de Platon à Diderot, le sujet-connaissant cherche le dedans sous le dehors, la présence sous la représentation et victime d'une illusion ( qui fonde son rapport au savoir, il " est victime non de la représentation, mais de la croyance en une présence initiale de la chose, censée se déléguer ensuite en un représentant. car cette chose elle-même - la "chose en soi" opposée par Kant au phénomène ,à la chose pour nous, à la représentation,- n'a d'existence que pour l'intelligence qui la pense (...) " . La représentation mentale se substitue à un absent pour lui assurer présence effective , dans cet attrait pour le représentant où s'oublie le représenté, où la représentation passe pour la présence sur le mode du "comme si " mais qui s'oublie comme " comme si" , leurre-apparence qui fait jouir car nous trompe :" la représentation ne présente que soi, se présente représentant la chose, l'éclipse et la supplante , en redouble l'absence." : c'est la duplicité du Moi et du non-Moi à l'oeuvre , du Même et de l'Autre , de la présence et de l'absence qui produit cette tension du sujet à l'objet et de l'objet au sujet qui censée disjoindre présence et représentation, produit du savoir. Le clivage de l'objet épistémique devient donc aussi celui d'un dedans et d'un dehors, car le corps est à la fois dedans et dehors ( selon la vision d'Anzieu précitée) et car " il y a un corps de l'esprit et un esprit du corps et un chiasme entre eux" , empiètement de l'entrelacs des ombres, reflets et fantômes inhérents au corps , idoles occultes qui pour Merleau-Ponty , fait de l'image le dedans du dehors et le dehors du dedans , diagramme du réel en moi, extériorité de l'intériorité ou intériorité de l'extériorité , icônes où le monde (se) représente en creux : le sujet-connaissant est alors ce corps hanté par la réalité, aliéné par l'ailleurs , où le désir est " recherche du dedans dans le dehors et du dehors dans le dedans " . Mais le désir de savoir fondamentalement désir sur l'Autre est aussi évidemment désir sur soi, onanisme mental qui cherche le Même sous la représentation ( ou ce qui revient au même l'autre qui parle par sa bouche) ne peut qu'être lié (quoique non déterminé) à la domination du plaisir de représentation sur le plaisir d'organe (comme le montre Castoriadis ) chez l'Homme ( mais surtout chez la femme pourrions-nous ajouter avec une ironie non dénué de ...sens de la réalité.....) , plaisir de représentation qui sous la résistance des choses que Freud résout ( trop simplement ?) par " Le non-réel, le simplement représenté, le subjectif n'est que dedans; l'autre, le réel, est présent au-dehors aussi " et plaisir sans lequel il n'y aurait pas de sublimation possible et donc selon Castoriadis pas de vie sociale. Toute société se construisant aussi par cette articulation du dedans et du dehors, dans et par la clôture , la fabrication sociale de l'individu n'est alors qu'une redondance de la clôture identitaire subjective qui à la fois finit les figures du pensable et pose que l'unité est toujours problématique, si bien que la pensée est toujours mise en cause ( limitée par la Cité) de l'Institution dans ses significations imaginaires et représentation du sujet-connaissant comme objet non-objet , sujet pensé par l'Institution mais ipso facto en conflit avec lui-même par l'acte de connaissance qui tend à faire fusionner objet épistémique et objet libidinal .


Le Penser sous l'absence d'objet , analogon du corps, distance de soi à soi et inachèvement de la connaissance

