Le travail de la pensée à l'épreuve de
la fiction/réalité du membre-fantôme : Du Moi-Tout aux re-présentations
des figures du corps par Béatrice MABILON-BONFILS
S'interroger sur le travail d'investigation de la pensée, c'est questionner, tant d'un point de vue épistémologique que psychanalytique, le désir de savoir : si la pensée n'est qu'un quid pro quo, elle est aussi symptôme de l'existence du corps.C'est relier les figures du pensable aux re-présentations d'un "Moi-Tout", totalité en germe sous le mystère du désir et donc le mystère du pouvoir. Le Penser est alors ce membre-fantôme qui se rit du sujet et en l'objet se duplique ...parfois .
Du réalisme scientifique au constructivisme : le statut épistémique de la réalité et la distance Sujet / Objet.
Interroger la distance qui sépare
le sujet connaissant de l'objet-de-savoir , c'est réfléchir sur
(et réfléchir ) cette mise en relation(s) gnoséologique
au travers de l'alternative épistémo-logique suivante : ou bien
la connaissance n'est que le résultat de l'enregistrement de données
organisées dans le monde extérieur par un sujet connaissant entretenant
un rapport d'observateur avec une réalité, supposée être
et supposée indépendante par construction, ou bien elle est construite
par un sujet qui réorganise ( voire qui invente/produit) les données
immédiates.
L'alternative fondatrice des taxinomies classifiant les théories des
connaissances deviendrait-elle caduque , au point que dresser un panorama des
catégories de l'entendement humain présupposerait une méditation/médiation
introspective , elle-même tributaire des ressorts psychologiques mais
aussi sociaux du pouvoir-de-savoir ? Si, comme le souligne Heisenberg, un monde
entièrement objectif serait dénué de sujet l'objectivant
et par là-même absurde puisqu'inobservable, le strict dualisme
disjonctif entre le donné et le construit ne serait , au mieux, que le
signe d'une "raison paresseuse" et au pis une "docte ignorance"
supposant que notre-être-au-monde n'est qu'une circonstance marginale
dans les potentialités de description cognitive d'une réalité
indépendante .
En un certain sens , débattre des théories de la connaissance
et de la connaissance elle-même revient à répondre à
la question kantienne : comment les concepts peuvent-ils être une représentation
sensible de quelque chose d'une nature différente de la leur ou encore
en termes hégéliens , en quoi la chose-en-soi peut-elle devenir
une chose-pour-moi?
Pour qu'une connaissance scientifique se constitue , un espace de possibles
doit naître : s'il faut que soient levées les hypothèques
transcendantes pesant sur le Monde et les hommes, la séparation conceptuelle
entre matériau et sujets connaissants doit apparaître comme un
préalable, sorte de fonds commun d'évidence, corrélé
à l'idée d'autosuffisance de l'objet à connaître
.
Comprendre comment les sciences se disent,c'est interpréter le double
mouvement circulaire , qui de la séparation sujet/objet fondatrice d'une
volonté-de-connaissance scientifique, sécularisée (au moins
partiellement) mais aussi prométhéenne et transgressive, se complexifie
dans les approches épistémologiques constructivistes ou anarchistes,
en une abolition, de droit et de fait, de la séparation entre observateur
et observé, que confirme (ou à tout le moins mettent en oeuvre)
autant les sciences sociales que les sciences physiques et la mécanique
quantique ; pour mieux dépasser l'alternative dans la lignée de
la théorie du "réel voilé" de Bernard D'Espagnat
ou de l'épistémologie de "l'entre-deux-quelque-part-dans-
l'inachevé" que propose Michel Bitbol dans " l'aveuglante proximité
du réel". Ce double mouvement récursif , d'abord généré
par la coupure moderne du projet kantien où " les choses-en-soi
deviennent inaccessibles pendant que symétriquement , le sujet transcendantal
s'éloigne infiniment du monde " produit une tension insurmontable
entre objet et sujet , tension fondatrice de la séparation Weberienne
entre jugements de fait et jugements de valeur, évacuant trop facilement
la normativité inhérente au savoir. La purification moderne ,
qui revient à la volonté de cliver ce qui vient du sujet et ce
qui est extrait de l'objet , s'apparente à un métalangage de surplomb
que le " parlement des choses" , selon l'expression de Bruno Latour
, ne peut que remettre en cause, sauf à adhérer à l'époché
husserlien qui met en suspens , mais dans une perspective phénoménologique
, le jugement sur la question de l'existence d'une réalité extérieure.
Quand l'interprétation réaliste du monde est la chose la
mieux partagée....
La présentation
des théories scientifiques comme le reflet de faits bruts , pour caduque
qu'elle semble à l'épistémologue contemporain , est pourtant
toujours la plus communément acceptée dans les sciences-se-faisant,
sorte de " philosophie spontanée du savant " : la connaissance
scientifique aux ambitions nomologiques postule l'existence de lois naturelles
( censées régir l'évolution ded déterminations catégoriques
des objets composant cette nature) ou sociales que la science dévoile/décrit/reflète
. La réalité réelle existe , même si Claude Bernard
avait déjà montré que " le fait brut n'est pas un
fait scientifique" avant que Gaston Bachelard , s'opposant au réalisme
naïf , ne dépasse les interprétations substantialistes: "
notre pensée va au réel , elle n'en part pas" .Pour les réalistes
, la connaissance scientifique reflète une réalité ontologique
objective, les théories sont corroborées par les faits (ou au
mieux falsifiées ) et les objets se meuvent dans un espace indépendant
de celui dans lequel se meut le sujet-connaissant. Le critère de vérité
est alors conçu comme correspondance avec une réalité ontologique
et en ce sens, certaines théories sont plus vraies que d'autres. L'irruption
de la mécanique quantique, entièrement rétive à
une telle conception réaliste simpliste de la connaissance, nécessitera
des compromis dans cette conception épistémique . Michel Bitbol
montre ainsi en quoi dans sa version standard, la mécanique quantique
ne peut admettre ni une lecture empiriste ni une lecture réaliste, puisque
la lecture empiriste ne peut saisir le statut d'évènements mutuellement
incompatibles et exclusifs et " la lecture réaliste doit pour sa
part affronter (ou contourner ou dépasser) le statut prima facie prédictif
, et non pas descriptif, des symboles de la mécanique quantique standard"
. Ainsi, pour la plupart des défenseurs du réalisme scientifique
, " il est sans doute exact qu'aucune théorie scientifique donnée
n'est ni absolument vraie ni fidèle point par point à l'articulation
supposée du réel en individus et espèces naturelles; mais
au moins la séquence historique des théories converge-t-elle ,
de façon soit finalisée soit seulement asymptotique , vers un
compte-rendu littéralement vrai de ce à quoi ressemble le monde":
et l'instabilité du système des objets-de-science est compensé
parle postulat de la structure légale du monde. L'isomorphisme postule
entre réalité extérieure et connaissance n'est alors que
l'aboutissement d'une interprétation réaliste de type convergent
de la production de connaissances, ainsi que le baptise Larry Laudan "
les théories scientifiques sont (...) approximativement vraies , et les
théories plus récentes sont plus proches de la vérité
que les théories antérieures du même domaine " insérant
par là même le concept de probabilité. C'est même
, dans cette optique un critère de démarcation entre sciences
sociales et sciences de la nature, fondées sur " (la) croyance persistante
et même déférente en une convergence asymptotique des sciences
de la nature vers la structure censément préconstituée
du réel " , croyance intériorisée tant par les scientifiques
des sciences de la nature que des sciences sociales.
Les épistémologies constructivistes rompront de manière
radicale avec cette conception de la connaissance ,à la recherche d'une
représentation iconique d'une réalité ontologique.
Tout ce que nous pouvons connaître du réel , c'est ce qu'il n'est pas ...
La proposition de Ernst von Glasersfeld
pour provoquante qu'elle soit , pourrait être mise en exergue de l'épistémologie
constructiviste de l'école de Palo Alto .Le constructivisme est radical
en ce qu'il récuse la rupture sujet/objet ,abandonnant le réalisme
scientifique selon lequel la connaissance reflète une réalité
ontologique : le monde construit par nos expériences ne prétend
à aucune correspondance avec une réalité ontologique ,
ou bien encore dans les termes de Piaget " l'intelligence (...) organise
le monde en s'organisant elle-même" ; le constructivisme n'est pourtant
pas réductible à un solipsisme .Le réel est proprement
inventé ; notre environnement est notre construction , produit de la
construction cognitive humaine , tel que déjà Vico le postulait,
produit de processus cognitifs, qu'Heinz von Foerster définit comme computation
récursive illimitée .
Le questionnement de la distance Sujet / Objet se déplace alors avec
les sciences physiques et particulièrement la mécanique quantique
, rétive à la fois à une approche duale et moniste de la
connaissance , et le critère d'efficacité et d'action ,comme critère
de vérité n'en est que plus obsolète. Même , les
théories plus relativistes, telle celle du " réel voilé"
de Bernard d'Espagnat, sont empreintes d'une certaine forme de réalisme
, que Michel Bitbol qualifie de "réalisme lointain", au sens
où si " les accords intersubjectifs qu'ordonnent t qu'anticipent
les théories s"expliquent" dans cette perpective auto-organisationnelle
non par l'identité des " objets " ( ou d'un objet-monde) qui
feraient face aux sujets , mais par la communauté d'engagement de ces
sujets au sein du monde , et par leur capacité(...) d'y échanger
leurs situations et leurs modes d'action " , il y a néanmoins référence
à des objets inscrits dans un réel indépendant et l'idée
que la physique a un rapport avec le réel.
Or, ce "voile " circonscrivant le réel en le dévoilant
au moins partiellement ne se situe pas dans une perspective de rupture avec
la conception traditionnelle des relations Sujet/Objet.
Dans une conception de type constructiviste, les projections auto-réalisatrices
, définies comme propositions qui se vérifient par le seul fait
d'avoir été énoncées et crues , des effets "pygmalion
" à l'école aux emballements boursiers ou à certaines
maladies mentales , renverse à la fois le statut de la cause et de l'effet,
comme relation linéaire simple mais aussi notre mode de penser-le-réel,
produit par le fait même de le penser ainsi .De même ce que les
anglo-saxons appellent la "self deception ", qu'analysent Pascal Engel
et Jean-Pierre Dupuy , c'est-à-dire ce type de croyance irrationnelle
( individuelle ou collective ) qui consiste à prendre ses désirs
pour la réalité et de s'aveugler soi-même s'apparente à
la même cohérence. C'est ainsi que Paul Watzlawick conclut "
contrairement à ce que l'on pense généralement , une description
(...) révèle les caractéristiques de celui qui la fait.
