La représentation des questions identitaires dans les médias à l'ombre du 11 septembre 2001 par François-Pierre GINGRAS
Dans toute leur horreur et leur soudaineté, les attentats terroristes
du 11 septembre 2001 contre des cibles aux États-Unis n'ont laissé
guère de personnes indifférentes et c'est devenu un cliché
(ce qui n'en fait pas pour autant une vérité) de répéter
que le monde ne sera plus jamais pareil.
Les spécialistes n'en ont pas fini d'analyser avec application le pourquoi,
le comment et les effets de l'attaque simultanée contre le World Trade
Center et le Pentagone. Au-delà des motivations religieuses ou politiques
particulières des auteurs et des commanditaires de ces attentats, une
partie de l'opinion publique internationale a interprété leurs
gestes comme une réaction contre la mise en place d'un ordre mondial
dominé par les États-Unis et leurs partenaires.
En effet, depuis quelques années, on assiste à une recrudescence
de militantismes qui s'opposent à l'aspiration d'acteurs occidentaux
d'imposer à l'ensemble de la planète leurs valeurs et le nouvel
ordre mondial qui en découle. Des intégristes de toutes les religions
aux écologistes de toutes les latitudes, des militants multicartes aux
sans-abris sans-papiers, des anarchistes aux zapatistes, ceux qui se sentent
menacés par ces changements à l'échelle de l'humanité
ont en commun de revendiquer le droit à la différence et de refuser
l'homogénéisation des identités.
Les médias et la différence
Les représentations et les attitudes qu'on développe à
l'endroit de la réalité politique dépendent pour une bonne
part de la perception des événements particuliers qu'on acquiert
à partir des informations et des interprétations diffusées
par les médias. Ceci dit, il y a plusieurs hypothèses parfois
contradictoires sur la manière dont l'opinion publique se forme et s'informe
sur les relations internationales (Braeckman, 1996 ; Carment et James, 1997
; Shawcross, 2000).
Dans ce contexte de contestation, quelle représentation de la "
différence ", précisément, les médias (ces
soi-disant éducateurs du public) transmettent-ils à leurs lecteurs
dans la couverture des nouvelles internationales au cours d'une période
de crise comme celle qui a suivi le 11 septembre 2001 ?
Lorsqu'ils abordent les différences identitaires, comment les médias
contribuent-ils à modeler l'opinion publique, ces médias qu'Alfred
de Vigny qualifiait de flatteurs complaisants et de miroirs dociles de l'âme
bourgeoise ?
L'analyse des médias canadiens devrait fournir des pistes intéressantes
de réflexion à ce sujet, puisque le Canada (comme la France, mais
pour d'autres raisons) entretient des rapports paradoxaux d'amour et de haine
avec les États-Unis.
Comme l'écrivent Donneur et Soldatos (1988 : 43) la politique canadienne
sur la scène internationale reste discrète car le Canada s'implique
sous l'égide des États-Unis, qui demeuraient à l'automne
2001, si l'on en croit le président George W. Bush, les " meilleurs
amis des Canadiens ".
Selon certains, cette retenue amènerait même les médias
canadiens à s'aligner sur ceux des États-Unis dans le traitement
des informations mettant en cause ces derniers. Dans son étude de l'image
de l'Orient arabe dans les médias nord-américains, Takia M'Hamsadji
(1987) a trouvé que l'influence américaine se reflétait
dans la manière d'aborder les sujets d'information au Canada. Dans le
cas particulier de la Guerre du Golfe en 1991, les médias canadiens et
américains auraient présenté une image homogène
des causes et objectifs politiques, économiques et militaires du conflit
(Winter, 1992).
En outre, toute proportion gardée, dans nul autre pays que le Canada
ne regarde-t-on autant les productions télévisuelles et cinématographiques
américaines, dont le patriotisme - voire le chauvinisme - est manifeste.
Et pourtant, rien n'insulte davantage un bon Canadien qu'on le prenne pour un
neveu de l'Oncle Sam : au nord du 49e parallèle, c'est presque un second
sport national pour les Canadiens d'exécrer l'arrogance et le manque
de tact notoires de leurs encombrants et puissants voisins, le premier sport
national étant bien sûr le hockey (et en 2002, les Canadiens n'ont
pas manqué de fêter les victoires olympiques de leurs équipes
masculine et féminine de hockey aux dépens de celles des États-Unis
!).