Quand le sujet-connaissant place devant soi un objet, contraint qu'il est de s'en distinguer -pour l'étudier- en établissant écart ou distance entre lui et l'objet , d'autant plus radical quand l'objet est un sujet ( lorsqu'il s'agit des sciences sociales) et que le risque de décrypter le Même sous la polysémie du réel est plus prégnant, la disjonction supposée entre sujet et objet, illusion rationaliste -quoiqu'irrationnelle- permet la représentation de l'objet, en tant que soi et écart à soi ou bien plutôt en tant que soi comme écart à soi .Cette croyance de la duplication du Moi en l'objet ou de de la duplication en moi de la chose existant hors de moi , qui est au coeur/corps même de l'activité pensante, d'une part nie que l'ombre est aussi en nous, autant qu'au dehors et d'autre part simplifie, d'une manière aussi artificielle que rassurante par la virginité de la pensée qu'elle présuppose, l'acte de Penser en ramenant de l'inconnu à du connu. " Penser requiert que les excitations exogènes (provenant des autres) et endogènes ( les fantasmes, les affects) laissent en nous et autour de nous une place suffisante pour penser."
Le principe ( métaphysique ?) selon lequel le sujet ne reconnaît jamais que lui-même, sous la polyphonie désordonnée du réel, pour séduisant qu'il soit, omet que le Moi est fondamentalement clivé : le Moi en quête d'objet ( ou de tenant-lieu d'objet...) se clive en Moi-Plaisir et en Moi-réalité, dont l'intersection est si improbable que le sujet-connaissant rationnel ( ou plutôt totalement irrationnel et par là-même dévoilant l'intelligence qu'il a pu construire des leurres comme processus fondamentaux de la pensée, du corps et de la vie) se propose à lui-même la fiction du recouvrement de l'un par l'autre, mais selon Didier Anzieu, un second clivage doit être articulé au premier, entre le Moi-réalité externe ou Moi-objectif et le Moi-réalité interne ou Moi subjectif. La trace de l'objet en soi, si l'on s'éloigne de la théorie freudienne, et en cela grecque ou phénoménologique, de la prise directe (et transitive ) sur son objet et de cet accès assuré à la réalité en ce que la représentation reproduit la perception, nécessite une surface de contact entre le corps et le Monde, si l'on accepte l'idée que toute pensée est pensée du corps : mais cette surface, que l'objet transitionnel que théorise Winnicott permet de conceptualiser, est paradoxale ou ambiguë comme l'objet transitionnel lui-même ( est-il demandé par le bébé ou proposé au bébé ? ) : " l'objet transitionnel (...) serait la modalité première de cette présence absente , qui définit la représentation et autorise le mouvement de la pensée." . A son corps défendant, la pensée permet de simuler ici ce qui se passe là-bas, et L'autre est alors ce par quoi là-bas hante ici , selon la féconde analyse de Corinne Enaudeau. " Chair du monde et chair du corps comme Corrélats qui s'échangent , coïncidence idéale(...) C'est une notion pieuse et sensuelle à la fois, un mélange de sensualité et de religion, sans lequel la chair, peut-être, ne teindrait pas debout toute seule." Envers de tout corps, autant qu'expression du corps, la théorie devient cette infidèle, sorcière ou passagère clandestine, illusion logique du Même et du Moi-homogéne, sorte de tentative d'inclusion monadique ou autistique du sujet dans l'objet et de l'objet dans le sujet qui dresse une barrière protectrice, une frontière symbolique au sens où le travail de la pensée ne fait que déplacer les pulsions à la périphérie d'un Centre qui se vit comme présence-absence. Toute pensée est ainsi conflictuelle ou encore produit d'un conflit, entre les tentatives de transformer le réel en effigie et les quêtes de cette terre étrangère qui nous anime. Si la représentation se donne comme ou passe pour la présence, c'est au travers des mots , espace à la fois virtuel et symbolique, qui s'interpose entre l'inscription excitante, ce que René Thom baptise forme prégnante et la perception des objets extérieurs qu'elle ordonne, la donnée saillante. C'est donc que " le schème prégnant trouve dans le mot un redoutable représentant, où se masque et s'exprime l'empire de la trace inconsciente : l'excitation enregistrée , enrôlant à son service le pouvoir des mots et leur espace, s'y fraie de nouvelles voies et gagne en puissance . L'impression passée accède à l'expression, sans pour autant la représentation de ce qui l'aliène. La mémoire de l'infantile est devenue sens en acte, qui reste méconnu des mots où il oeuvre." Sauf que cette conception est encore trop simple, en ce que Castoriadis montre que si la réflexion naît de l'interrogation des présupposées et fondements de la pensée, c'est au travers ce que lui a légué l'institution sociale, le langage notamment; si bien que " toute réflexion est ipso facto mise en cause de l'institution donnée de la société, mise en question des représentations socialement instituées, de ce que Bacon appelait les idola tribus(...)" . L'aperception transcendantale, que Kant définit comme " la conscience d'une unité nécessaire' (...) qui relie tous les suivant des concepts, c'est-à-dire suivant des règles", conscience d'une unité de la conscience, est alors non seulement insuffisante voire leurrante mais doit , selon Castoriadis, s'articuler à l' imagination radicale du sujet qui doit pouvoir se représenter non pas comme objet, mais comme activité représentative, comme objet-non-objet .
Le pouvoir de stabiliser le réel, que produit la connaissance , sous la recherche du Même, où le réel lui-même aurait presque tendance à s'évanouir, sous la falsification nécessaire que produit toute catégorisation du réel, renvoie à l'identification ( évidemment impossible) d'une identité monocorde : prisme où, selon Schopenhauer, notre esprit se figure le réel ( et lui-même) et de sorte le défigure..." Penser systématiquement apporte un plaisir global spécifique de fusion du moi-réalité externe et interne et du moi-plaisir, de mise en ordre simultanée des mots, des choses , des pensées(...) , d'intrication des pulsions de vie (l'illusion créatrice) et des pulsions de mort ( un système est une machine de guerre contre des adversaires); en même temps il comporte un reste, un trou, un vide , un manque qui l'expose aux attaques exogènes et aux effets pervers endogènes."