Nous , observateurs, nous distinguons nous-mêmes précisément
en distinguant ce qu'apparemment nous ne sommes pas , c'est à dire le
monde" , mais dont justement nous faisons partie... Si la connaissance
est auto-éco-organisée, l'autosuffisance de l'objet à connaître
devient alors auto-référentialté de l'objet-sujet à
connaître et qui cherche à (se) connaître : dans les sciences
sociales ,en effet, la singularité tient au fait que l'objet est évidemment
un sujet , mais un sujet sachant (ou croyant savoir) qu'il sait et qui par ailleurs,
est le client des sciences sociales . "On a affaire à un objet plein,
c'est-à-dire possesseur de sens autosuffisant, autoproduit, autogéré,autonormé...,
en ce sens qu'en eux se disposent , s'appareillent , se combinent , se déchirent
, se déclinent , une infinité de sens , des sens en tous leurs
états, où les acteurs sociaux se logent en même temps qu'ils
en sont exilés" .
Entre un objet trop plein de sens et un sujet en quête de sens , il faut
trouver un entre-deux ....
Sommes -nous condamnés aux approximations raisonnables ?
Les sociologies du " dévoilement " , par la destitution théorique du sujet(-objet) / dissolution du sujet humain , souvent absent des sciences humaines, sauf à le retrouver par lecture(s) unidimensionnelle(s) en tant qu'objet lui-même parfois introuvable, se sont trouvées confrontées aux paradigmes interprétatifs ,sorte de greffe philosophique dans les sciences sociales , redéployant la configuration des possibles épistémologiques : " la division entre le sujet et l'objet, avec la position de surplomb qu'elle impliquait , laissait entendre que les sciences humaines pourraient parvenir à une situation de clôture de la connaissance dans lequel le sujet pourrait saturer l'objet par l'enveloppe de son savoir " ; or, dans la lignée des entrelacs de Merleau-Ponty, les choses ne sont pas données comme un en-soi dans un en dehors, qui leur conférerait une identité que le sujet n'a plus qu'appréhender et s'approprier : il s'agit donc de resituer l'existant humain au monde au monde ou son mode d'insertion dans le champ de présence du il y a le monde ...
Si " le sujet n'est pas face au réel , mais impliqué en lui de telle sorte qu'il ne se laisse pas décrire" , l'obstacle tient alors à l'aveuglante proximité du réel" .
Si les conceptions épistémiques,
précédemment exposées d'une réalité indépendante
ou d'une construction de la réalité, voire même d'une coproduction
récursive de la réalité et du sujet-connaissant s'opposent
terme à terme , comment concevoir la relation Sujet/Objet et par là-même
la connaissance ?
Peut-on se borner à constater des théories scientifiques, comme
Gell-mann le fait de la mécanique quantique, qu'elles sont à la
fois incompréhensibles et opératoires ou bien encore simplement
que ce sont des approximations raisonnables ( de quoi ?) qui articulent flou
et incertain ?
Il s'agit dés lors de problématiser l'épreuve de réalité
, de saisir comment les acteurs-objets et les acteurs-sujets négocient,
composent , entrent en conflit , avec ce qui aura statut de réalité,
d'où une attention accru aux procédures de qualification sociale
." On ne peut penser le rapport social, explique Patrick Pharo, sans tenir
compte de ce que l'on se dit à soi-même dans une interaction"
; mais ce vécu intime, mi-fiction/ mi-réalité n'est évidemment
qu'un élément de l'enchevêtrement des lieux et milieux ,
polydéterminations individuelles et collectives du sujet(-objet) , dont
certaines sont socialement valorisées plus que d'autres dans certaines
circonstances mais aussi des discours sur ces polydetérminations, sorte
de polyphonie dialogique. Le sujet, objet des sciences sociales n'est pas cet
"idiot rationnel" que décrit l'utilitarisme et une intelligence
du social suppose la prise en compte du vécu intime ( mais non comme
l'extériorité d'une intériorité-déjà-là)
, de la dimension du tacite, des représentations collectives partiellement
réifiées, des indéterminations constitutives des interactions
humaines , dans ce que Varela qualifie de " compréhension incarnée".
Si, ainsi, que Paul Feyerabend l'exprime " la physique est peut-être
"objective" mais l'objectivité de la physique ne l'est pas
" , la connaissance se borne à des interprétations conjecturales
, produits d'une activité cognitive consciente et inconsciente où
la " non-séparabilité" Sujet/Objet s'articule de manière
dialogique avec le dualisme , et où croisée d'un moment réaliste
et d'un mouvement constructiviste produit ce façonnage intellectuel et
matériel objectivant (très ) partiellement le monde et où
la fulgurance de l'idée , la fécondité de l'éclectisme
et le moment réflexif "font savoir".
Le pacte autoréflexif et la réalité de la réalité
, tâche in(dé)finie
Mais dans les sciences de l'homme , ce moment réflexif prend une signification
singulière : certes, la non-séparabilité de l'objet et
du sujet, voire leur co-émergence dans l'acte de connaissance ("co-naissance"
de la réalité phénoménale et de la pensée
selon Varela ou Maturana ou d'Espagnat) est tout aussi prégnante, dans
les sciences dures que dans les sciences molles, bien que les savants de sciences
de la nature en fassent un critère de démarcation et de hiérarchie
scientifiques ( les illusions scientistes résistent ) . Mais le précipité
qui mêle ,et au mieux articule les espaces intermédiaires entre
objet(s) et sujet est fondamentalement différent quand le sujet est humain
. Les Lumières de la Raison ont cru expulser hors-du-monde la transcendance
et par là-même poser l'entière présence au monde
de la réalité de l'être ou de la matière , sorte
de réalité de la réalité que les sciences sociales
contemporaines tentent de déconstruire .
Ainsi, quand l'objet est un sujet , la question de la rétroaction possible
(nécessaire) de l'objet sur le sujet , ou encore des dispositions cognitives,
matérielles , affectives ,éthiques du sujet -connaissant à
partir de l'action des objets sur lui, ne peut être appréhendée
qu'au travers du prisme partiellement déformant de la subjectivité,
libre tout autant que déterminée, du sujet- connaissant : "
pour se rapporter, comme le même , à lui-même, il est nécessairement
amené à accueillir l'autre au-dedans" . C 'est là,
le parti-pris louable des ethnométhodologues en réaction contre
toutes les tentatives de physique sociale , qui pourtant se laisseront prendre
au jeu des jeux de réalité construits par les mots et le langage
.
Si toute production de connaissance est prise de risques , c'est à la
fois le risque de l'autre et celui de ce que Derrida appelle les spectres .
" Etre c'est, en effet, être parmi les autres et les choses , concernés
par tout ce qui nous cerne et cernés par tout ce qui nous concerne "
; être , c'est être intéressé ( inter-esse). Le fantasme
de la réalisation pleine de soi par la conscience de soi-même est
alors ruinée du dedans , montre Christian Ferrié dans " Pourquoi
lire Derrida ?" , puisque le dedans, sans assuré d'être totalement
nôtre est habité par l'étrange familiarité ou la
familière étrangeté de ce qui "spectre " en nous
, tout en précisant bien qu'héritage n'est pas donné mais
deuil, responsabilité et dette .
"L'espace de la spectralité déconstruit la distinction tranchante
entre le réel et le non-réel, l'effectif et le non-effectif, le
vivant et le non-vivant, l'être et le non-être ,(...) l'opposition
entre ce qui est présent et ce qui ne l'est pas " , ce qui déconstruit
la distinction, alors inconsistante, entre phénomène et phantasme
. C'est ce qui complique singulièrement la tâche du chercheur en
sciences sociales , à la poursuite de soi en l'autre , figure reviviscente
de l'espace d'un possible , incorporation paradoxale et fantasmagorique que
le technicien des méthodes occulte ( refoule ) dans un simulacre de scientificité
objectivée par des processus routiniers et collectivement acceptées
par une cité scientifique en recherche de théories/doxa/vérités
par la dénégation constante du sens endogène des activités
de science .Ce qui ,bien sûr, ne signifie pas que le discours scientifique
est un discours comme un autre mais bien qu'il peut être analysé
comme un discours comme un autre . L'acceptation de l'altérité
singulière de l'autre ne cesse de renvoyer le simulacre, c'est-à-dire
de différer jusqu'à l'abîme la rencontre du corps vivant,
de l'événement réel ,c'est-à-dire simulé
ou fantasmé, que l'exappropriation et le processus différantiel
pourraient permettre de déconstruire selon Derrida: "l'ipséité
de soi, le souci de la réappropriation de soi, le désir irrépressible
d'identification ( de soi comme des autres) restent (...) toujours abîmés
par l'expropriation originelle du spectre de soi-même." et Derrida
dans " Spectres de Marx" d'en appeler à l'hospitalité
absolue qui dit le "oui" à l'arrivant(e) , le "viens"
à l'avenir inanticipable , salut de bienvenue d'avance accordé
à la surprise absolue de l'arrivant(e) auquel on ne demandera aucune
contrepartie.
Ce qui a statut de réalité pour les acteurs et ce qui a statut
de réalité à tout le moins d'objet(s), pour les sujets-connaissants
constituent des territoires-virtuels qui s'articulent ,se superpo-sent, se condensent,
s'alourdissent, s'enchevêtrent comme en surimpression, superposition d'intersections
partielles , bulles de réalité postulée-fantasmée-construite
partiellement mobilisées et valorisées différentiellement
selon les circonstances. Plaidant pour l'accepta-tion du sens endogène
des activités sociales, au sens où weber définit les activités
sociales comme orientées selon le comportement d'autrui , Patrick Pharo
explique : " du fait qu'on tienne des discours sensés sur les choses
, on induit souvent que les choses possèdent en elles-mêmes le
sens que ce discours leur attribue . Dans la plupart des cas , il est probable
que l'on fait erreur puisqu'on peut affirmer sans le moindre doute que sans
l'apparition de ce discours sensé , la chose en question n'aurait jamais
eu le sens qu'on lui attribue ." Mais la difficulté des sociologies
en quête de sens , voire sous " l'empire du sens" ,scellant
ce pacte de soi-même à autrui, et ainsi de soi-même à
soi-même , par la primauté du décrire qu'elles prônent
supposent obtenir une appréhension non illusoire de ce qui est .
En outre, quand les acteurs disent leur faire, c'est dans une situation, non
seulement d'observation-description (analysabilité ) , mais de communication
dans un jeu interlocutoire entre sujet et sujet-objet(s) , mobilisant des réseaux
conceptuels partiellement distincts mais aussi et surtout articulant des vécus
intimes , fidélités inconscientes , traces invisibles, communication
ouverte et pleine de blancs.
D'autant que cette situation de communication constitutive-même des sciences
sociales rend compte d'occurrences singulières, rendues intelligibles
par les actions signifiantes et les médiations symboliques que rapporte
le discours de l'action qui fonctionne par qualification et imputation et à
ce titre est fondamentalement ascriptif Si quelque chose se joue dans ce qui
se donne à voir, entendre, interpréter , l'interprétation
du sens n'est ,selon Ricoeur jamais achevée , ne serait-ce du fait de
l'inévitable altération du sens de l'interprétation des
sujets-connaissants; et l'herméneutique sociologique court le risque
,en s'objectivant, de s'oublier comme interprétation .
