LA DEBROUILLE (ET LES DEBROUILLARDS) : MISE EN PERSPECTIVE COMPARATIVE ET COMPREHENSIVE.
Par Constance De Gourcy et Herilalaina Rakoto-Raharimanana
Nom féminin, d'usage "familier" (Le Petit Robert), la "débrouille"
témoigne des arts de faire dont de Certeau (1990) a en son temps souligné
l'importance. Ancrée dans la langue, cette notion englobe un large éventail
de significations sédimentées par le temps et l'usage. Cet article
se propose de montrer la pertinence de cette notion qui participe, par sa présence
au quotidien, de l'entretien du lien social. Pour ce faire, nous nous appuierons
sur deux thèses en cours afin d'y puiser nos matériaux empiriques
et d'apporter un éclairage sur cette pratique qui se décline au
pluriel. Ainsi, l'un de ces travaux porte sur la dimension volontaire de la
migration dans un contexte où l'on tend à associer une cause au
déplacement ; l'autre recherche interroge la pratique des "petits
boulots" chez les lycéens. La juxtaposition de ces deux recherches,
donc la prise en compte de deux types de populations très différentes,
ne doit rien au hasard. En effet, cette juxtaposition nous semble intéressante
dans la mesure où ce regard croisé permet d'offrir un espace de
comparaison dans les stratégies différenciées d'allocation
de ressources qui s'inscrivent dans la vie de ces acteurs-citoyens. Ainsi, les
questionnements relatifs à la "débrouille" dont font
preuve les migrants et les lycéens-travailleurs dans leurs quêtes
respectives dépassent les cadres dans lesquels s'inscrivent ces populations.
Le caractère transversal de cette pratique est essentiel car au-delà
des clivages sociaux et des catégorisations professionnelles, la "débrouille"
se positionne comme une pratique non institutionnalisée qui transcende
les filtres sociaux. Nous allons donc tenter de montrer à travers une
analyse descriptive et comparative combien la prise en compte de ce que l'on
peut qualifier de débrouille est parfois indispensable pour comprendre,
d'une part, l'entrée dans la migration volontaire et, d'autre part, la
nouvelle forme de citoyenneté lycéenne à travers le double
statut de lycéen-travailleur.
DE LA DEBROUILLE
La "débrouille" : terme familier qui évoque en premier
lieu la pratique que tout un chacun met en uvre lorsque les choses ne
se déroulent pas comme prévu. Le Trésor de la langue française
(Imbs, 1978) précise qu'il s'agit "d'une pratique astucieuse et
efficace mais pour laquelle on ne s'embarrasse pas de scrupules". "Débrouille"
est tiré du verbe débrouiller qui peut signifier "mettre
de l'ordre dans ce qui est emmêlé" ou "se tirer habilement
d'affaire". Le débrouillard désigne alors celui qui est "habile
à se tirer d'affaire et à parvenir à ses fins".
En cela, ce terme renvoie à la fois à un personnage et à
un acte. D'abord, à un personnage car le débrouillard constitue,
selon la terminologie schützienne, un type à part entière
; ainsi typifié, le débrouillard évoque aujourd'hui cette
personne sympathique et compétente qui sait se sortir d'une situation
inhabituelle. Ensuite, à un acte quand les "modes d'emploi"
ne remplissent plus leur rôle de guide : la "débrouille"
se positionne alors dans la logique de "la dernière chance".
Pourtant, si cette pratique constitue aussi un art en ce qu'elle mobilise une
capacité à innover, inventer ou bricoler des solutions quand l'action
ne se déroule pas comme prévu, elle renvoie aussi à ce
que l'on utilise en dernière instance lorsque les paramètres de
temps, d'espace et de scénario, constitutifs de toute situation (Javeau,
1991), sont mal définis et rendent la situation confuse.