Si bien que par hypothèse, la pensée est toujours inachevée en ce que la pensée naît de l'absence d'objet et de l'interdit de toucher, interdit double selon Anzieu, qui articule le premier interdit de la fusion avec le corps de la mère (que l'objet transitionnel remplace ) et l'interdit des gestes d'emprise, double interdit qui vise la pulsion d'attachement.


Le Penser comme membre-fantôme: l'abstraction comme distraction

Nous proposons alors de falsifier - pour se l'assimiler, le premier rapport au monde étant de type cannibalique, il fonde notre relation au monde... - l'acte-de-penser, grâce à la théorie du membre-fantôme . Lorsqu'un individu est amputé d'un membre, il ressent encore parés l'amputation, la présence de ce membre, dans des positions différentes, voire des sensations sur son membre, des douleurs: c'est probablement à la fois un effet du fonctionnement du cerveau et le nécessaire travail de deuil de ce membre perdu qui s'effectue, en dehors de la conscience du patient; c'est ce que les médecins baptisent le membre-fantôme.
Concevoir le Penser comme membre-fantôme, c'est remplir cet angle mort, cet entre-deux du sujet et de l'objet, en l'appréhendant comme illusion aux effets de réalité ; les différentes positions possibles du membre-reconstruit-fantasmé renvoyant aux quêtes protéiformes de ce Même à travers l'Autre, duplicité fondamentale du Même et de l'Autre, oscillation du Moi et du non-Moi qui fondent le Penser . Cette clôture identitaire, où la chose est supposée enclose en moi ou ce qui revient au Même où le Moi se duplique dans la chose, réalisme contruit ou construction réaliste, revient à cette présence absente ou absence présente que le membre-fantôme conceptualise . C'est le Penser sur le mode du "comme si" qui s'ignore comme "comme si" que cette présence absente pour l'homme, impuissance fondatrice du Penser ou cette absence présente,pour la femme, catration symbolique animant le Penser , subsume sous le concept de membre fantôme renvoant là encore à l'idée de pensée sexuée (que nous avons explicitée... partiellement). C'est la représentation qui se donne comme perception et comme substitution à une absence, puisqu'il ne peut y avoir substitution qu'en l'absence d'objet. Mais c'est aussi cette image du corps ( qui par parenthèse empêche les obèses de maigrir définitivement en ce qu'ils ont mal à la graisse qu'ils n'ont plus, comme l'amputé au bras qu'il n'a plus, comme le formateur au savoir qu'il a dispensé et lui échappe, comme le sujet-connaissant au savoir qu'il a produit et communiqué...), en quête d'une unité rompue que schématise le membre-fantôme : sous l'angoisse que génère la polysémie du réel, le corps des idées rassure . Mais il faut ajouter ce que la connaissance du système immunologique nous apprend : si d'un point de vue biologique, tout ce qui n'est pas soi doit être rejeté, le phénomène de la grossesse est l'exemple que le corps humain est capable de discriminer non seulement le soi du non-soi mais le soi-homologe ( ou reconnu comme tel) du non-soi- étranger : En effet, le foetus en ce qu'il porte sur son système HLA la moitié des antigènes en provenance de son père, et donc étrangers à la mère doit être accepté par le système immunologique de la mère, les reconnaissant comme homologue, qui cependant dans le même temps et paradoxalement reste à même de lutter contre des infections bactériennes ou virales en les détruisant alors même qu'elle tolère des antigènes étrangers en son corps." Le soi immunologique est donc capable de distinguer et de diffrérencier à l'intérieur du "non-soi" entre un "non-soi" qui est rejeté et un "non-soi" qui est accepté . la séparation entre le "soi immunologique" et le "non-soi immunologique" n'est peut-être pas aussi tranchée que nous pouvons le penser." . Le membre-fantôme en ce qu'il théorise cet entre-deux caractéristique du Penser qui sous la quête du Même pense (/panse ?) la polysémie vertigineuse du réel est bien alors cette terre étrangère aux frontières mouvantes qui ne peut penser l'altérité que comme non-soi homologue et fantasmé .
L'abstraction n'est alors que cette distraction, sorte de divertissement pascalien, où le soi peut dire des choses ce qu'elles ne sont pas , où le sujet en l'objet se délègue et de l'objet se distingue, où l'objet en le sujet se duplique et du sujet ...se rit!