Ainsi, est-il probablement possible de conclure que l'arraisonnement de la réalité
de la réalité en une Totalité enfin retrouvée, opérée
par les appréhensions réalistes du monde dans les sciences sociales
comme dans les sciences dures ,gomme le fait qu'une interpré-tation/description
révèle d'abord les caractéristiques de celui qui la fait.....
La connaissance à l'épreuve de la sexuation de la pensée ou le travail aventureux de la sujets-pensants entre fiction et réalité...
Et parmi ces caractéristiques
,sous la résistance des choses, la réflexion sur la connaissance
fait souvent l'économie du sujet sexué : s'il n'y a pas de faits
scientifiques sans l'homme qui interprète/contruit/décrit la réalité-chimére-aux-effets-réels
, l'altérité absolue d'autrui, selon l'expression de Lévinas,
( renvoyant peut-être aussi à l'altérité absolue
de l'inconscient selon Freud), c'est aussi l'intrication de la singularité
du sujet-connaissant et des modalités polymorphes de son rapport à
soi et donc aux objets de connaissance." Les couples fondamentaux de la
pensée conceptuelle sont traversés par la question de la sexuation
des sujets pensants comme par des mythes " , explique M David-Ménard
dans son analyse des constructions conceptuelles au travers de Kant, Sade et
Lacan. Elle montre en effet, comment s'enchevêtrent fantasmes et concepts
bien que les passages entre organisations fantas-matiques et concepts ne soient
pas fixés dans une quelconque essence ou nature . C'est dans une anthropologie
différentielle des désirs que peuvent se comprendre la construction
des concepts (et pour elle ,particulièrement celui d'universalité).
Dans le long chemin symbolique des savoirs , les concepts, lourds d'histoire
collective et individuelle , d'illusions et de projections , au sens où
le chercheur traduit en théorie(s), angoisses, désirs, sympathies
( comme le montre déjà Hume) , et fantôme de soi partiellement
hypostasié , portent la marque indélébile des modalités
conscientes/inconscientes de leur construction et donc de la pensée sexuée
, s'il est démontré que le concept de pensée sexuée
a un sens ; alors même que s'il était fiction, il n'en aurait pas
moins d'effet. Ces marques indélébiles ne relèguent pourtant
pas le concept au rang de sensation(s) , mais permettent de ne pas être
dupe d'une objectivité revendiquée comme critère distinctif
des discours scientifiques. Car les impressions de sensation , dans une analyse
faussement qualifiée d'empiriste de Hume , participent à la constitution
des concepts, en ce que ceux-ci articulent spécifiquement le pli phénomé-nologique
entre l'être et l'apparaître : les idées n'étant jamais
que " les images effacées des impressions dans la pensée
ou le raisonnement " même si "la réalité est moins
l'impact de nos sensations sur notre esprit que l'autorité que nous leur
déléguons ou cédons" . Parmi les points aveugles de
la connaissance, autrui est mon fantasme au sens où " la chasse
à l'autre serait une forme de quête de soi : il s'agirait de se
retrouver soi-même au travers de l'expulsion de l'autre, expulsion de
l'intérieur qui peut transiter par l'assimilation de l'autre au même
; on chasserait ainsi le fantôme de l'Autre pour calmer l'effroi que nous
inspire l'an-identité de soi figurée par l'autre" . En proie
à ce que Hume appelle la sympathie , au sens où la sympathie est
indissolublement complice et constitutive de la réalité , symbolique
et imaginaire, remplissant des exigences fantasmatiquement contradictoires de
se savoir sympathie et de se leurrer comme sensation, en proie à l'empathie
, au sens où Barbara McClintock , biologiste , décrit la manière
dont elle arrive à saisir le fonctionnement intime et singulier des cellules
de maïs où en proie à la projection de sentiments au sens
où Derrida reconnaît que "son sentiment se projette nécessairement
dans la scène qu'il interprète : chacun lit, pense , agit, écrit
avec ses fantômes , même quand il s'en prend aux fantômes
de l'autre " , les sujets-connaissants, découpant des objets dans
la confusion des choses de l'entendement humain , face à la résistance
des choses, restent tributaires d'une liaison réelle ou fantasmée
à une anthropologie différentielle des désirs masculins
et féminins. Le lien toujours actif entre pensée et pulsion, si
récusé qu'il soit dan, s les modes positivistes de construction
de l'objet scientifique , ne peut être appréhendé en dehors
des modalités mêmes de constitution des objets doués de
signification , modalités distinctes pour les hommes et les femmes. En
concevant avec Freud la multiplicité des fonctions possibles de l'objet
et par là aussi la diversité des modes de substitution possibles
d'un objet à un autre M David Ménard montre que la substituabilité
des objets n'a pas le même sens pour les hommes et les femmes et cela
dés les stades les plus précoces du développement pulsionnel:
pour les femmes, au contraire des hommes, " la substitution ne rend pas
équivalents les objets de désir , elle ne les relègue pas
dans une même insignifiance au regard d'une logique arrimerait le sujet
à des principes idéaux qui garantirait justement par leur constance,
l'indifférnce des objets auxquels il convient de renoncer" ; de
sorte, ce qui est sexué dans la pensée , et impensé par
les sciences en général , et les sciences sociales en particulier,
( puisque du point de vue de l'identité professionnelle, tous les objets
ne se valent pas...), c'est le point d'arrimage entre pensée et fantasme
,processus par lequel toute pensée ,croisée de subjectivités
se détache partiellement de son processus singulier de construction."
Les points d'articulation entre fantasmes et concepts ou pulsions et concepts
, impliquent une certaine contingence dans la pensée qui lui confère
justement son aspect d'intermédiaire entre une architectonique et un
bricolage."
S'il est impossible de définir les identités sexuelles en termes
d'essence , l'investissement symbolique différentiel des objets traverse
la pensée de part en part et celle-ci ne peut plus être cette "pensée
sans porteur" , chère à Frege et aux logiciens, même
si Lacan utilise la pensée formelle de Frege pour produire l'idée
que la logique porte la marque des paradoxes de la sexuation , déterminant
l'identité sexuelle : entre fiction , conçue comme destruction
des essences, et principe de réalité, la subjectivation sexuée
polymorphe des objets , attribution de valeur symbolique différentielle
aux objets et à leur substituabilité, reste tributaire d'une "pensée
(pascalienne ) de derrière" pour que la connaissance ne reste pas
une énigme pour elle-même , tout comme la femme selon Lacan reste
une énigme pour elle-même, position non indépendante de
la position sexuée de son auteur.
Processus de création , symbolisation et fantasme : entre prétention à l'universel et quête intime .
Mais cette énigme , si elle même articule dialogiquement les figures
antagonistes (parce que complémentaires ) , de l'universel (en tant que
quête ) et de l'intime (en tant que lieu ambigu de déploiement
de la valeur identitaire mais aussi d'une altérité intime ; celle
là-même que Freud investigue grâce au concept de Unheimliche
), ne peut se penser que dans l'assomption subjective ,voire intersubjective
, de la libido formandi .
Dans la trajectoire créatrice
d'un sujet-connaissant , la création de soi s'actualise , puisque l'hypothèse
réaliste scientifique ,comme nous l'avons vu, n'est que le leurre qui
masque de manière scientiste, l'effectuation sublimatoire de cette quête
d'universalité du savoir, dans la création d'objets , mais bien
au-delà de l'hypothèse constructiviste , pour pertinente qu'elle
soit cependant. Cette actualisation expose sur les objets externes (créés-trouvés
selon la logique transitionnelle de Winnicott) puis transpose rétroactivement
sur les objets internes , les dispositifs qui président à la réalisation
externe de l'objet scientifique ainsi crée.
" L'universel (...) renvoie d'une part à la mise en oeuvre de la
pensée abstraite qui dépasse généralise l'anecdotique
et l'évènementiel des situations vécues , et d'autre part
à la manière même dont le sujet est capable de s'appréhender
comme tel avec tout ce que cela représente comme mise en perspective
de sa relation commune et partageable. Le travail de l'universel dans la psyché
correspond à une logique de décentration de l'ego et du dépassement."
. Cette quête d'universalité met alors l'auteur-acteur en quête
d'une réappropriation intimiste de soi mais évidemment au travers
d'un effacement des traces de cette fantasmatique du sujet-connaissant ,qui
ainsi s'assure et se rassure, qui s'exprime symboliquement et exprime , au travers
d'une diffraction de la signifiance du savoir au travers des miroirs de l'intime
au-delà de toute expression langagière, les failles du sujet ,sorte
de lien du manque , activité de réparation : " l'auteur se
construit et construit son oeuvre autour et à partir de ses manques à
être et de ses failles , qu'il s'agissent de précoces traumas,
de carences ou de déficits corporels." . Dans une perective un peu
différente de la relation objet/sujet connaissant dans la pensée
scientifique mais somme toute homothétiquement comparable, Julia Kristeva
analysant l'oeuvre de Proust, montre comment faire advenir le temps par l'écriture
, urgence esthétique, métaphysique et thérapeutique , l'arracher
à l'indicible , passage de l'éprouvé à la formulation
de la caverne sensorielle, derrière la caverne platonicienne, renvoie
au symptôme bien connu de l'asthme mortifère, mémoire d'une
impossible individuation (mére-enfant), autoflagellation paroxystique
et solitaire, qui donne signe sens et objet à ce qui n'en avait pas.
C'est bien là l'expression de cet intime , au sens où cet intime
est étymologiquement ce qui est le plus intérieur" et donc
comprenne et dépasse l'Inconscient.
Dès lors , si créer , c'est (aussi) dire l'intime , non tant au
travers du repli sur soi de Montaigne, du repli monadique sur une unicité
subjective, mais bien au travers de l'assomption du double paradoxe de cet écart
entre l'expression de soi et la projection que constitue le savoir , et entre
l'expression symbolique de l'expérience vécue, refoulée
ou clivée et le spectacle de cet autre en soi qui parle par sa bouche
, le processus créateur pourrait être perçu/crée
, pour René Roussillon, soit comme nécessité interne qui
relève de la compulsion de répétition , soit comme le prolongement
direct de l'activation fantasmatique interne : " dans un cas , la rupture
entre la matérialité de l'oeuvre et la substance psychique impose
le recours à l'éternel recommencement alors que dans l'autre ,
la fluence créatrice est telle que l'oeuvre devient programmatrice de
l'élaboration psychique elle-même dans une continuité de
sens entre le dehors et le dedans ".