La "débrouille" se décline au singulier. On n'utilise, en effet, jamais le terme au pluriel (les débrouilles) pour l'évoquer. En revanche, on qualifie volontiers de débrouillards aussi bien un groupe d'individus (des jeunes débrouillards) qu'une personne (une femme débrouillarde). Ainsi, peut-on assimiler l'acte de "débrouille" comme unique et spécifique à la situation qui le réclame ? Autrement dit, il s'agit de rendre compte de la singularité de l'acte et du pluriel des personnes qui l'appliquent. Il n'est pas niable, en effet, que les débrouillards peuvent tous être porteurs de solutions, néanmoins, ces dernières renvoient à l'unicité de l'acte à travers celui ou celle qui le met en uvre. Notons encore, que le terme de "débrouille" a produit une descendance qui, en quelque sorte, l'institutionnalise à travers l'expression "système D". Le "système D", synonyme singulier de sa "grande sur" la débrouille, souligne l'usage récurrent, presque institutionnalisé de cette pratique si singulière, néanmoins tellement fréquente.
LA DEBROUILLE ET LE DEBROUILLARD
Si le sens commun et le sens savant génèrent une sorte de zone
floue quant aux représentations de la "débrouille" et
du "débrouillard", l'une des explications possibles est à
chercher du côté du problème de la catégorisation
professionnelle et de la prégnance de cette dernière dans le système
de reconnaissance et d'identification en vigueur au sein de la société.
En effet, la scission entre le savoir et la "débrouille" dans
les représentations communes et savantes [1] n'est pas sans lien avec
la création et la délimitation des corporations et groupes de
métiers. Le code des CSP (Catégories Socioprofessionnelles) puis
celui des PCS (Professions et Catégories sociales - depuis 1982) est
un exemple frappant de catégorisation "exclusive", car construit
sur l'hypothèse de sa représentativité. Or, ce dernier,
comme d'ailleurs d'autres catégorisations fondées sur des critères
rarement questionnés affiche souvent ses limites lorsqu'on le frotte
à la réalité sociale. Ainsi, par exemple, en ce qui concerne
les lycéens-travailleurs, on observe une non-reconnaissance de ce double
statut et des exigences qui lui sont associées. Le migrant, quant à
lui, est souvent appréhendé à partir d'une catégorie
administrative - le changement de résidence - qui unifie et restreint
le champ d'observation. En outre, la pratique de la migration volontaire se
glisse dans les interstices statistiques et n'est donc pas représentée.
A notre sens, la "débrouille" fait partie intégrante,
non seulement de tout acte intellectuel, physique ou encore cognitif, de tout
travailleur donc de toutes professions, mais est en osmose avec les actes de
la vie quotidienne. Cette non-scission du savoir et de la "débrouille"
trouve son illustration concrète chez les migrants et les lycéens-travailleurs.
En effet, que ce soit au niveau des personnes migrantes ou de la population
lycéenne (lycéens-travailleurs) rencontrées, il semblerait
que la débrouille s'intègre dans une configuration de faire et
d'agir, ad hoc, ou en vue d'un devenir. Ainsi, ces deux types de populations
puisent dans leur répertoire (Schütz, 1994) acquis par socialisation
les sens et significations qui vont leur permettre d'élaborer une stratégie
ou d'amorcer une action. Ces stratégies et actions participent ainsi
de leur multisocialisation d'une part, de la production/reproduction de l'action
si l'on suit la thèse de Giddens (1987) d'autre part.
Précisons encore que le débrouillard qui combine la qualité
d'être à l'habileté du faire, ne se laisse pas facilement
confiner dans des états relatifs à la catégorie d'âge
comme d'ailleurs à ceux de l'appartenance sociale. C'est particulièrement
vrai concernant les personnes migrantes dont ni l'âge ni les PCS ne peuvent
suffire à les définir. Le point commun se situe néanmoins
dans l'habitabilité que le migrant confère aux espaces-temps dans
lesquels il se situe et où l'acte s'effectue. Ainsi, considérerons-nous
la débrouille comme caractérisant la mise en uvre et l'allocation
de ressources incluses dans une stratégie globale dont nous interrogerons
la portée ainsi que les enjeux.