Le membre-fantôme entre fiction et représentation : Du "Moi-Tout" souverain au mystère de l'obéissance

Si le désir n'était donc que cet objet substitutif à l'objet primaire, prenant justement pour objet des objets substitutifs, cet espace de la jouissance (potentielle) serait alors ce qui génère la raison, comme tentative de dénégation ou de conjuration du désordre, sorte de lieu du double fictif de cet objet nécessairement manquant selon Freud. Ce double déplacement, de type probablement sublimatoire, s'il ne peut mettre hors-jeu le désir ( d'autrui et donc de soi) est ce qui oriente la pulsion d'investigation.
L'élaboration première de la pensée est, dans cette perspective l'effet du manque. La primaturation du nourrisson renvoie à la fois à une dépendance et à une toute-puissance, qui s'articulent de manière à ce qu'un moi non achevé puisse progressivement, grâce à l'adhésion à un ordre symbolique, se construire. En d'autres termes, la dépendance infantile primaire, si elle nécessite l'établissement de relations d'objets, n'est pas initialement vécue comme dépendance mais comme un " Moi-Tout", autosuffisant et autoréférentiel en ce qu'il construit un je (qui deviendra ensuite un jeu fantasmé par la pensée) qui n'est qu'un nous : l'objet transitionnel de Winnicott n'est-il pas d'ailleurs qu'un succédané du nous fusionnel originel indispensable à la constitution de la relation moi-extérieur. Si, pour Freud, " le processus de pensée se forme à partir de l'activité de représentation" , c'est bien que l'absence de l'objet qui se dérobe est ce qui autorise la représentation et donc la pensée, qui est donc ce membre-fantôme qui articule la frustration du manque au "Moi-Tout" originel : c'est la nostalgie de la non-séparation originelle du Moi-réalité face aux objets substitutifs dont aucun par définition ne suffit, qui produit une tension génératrice de la pensée. C'est le jeu symbolique du "Fort-Da" du nourrisson, qui crée la représentation ( d'objet), qui elle-même autorise la pensée abstraite, comme illusion de dépassement pulsionnel par un remodelage du corps à la fois lieu du double et de réconciliation de l'inconciliable, double face-surface où l'ordre se démontre conflictuellement comme coïncidence de forces antinomiques. Or, " les illusions se recommandent à nous par le fait qu'elles nous épargnent des sentiments de déplaisir et à leur place nous font jouir de satisfactions" , même si parfois elles se brisent se heurtant à la réalité effective ou effectivement reconstruite. La réalité a donc bien partie liée avec la représentation en ce que l'existence même de la représentation, en tant que médiation symbolique entre dehors et dedans, est une garantie, même partiellement illusoire, du représenté. C'est donc bien que la pensée, en tant que rupture de l'unité primitive, procède bien de la genèse du sentiment d'identité ou de conscience de soi mais sur un mode fantasmé et assumé comme fantasme qui sait l'objet perdu mais est en même temps convaincu de sa pérennité. C'est la perte, qui permet la représentation et le jugement d'existence à condition de supposer que " la pensée n'est qu'un substitut de désir hallucinatoire" qui se constitue comme médiation symbolique entre la représentation et l'objet. "(L') angoisse (de la perte) sera surmontée dans le jeu de la pensée , la liaison des représentations. Grâce à la représentation, l'objet est encore là (in absentia) alors que le moi sait qu'il n'est plus là ( in praesentia) mais il accepte cette absence par la formation du symbole." C'est bien là que la pensée procède du mécanisme mi-neurologique mi-psychique du membre-fantôme ( bien sûr sur le mode de l'analogie théorique voire métaphorique) : en tant qu'élaboration sensorielle souvent vivace et durable du segment anatomique du soi pourtant perdu, c'est la partie d'un tout, traditionnellement nommé schéma corporel oscillant entre représentation, fiction et hallucination. Si la conscience du corps, en tant qu'image du corps, sorte " d'apparaître à soi-même " du corps, ni entièrement sensation kinesthésique, ni entièrement représentation, relevant d'une unité constitutive mais perçue de manière vague et évanescente quoiqu'impérieuse, est aussi l'expression de l'image de soi ; c'est en un lieu/non-lieu de quête répétitive d'un "nostos" définissant le désir, et son expression sublimée et illusoire dans la pulsion de savoir, " dans le jeu des fantasmes d'une satisfaction totale où - un bref instant- satisfaction réelle et satisfaction hallucinatoire ne faisant qu'un, en un mot, où la puissance (entendue comme identité de soi à soi) était souveraine, ressentie comme réelle et illimitée. Ainsi enracinée dans le passé, dans la représentation inconsciente de la première satisfaction, le désir est essentiellement inconscient , frappé du signe de l'indestructibilité".
Si le désir est d'abord désir de soi, non tant écran entre soi et soi mais chemin qui mène vers soi , manque structurel et structurant, se structurant autour d'une faille ( ce en quoi le " jeu amoureux" n'est que le nostos du perdu-trouvé , présence-absence du Fort-Da aussi illusoire qu'apparemment nécessaire ), il est mû par le fantasme en tant qu'expression d'une pulsion comblant le manque dont souffre la réalité corporelle, souvenir d'une plénitude : " ce qui est désiré c'est ce que donnait à croire l'objet réel, c'est-à-dire l'omnipotence du sujet. Si le sein est support du désir - et par là même fantasmé- c'est parce qu'il permet de retrouver l'état de toute -puissance ( "vécu" dans la satisfaction hallucinatoire) qui est le véritable objet du désir".
." : c'est la duplicité du Moi et du non-Moi à l'oeuvre , du Même et de l'Autre , de la présence et de l'absence qui produit cette tension du sujet à l'objet et de l'objet au sujet qui censée disjoindre présence et représentation, produit du savoir. Le clivage de l'objet épistémique devient donc aussi celui d'un dedans des pulsions sexuelles et nommons la force avec laquelle intervient la vie psychique libido-désir sexuel- comme quelque chose d'analogue à la faim, à la volonté de pouvoir pour les pulsions du Moi" . En tant que "gardiens de vie" mais aussi originairement "gardes du corps" (souligné par nous) de la mort, les pulsions de pouvoir ne seraient alors que ces remédiation symboliques à un Moi-Tout soumis à l'acte de représentation d'un objet imaginaire faisant écran - mais aussi suscitant- au désir .