La méthodologie
Pour une première exploration, l'auteur et un certain nombre de ses étudiants
et étudiantes ont analysé systématiquement la représentation
des différences identitaires dans les nouvelles internationales dans
cinq quotidiens, du 8 au 21 novembre 2001 inclusivement : deux quotidiens à
vocation régionale publiés dans la capitale fédérale
(Le Droit et The Ottawa Citizen), les deux quotidiens " nationaux "
du Canada anglais (The Globe and Mail et The National Post de Toronto) et le
plus respecté des quotidiens à fort tirage du Canada français
(La Presse de Montréal).
Ayant en tête l'hypothèse générale que la perception
qu'ont les Canadiens des conflits à l'étranger repose en partie
sur la perception qui leur vient des médias, nous avons cherché
d'abord à établir la place relative occupée par les différences
identitaires dans la couverture des nouvelles politiques internationales, puis
à vérifier si la représentation de ces différences
identitaires était plutôt positive ou négative.
Pour réduire le plus possible l'effet de la subjectivité individuelle,
l'analyse de chaque quotidien a été effectuée séparément
par au moins trois équipes de trois étudiants, puis comparée
et, en cas de désaccord, arbitrée par l'auteur. S'il a été
relativement facile d'obtenir un consensus quant à l'identification des
informations politiques internationales à caractère identitaire,
il fut souvent plus délicat de déterminer si leur représentation
était positive, négative ou neutre. Pour ne pas alourdir ce texte,
on trouvera en annexe les définitions opératoires des principaux
concepts utilisés.
Comme il s'agissait essentiellement d'une recherche exploratoire, ne portant
que sur deux semaines et cinq journaux, il ne faudra pas s'attendre à
des conclusions tellement généralisables, d'autant plus que la
scène internationale, en cet automne 2001, était dominée
par une " guerre au terrorisme " peu propice aux reportages sur l'indulgence
réciproque des belligérants
En revanche, il ne faudrait pas trop insister sur le caractère prétendument
exceptionnel de l'automne 2001, en oubliant la guerre menée par l'OTAN
contre la Yougoslavie en 1999 et avant cela la Guerre du Golfe, et aussi tous
les points chauds qui contribuent à chaque année à faire
de L'état du monde une compilation d'un nombre apparemment record de
crises, d'affrontements et de tensions. Déjà au dix-neuvième
siècle, Charles Baudelaire écrivait dans Mon cur mis à
nu :
Il est impossible de parcourir une gazette quelconque, de n'importe quel jour
ou quel mois ou quelle année, sans y trouver à chaque ligne de
la perversité humaine la plus épouvantable [
]. Tout journal,
de la première ligne à la dernière, n'est qu'un tissu d'horreurs.
Guerre, crimes, vols, impudicité, tortures, crimes des nations, crimes
des particuliers, une ivresse d'atrocité universelle.
Plus récemment, on a soutenu que les conflits ethnico-culturels ont augmenté
de façon significative et causé plus de cinq millions de victimes
depuis la Guerre du Golfe (Rotberg, 1996 :V) et que dans de telles circonstances,
l'attention de chacun est mobilisée, avec ou contre son gré (Virilio,
1991 : 46).
Les informations politiques internationales
On sait que la quantité d'information influence depuis longtemps l'impression
des Canadiens concernant les conflits à l'étranger (Maistre, 1976
: 51-56). Au cours des deux semaines sous étude, le dépouillement
des cinq quotidiens a produit un corpus d'informations politiques internationales
constitué de 1270 titres, 1205 articles, 680 photographies, 44 caricatures,
29 cartes géographiques, diagrammes ou graphiques, pour un total de 3043
unités d'information, c'est à dire plus de 600 unités en
moyenne par journal, la moyenne quotidienne oscillant entre 33 unités
pour Le Droit et 60 unités pour La Presse.
Un tel volume d'informations tend à donner raison à Bertrand Badie
et Marie-Claude Smouts (1999 : 231) lorsqu'ils affirment que " la politique
étrangère se fait au quotidien et implique chaque individu ".