De cet inventaire rapide des usages de sens commun afférents à cette notion et de ces premières remarques, il ressort un ensemble de questions qui constituera le fil conducteur de notre réflexion : quelles sont les ressources, les compétences ou encore les savoir-faire mobilisés dans l'art de se débrouiller ? Autrement dit, quels sont les enjeux qui apparaissent sous-jacents dans le recours à la débrouille ?
Les populations des deux recherches qui nous serviront de référence
et d'accroche pour répondre à ces questions sont d'une part les
migrants "volontaires" venant de divers horizons géographiques,
et, d'autre part, les lycéens-travailleurs.
Précisons que nous entendons par migrants "volontaires" des
individus qui mettent en uvre une démarche d'inscription dans les
villes de leur choix. Autrement dit, la cause et la finalité de la migration
ne sont pas d'ordre professionnel ou autres, mais liées au désir
de se réinscrire ailleurs dans une ville qui a fait l'objet d'une "rencontre
sociale" [2]. Sous le vocable "Lycéens-travailleurs" (Ballion,
1994), nous incluons les élèves exerçant, de façon
régulière ou occasionnelle, pendant la période scolaire
et/ou durant les vacances (petites et grandes), un ou plusieurs "petits
boulots" [3]. Ainsi, la mise en comparaison de ces deux populations permettra
de saisir des stratégies différenciées d'allocation de
ressources que l'on soit lycéen confronté à la double appartenance
d'élève-travailleur ou migrant quittant un ensemble de configurations
connues pour aller vers l'inconnu.
EN MOBILISANT LA DEBROUILLE : LE CAS DES MIGRANTS
Nous partirons des paroles dites, des silences, des murmures et des rires qui accompagnent le discours d'une personne se racontant [4]. Nous essaierons d'en reconstruire les modes d'intelligibilité, de rationalité qui ont régi la décision de partir et l'acte de réinscription qui s'ensuit. Ces aspérités (Farge, 1997) singulières ne prennent néanmoins du sens que si l'on considère qu'elles sont elles-mêmes sens, c'est-à-dire direction et intentionnalité. Les mots et les corps déplacent, en effet, le sens ; l'oralité fait effraction en ce qu'elle reconstruit, ordonne et finalement justifie jusqu'à l'intimité de ces actes vécus avant d'être racontés.
Ces paroles dites, que nous racontent-elles ? Peut-être en premier lieu la difficulté à entrer dans la migration quand celle-ci n'est régie par aucun type de déterminants. Et pourtant il s'agit là d'une nécessité au regard de l'histoire individuelle et familiale du migrant. En effet, des configurations familiales ou professionnelles évaluées comme douloureuses (perte d'un proche, secret de familles, liens distendus, etc.) ou l'envie de s'affranchir de certaines "pesanteurs" vont souvent constituer les détonateurs de la décision de migrer. Or les difficultés sont nombreuses ; certains d'ailleurs mettront plusieurs années avant de franchir le cap.
C'est pour rendre cette difficulté surmontable ou tout simplement concevable que les individus vont apprendre à compter sur eux, sur leurs compétences et leurs ressources, lesquelles vont définir ce que nous appellerons leur "espace de débrouille" [5]. La débrouille, en effet, apparaît comme un capital d'expériences sociales, culturelles, etc., où les arts de faire rejoignent le savoir-faire. Et la mise à l'épreuve que constitue le changement de cadre de vie représente le passage nécessaire et consenti pour accéder à leurs objectifs de s'installer dans une ville où tous les réseaux (professionnels, relationnels, etc.) sont à construire ou à reconstruire. Aussi retiendrons-nous que ces derniers quittent des espaces connus et familiers pour aller vers l'inconnu, et c'est d'ailleurs cette dernière caractéristique qui donne du poids et de la valeur à leur décision de migrer, à leurs yeux comme à ceux de leur entourage. La débrouille constitue l'indispensable passage, le seuil qui permet de faire la jonction entre une précarité consentie et l'aisance retrouvée ou, du moins, la fin des difficultés.