Cette tension produit la symbolisation, en ce sens que le paradoxe de l'identité
subjective s'articule, dans la poursuite d'un savoir universel ou au moins transmissible
, sur un appareil de symbolisation au sein duquel le paradoxe d'une identité-altérité
puisse se dire : les objets ne sont identiques symboliquement, que parce qu'ils
valent pour autre chose qu'eux-mêmes ; c'est là l'identité
paradoxale du symbole. " Créer, c'est produire" soi" sur
fond de rencontre de cette altérité interne , d'essence maternelle-féminine
("je suis le sein en serait la première forme ) , qui sert à
se constituer, rencontrer la surprise de découvrir , en provenance de
soi-même, une altérité consubstantielle à soi, de
se relier à celle-ci à travers ses productions." . Mais le
problème se complique encore, par la nécessité de transmission
de ce savoir, communication utopiquement mise-en-commun, qui mobilise la dimension
fantasmatique des actes et des discours de la relation formative.
"Le désir de former,
d'être formé ( et donc dé-formé ) et de se former
s'inscrit dans les prototypes infantiles des relations où les objets
les plus primitifs s'organisent dans une scène fantasmatique sur laquelle
se jouent les questions et les réponses de l'origine, celle du sujet,
celle de l'espèce ."
Si la formation se présente toujours comme une affaire de soi, de désir
et de risque, c'est une au travers d'une trame fantasmatique , à la fois
générale et singulièrement actualisée, dont le noyau
concerne selon René Kaës, la création, la fabrication , le
modelage d'être traités par l'inconscient comme des objets, source
de la libido formandi, émanation d'une double pulsion de vie et de destruction
, intrication de deux tendances qui permettent d'é-duquer.
Processus de formation , symbolisation et épreuve de réalité : formation et affirmation de soi et du non-identique de soi à soi.
Si , comme nous l'avons explicité,
la faille subjective , comme expression des liens du manque est non tant constitutive
que partie prenante de la création ( que celle-ci soit littéraire,
artistique, philosophique ou scientifique) et donc exprime ce qui dans l'oeuvre
se dit de l'inachevé en soi , la désinsertion subjective de l'oeuvre
est au fondement de la visée créatrice tout comme de la relation
formateur-formand . Mais la réappropriation intimiste ( de l'oeuvre comme
du produit d'une formation) , si elle en génère le sens et la
valeur, ne peut se départir des fantasmes à l'oeuvre dans ce double
mouvement . Certes, décrire une allégeance de la relation formative
au fantasme, entendue comme reflet ou conséquence univoque aurait peu
de sens : mais c'est en tant que présentation immédiate et soudaine
de l'objet , de cet objet à re-présenter ailleurs , qu'agit le
fantasme , souvent articulé dans une fantasmatique organisatrice et canalisatrice
des pulsions, dans la relation formative.
La visée formatrice , en tant qu'elle permet la rencontre de sujets et
donc la combinatoire de fantasmes , à la fois probablement culturellement
, symboliquement et psychologiquement polydéterminés et singulièrement
actualisés, du formateur et de l'être-en-formation, nécessite
le décryptage de tous les indicibles qui préludent à sa
réalisation: illusion scientiste mais rassurante d'imaginer un instant
cette seule possibilité de décryptage total d'une totalité
en quête de soi...
Si la formation ( dont il est à remarquer que l'étymologie l'apparente
au fromage , singulière parenté apparente mais qui devient intelligible
au travers l'idée de moule, de forme) c'est la mise en forme du sujet
( mais tout autant celui en formation que celui qui forme),mise au monde-maïeutique,
c'est-à-dire la possibilité pour l'homme d'accéder à
la connaissance de la réalité du monde (du mais il y a le monde)
mais aussi de son propre désir , l'é-ducation renvoie à
l'expulsion hors de soi , en tant qu'expérience originaire mais aussi
qu'expérience de l'in achèvement psychophysiologique du bébé
qui le voue à l'univers maternel d'abord avant la Loi paternelle, , ce
est en quoi d'ailleurs l'idée de pensée sexuée que nous
avons effleurée résonne avec celle de relation formative sexuée,
et en ce sens devient pour le formateur comme pour le formé, mais à
des titres différents, l'accouchement d'un " soi " qui prend
corps/forme , objet partiel de la mère ,objet morcelé de la formation
qui permet au formateur d'accoucher des bébés qu'il porte en lui
et au formé d'accoucher de ce qu'il garde en lui. C'est pourquoi d'ailleurs
le processus de formation est sexuellement distinct: le chemin étant
terminé , il peut chez la femme s'apparenter au vide intérieur
de la femme accouchée, sorte de dépression post-partum qui invite
à continuer le chemin .
Insuffler , donner le souffle est la métaphore qui renvoie au désir
maternel et au désir infantile de formation qui se manifeste d'ailleurs
dans les jeux de modelage auxquels s'adonnent généralement les
enfants . Si l'espace est libre pour une métamorphose de l'objet "
la formation est dés lors une affaire de tripes, de cerveau ou de magie"
.
Parmi la pluralité des scénarii possibles d'articulation des fantasmatiques
fomateur-formand, René Kaës montre que l'un des pôles est
exprimé dans sa dimension libidinale objectale par le complexe de Pygmalion
et dans sa dimension narcissique par le mythe de Phénix. " La formation
est une affaire qui requiert ou dans laquelle prévaut , selon le cas,
une part d'amour de soi. Le mythe de Phénix articule le premier pôle
avec le second , où prédomine la dimension destructrice et léthale
de l'objet et de soi."
Dans la relation de soi à soi , ou de soi à un soi-idéal
, que la relation formative suscite nécessairement, au sens où
elle est consubstantiellemnt liée à l'iodée de faire un
autre à partir de soi-même ou bien ce qui revient somme toute au
même, à laisser s'exprimer en soi l'autre qui parle par sa bouche,
l'épreuve du réel comme rationalité exorcisée, un
peu comme l'on parle d'épreuve du feu , que le déplacement d'objet
autorise (Fais-moi quelque chose (plaisir) sur mon corps" écrivait
Dolto pour décrire la relation formative ou au moins une forme de relation
formative ) , l'objet de la formation est bien la confrontation ( à un
savoir, à une réalité fantasmée, à une relation
formative et évidemment à soi.) insurmontable mais génératrice
d'un imaginaire réapproprié , bruyant, insolent et indiscret.
L'acte-de-penser sous l'empire du/des sens : entre ersatz et trouble de la réalité
Dans cette mise en scène de l'imaginaire ,- architectonie de l'ordre
symbolique - que l'acte-de-penser-le-réel construit, le réel ne
s'y donne qu'en se dérobant, sorte de construction mentale déloyale
: au sens où pour Freud, le fait même de penser est un ersatz (de
quoi?) , et où la construction du réel , entre fiction et objet,
ne peut être conçue que sur le mode du "comme si " -
faisant comme si le principe de réalité pouvait se superposer
au principe de plaisir, dans une intersection au moins partielle, subsumant
les bulles de réalité fantasmée cognant contre/ inventant
ce leurre sous l'empire du/des sens qui permet de vivre et de penser. En ce
sens, le sujet-connaissant est d'abord celui qui permet à l'intuition
de s'incarner ". La raison ne produit d'ordre que lorsque le corps a fourni
le matériau" , c'est donc le corps qu'il faut élire à
l'origine de la pensée. La théorie , conçue comme mise
en ordre symbolique du réel et des objets de substitution du sujet-pensant,
sujet clivé entre ce qui vient de ses pulsions et ce que lui refuse la
réalité - ne serait-ce qu'un accès immédiat au fait
- loin de démasquer la réalité évanescente , tente
de la conjurer. Entre l'indicible de chacun et l'entreprise-de-dire-le-monde
qui sous-tend l'activité scientifique, la théorie n'est qu'un
interlocuteur déloyal qui s'identifie au manque, hapax existentiel :
la pensée, alors symptôme de l'existence du corps, n'est que l'aboutissement
ineffable de l'exégèse du corps et du malentendu du corps que
le "Gai savoir" déploie. Dans la pensée de Deleuze,
cela revient alors à l'idée suivante : "donnez-moi donc un
corps, c'est la formule du renversement philosophique. Ce corps n'est plus l'obstacle
qui sépare la pensée d'elle-même, ce qu'elle doit surmonter
pour arriver à penser ; c'est au contraire ce dans quoi elle plonge ou
doit plonger, pour atteindre l'impensé, c'est-à-dire la vie -
non pas que ce corps pense, mais obstiné, têtu, il force à
penser ce qui se dérobe à la pensée, la vie " . Si
la théorie, conçue comme herméneutique du corps, s'invite
comme un intrus , c'est que connectée aux objets de substitution du sujet-pensant
(mais aussi du sujet-formateur et de l'être-en-formation) , elle est aux
prises avec ce trouble de la réalité, qui est aussi le moyen par
lequel le sujet-pensant coud ensemble les morceaux hétérogènes
de sa pensée. De sorte que c'est bien là ce qu'explicite Valéry
: " tout système est une entreprise de l'esprit contre lui-même.
Une oeuvre exprime non l'être d'un auteur, mais sa volonté de paraître,
qui choisit, ordonne, accorde, masque, exagère, c'est-à-dire qu'une
intention particulière oriente et travaille l'ensemble des accidents,
des jeux de hasard (..) qui composent l'activité réelle de la
pensée; mais celle-ci ne veut pas paraître ce qu'elle est ; elle
veut que le désordre d'incidents et d'actes (...) ne compte pas, que
ses contradictions, ses méprises, ses défauts de lucidité
et de sentiments soient résorbés." ; sauf qu'il faut ajouter
que par un déplacement paradoxal de la pensée qui, régissant
la dynamique subjective, inscrit le désir sur le registre de la dette
symbolique, la théorie dit le sujet, sans qu'il le veuille/sache ( ou
bien plutôt en ce qu'il le sait et se leurre ) puisqu'il y aurait une
peur sous toute théorie, et que sous toute peur, il y aurait un désir.
Sans transfigurer totalement le réel en émotions, en ce que chaque
sens permet un accès (esthétique) au réel , cette béance
ainsi ouverte par la pensée - mais qu'elle tente indéfiniment
de refermer-, lieu u-topique par où s'infiltre le Monde, accueille les
langages hypothétiques qui sont ceux de l'expérience . Ainsi,
" nos voix intimes et étrangères construisent une parole
en silence, une mère troublante et muette de la réalité.
Verbi silentis muta mater " L'affleurement du réel , s'il a lieu,
qui se caractérise par une sorte de court-circuit où le signifiant
semble se signifier lui-même, sous les constructions fantasmatiques de
la théorie , ne reviendrait cependant pas exactement à la restitution
de ce que nous souhaitons obtenir - le fameux Sollen wir das Gewünschte
herstellen de Freud - mais se construit comme manque , fissure géologique,
clivage du Moi ( en ce que le Moi articule conscient et inconscient) où
la réalité apparaît comme étrangère à
moins que ce ne soit notre propre Moi. Si cette mise en jeu du réel se
déploie comme défense , l'objet (du besoin) pris dans les répétitions
de la demande devient l'ojet du désir , même si (ou peut-être
à cause du fait) le voilement du réel se façonnait grâce
à cette jouissance étrange et inquiétante d'un réel
hors mesure ; ce qui rend bien ainsi toute sa place au sujet. Si le sujet est
fondamentalement clivé, c'est bien qu'il ne peut qu'admettre, comme constitutives
du Moi, les traces mnésiques inconscientes qui jalonnent son histoire
de vie . Le moment d'apparente disparition du sujet par la construction de l'objet-du-savoir-en-charge-de-réel
, éclipse temporaire qui ne disparaît que pour mieux exister, est
transcendé dans la connaissance, imparfaite, et assumée comme
telle , du réel par ce en quoi le réel (re)construit et produit
des effets de sens (dans les différentes acceptions du terme) , si bien
" qu'à la place de l'habituel référent subjectif,
c'est le fantasme , support du désir, qui dans sa permanence, constitue
la singularité de l'individu " .