Du moins, chaque individu qui s'informe.
Au cours de la période sous étude, en novembre 2001, environ la
moitié des titres des nouvelles politiques internationales portaient
sur le terrorisme et la lutte au terrorisme tel que défini par la classe
politique occidentale. En particulier, pendant toute la période analysée,
les cinq journaux avaient une section spécifique (un nombre variable
de pages identifiées par une bannière du type " La guerre
au terrorisme ") sur la campagne contre Al Qaida, le réseau d'Oussama
ben Laden. Certains des quotidiens analysés ont aussi publié des
reportages exclusifs d'envoyés spéciaux aux quatre coins de la
planète pour couvrir aussi bien les luttes en Afghanistan et les tensions
au Pakistan que leurs répercussions en Arabie Saoudite, en Grande-Bretagne,
aux États-Unis et ailleurs. Ceci rejoint l'observation bien documentée
que le terrorisme est un thème médiatique éminemment chargé.
(Alali et Eke, 1991).
En termes géopolitiques, tout considéré, presque un tiers
des informations politiques internationales analysées pendant cette période
traitaient directement du conflit afghan et du réseau Al Qaida. Arrivait
en second lieu un événement local de portée internationale
: la réunion du G20 à Ottawa (15% des nouvelles), suivi des informations
sur la Palestine et Israël (10%), les Balkans (4%) et une foule d'autres
points chauds du globe tels le Pays basque, l'Irlande du Nord, le Népal,
le Congo, la frontière indo-pakistanaise, le Kosovo et la Bulgarie, la
Kabylie algérienne, etc.
C'est Baghat Korany (1987 : 15) qui écrivait : " La vision du monde
est influencée et même façonné par les médias
d'information et cette influence est d'autant plus grande lorsque les gens auxquels
l'information est destinée sont éloignés du lieu où
se produit l'événement. "
La place des différences identitaires dans les informations internationales
Dans quatre des cinq journaux analysés, la plupart des informations internationales
faisaient état de distinctions de langue, de religion, d'ethnicité,
de nationalité, de citoyenneté, de race ou de région géographique,
à l'intérieur d'un même pays ou entre deux pays ou plus.
C'est ce que nous appellerons des différences identitaires (en excluant,
pour les fins de cette analyse, les distinctions de classe ou d'idéologie).
Le Tableau 1 distingue la place occupée par les différences identitaires
dans les titres, les articles, les photographies, les caricatures et les graphiques
traitant de sujets internationaux dans les cinq quotidiens au cours de l'ensemble
de la période étudiée.
Tableau 1
Proportion de questions identitaires
parmi toutes les nouvelles politiques internationales*
(8 au 21 novembre 2001)
| The national Post (Toronto-canWestGlobal) | Le Droit (Ottawa-Gesca) | The Citizen (Toronto-canWestGlobal) | La Presse (Montréal-Gesca) | The Globe & Mail (Toronto-Bell Globemedia) | |
| titres | 74 % | 71 % | 63 % | 53 % | 38 % |
| articles | 77 % | 81 % | 70 % | 66 % | 37 % |
| photos | 92 % | 79 % | 76 % | 44 % | 46 % |
| caricatures | 100 % | 83 % | 36 % | 80 % | 54 % |
| graphiques | 100 % | -- | 80 % | 90 % | 46 % |
| tout contenu | 86 % | 77 % | 68 % | 58 % | 39 % |
* Sous le nom du quotidien figurent la ville de publication
et la chaîne propriétaire.
Les nouvelles touchant les différences identitaires se trouvaient habituellement
au début des nouvelles internationales, mais il arrive que d'autres informations
internationales se soient imposées, comme l'écrasement d'un avion
dans un quartier résidentiel à New York, le 15 novembre, qui fit
la une de certains quotidiens.
Même si on assiste à un accroissement considérable et rapide
de la diversité des sources et de quantité d'information sur ce
qui se passe à l'étranger (McQuail, 1994), on a souvent soutenu
que les médias s'abreuvaient trop souvent à une source unique
ou à des sources trop semblables (Bourdieu, 1992, 1996 ; pour un examen
du cas canadien, voir Raboy, 2000). Même si c'était sans doute
au moins partiellement exact à l'automne 2001, la place des différences
identitaires dans les informations internationales variait considérablement
d'un quotidien à l'autre.