Ainsi, si le départ est associé à l'obligation morale (Mauss, 1999) dont se sont dotés les migrants, ces derniers rencontrent des difficultés à souligner car elles montrent bien souvent les limites de l'expérience migratoire : la solitude due à la difficulté de rencontrer quelqu'un dans un pays (ou une région, une ville) qui n'est pas forcément le sien ou les tracas que représentent certaines démarches quand l'obstacle de la langue se fait sentir témoigne de la complexité du projet d'une part, ainsi que de celle à le mettre en uvre d'autre part : "J'ai passé des jours entiers sans parler vraiment", racontait une femme d'une quarantaine d'années venant de la région parisienne. Le bénéfice escompté, souvent réalisé, se mesure dans la jouissance de ces moments affranchis, dans ces défis relevés et dans ce quotidien qui reste difficile, aléatoire, mais dont on n'éprouve plus les pesanteurs. Bref, dans la grandeur de l'accomplissement. Tous les entretiens témoignent de ce sentiment d'avoir franchi une étape importante de la vie, d'avoir su partir quand il en était encore temps, ouvrant ainsi leur "horizon d'attente" (Koselleck, 1990). Pourtant la route est longue et continue d'être semée d'embûches. Tantôt transformés en petites fourmis laborieuses, travaillant dur pour essayer de "mettre un peu de côté" par l'accumulation successive des petits boulots, tantôt partagés par les kilomètres [6] qui séparent le lieu de travail du lieu de vie, les migrants mettent en uvre des stratégies nombreuses qui rendent toutes compte de l'âpreté de la tâche.
Les cas diffèrent dans le temps et peut-être pourrait-on ajouter dans l'espace ou selon l'espace d'inscription. Nous en avons relevé deux principaux, mis en uvre dans une perspective temporelle, qui ne sont pas exclusifs l'un de l'autre et se combinent parfois :
- La débrouille sur les lieux d'inscription avec tout ce que cela suppose
comme ressources disponibles, tant au niveau du logement à pourvoir sur
place que des possibilités financières pour tenir jusqu'à
l'obtention d'un nouveau travail.
- Le second cas résulte d'une lente et méticuleuse préparation
depuis les lieux de départ. Ici point de précipitation, l'empressement
se traduit par l'engrangement parfois fébrile, parfois planifié
de tout ce qui autorisera un jour ce départ.
Il reste que ces cas ou tendances différenciés sont étroitement liés aux compétences comme aux ressources supposées nécessaires pour réussir son installation. En effet, il est peut-être plus facile de se débrouiller sur place quand on sait que l'obstacle de la langue ne se fera pas sentir ou quand on dispose d'un minimum de contacts, offerts entre autres par le milieu associatif ou par des connaissances réactivées une fois sur place. La majorité des personnes rencontrées adoptent la seconde possibilité laquelle nécessite néanmoins une préparation préalable (par exemple ils savent d'avance qu'ils peuvent dormir chez l'ami d'un tel en attendant de trouver mieux). La seconde possibilité trouve ses adeptes notamment chez certaines femmes souvent japonaises que nous avons pu rencontrer. Ces dernières préfèrent préparer, parfois pendant de longues années, entrecoupées de séjours dans le pays rêvé et dans la ville désirée, la route silencieuse qui les mènera dans ces lieux élus, enfin vécus (nous pensons au cas emblématique d'une japonaise qui a capitalisé dans son pays en accumulant "petits boulots" sur "petits boulots" en prévision des cinq prochaines années où elle pourrait vivre à Montpellier). Mais le point commun qui réunit ces deux stratégies est finalement l'anticipation ou encore la certitude d'avoir à se débrouiller une fois sur place. Autrement dit, ces migrants, quel que soit leur âge ou leur niveau de formation [7] savent déjà, comme pour pallier l'inconnu qui les attend, que le projet tient finalement à leur capacité de débrouille une fois sur place. C'est d'ailleurs cette certitude qui leur permet d'affronter sereinement l'étrangeté de la situation. Toutes les personnes que nous avons pu rencontrer relatent ce qui constitue désormais le "côté aventure" de leur pérégrination : "Ce qui a été dur, c'était de trouver une combine pour les papiers parce que je n'étais plus étudiant", se confiait un homme venant des Etats-Unis. Remarquons toutefois combien "les histoires des autres" ayant eu à affronter le même type d'épreuve constituent bien souvent une ressource disponible, un capital de débrouille mobilisable quand il faut recourir au système D. "La mobilité constitue-t-elle alors une fin ? ou est-ce au contraire la stabilité ? Mais ne fonctionnent-elles pas de pair, l'une comme moyen de l'autre, sans que s'établisse définitivement le primat de l'une sur l'autre ?" (Pinson, 1999).