Le Pouvoir comme substrat symbolique du corps : mémoire de l'oubli ou réminiscence du manque


Or, en ce que le désir est aussi vécu du manque, réminiscence de l'Un sous la polyphonie conflictuelle du réel, c'est en termes de reliances/oubliances entre corps et symbole que peut/doit se saisir la pulsion de pouvoir.
En ce que le corps est à la fois bavard et mutique, s'il est à la fois représentation immanente inconsciente où se source le désir et image du corps édifié par un rapport langagier à autrui , c'est l'acte de parole, médiatisant l'absence d'objet (l'atermoiement par la parole du manque d'objet permet un temps de différer la satisfaction du besoin par le corps alors qu'il n'y a que le désir pour trouver à se satisfaire sans jamais s'assouvir) qui lie le Politique et l'infantile : c'est la mére (ou le substitut maternel) qui médiatise par la parole l'absence d'objet à l'enfant tout en valorisant et légitimant, par ce parler-le-désir, un désir dénié dans sa satisfaction. Dans "(la) confiance inébranlable (de l'enfant) dans (sa) possibilité de dominer le monde " , la toute-puissance de l'envie est envie de toute-puissance -dans la perspective de Mélanie Klein- en ce que le nourrisson se représente, acculé qu'il est à fantasmer le réel, segment d'une totalité fantasmée (moi-ma-maman-mon-corps-le-monde). De sorte, il n'a pas affaire à des objets mais bien à des symboles, autrui n'étant qu'une partie de soi (tel que dans le ventre de sa mère, le foetus ne peut différencier son univers de lui-même), il puise en soi des univers, omnipotence tout à la fois que totale dépendance du nourrisson immature. S'il y a probablement du réel, il n'entre jamais en contact avec lui tout comme le tâtonnement que la pulsion de savoir représente.
Dans " l'Etre humain comme symbole" , Georg Groddeck montre comment le langage, manifestation du ça exprimant le solide ancrage du corps et des mots lestés de symboles, porte la trace des mémoires de l'oubli qui ,par le biais de l'étymologie, parle le sujet à son insu. Dans les ramifications dees racines indo-euroépennes, les filations sont pour Groddeck étroites entre connaître/cognoscere , naître/nasci, genre/genus , genèse, gnose ou bien encore en allemand kennen/connaître, können/pouvoir , Kind/enfant, Kunde/connaissance. Dans le contrat qui lie le sujet à son corps, symbiose originelle de la première relation à l'objet élu, lieu où la tension du besoin et du désir se détend dans la confusion d'une clôture rassurante qui dissout le réel sous un principe de plaisir (Nostalgie du Tout qui sous la répétition du Même produit à la fois pulsion de pouvoir et désir de savoir), c'est bien encore là la présence-absence du membre-fantôme, attestant de la réalité et de l'illusion de l'enveloppe corporelle psychique, qui dit l'intrication entre le corps comme entité totale, le savoir comme objet total connu et le pouvoir comme réminiscence du vécu du manque d'objet , compulsion de répétition, quête d'un corps ou d'une emprise sur le corps : " cela signifie que la plsion d'emprise ( comme force antépremière) est toujours déjà présente partout, à tout moment ; c'est sa définition même : il n'est rien sur quoi, elle ne mette son emprise, n'étende son empire : aprés tout, il n'y va que d'un "s", le "es" en allemand, de l'inconscient, du çà : forte de tout son "es", force de l'inconscient, l'emprise fonde, soutient tout empire, depuis l'empire du foeutus sur son pouce qu'il suce, du nourrisson sur le sein qu'il aggrippe, 'l'"empire des sens" et l'empire sur soi-même (...)" .
En tant que mise en avant de soi, le mot doit d'abord pour prendre sens , prendre corps : symbolique du corps tout autant que médiation structurante au ça, c'est en tant que l'objet de la connaissance et le sujet de la connaissance ne ferait plus qu'un que s'exprime à la fois la volonté de connaissance de soi ( sous le-désir-compulsif-de connaitre-le- monde) et la volonté de puissance, réminiscence du paradoxe de l'incomplétude du nourrisson et la toute-puissance infantile en ce que la pulsion de pouvoir est autoaffirmation de soi etpulsion du Moi : or, si le plaisir naît de l'effet de répétition et de la projection sur un objet partiel de l'objet total, "chaque corps est représentatif du sujet désirant, si c'est un humain ; mais il est perçu par les autres sous forme dobjet offert à leur désir, en les provoquant à le désirer d'une manière philique ou phobique : pour entrer en relation avec lui en une relation d'échange de plaisir, ou pour refuser une relation d'échange avec lui qui serait déplaisir." .
En ce sens , Groddeck souligne le lien symbolique étroit entr" e " (...) pouvoir/puissance ( allemand Vermögen) et processus d'Eros, de même que la filiation de sens unissant don (allemand Gabe), poison ( allemand Gift, de geben/donner), offrande/sacrifice ( allemand Opfer) et phénomènes de sexe.
Si penser revient à réveiller le semblant et réfléchir à refouler la pensée autre, la volonté de pouvoir est l'analogue moïque de la libido -bien qu'elle s'oppose pour Freud à la libido- et l'expression du désir de savoir, qui prend chair comme logos du symptôme et réminiscence du renoncement, si bien qu'il est possible de soutenir que le Politique puise dans l'Infantile, en ce que solidaire d'une mémoire de l'oubli, il puise, dans la forme originaire de l'Un, l'illusion d'une toute-puissance, comme substrat symbolique de l'oeuvre.