Ainsi, pour ne prendre que les deux quotidiens " nationaux " du Canada
anglais (tous deux de droite et publiés à Toronto), 86% des informations
politiques internationales du National Post se caractérisaient par une
priorité aux références identitaires, contre seulement
39% dans le Globe & Mail. Quant au troisième quotidien anglais ayant
fait l'objet d'un dépouillement, le Citizen d'Ottawa, il se distinguait
assez bien du journal torontois appartenant à la même chaîne
CanWest Global. Une différence analogue s'observait entre les quotidiens
de langue française de l'échantillon, tous deux appartenant à
la chaîne Gesca.
Les représentations des différences identitaires dans les informations
internationales
On a déjà remarqué que l'opinion publique repose sur des
représentations médiatiques, en particulier sur ce que les médias
rapportent aux dépens de ce qu'ils laissent de côté (Entman,
2000: 13). La distinction est sans doute cruciale en temps de crise (Mattelart
et Mattelart, 1979).
Selon les journaux dépouillés, de 60% à 66% des articles
de politique internationale à contenu identitaire portaient spécifiquement
sur l'Afghanistan et le réseau Al Qaida. Cette proportion augmentait
à environ 72% pour les photographies et 100% pour les caricatures traitant
de questions internationales sous l'angle des différences identitaires.
Quant à la nature des différences identitaires les plus souvent
abordées, on relevait, aux premières places la nationalité
ou l'ethnicité (dans plus de 60% des cas) et la religion (17%).
Ces données corroborent la perception d'autres chercheurs. Il ne fait
évidemment pas de doute que les différences identitaires se retrouvent
au cur de nombre de conflits politiques (Hamelink, 1997 ; Horowitz, 1985
; Staub, 2000), en particulier les différences liées à
la religion ou au groupe ethnique, qui ont le douteux avantage d'être
faciles à repérer et donc, croit-on, à interpréter,
encore qu'ils soient moins souvent la cause que la conséquence du jeu
des intérêts politiques ou économiques (Bacher, 2000 ; Gallois,
1995 ; Ryan, 1995 ; Seaton 1999).
Notre analyse du type de représentations que certains médias canadiens
ont faites des différences identitaires ne contredit pas le diagnostic
de plusieurs autres chercheurs, pour qui les médias attribuent facilement
le blâme à des groupes particuliers et caractérisent les
antagonismes comme ethniques (Seaton 1999 : 43-45), ou accréditent l'idée
d'une haine atavique entre groupes ethniques comme principale explication des
conflits contemporains (Staub, 2000 : 369).
Bien qu'on observe une variation considérable d'un journal à l'autre,
souvent plus de la moitié (de 47% à 84%) des grands titres étalaient
une représentation défavorable des différences identitaires,
comme l'indique le Tableau 2.
Par représentation défavorable des différences identitaires,
on entend ici tout ce qui associe l'existence de distinctions de langue, de
religion, d'ethnicité, de nationalité, de citoyenneté,
de culture, de race ou de région, à des tensions, conflits, irritations,
antagonismes, discordes, rivalités, luttes, combats, inégalités,
dangers, violence, fragilité, faiblesse, etc.
Tableau 2
Classification des représentations identitaires dans les titres
des nouvelles politiques internationales
(8 au 21 novembre 2001)
| National Post | Globe & Mail | Le Droit | La Presse | Citizen | |
| négatives | 84 % | 53 % | 49 % | 49 % | 47 % |
| neutres | 5 % | 27 % | 23 % | 20 % | 18 % |
| positives | 11 % | 20 % | 29 % | 31 % | 35 % |
| N=100% | 224 | 74 | 114 | 182 | 168 |
* On a arrondi les pourcentages, ce qui explique pourquoi leur somme semble
parfois différente de 100%.
Dans 40% à 50% des cas, les titres offrant une représentation
défavorable des différences identitaires faisaient référence
à l'Afghanistan et au réseau Al Qaida, dans environ 35% pour la
Palestine et Israël, ce qui laissait entre 20% et 25% pour toutes les autres
parties du monde.