Mobilité/stabilité, l'un ne peut aller sans l'autre. Mais la débrouille permet-elle de conjuguer ces deux termes dans une perspective dynamique ou, pour mobiliser un autre registre, un "enracinement dynamique" [8] ? Sans doute est-il possible de répondre par l'affirmative au regard des données dont nous disposons. En effet, quelle que soit la stratégie mise en uvre, les migrants composent nécessairement avec l'aléa et l'inconnu. Pensons aux personnes qui ont longtemps louvoyé, "tiré des bordées" acceptant ou réclamant des mutations dont le seul intérêt, à leurs yeux, était de les rapprocher lentement mais sûrement, de leurs lieux d'élection. Pensons aussi aux personnes qui parviennent à leurs fins en recourant au congé sabbatique pour avoir la possibilité de préparer une retraite dans les lieux souhaités. Tout est mis en uvre, quel qu'en soit le coût (affectif, professionnel,...) afin de réaliser son désir d'inscription, quitte à adopter un mode de vie radicalement différent lié à une bifurcation, parfois brutale, dans le parcours biographique. Ainsi Monsieur A. P., qui sacrifia une promotion professionnelle importante pour s'installer contre toute attente à environ mille kilomètres de sa ville natale où il travaillait après avoir découvert Marseille par hasard : "Je dis toujours que je suis né il y a vingt ans à Marseille (date de son arrivée), j'ai oublié ce que j'ai fait avant ( )."
Ces déplacements sont-ils forcément définitifs ? Autrement dit, y a-t-il des retours dans ce qui apparaît alors rétrospectivement n'être qu'un détour ? La difficulté tient dans l'appropriation de cet ailleurs qui peut finalement rester lointain, dans cette alchimie qui parfois rencontre des obstacles dans le passage du "regard éloigné" [9] au regard proche. Mais l'expérience est toujours enrichissante, elle apprend l'altérité. L'altérité de soi et dans soi, mais aussi l'altérité de l'autre. Car la débrouille, une fois éprouvée, apparaît presque toujours comme une expérience privilégiée vécue sur le mode de la découverte et du défi. Elle est ce qui a permis de faire la transition entre deux espaces de vie, deux modalités d'être. Elle est enfin ce qui conforte le poids d'une décision parfois lourde de sens et d'attentes.
En somme, l'acte singulier de réinscription dans des lieux symboliquement investis devient tour à tour tragique, affectif, esthétique. Tragique en effet, car il est difficile de partir quand rien ne l'oblige si ce n'est l'impétueuse nécessité d'accomplir, dans l'ailleurs, son existence. Affectif aussi, car il est des sacrifices qui permettent de jauger le poids de ce que l'on pensait avoir irrémédiablement perdu. Esthétique enfin, car l'arrivée dans des lieux d'inscription ne se fait jamais par hasard. Elle procède d'un long travail de cristallisation dont Stendhal a, dans un autre domaine, décrit l'alchimie (Stendhal, 1965). La débrouille se décline donc de multiples façons mais a comme point commun de mettre fin aux activités routinières, d'introduire le doute et le questionnement et par là même de procurer d'autres rapports aux êtres et aux choses. A ce titre, elle s'insère dans le cadre de stratégies différenciées dans le temps et l'espace car elle témoigne bien d'un art de faire duquel va dépendre souvent la durabilité de l'inscription, sa portée affective et symbolique. En effet, si un grain de sable imprévu risque de perturber les rouages d'un mécanisme, le "système D", au contraire, permet de les dégripper en leur donnant un sens. La "débrouille", cet art de faire, nous a amenés dans des espaces non clos, à la rencontre de personnes en quête d'ailleurs. Il est temps d'en explorer un autre sentier qui nous mènera sur les pas des lycéens.