La question centrale de la connaissance en général, de la connaissance
scientifique en particulier et encore plus particulièrement de la connaissance
de l'homme, devient bien alors l'articulation problématique du sujet
de la science et du sujet de l'inconscient : en tant que l'articulation de ce
qui est radicalement autre avec la réduction provisoire que constitue
l'objet de science, médiatisé par le projet du sujet - pour Bachelard
la médiation de l'objet par le sujet prend toujours la forme d'un projet.
De ces rapports énigmatiques, mobilisant en chacun de nous, le désir
de savoir , désir de savoir sur l'Autre (et sur l'altérité
de ce qui "spectre en soi" comme notre texte l'a précédemment
évoqué, de cet intime étranger) , l'investigation comme
la théorisation scientifiques sont redevables , comme le montre l'ouvrage
collectif " L'inconscient et la science " ; mais pas du tout dans
l'acception réaliste de Thom qui considère la recherche scientifique
comme" une espèce de " dévoilement" des structures
qui existent déjà à l'intérieur de nous-mêmes:
une sorte de psychanalyse (...)" . Car, l'inconscient est/hait la science
( Lacan quand tu nous tiens ...) : " ( ...) dans la mesure où l'inconscient
tout en étant le moteur profond de la démarche scientifique ,
là où se tient le désir de savoir, emploie toutes ses forces
à lui résister, à repousser l'investigation, il la rejette,
il l'expulse, il la hait, mais c'est haïr au sens freudien du terme , au
sens où le moi primitif hait l'objet et par ce même mouvement le
constitue." . Activité-leurre du sujet, sans que pour autant sa
légitimité sociale soit à révoquer en doute, l'activité
scientifique peut être conçue comme activité de la conscience
que l'inconscient s'emploie à déjouer, avalisant cet ersatz qu'est
la pensée scientifique, sorte de quid pro quo que la trinité réalité/plaisir/logique
actualise différentiellement selon les sujets.
Sujet de la science et sujet de l'inconscient : briser la clôture identitaire
d'un " Moi-peau" ou la re-présentation des figures du pensable.
Constituée par ce quid pro quo, la pensée, conçue comme
ersatz, distraction de soi à soi, au sens où il est possible d'appliquer
l'idée que toute pensée est dialogue non avec mais contre (para)
soi , contre une opinion (doxa) qui fonde et ruine la pensée, même
à la pensée scientifique à l'instar de la poésie,
de la philosophie ou de la comédie ( Diderot et le paradoxe du Comédien)
s'apparente en un certain sens à la représentation : le monde
n'ayant d'autre présence que sa représentation (scientifique,
poétique, symbolique et/ou politique). Si donc seul l'ersatz est authentique,
c'est bien que la pensée s'enferme dans un champ clos, clôture
d'un soi ne se rapportant qu'à soi, travaillant en secret, l'objet supposé
extérieur car" Il n'y a pas d'autre sujet que (celui) qui pense
et se sait penser et il n'y a pas d'autre objet connaissable que celui, marqué
du sceau de l'esprit, qui obéit aux exigences de la représentation.
La rupture semble consommée entre le savoir, relatif au sujet qui le
construit, et la réalité-en-soi, relative à rien, aussi
inconnaissable qu'absolue." . Autorité et finitude du savoir, qui
appréhende l'inconnu à partir du connu, qui prétend, dans
sa conception scientifique, éclairer les objets d'une lumière
sans ombre, rêvant selon Merleau-Ponty, d'un espace sans cachette, homogène,
égal à soi, objectif. Une pièce n'en finit pas de se jouer
entre sujet-connaissant et objet(s), où s'il n'y a d'autre réalité
que celle mise en scène par le regard du sujet, sorte de distance / contrainte
prise par rapport à l'objet pour s'en détacher et le placer devant
soi mais aussi chiasme articulant le dedans et le dehors, le sujet-pensant est
parlé à son insu : puisqu'il n'y a aucune virginité de
la pensée, et que le corps demeure, dés la naissance , peut-être
dés la conception, le premier (seul ?) "mesurant des choses"
.Selon Winnicott, en effet, l'esprit ne serait que l'intériorisation
de l'enveloppe maternelle , l'esprit développant le psychisme comme la
mère enveloppe le bébé de ses soins, mais ce premier rapport
à l'Autre ( la mère ou son substitut) pourrait être aussi
le premier lieu de l'interdit de penser où dés les premiers jours
le sujet se clive en/par principe de plaisir et principe de réalité
car il ne peut se confondre à tout instant dans son corps au corps de
sa mère qu'il ( il doit renoncer à être porté, touché
par sa mère chaque fois qu'il en a envie) alors que pour lui, il y a
encore confusion entre son propre corps et le corps de sa mére. Winnicott
montre que la formation du Moi dépende de la manière dont la mère
porte l'enfant et le soigne . Toute pensée étant d'abord pensée
du corps, " ce que la conscience ne voit pas, explique Merleau-Ponty, c'est
sa corporéité, c'est la chair dont elle participe et qu'elle méconnaît
par principe, pour lui préférer l'objet, c'est-à-dire un
être avec lequel elle a rompu et qu'elle pose devant soi ". Puisque
parler d'identification suppose l'existence d'une relation avec un objet séparé,
et donc une attention à la membrane qui nous différencie ( la
peau) , Didier Anzieu, dans ses féconds travaux, montre comment les fonctions
du Moi se développent par étayage successif sur les fonctions
de la peau : c'est le " Moi-peau" qui désigne " une figuration
dont le moi de l'enfant se sert au cours des phases précoces de son développement
pour se représenter (souligné par nous) lui-même comme moi
à partir de son expérience du corps ." ; C'est ainsi cette
membrane , sac et barrière protectrice, mais aussi premier lieu d'échange
avec autrui ( mais perçu comme soi !) qui permet la relation au monde,
à autrui , relation passant par le corps , par l'expérience d'une
peau commune que les phases d'étayage successif permettront de déconstruire.
Si bien que tous les objets - qu'ils soient auto-érotiques ou extérieurs-
participent à la construction du sujet , comme le montre René
Kaës, oscillant entre choix d'objets narcissiques ( renforçant la
clôture identitaire ) et choix d'objets par étayage ( où
la clôture devient rencontre possible avec l'altérité) .
Ainsi, comme le démontre Didier Anzieu " Le Penser serait métonymie
du Moi" . Si, pour Anzieu, le Penser subordonne le principe de plaisir
au principe de réalité, c'est selon nous, sur le mode du "
comme si ", comme nous l'avons vu, au sens où à la fois de
Platon à Diderot, le sujet-connaissant cherche le dedans sous le dehors,
la présence sous la représentation et victime d'une illusion (
qui fonde son rapport au savoir, il " est victime non de la représentation,
mais de la croyance en une présence initiale de la chose, censée
se déléguer ensuite en un représentant. car cette chose
elle-même - la "chose en soi" opposée par Kant au phénomène
,à la chose pour nous, à la représentation,- n'a d'existence
que pour l'intelligence qui la pense (...) " . La représentation
mentale se substitue à un absent pour lui assurer présence effective
, dans cet attrait pour le représentant où s'oublie le représenté,
où la représentation passe pour la présence sur le mode
du "comme si " mais qui s'oublie comme " comme si" , leurre-apparence
qui fait jouir car nous trompe :" la représentation ne présente
que soi, se présente représentant la chose, l'éclipse et
la supplante , en redouble l'absence." : c'est la duplicité du Moi
et du non-Moi à l'oeuvre , du Même et de l'Autre , de la présence
et de l'absence qui produit cette tension du sujet à l'objet et de l'objet
au sujet qui censée disjoindre présence et représentation,
produit du savoir. Le clivage de l'objet épistémique devient donc
aussi celui d'un dedans et d'un dehors, car le corps est à la fois dedans
et dehors ( selon la vision d'Anzieu précitée) et car " il
y a un corps de l'esprit et un esprit du corps et un chiasme entre eux"
, empiètement de l'entrelacs des ombres, reflets et fantômes inhérents
au corps , idoles occultes qui pour Merleau-Ponty , fait de l'image le dedans
du dehors et le dehors du dedans , diagramme du réel en moi, extériorité
de l'intériorité ou intériorité de l'extériorité
, icônes où le monde (se) représente en creux : le sujet-connaissant
est alors ce corps hanté par la réalité, aliéné
par l'ailleurs , où le désir est " recherche du dedans dans
le dehors et du dehors dans le dedans " . Mais le désir de savoir
fondamentalement désir sur l'Autre est aussi évidemment désir
sur soi, onanisme mental qui cherche le Même sous la représentation
( ou ce qui revient au même l'autre qui parle par sa bouche) ne peut qu'être
lié (quoique non déterminé) à la domination du plaisir
de représentation sur le plaisir d'organe (comme le montre Castoriadis
) chez l'Homme ( mais surtout chez la femme pourrions-nous ajouter avec une
ironie non dénué de ...sens de la réalité.....)
, plaisir de représentation qui sous la résistance des choses
que Freud résout ( trop simplement ?) par " Le non-réel,
le simplement représenté, le subjectif n'est que dedans; l'autre,
le réel, est présent au-dehors aussi " et plaisir sans lequel
il n'y aurait pas de sublimation possible et donc selon Castoriadis pas de vie
sociale. Toute société se construisant aussi par cette articulation
du dedans et du dehors, dans et par la clôture , la fabrication sociale
de l'individu n'est alors qu'une redondance de la clôture identitaire
subjective qui à la fois finit les figures du pensable et pose que l'unité
est toujours problématique, si bien que la pensée est toujours
mise en cause ( limitée par la Cité) de l'Institution dans ses
significations imaginaires et représentation du sujet-connaissant comme
objet non-objet , sujet pensé par l'Institution mais ipso facto en conflit
avec lui-même par l'acte de connaissance qui tend à faire fusionner
objet épistémique et objet libidinal .