Les titres étalant une représentation défavorable des différences
identitaires prenaient d'autant plus de place que les titres au contraire positifs,
déjà moins nombreux, chapeautaient dans environ 40% des cas des
nouvelles brèves sur une seule colonne.
Ce qui était vrai pour les titres avait tendance à l'être
aussi pour les articles eux-mêmes, qui semblaient présenter les
différences identitaires sous un jour d'autant plus favorable que l'article
était court et peu en évidence.
Environ 90% des photographies reproduites en première page des cinq quotidiens
soulignaient des différences identitaires, en général en
faisant ressortir des caractéristiques ethniques ou religieuses. Comme
en témoigne le Tableau 3, environ les deux tiers de ces photos exprimaient
une représentation défavorable de telles différences (par
exemple, une photographie de militaires américains attaquant des Talibans).
La représentation des différences identitaires tendait cependant
à leur être plutôt favorable lorsqu'une photographie montrait
les alliés du Canada dans la guerre contre Al Qaida (par exemple, une
photographie de militaires britanniques et américains dans une opération
conjointe).
Tableau 3
Classification des représentations identitaires dans les photographies
des nouvelles politiques internationales
(8 au 21 novembre 2001)
| National Post | Globe & Mail | Le Droit | La Presse | Citizen | |
| négatives | 87 % | 53 % | 43 % | 43 % | 40 % |
| neutres | 1 % | 24 % | 27 % | 20 % | 19 % |
| positives | 12 % | 23 % | 30 % | 37 % | 41 % |
| N=100% | 177 | 62 | 30 | 60 | 98 |
On ne doit pas s'étonner que les caricatures éditoriales traitant
de différences identitaires dans l'actualité internationale aient
eu très nettement tendance (dans 60% à 100% des cas) à
ridiculiser les acteurs " différents " et à associer
la différence à des conflits, nous rappelant la fameuse phrase
de Stendhal : " J'ai assez vécu pour voir que différence
engendre haine " (Le Rouge et le Noir).
Au contraire, la plupart des cartes géographiques, diagrammes et graphiques
illustrant les différences identitaires dans l'actualité internationale
ne véhiculaient pas de représentation défavorable de celles-ci.
Quand on considère toutes les informations faisant état de différences
identitaires au cours de la période étudiée, on s'aperçoit
qu'une moitié portait sur l'Afghanistan et une fois sur deux, les médias
analysés exposaient une représentation défavorable des
différences identitaires dans le conflit afghan.
Et alors ?
Comme un conflit international était au centre de l'actualité
politique, notre analyse a permis de constater que les médias projetaient
l'image d'une " lutte pour des valeurs et des biens rares, où les
acteurs cherchent à neutraliser, léser ou éliminer leurs
rivaux " (Mironesco, 1982 : 26).
Le dépouillement pendant deux semaines de cinq journaux, si influents
soient-ils dans leurs milieux respectifs, ne saurait évidemment permettre
de vérifier quelque hypothèse que ce soit. Même si l'on
supposait que ces quotidiens fussent caractéristiques de la presse canadienne
(ce qui reste à démontrer), rien ne permet d'affirmer que les
deux semaines en question aient été représentatifs de tout
ce qui s'est publié au Canada dans l'ombre du 11 septembre.
En revanche, on retiendra deux conclusions qui ne sont pas sans intérêt.
D'une part, l'analyse minutieuse des informations internationales dans trois
des quotidiens les plus influents du Canada (The Globe and Mail et The National
Post de Toronto, La Presse de Montréal) ainsi que dans les deux quotidiens
les plus respectés de la capitale canadienne (Le Droit et The Ottawa
Citizen) ne laisse aucun doute à l'effet que les différences identitaires
occupaient une place de premier plan dans la couverture des nouvelles politiques
internationales deux mois après le 11 septembre 2001 et que la représentation
de ces différences identitaires était davantage défavorable
que favorable.
D'autre part, on a observé des variations considérables dans le
traitement des différences identitaires d'un quotidien à l'autre,
qu'ils appartiennent ou non à la même chaîne de médias.
Cet état de fait est sans doute dû à l'autonomie considérable
dont jouissait chaque journal et à la diversité des sources auxquelles
les cinq quotidiens s'alimentaient (particulièrement variées pour
La Presse, nettement plus limitées pour Le Droit).