AU-DELÀ DES MURS .
Ainsi l'"espace de débrouille" permet aux migrants d'anticiper
l'action, de lui donner sens et direction. Mais il est également un groupe
d'âge - de préoccupation et de morphologie nettement différents
des "migrants volontaires" - dont l'adoption d'une certaine stratégie
le place également dans ce que l'on qualifie d'"espace de débrouille"
: nous parlons des lycéens-travailleurs. Les pérégrinations
de ces derniers nous conduisent principalement vers deux endroits : l'établissement
scolaire et le lieu des petits boulots. Dès lors la débrouille,
comme nous le verrons, permet de concilier ces deux espace/temps non plus de
façon alternative mais sur le mode de la complémentarité.
L'établissement scolaire est un lieu inscrit dans un espace localisé.
Il fait partie intégrante de l'endroit où il se situe. Il a sa
propre histoire qui s'intègre également dans celle de son espace
environnant. Néanmoins, chaque établissement constitue une entité
dotée d'une certaine autonomie et sa localisation spatiale lui confère
un ensemble de représentations sociales. Les lycéens et l'ensemble
du personnel qui le fréquentent, se trouvent ainsi porteurs à
des degrés divers de "l'identité" de l'établissement.
Les membres de la Direction, les membres du corps enseignant, le personnel de
la Vie Scolaire, le personnel de service, le médecin scolaire, l'assistante
sociale, l'infirmière, les élèves et d'autres personnes
encore, fréquentent le même espace en même temps qu'elles
occupent différentes fonctions. L'espace "Ecole" ressemble
ainsi à une "Cité" avec ses "citoyens" qui
ont des droits ainsi que des devoirs, ils sont soumis à ses règles
mais bénéficient également de ses "largesses".
Son "bon" fonctionnement ne peut se réaliser sans un "ciment"
qui lie, plus ou moins solidement, les membres de cette "Cité".
Dans un chapitre du Contrat social, J.J Rousseau (édition de 1966) ne
parle-t-il pas du problème fondamental dont le contrat social donne la
solution ? En effet, dit-il, le problème est de "trouver une forme
d'association qui défend et protège de toute la force commune
la personne et les biens de chaque associé, et par laquelle chacun s'unissant
à tous n'obéisse pourtant qu'à lui-même et reste
aussi libre qu'auparavant". Se pose ainsi la question complexe des interactions
réelles et symboliques au sein d'une organisation, en l'occurrence le
lycée, et des acteurs différenciés - plus ou moins permanents
- qui gravitent au sein de cette organisation [10].
Les morphologies socioéconomique, culturelle et historique des espaces
étudiés ne se ressemblent pas. Si l'on pouvait, approximativement,
regrouper les deux établissements situés en ZEP du fait de la
proximité de leurs morphologies, une omission de l'inscription spatiale
différentielle des deux lycées professionnels instituerait une
limite dans l'analyse. L'ancrage spatial de l'établissement scolaire
détermine non seulement la composition de sa population, mais influe
également sur son évolution et son histoire. La vie d'un établissement
scolaire est indissociable de sa localisation ; ce lien est d'autant plus prononcé
que l'établissement recrute essentiellement dans ses proches environs
géographiques.
Nous n'en dirons pas plus concernant l'intra-muros. En effet, nos propos porteront
essentiellement sur ce qui se passe extra-muros car "l'expérience
lycéenne est loin de se réduire à cet espace stratégique..[
]
situé
dans un "marché" scolaire" (Dubet, 1994).