Le Penser sous l'absence d'objet , analogon du corps, distance de soi
à soi et inachèvement de la connaissance
Quand le sujet-connaissant place
devant soi un objet, contraint qu'il est de s'en distinguer -pour l'étudier-
en établissant écart ou distance entre lui et l'objet , d'autant
plus radical quand l'objet est un sujet ( lorsqu'il s'agit des sciences sociales)
et que le risque de décrypter le Même sous la polysémie
du réel est plus prégnant, la disjonction supposée entre
sujet et objet, illusion rationaliste -quoiqu'irrationnelle- permet la représentation
de l'objet, en tant que soi et écart à soi ou bien plutôt
en tant que soi comme écart à soi .Cette croyance de la duplication
du Moi en l'objet ou de de la duplication en moi de la chose existant hors de
moi , qui est au coeur/corps même de l'activité pensante, d'une
part nie que l'ombre est aussi en nous, autant qu'au dehors et d'autre part
simplifie, d'une manière aussi artificielle que rassurante par la virginité
de la pensée qu'elle présuppose, l'acte de Penser en ramenant
de l'inconnu à du connu. " Penser requiert que les excitations exogènes
(provenant des autres) et endogènes ( les fantasmes, les affects) laissent
en nous et autour de nous une place suffisante pour penser."
Le principe ( métaphysique ?) selon lequel le sujet ne reconnaît
jamais que lui-même, sous la polyphonie désordonnée du réel,
pour séduisant qu'il soit, omet que le Moi est fondamentalement clivé
: le Moi en quête d'objet ( ou de tenant-lieu d'objet...) se clive en
Moi-Plaisir et en Moi-réalité, dont l'intersection est si improbable
que le sujet-connaissant rationnel ( ou plutôt totalement irrationnel
et par là-même dévoilant l'intelligence qu'il a pu construire
des leurres comme processus fondamentaux de la pensée, du corps et de
la vie) se propose à lui-même la fiction du recouvrement de l'un
par l'autre, mais selon Didier Anzieu, un second clivage doit être articulé
au premier, entre le Moi-réalité externe ou Moi-objectif et le
Moi-réalité interne ou Moi subjectif. La trace de l'objet en soi,
si l'on s'éloigne de la théorie freudienne, et en cela grecque
ou phénoménologique, de la prise directe (et transitive ) sur
son objet et de cet accès assuré à la réalité
en ce que la représentation reproduit la perception, nécessite
une surface de contact entre le corps et le Monde, si l'on accepte l'idée
que toute pensée est pensée du corps : mais cette surface, que
l'objet transitionnel que théorise Winnicott permet de conceptualiser,
est paradoxale ou ambiguë comme l'objet transitionnel lui-même (
est-il demandé par le bébé ou proposé au bébé
? ) : " l'objet transitionnel (...) serait la modalité première
de cette présence absente , qui définit la représentation
et autorise le mouvement de la pensée." . A son corps défendant,
la pensée permet de simuler ici ce qui se passe là-bas, et L'autre
est alors ce par quoi là-bas hante ici , selon la féconde analyse
de Corinne Enaudeau. " Chair du monde et chair du corps comme Corrélats
qui s'échangent , coïncidence idéale(...) C'est une notion
pieuse et sensuelle à la fois, un mélange de sensualité
et de religion, sans lequel la chair, peut-être, ne teindrait pas debout
toute seule." Envers de tout corps, autant qu'expression du corps, la théorie
devient cette infidèle, sorcière ou passagère clandestine,
illusion logique du Même et du Moi-homogéne, sorte de tentative
d'inclusion monadique ou autistique du sujet dans l'objet et de l'objet dans
le sujet qui dresse une barrière protectrice, une frontière symbolique
au sens où le travail de la pensée ne fait que déplacer
les pulsions à la périphérie d'un Centre qui se vit comme
présence-absence. Toute pensée est ainsi conflictuelle ou encore
produit d'un conflit, entre les tentatives de transformer le réel en
effigie et les quêtes de cette terre étrangère qui nous
anime. Si la représentation se donne comme ou passe pour la présence,
c'est au travers des mots , espace à la fois virtuel et symbolique, qui
s'interpose entre l'inscription excitante, ce que René Thom baptise forme
prégnante et la perception des objets extérieurs qu'elle ordonne,
la donnée saillante. C'est donc que " le schème prégnant
trouve dans le mot un redoutable représentant, où se masque et
s'exprime l'empire de la trace inconsciente : l'excitation enregistrée
, enrôlant à son service le pouvoir des mots et leur espace, s'y
fraie de nouvelles voies et gagne en puissance . L'impression passée
accède à l'expression, sans pour autant la représentation
de ce qui l'aliène. La mémoire de l'infantile est devenue sens
en acte, qui reste méconnu des mots où il oeuvre." Sauf que
cette conception est encore trop simple, en ce que Castoriadis montre que si
la réflexion naît de l'interrogation des présupposées
et fondements de la pensée, c'est au travers ce que lui a légué
l'institution sociale, le langage notamment; si bien que " toute réflexion
est ipso facto mise en cause de l'institution donnée de la société,
mise en question des représentations socialement instituées, de
ce que Bacon appelait les idola tribus(...)" . L'aperception transcendantale,
que Kant définit comme " la conscience d'une unité nécessaire'
(...) qui relie tous les suivant des concepts, c'est-à-dire suivant des
règles", conscience d'une unité de la conscience, est alors
non seulement insuffisante voire leurrante mais doit , selon Castoriadis, s'articuler
à l' imagination radicale du sujet qui doit pouvoir se représenter
non pas comme objet, mais comme activité représentative, comme
objet-non-objet .
Le pouvoir de stabiliser le réel, que produit la connaissance , sous
la recherche du Même, où le réel lui-même aurait presque
tendance à s'évanouir, sous la falsification nécessaire
que produit toute catégorisation du réel, renvoie à l'identification
( évidemment impossible) d'une identité monocorde : prisme où,
selon Schopenhauer, notre esprit se figure le réel ( et lui-même)
et de sorte le défigure..." Penser systématiquement apporte
un plaisir global spécifique de fusion du moi-réalité externe
et interne et du moi-plaisir, de mise en ordre simultanée des mots, des
choses , des pensées(...) , d'intrication des pulsions de vie (l'illusion
créatrice) et des pulsions de mort ( un système est une machine
de guerre contre des adversaires); en même temps il comporte un reste,
un trou, un vide , un manque qui l'expose aux attaques exogènes et aux
effets pervers endogènes."
Si bien que par hypothèse, la pensée est toujours inachevée
en ce que la pensée naît de l'absence d'objet et de l'interdit
de toucher, interdit double selon Anzieu, qui articule le premier interdit de
la fusion avec le corps de la mère (que l'objet transitionnel remplace
) et l'interdit des gestes d'emprise, double interdit qui vise la pulsion d'attachement.
Le Penser comme membre-fantôme: l'abstraction comme distraction
Nous proposons alors de falsifier
- pour se l'assimiler, le premier rapport au monde étant de type cannibalique,
il fonde notre relation au monde... - l'acte-de-penser, grâce à
la théorie du membre-fantôme . Lorsqu'un individu est amputé
d'un membre, il ressent encore parés l'amputation, la présence
de ce membre, dans des positions différentes, voire des sensations sur
son membre, des douleurs: c'est probablement à la fois un effet du fonctionnement
du cerveau et le nécessaire travail de deuil de ce membre perdu qui s'effectue,
en dehors de la conscience du patient; c'est ce que les médecins baptisent
le membre-fantôme.
Concevoir le Penser comme membre-fantôme, c'est remplir cet angle mort,
cet entre-deux du sujet et de l'objet, en l'appréhendant comme illusion
aux effets de réalité ; les différentes positions possibles
du membre-reconstruit-fantasmé renvoyant aux quêtes protéiformes
de ce Même à travers l'Autre, duplicité fondamentale du
Même et de l'Autre, oscillation du Moi et du non-Moi qui fondent le Penser
. Cette clôture identitaire, où la chose est supposée enclose
en moi ou ce qui revient au Même où le Moi se duplique dans la
chose, réalisme contruit ou construction réaliste, revient à
cette présence absente ou absence présente que le membre-fantôme
conceptualise . C'est le Penser sur le mode du "comme si" qui s'ignore
comme "comme si" que cette présence absente pour l'homme, impuissance
fondatrice du Penser ou cette absence présente,pour la femme, catration
symbolique animant le Penser , subsume sous le concept de membre fantôme
renvoant là encore à l'idée de pensée sexuée
(que nous avons explicitée... partiellement). C'est la représentation
qui se donne comme perception et comme substitution à une absence, puisqu'il
ne peut y avoir substitution qu'en l'absence d'objet. Mais c'est aussi cette
image du corps ( qui par parenthèse empêche les obèses de
maigrir définitivement en ce qu'ils ont mal à la graisse qu'ils
n'ont plus, comme l'amputé au bras qu'il n'a plus, comme le formateur
au savoir qu'il a dispensé et lui échappe, comme le sujet-connaissant
au savoir qu'il a produit et communiqué...), en quête d'une unité
rompue que schématise le membre-fantôme : sous l'angoisse que génère
la polysémie du réel, le corps des idées rassure . Mais
il faut ajouter ce que la connaissance du système immunologique nous
apprend : si d'un point de vue biologique, tout ce qui n'est pas soi doit être
rejeté, le phénomène de la grossesse est l'exemple que
le corps humain est capable de discriminer non seulement le soi du non-soi mais
le soi-homologe ( ou reconnu comme tel) du non-soi- étranger : En effet,
le foetus en ce qu'il porte sur son système HLA la moitié des
antigènes en provenance de son père, et donc étrangers
à la mère doit être accepté par le système
immunologique de la mère, les reconnaissant comme homologue, qui cependant
dans le même temps et paradoxalement reste à même de lutter
contre des infections bactériennes ou virales en les détruisant
alors même qu'elle tolère des antigènes étrangers
en son corps." Le soi immunologique est donc capable de distinguer et de
diffrérencier à l'intérieur du "non-soi" entre
un "non-soi" qui est rejeté et un "non-soi" qui est
accepté . la séparation entre le "soi immunologique"
et le "non-soi immunologique" n'est peut-être pas aussi tranchée
que nous pouvons le penser." . Le membre-fantôme en ce qu'il théorise
cet entre-deux caractéristique du Penser qui sous la quête du Même
pense (/panse ?) la polysémie vertigineuse du réel est bien alors
cette terre étrangère aux frontières mouvantes qui ne peut
penser l'altérité que comme non-soi homologue et fantasmé
.
L'abstraction n'est alors que cette distraction, sorte de divertissement pascalien,
où le soi peut dire des choses ce qu'elles ne sont pas , où le
sujet en l'objet se délègue et de l'objet se distingue, où
l'objet en le sujet se duplique et du sujet ...se rit!
Le membre-fantôme entre fiction et représentation : Du "Moi-Tout"
souverain au mystère de l'obéissance
Si le désir n'était
donc que cet objet substitutif à l'objet primaire, prenant justement
pour objet des objets substitutifs, cet espace de la jouissance (potentielle)
serait alors ce qui génère la raison, comme tentative de dénégation
ou de conjuration du désordre, sorte de lieu du double fictif de cet
objet nécessairement manquant selon Freud. Ce double déplacement,
de type probablement sublimatoire, s'il ne peut mettre hors-jeu le désir
( d'autrui et donc de soi) est ce qui oriente la pulsion d'investigation.