Dans ce contexte, il se peut fort bien que, prise dans son ensemble, la presse
(en particulier la presse écrite) ne modifie guère l'opinion de
ses lecteurs sur les événements rapportés (Nesbitt-Larking,
2001 : 285-304 ; Crigler, 1996), mais les reflète et les encadre dans
une relation fort complexe et ambiguë (Boltanski, 1993 ; Kennedy, 1993
; Kerbel, 1995). Des spécialistes y voient le citoyen recherchant et
interprétant de manière active et critique l'information qu'il
apprécie, même dans les termes les plus abstraits, en fonction
des expériences de sa propre vie (Neuman, Just et Crigler, 1992).
Si est vraisemblable que les décisions des journalistes, des commanditaires
et des directeurs de la programmation orientent de manière significative
la présentation de l'information selon une perspective particulière
de la " réalité " (Kamieson et Campbell, 1992), notre
analyse ne permet pas d'avaliser les critiques courantes à l'endroit
du manque de rigueur des médias qui auraient tendance à adopter
systématiquement l'idéologie dominante et à se comporter
consciemment ou non en défenseurs de l'ordre établi (Collon, 1994
: 199). Pour un quotidien (The National Post) qui appuyait assez ouvertement
la politique du gouvernement américain de " la lutte contre le Mal
", d'autres (en particulier La Presse) publièrent de nombreuses
informations critiques de cette politique apparemment fondée sur une
vision tronquée de la réalité et de l'appui qu'elle recevait
du gouvernement canadien.
Si, comme l'a soutenu Tareq Y. Ismael (1984 : 76-79), les conflits à
l'étranger sont très mal compris au Canada, la faute n'en revenait
plus uniquement aux quotidiens à l'automne 2001, qui ont publié
de nombreux dossiers équilibrés sur l'Islam, l'Afghanistan, la
mondialisation et la politique étrangère des États-Unis,
dans un effort de favoriser chez les lecteurs une opinion bien informée.
Un quotidien comme La Presse, en particulier, s'est fait un point d'honneur
de publier en parallèle et à plusieurs reprises des opinions opposées
recueillies auprès d'observateurs avertis.
Notre analyse n'a pas permis non plus de révéler, dans l'ensemble,
des préjugés anti-arabes ou anit-musulmans d'une ampleur semblable
à ceux observés à l'occasion de la couverture de la Guerre
du Golfe par Kashmeri (1991). Il faut dire que de tels préjugés
semblent caractériser davantage les dépêches des agences
de presse américaines que celles des autres sources d'information. Malgré
tout, le caractère exotique et sensationnel de bon nombre de photographies
et les nombreuses caricatures se moquant d'Oussama ben Laden et des Talibans
ont sans doute contribué à peindre l'ethnicité sous un
jour défavorable en faisant appel tantôt à des figures plus
ou moins mythiques, comme le suggèrent Hudson et Sampson (1999 : 673).
Le dépouillement a aussi permis d'observer à plusieurs reprises
des dérapages dans l'attribution d'un lien de causalité entre
les différences identitaires, surtout ethniques ou religieuses, et l'émergence
d'un conflit politique (que ce soit en Afghanistan, en Palestine, en Irlande
du Nord, au Congo, en Algérie ou ailleurs). Comme le font remarquer avec
justesse Ryan (1995 : 23) et Stavenhagen (1996), l'expression " conflit
ethnique " renvoie davantage à la forme du conflit qu'à sa
cause, puisqu'il s'agit en fait de conflits sociaux, politiques et économiques
entre des groupes qui s'identifient mutuellement en termes ethniques - souvent
à l'instigation de ce que nous appellerons des entrepreneurs politiques
opportunistes exploitant habilement l'ignorance et les frustrations.
Pour revenir aux simplifications des journalistes, qu'il s'agisse de court-circuits
rédactionnels, d'ignorance pure et simple ou de préjugés
obsessifs, il est clair qu'elles ne favorisent pas une bonne compréhension
des luttes sociopolitiques, compréhension qui nous apparaît à
la base d'une démarche citoyenne.