Réalité de pouvoir et identité de pensée ou le pouvoir comme oeuvre de désir

Sous l'inconscient de la langue, Groddeck nous apprend la puissance mystérieuse du mot dans le symbole : sous le grec orge/pulsion -dont les dérivés français orgasme et orgie nous renseignent sur le lien avec Eros- et la connexion avec orgia/culte secret se profile l'étymologie d'ergon/oeuvre et ses dérivés ( organon/outil, instrument, organe ) . " Toute oeuvre, consciente et inconsciente- par les organes de l'organisme- est imprégnée d'Eros" . L'allemand Werk/oeuvre de même que Wirklichkeit/réalité, de la famille du radical indo-européen werg, montrent que " sans orge et sans orgasmos, aucune vie humaine (n'est) possible, aucun travail, aucune oeuvre qui opére". Or, Eros naît du désir, expression du vouloir-vivre (Schopenhauer) à la fois affirmation de soi et illusion, mais surtout motion , c'est-à-dire à la fois condition du bien - évidemment pas sous une acception morale, mais ce qui est bien pour le sujet- mais aussi introduction d'un altérité voire même principe d'altération. En effet, si le désir naît de la restauration non pas d'une satisfaction antérieure mais bien d'une situation antérieure , celle de la satisfaction première, primum movens inconscient ,qui tend à l'identité de perception, c'est-à-dire la reviviscence de la perception originaire d'une satisfaction, puis aprés l'expérience oedipienne à l'identité de pensée, en ce que l'objet est désiré en tant qu'interdit, le désir est mémoire - évidemment inconsciente - de l'Autre : il faut, en effet, que le désir, en tant que séquence réitérative, ait été exaucé originairement par autrui, paysage originaire que Freud nomme Nebenmensch : " Il n'y a de la pulsion, et de la répétition, dans la mesure où le nourrisson a tôt fait de "comprendre"( c'est au fond sa première pensée active) que l'objet ne viendra pas tout seul - ni de si tôt- ou qu'il ne peut lui-même en diligenter la production, il devra faire fond sur cela " .

En ce sens, la mobilisation d'Autrui, au sens où il faut de l'autre, ne serait-ce que comme initiation à l'autosatisfaction, s'articule dialogiquement à l'illusion d'une toute-puissance, dans la forme originaire de l'Un, dans lequel Le Politique puise en tant que trace mnésique infantile, mémoire inconsciente du désir, représentation d'une trace-souvenir, nostalgie en acte qui tend à la réalisation de désir coûte que coûte, malgré l'interdit, qui témoigne à la fois de la nécessité de quête de trangression et celle de répétition : " Il n'y a du désir que parce qu'il y a une perte et que le sujet ne s'y fait pas " . A la racine fondamentalement narcissique du désir- que notre texte a préalablement explicitée, en ce que le désir est fondamentalement autoaffirmation de soi-, se couple l'idée d'une altération de soi par le désir- au moins le temps du désir- double jeu d'altérité et d'unité, porte-parole proprement corporel et symbolique à la fois, du Politique comme tissage (oeuvre et tissage sont étymologiquement liés) du manque.