L'élaboration première de la pensée est, dans cette perspective
l'effet du manque. La primaturation du nourrisson renvoie à la fois à
une dépendance et à une toute-puissance, qui s'articulent de manière
à ce qu'un moi non achevé puisse progressivement, grâce
à l'adhésion à un ordre symbolique, se construire. En d'autres
termes, la dépendance infantile primaire, si elle nécessite l'établissement
de relations d'objets, n'est pas initialement vécue comme dépendance
mais comme un " Moi-Tout", autosuffisant et autoréférentiel
en ce qu'il construit un je (qui deviendra ensuite un jeu fantasmé par
la pensée) qui n'est qu'un nous : l'objet transitionnel de Winnicott
n'est-il pas d'ailleurs qu'un succédané du nous fusionnel originel
indispensable à la constitution de la relation moi-extérieur.
Si, pour Freud, " le processus de pensée se forme à partir
de l'activité de représentation" , c'est bien que l'absence
de l'objet qui se dérobe est ce qui autorise la représentation
et donc la pensée, qui est donc ce membre-fantôme qui articule
la frustration du manque au "Moi-Tout" originel : c'est la nostalgie
de la non-séparation originelle du Moi-réalité face aux
objets substitutifs dont aucun par définition ne suffit, qui produit
une tension génératrice de la pensée. C'est le jeu symbolique
du "Fort-Da" du nourrisson, qui crée la représentation
( d'objet), qui elle-même autorise la pensée abstraite, comme illusion
de dépassement pulsionnel par un remodelage du corps à la fois
lieu du double et de réconciliation de l'inconciliable, double face-surface
où l'ordre se démontre conflictuellement comme coïncidence
de forces antinomiques. Or, " les illusions se recommandent à nous
par le fait qu'elles nous épargnent des sentiments de déplaisir
et à leur place nous font jouir de satisfactions" , même si
parfois elles se brisent se heurtant à la réalité effective
ou effectivement reconstruite. La réalité a donc bien partie liée
avec la représentation en ce que l'existence même de la représentation,
en tant que médiation symbolique entre dehors et dedans, est une garantie,
même partiellement illusoire, du représenté. C'est donc
bien que la pensée, en tant que rupture de l'unité primitive,
procède bien de la genèse du sentiment d'identité ou de
conscience de soi mais sur un mode fantasmé et assumé comme fantasme
qui sait l'objet perdu mais est en même temps convaincu de sa pérennité.
C'est la perte, qui permet la représentation et le jugement d'existence
à condition de supposer que " la pensée n'est qu'un substitut
de désir hallucinatoire" qui se constitue comme médiation
symbolique entre la représentation et l'objet. "(L') angoisse (de
la perte) sera surmontée dans le jeu de la pensée , la liaison
des représentations. Grâce à la représentation, l'objet
est encore là (in absentia) alors que le moi sait qu'il n'est plus là
( in praesentia) mais il accepte cette absence par la formation du symbole."
C'est bien là que la pensée procède du mécanisme
mi-neurologique mi-psychique du membre-fantôme ( bien sûr sur le
mode de l'analogie théorique voire métaphorique) : en tant qu'élaboration
sensorielle souvent vivace et durable du segment anatomique du soi pourtant
perdu, c'est la partie d'un tout, traditionnellement nommé schéma
corporel oscillant entre représentation, fiction et hallucination. Si
la conscience du corps, en tant qu'image du corps, sorte " d'apparaître
à soi-même " du corps, ni entièrement sensation kinesthésique,
ni entièrement représentation, relevant d'une unité constitutive
mais perçue de manière vague et évanescente quoiqu'impérieuse,
est aussi l'expression de l'image de soi ; c'est en un lieu/non-lieu de quête
répétitive d'un "nostos" définissant le désir,
et son expression sublimée et illusoire dans la pulsion de savoir, "
dans le jeu des fantasmes d'une satisfaction totale où - un bref instant-
satisfaction réelle et satisfaction hallucinatoire ne faisant qu'un,
en un mot, où la puissance (entendue comme identité de soi à
soi) était souveraine, ressentie comme réelle et illimitée.
Ainsi enracinée dans le passé, dans la représentation inconsciente
de la première satisfaction, le désir est essentiellement inconscient
, frappé du signe de l'indestructibilité".
Si le désir est d'abord désir de soi, non tant écran entre
soi et soi mais chemin qui mène vers soi , manque structurel et structurant,
se structurant autour d'une faille ( ce en quoi le " jeu amoureux"
n'est que le nostos du perdu-trouvé , présence-absence du Fort-Da
aussi illusoire qu'apparemment nécessaire ), il est mû par le fantasme
en tant qu'expression d'une pulsion comblant le manque dont souffre la réalité
corporelle, souvenir d'une plénitude : " ce qui est désiré
c'est ce que donnait à croire l'objet réel, c'est-à-dire
l'omnipotence du sujet. Si le sein est support du désir - et par là
même fantasmé- c'est parce qu'il permet de retrouver l'état
de toute -puissance ( "vécu" dans la satisfaction hallucinatoire)
qui est le véritable objet du désir".
." : c'est la duplicité du Moi et du non-Moi à l'oeuvre ,
du Même et de l'Autre , de la présence et de l'absence qui produit
cette tension du sujet à l'objet et de l'objet au sujet qui censée
disjoindre présence et représentation, produit du savoir. Le clivage
de l'objet épistémique devient donc aussi celui d'un dedans des
pulsions sexuelles et nommons la force avec laquelle intervient la vie psychique
libido-désir sexuel- comme quelque chose d'analogue à la faim,
à la volonté de pouvoir pour les pulsions du Moi" . En tant
que "gardiens de vie" mais aussi originairement "gardes du corps"
(souligné par nous) de la mort, les pulsions de pouvoir ne seraient alors
que ces remédiation symboliques à un Moi-Tout soumis à
l'acte de représentation d'un objet imaginaire faisant écran -
mais aussi suscitant- au désir .
Le Pouvoir comme substrat symbolique du corps : mémoire de l'oubli ou réminiscence du manque
Or, en ce que le désir est aussi vécu du manque, réminiscence
de l'Un sous la polyphonie conflictuelle du réel, c'est en termes de
reliances/oubliances entre corps et symbole que peut/doit se saisir la pulsion
de pouvoir.
En ce que le corps est à la fois bavard et mutique, s'il est à
la fois représentation immanente inconsciente où se source le
désir et image du corps édifié par un rapport langagier
à autrui , c'est l'acte de parole, médiatisant l'absence d'objet
(l'atermoiement par la parole du manque d'objet permet un temps de différer
la satisfaction du besoin par le corps alors qu'il n'y a que le désir
pour trouver à se satisfaire sans jamais s'assouvir) qui lie le Politique
et l'infantile : c'est la mére (ou le substitut maternel) qui médiatise
par la parole l'absence d'objet à l'enfant tout en valorisant et légitimant,
par ce parler-le-désir, un désir dénié dans sa satisfaction.
Dans "(la) confiance inébranlable (de l'enfant) dans (sa) possibilité
de dominer le monde " , la toute-puissance de l'envie est envie de toute-puissance
-dans la perspective de Mélanie Klein- en ce que le nourrisson se représente,
acculé qu'il est à fantasmer le réel, segment d'une totalité
fantasmée (moi-ma-maman-mon-corps-le-monde). De sorte, il n'a pas affaire
à des objets mais bien à des symboles, autrui n'étant qu'une
partie de soi (tel que dans le ventre de sa mère, le foetus ne peut différencier
son univers de lui-même), il puise en soi des univers, omnipotence tout
à la fois que totale dépendance du nourrisson immature. S'il y
a probablement du réel, il n'entre jamais en contact avec lui tout comme
le tâtonnement que la pulsion de savoir représente.
Dans " l'Etre humain comme symbole" , Georg Groddeck montre comment
le langage, manifestation du ça exprimant le solide ancrage du corps
et des mots lestés de symboles, porte la trace des mémoires de
l'oubli qui ,par le biais de l'étymologie, parle le sujet à son
insu. Dans les ramifications dees racines indo-euroépennes, les filations
sont pour Groddeck étroites entre connaître/cognoscere , naître/nasci,
genre/genus , genèse, gnose ou bien encore en allemand kennen/connaître,
können/pouvoir , Kind/enfant, Kunde/connaissance. Dans le contrat qui lie
le sujet à son corps, symbiose originelle de la première relation
à l'objet élu, lieu où la tension du besoin et du désir
se détend dans la confusion d'une clôture rassurante qui dissout
le réel sous un principe de plaisir (Nostalgie du Tout qui sous la répétition
du Même produit à la fois pulsion de pouvoir et désir de
savoir), c'est bien encore là la présence-absence du membre-fantôme,
attestant de la réalité et de l'illusion de l'enveloppe corporelle
psychique, qui dit l'intrication entre le corps comme entité totale,
le savoir comme objet total connu et le pouvoir comme réminiscence du
vécu du manque d'objet , compulsion de répétition, quête
d'un corps ou d'une emprise sur le corps : " cela signifie que la plsion
d'emprise ( comme force antépremière) est toujours déjà
présente partout, à tout moment ; c'est sa définition même
: il n'est rien sur quoi, elle ne mette son emprise, n'étende son empire
: aprés tout, il n'y va que d'un "s", le "es" en
allemand, de l'inconscient, du çà : forte de tout son "es",
force de l'inconscient, l'emprise fonde, soutient tout empire, depuis l'empire
du foeutus sur son pouce qu'il suce, du nourrisson sur le sein qu'il aggrippe,
'l'"empire des sens" et l'empire sur soi-même (...)" .
En tant que mise en avant de soi, le mot doit d'abord pour prendre sens , prendre
corps : symbolique du corps tout autant que médiation structurante au
ça, c'est en tant que l'objet de la connaissance et le sujet de la connaissance
ne ferait plus qu'un que s'exprime à la fois la volonté de connaissance
de soi ( sous le-désir-compulsif-de connaitre-le- monde) et la volonté
de puissance, réminiscence du paradoxe de l'incomplétude du nourrisson
et la toute-puissance infantile en ce que la pulsion de pouvoir est autoaffirmation
de soi etpulsion du Moi : or, si le plaisir naît de l'effet de répétition
et de la projection sur un objet partiel de l'objet total, "chaque corps
est représentatif du sujet désirant, si c'est un humain ; mais
il est perçu par les autres sous forme dobjet offert à leur désir,
en les provoquant à le désirer d'une manière philique ou
phobique : pour entrer en relation avec lui en une relation d'échange
de plaisir, ou pour refuser une relation d'échange avec lui qui serait
déplaisir." .