En somme, si l'on croit que l'opinion publique internationale peut avoir un
effet réel, positif ou négatif, sur l'évolution des conflits
politiques (Staub, 2000 : 371-380 ; William et Jesse 2001 :571), l'analyse de
quelques des médias canadiens à l'automne 2001 est encourageante,
mais il reste bien du chemin à faire pour revaloriser les différences
identitaires et montrer qu'elles ne sont pas aussi souvent qu'on le croit les
causes immédiates des rivalités.
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Annexe : définitions opératoires
Pour les fins de ce travail, on entend par nouvelles ou informations le contenu
du journal en entier (du 8 au 21 novembre 2001 inclusivement), y compris tout
cahier spécial, les reportages, les éditoriaux, les chroniques
et les opinions des lecteurs, mais en excluant les pages sportives, l'horaire
de télévision, les prévisions météorologiques,
les bandes dessinées, toute forme de publicité payée, les
avis de décès, mariages et naissances, etc.
Les nouvelles de nature politique comprennent toutes les nouvelles qui se rapportent
à une personne, un organisme ou un événement concernant
un gouvernement ou une administration publique, à la participation politique
sous toutes ses formes, au soutien ou à la contestation du régime
politique, à l'exercice du pouvoir, de l'autorité ou de l'influence,
y compris la constitution, la législation et les activités électorales
ou partisanes, la participation à des groupes de pression ou d'intérêt,
à des manifestations, des activités publiques, des discours ou
autres interventions publiques pacifiques ou violentes. On considère
comme " politique " toute référence aux domaines de
l'éducation, de la justice, des forces armées, de l'environnement,
etc. si elle se rapporte au gouvernement ou à des personnes détenant
une position publique et officielle ou identifiée à un parti politique,
un groupe ou des personnes tentant d'exercer une influence sur le régime
politique, la constitution, les politiques gouvernementales, les acteurs politiques
ou les relations internationales.
Les nouvelles internationales comprennent toutes les nouvelles politiques contenues
dans le journal, sauf celles qui touchent principalement (a) la politique intérieure
du Canada ou des États-Unis ou (b) les relations bilatérales entre
le Canada et les États-Unis.
Les questions identitaires comprennent toutes les nouvelles faisant état
de distinctions de langue, de religion, d'ethnicité, de nationalité,
de citoyenneté, de race ou de région géographique, à
l'intérieur d'un même pays ou entre deux pays ou plus. Les autres
sources de différences (y compris celles s'appuyant sur des distinctions
de classe ou d'idéologie socioéconomique) sont exclues pour les
fins de cette analyse.
Par couverture des nouvelles, on entend tout genre de traitement de l'information,
en distinguant les titres, les articles, les photographies, les caricatures
éditoriales, les graphiques (y compris les cartes géographiques).
Par représentation positive des différences identitaires, on entend
tout ce qui présente de manière favorable l'existence de distinctions
de langue, de religion, d'ethnicité, de nationalité, de citoyenneté,
de culture, de race ou de région, comme source de variété
désirable ou de richesse culturelle, manifestation de succès,
bonne entente, accord, harmonie, bonheur, prospérité, réussite,
calme, paix, sécurité, force, puissance, dynamisme, vigueur, etc.
Par représentation négative des différences identitaires,
on entend tout ce qui présente de manière défavorable l'existence
de distinctions de langue, de religion, d'ethnicité, de nationalité,
de citoyenneté, de culture, de race ou de région, comme source
de tensions, conflits, irritation, antagonismes, discordes, rivalités,
luttes, combats, violence, danger, fragilité, faiblesse, etc.
On a classé sous la catégorie de représentation neutre,
tout ce qui ne peut être classé comme représentation positive
ou négative. Lorsqu'une nouvelle comporte une combinaison d'éléments
positifs et négatifs, on classe si possible le contenu selon la représentation
dominante, tenant compte, au besoin, des éléments qui l'accompagnent
(par exemple, le titre, le contenu de l'article, la photo adjacente).
L'auteur tient à remercier les nombreux étudiants et étudiantes
de son cours de méthodologie d'avoir effectué une étude
préliminaire des journaux, dont les résultats lui ont donné
l'idée de pousser plus loin l'analyse.