Le Politique au risque de l'étranger ou le ficelage symbolique du social

Penser le Politique, c'est alors penser dialogiquement le dedans et le dehors, au double sens intime et/ou social du concept : à la fois comme construction de son propre objet politique interne porteur de la figure de la trahison et/ou de l'altérité au moyen de la conceptualisation- forgée par Didier Anzieu - des enveloppes psychiques corporelles et comme articulation des formes d'organisation de la Cité - et hors de la Cité - aux prises avec l'étrange étranger - aux montages proprement textuels de transmission symbolique de la filiation selon l'hypothèse de Pierre Legendre .
Quand pour Hannah Arendt, " l'Homme est apolitique (;) la politique prend naissance dans l'espace-qui-est-entre-les-hommes, donc dans quelque chose de fondamentalement extérieur à l'homme" , est-ce par abus de langage que l'idée d'un objet interne proprement politique peut être avancée alors même que l'idée de politique suggère, même normativement, l'idée d'un vivre-ensemble et donc de relations à autrui ?
Certes, pour Fédida , l'oubli du meurtre du Père constitue la pierre d'achoppement de la psychanalyse contemporaine. Pourtant l'efficace symbolique du Nom du Père tient largement, non tant au Père comme support de la figure de la loi, mais à la place du père dans la parole de la mère et dans le statut qu'elle lui confère dans son propre désir : au delà, c'est bien que cette fonction paternelle symbolique relève, contrairement à celle de la mère, de la nécessaire croyance en la paternité du père- le père réel ne faisant que soutenir évidemment la fonction logique de figure de la loi - : dans cette triangulaire père-mère-phallus, Lacan , à l'inverse de Mélanie Klein pour qui le Paternel n'est que l'appendice, l'objet partiel qui ne prend sens que du corps maternel , pose la suprématie du symbolique en ce le phallus est compris comme signifiant ordonnançant les identifications désirantes, objet saisi par son effet sur/dans l'Autre (maternel). Or, le stade du miroir, traditionnellement décrit de Geselle à Wallon, Winnicott ou Lacan, est bien ce moment où l'enfant se reconnaît en propre, alors qu'il prenait son image spéculaire pour celle d'un autre : cette assomption triomphante, manifestation d'une identification proprement narcissique est jubilatoire en ce qu'elle apporte la preuve de l'unité mais aussi de l'unicité corporelle, au delà des angoisses primitives de morcellement. Mais cette étape souvent décrite en soi n'aurait pas de sens sans la médiation symbolique d'autrui : "à rien ne sert si le sujet est confronté au manque d'un miroir de son être dans l'autre" , puisque l'image du corps s'élabore dans une communication langagière sécurisante à la mère ou à son substitut. Sa propre image nen peut suffire à son jouir, ou si c'est le cas c'est sous le mode du leurre dans la rencontre d'autrui. Expérience de la relation duelle, mais aussi de l'unité corporelle, double jeu d'altérité et d'unité, porte-parole proprement corporel et symbolique, c'est bien là cet objet interne politique d'un manque constitutif qui se forge, objet conflictualisable qui porte en lui la figure du leurre, du manque et de la trahison mais aussi de la mémoire et de l'oubli. Le concept d'enveloppes psychiques corporelles , défini comme plans de démarcation, structures frontalières entre monde intérieur et monde extérieur, entre monde psychique interne et monde psychique d'autrui permettra de penser cette mémoire de l'oubli sur laquelle se fonde le Politique, articulé