En ce sens , Groddeck souligne le lien symbolique étroit entr" e
" (...) pouvoir/puissance ( allemand Vermögen) et processus d'Eros,
de même que la filiation de sens unissant don (allemand Gabe), poison
( allemand Gift, de geben/donner), offrande/sacrifice ( allemand Opfer) et phénomènes
de sexe.
Si penser revient à réveiller le semblant et réfléchir
à refouler la pensée autre, la volonté de pouvoir est l'analogue
moïque de la libido -bien qu'elle s'oppose pour Freud à la libido-
et l'expression du désir de savoir, qui prend chair comme logos du symptôme
et réminiscence du renoncement, si bien qu'il est possible de soutenir
que le Politique puise dans l'Infantile, en ce que solidaire d'une mémoire
de l'oubli, il puise, dans la forme originaire de l'Un, l'illusion d'une toute-puissance,
comme substrat symbolique de l'oeuvre.
Réalité de pouvoir et identité de pensée ou le pouvoir comme oeuvre de désir
Sous l'inconscient de la langue, Groddeck nous apprend la puissance mystérieuse du mot dans le symbole : sous le grec orge/pulsion -dont les dérivés français orgasme et orgie nous renseignent sur le lien avec Eros- et la connexion avec orgia/culte secret se profile l'étymologie d'ergon/oeuvre et ses dérivés ( organon/outil, instrument, organe ) . " Toute oeuvre, consciente et inconsciente- par les organes de l'organisme- est imprégnée d'Eros" . L'allemand Werk/oeuvre de même que Wirklichkeit/réalité, de la famille du radical indo-européen werg, montrent que " sans orge et sans orgasmos, aucune vie humaine (n'est) possible, aucun travail, aucune oeuvre qui opére". Or, Eros naît du désir, expression du vouloir-vivre (Schopenhauer) à la fois affirmation de soi et illusion, mais surtout motion , c'est-à-dire à la fois condition du bien - évidemment pas sous une acception morale, mais ce qui est bien pour le sujet- mais aussi introduction d'un altérité voire même principe d'altération. En effet, si le désir naît de la restauration non pas d'une satisfaction antérieure mais bien d'une situation antérieure , celle de la satisfaction première, primum movens inconscient ,qui tend à l'identité de perception, c'est-à-dire la reviviscence de la perception originaire d'une satisfaction, puis aprés l'expérience oedipienne à l'identité de pensée, en ce que l'objet est désiré en tant qu'interdit, le désir est mémoire - évidemment inconsciente - de l'Autre : il faut, en effet, que le désir, en tant que séquence réitérative, ait été exaucé originairement par autrui, paysage originaire que Freud nomme Nebenmensch : " Il n'y a de la pulsion, et de la répétition, dans la mesure où le nourrisson a tôt fait de "comprendre"( c'est au fond sa première pensée active) que l'objet ne viendra pas tout seul - ni de si tôt- ou qu'il ne peut lui-même en diligenter la production, il devra faire fond sur cela " .
En ce sens, la mobilisation d'Autrui, au sens où il faut de l'autre, ne serait-ce que comme initiation à l'autosatisfaction, s'articule dialogiquement à l'illusion d'une toute-puissance, dans la forme originaire de l'Un, dans lequel Le Politique puise en tant que trace mnésique infantile, mémoire inconsciente du désir, représentation d'une trace-souvenir, nostalgie en acte qui tend à la réalisation de désir coûte que coûte, malgré l'interdit, qui témoigne à la fois de la nécessité de quête de trangression et celle de répétition : " Il n'y a du désir que parce qu'il y a une perte et que le sujet ne s'y fait pas " . A la racine fondamentalement narcissique du désir- que notre texte a préalablement explicitée, en ce que le désir est fondamentalement autoaffirmation de soi-, se couple l'idée d'une altération de soi par le désir- au moins le temps du désir- double jeu d'altérité et d'unité, porte-parole proprement corporel et symbolique à la fois, du Politique comme tissage (oeuvre et tissage sont étymologiquement liés) du manque.
Le Politique au risque de l'étranger ou le ficelage symbolique
du social
Penser le Politique, c'est alors
penser dialogiquement le dedans et le dehors, au double sens intime et/ou social
du concept : à la fois comme construction de son propre objet politique
interne porteur de la figure de la trahison et/ou de l'altérité
au moyen de la conceptualisation- forgée par Didier Anzieu - des enveloppes
psychiques corporelles et comme articulation des formes d'organisation de la
Cité - et hors de la Cité - aux prises avec l'étrange étranger
- aux montages proprement textuels de transmission symbolique de la filiation
selon l'hypothèse de Pierre Legendre .
Quand pour Hannah Arendt, " l'Homme est apolitique (;) la politique prend
naissance dans l'espace-qui-est-entre-les-hommes, donc dans quelque chose de
fondamentalement extérieur à l'homme" , est-ce par abus de
langage que l'idée d'un objet interne proprement politique peut être
avancée alors même que l'idée de politique suggère,
même normativement, l'idée d'un vivre-ensemble et donc de relations
à autrui ?
Certes, pour Fédida , l'oubli du meurtre du Père constitue la
pierre d'achoppement de la psychanalyse contemporaine. Pourtant l'efficace symbolique
du Nom du Père tient largement, non tant au Père comme support
de la figure de la loi, mais à la place du père dans la parole
de la mère et dans le statut qu'elle lui confère dans son propre
désir : au delà, c'est bien que cette fonction paternelle symbolique
relève, contrairement à celle de la mère, de la nécessaire
croyance en la paternité du père- le père réel ne
faisant que soutenir évidemment la fonction logique de figure de la loi
- : dans cette triangulaire père-mère-phallus, Lacan , à
l'inverse de Mélanie Klein pour qui le Paternel n'est que l'appendice,
l'objet partiel qui ne prend sens que du corps maternel , pose la suprématie
du symbolique en ce le phallus est compris comme signifiant ordonnançant
les identifications désirantes, objet saisi par son effet sur/dans l'Autre
(maternel). Or, le stade du miroir, traditionnellement décrit de Geselle
à Wallon, Winnicott ou Lacan, est bien ce moment où l'enfant se
reconnaît en propre, alors qu'il prenait son image spéculaire pour
celle d'un autre : cette assomption triomphante, manifestation d'une identification
proprement narcissique est jubilatoire en ce qu'elle apporte la preuve de l'unité
mais aussi de l'unicité corporelle, au delà des angoisses primitives
de morcellement. Mais cette étape souvent décrite en soi n'aurait
pas de sens sans la médiation symbolique d'autrui : "à rien
ne sert si le sujet est confronté au manque d'un miroir de son être
dans l'autre" , puisque l'image du corps s'élabore dans une communication
langagière sécurisante à la mère ou à son
substitut. Sa propre image nen peut suffire à son jouir, ou si c'est
le cas c'est sous le mode du leurre dans la rencontre d'autrui. Expérience
de la relation duelle, mais aussi de l'unité corporelle, double jeu d'altérité
et d'unité, porte-parole proprement corporel et symbolique, c'est bien
là cet objet interne politique d'un manque constitutif qui se forge,
objet conflictualisable qui porte en lui la figure du leurre, du manque et de
la trahison mais aussi de la mémoire et de l'oubli. Le concept d'enveloppes
psychiques corporelles , défini comme plans de démarcation, structures
frontalières entre monde intérieur et monde extérieur,
entre monde psychique interne et monde psychique d'autrui permettra de penser
cette mémoire de l'oubli sur laquelle se fonde le Politique, articulé
à la construction nécessaire d'une figure de l'étranger.
Concept non monolithique, il est un feuilleté mobilisable (ou pas), consciemment
(ou pas) d'enveloppes délimitant des frontières avec l'espace
interne des objets externes, avec l'espace interne des objets internes et avec
le monde perceptif, voire même selon D Houzel la frontière entre
l'espace interne du self et l'espace interne des objets internes permettant
de spécifier une forme d'introjection narcissique de "Soi-objets"
"(...) auxquels le Self s'identifie par une sorte d'identification projective
dans les objets internes, différente de la véritable identification
introjective qui laisse aux objets internes leur part de mystère, d'inconnu,
d'inexploré " . Dans ces enveloppes psychiques, l'enveloppe de mémoire,
en tant que lieu des traces, tient une place particulière qui renvoie
à la double signification intime et sociale du Politique. C'est l'enveloppe
de mémoire et ses trous qui permet au sujet de se penser à la
fois comme singulier et comme produit d'une temporalité : découverte
d'historicité, sorte d'investigation des commencements, anamnèse
historio-graphique, qui ne se produit que dans la remémoration partagée.
"L'effort de création de l'histoire exige pour se soutenir la participation
de quelqu'un à la remémoration, s'incarne dans un jeu de souvenirs
entre l'enfant et sa mère et, ultérieurement entre le sujet et
lui-même" . Ce processus de re-contruction et d'oubli se nourrit
d'abord d'une mémoire primaire, incarnée et ineffaçable
des impressions précoces, "réseau maillé de barrières
de contact ou plus précisément selon l'expression de Didier Anzieu,(...)"
surface d'inscription, distincte de l'écran pare-excitation auquel elle
est pour sa protection accolée" , mémoire immémoriable,
qui n'est pas pensable et qui renvoie au holding de Winniccott, à la
capacité de rêverie et de mémoire de la mère, à
la fonction alpha de Bion , à l'ensemble des ressentis-traces qui s'inscrivent
à l'insu dans un corps et une psyché. A cette mémoire,
Enriquez couple une mémoire oublieuse et mémorable, amnésie
organisée , par définition infidèle, tissé des produits
de son oubli, obéissant à l'action des processus secondaires,
dans une constante réécriture "donnant simultanément
le sentiment d'une continuité de soi et d'une différence de soi
à soi dans le temps." La transmission transgénérationnelle
des refoulés , pour structurante qu'elle soit constitue une enveloppe
d'amnésie organisée qui donne accès à la mémoire
culturelle collective, à comprendre à la fois comme échec
et réussite de l'oubli. Si une partie du sujet lui reste à jamais
étrangère, au sens où Freud qualifie le refoulé
de terre étrangère interne,- le Moi n'est maître de sa propre
maison- au sens où le symptôme est cet enkystement d'un corps étranger
et ce poste frontière à occupation mixte, c'est bien cette articulation
du propre et de l'étranger-défini par son absence plus que par
son essence- qui fonde cette co-construction du Politique : l'étranger
renvoie nécessairement à la figure de l'intime et à la
forme sociale d'une organisation de la Cité qui pense le rapport à
l'altérité : si le Politique aujourd'hui se déplace , "c'est
vers la banlieue la bien nommée lieu du ban, de l'ordre virtuel, à
l'extérieur des murs de la ville , le Politique devient à présent
(aussi) l'art d'organiser le "hors" de la Cité." .
Mais , sous le ficelage symbolique du social, " la femme en son "continent"
noir est constitutionnellement complice de l'étranger" .