à la construction nécessaire d'une figure de l'étranger. Concept non monolithique, il est un feuilleté mobilisable (ou pas), consciemment (ou pas) d'enveloppes délimitant des frontières avec l'espace interne des objets externes, avec l'espace interne des objets internes et avec le monde perceptif, voire même selon D Houzel la frontière entre l'espace interne du self et l'espace interne des objets internes permettant de spécifier une forme d'introjection narcissique de "Soi-objets" "(...) auxquels le Self s'identifie par une sorte d'identification projective dans les objets internes, différente de la véritable identification introjective qui laisse aux objets internes leur part de mystère, d'inconnu, d'inexploré " . Dans ces enveloppes psychiques, l'enveloppe de mémoire, en tant que lieu des traces, tient une place particulière qui renvoie à la double signification intime et sociale du Politique. C'est l'enveloppe de mémoire et ses trous qui permet au sujet de se penser à la fois comme singulier et comme produit d'une temporalité : découverte d'historicité, sorte d'investigation des commencements, anamnèse historio-graphique, qui ne se produit que dans la remémoration partagée. "L'effort de création de l'histoire exige pour se soutenir la participation de quelqu'un à la remémoration, s'incarne dans un jeu de souvenirs entre l'enfant et sa mère et, ultérieurement entre le sujet et lui-même" . Ce processus de re-contruction et d'oubli se nourrit d'abord d'une mémoire primaire, incarnée et ineffaçable des impressions précoces, "réseau maillé de barrières de contact ou plus précisément selon l'expression de Didier Anzieu,(...)" surface d'inscription, distincte de l'écran pare-excitation auquel elle est pour sa protection accolée" , mémoire immémoriable, qui n'est pas pensable et qui renvoie au holding de Winniccott, à la capacité de rêverie et de mémoire de la mère, à la fonction alpha de Bion , à l'ensemble des ressentis-traces qui s'inscrivent à l'insu dans un corps et une psyché. A cette mémoire, Enriquez couple une mémoire oublieuse et mémorable, amnésie organisée , par définition infidèle, tissé des produits de son oubli, obéissant à l'action des processus secondaires, dans une constante réécriture "donnant simultanément le sentiment d'une continuité de soi et d'une différence de soi à soi dans le temps." La transmission transgénérationnelle des refoulés , pour structurante qu'elle soit constitue une enveloppe d'amnésie organisée qui donne accès à la mémoire culturelle collective, à comprendre à la fois comme échec et réussite de l'oubli. Si une partie du sujet lui reste à jamais étrangère, au sens où Freud qualifie le refoulé de terre étrangère interne,- le Moi n'est maître de sa propre maison- au sens où le symptôme est cet enkystement d'un corps étranger et ce poste frontière à occupation mixte, c'est bien cette articulation du propre et de l'étranger-défini par son absence plus que par son essence- qui fonde cette co-construction du Politique : l'étranger renvoie nécessairement à la figure de l'intime et à la forme sociale d'une organisation de la Cité qui pense le rapport à l'altérité : si le Politique aujourd'hui se déplace , "c'est vers la banlieue la bien nommée lieu du ban, de l'ordre virtuel, à l'extérieur des murs de la ville , le Politique devient à présent (aussi) l'art d'organiser le "hors" de la Cité." .
Mais , sous le ficelage symbolique du social, " la femme en son "continent" noir est constitutionnellement complice de l'étranger" .





RETOUR A L'ACCUEIL