LE DÉBROUILLARD OU LE LYCÉEN PLURIEL
La localisation géographique des établissements scolaires, et
donc leurs zones de recrutements sociaux, ne sont pas étrangers à
la "débrouille" des lycéens-travailleurs. Toutefois,
la localisation n'est pas le seul élément de variations de la
"débrouille" des lycéens. Toutes choses égales
par ailleurs, la section fréquentée constitue ainsi une des variables
essentielles de la "débrouille" différenciée
des lycéens-travailleurs. En effet, on ne se "débrouille"
pas et on ne cherche pas à "se débrouiller" de la même
manière selon que l'on fréquente un lycée professionnel
industriel situé en ZEP (Zone d'Education Prioritaire) ou que l'on est
en terminale BEP tertiaire dans un lycée de centre-ville ou encore, que
l'on est en terminale littéraire dans un établissement de zone
semi-rurale.
Les entretiens menés [11] montrent que de l'accès au petit boulot
à la réalisation d'un éventuel projet en passant par la
gestion quotidienne de leur état de lycéen-travailleur, les élèves
concernés par cette double appartenance font régulièrement
preuve d'ingéniosité. L'ingéniosité, l'une des caractéristiques
du débrouillard, intervient ainsi principalement à deux niveaux
: dans la recherche ou la saisie d'une opportunité d'emploi d'une part,
dans la gestion des actes et actions sur le lieu de travail d'autre part.
En effet, en premier lieu, la recherche ou la saisie d'une opportunité
d'emploi accorde souvent une place importante à la "débrouille".
Ainsi, l'accession à un "petit boulot" s'effectue grâce
aux réseaux (familial, amical, scolaire) mais se fait également
"au culot". Les deux formes requièrent d'ailleurs des qualités
relationnelles et des aptitudes à négocier avec différents
acteurs : que l'élève fasse part aux membres de sa famille ou
à ses amis de son désir (ou besoin) d'obtenir un petit boulot,
qu'il fasse du "porte-à-porte" dans les boutiques de grande
surface ou encore qu'on lui propose un baby-sitting, la dimension débrouillarde
de l'action est bien présente. Pour ces jeunes adultes, l'aboutissement
d'une démarche entreprise est une source de satisfaction car il témoigne
d'une certaine réussite.
En second lieu, seul ou en équipe, le lycéen-travailleur se "débrouille"
sur son lieu de travail car il n'est pas un professionnel du métier.
L'adaptation technique (savoir et savoir-faire) se juxtapose à l'adaptation
humaine. De fait, les relations humaines au travail et le contenu des tâches
effectuées demandent à ces élèves une intégration
rapide sous peine de sanction de l'employeur et/ou des pairs.
L'expérience lycéenne, plus qu'une Histoire vécue par une
population homogène, se présente comme une trame de vécus
partagée par une population hétérogène dont le point
commun réside dans l'état de lycéen et dans les tranches
d'âges occupées. L'école assure toujours un diplôme
mais le diplôme ne garantit plus l'obtention d'un travail. Les jeunes
veulent néanmoins un diplôme car il a valeur de "passeport"
pour l'accès à l'emploi même s'il n'en permet pas toujours
la réalisation.
En revanche, le petit boulot, sans être un placement sûr, permet
de se sentir moins "galérien". D'une part, il dépanne
ceux qui le pratiquent, de l'autre, il témoigne des pratiques de débrouille
déjà mises en uvre. D'où une situation assez paradoxale
qui fait apparaître des jeunes ubiquistes. En effet, ils sont non seulement
présents dans le système scolaire (bien au-delà du seuil
d'âge obligatoire) mais ils aspirent fortement à ne pas en sortir
sans diplôme ; parallèlement, ils s'investissent parfois avec une
stratégie claire dans l'espace des "petits boulots". Citons
en exemple un élève qui souhaite devenir guide de haute montagne
et qui connaît très bien les arcanes de l'emploi et le parcours
à suivre pour le devenir. Depuis plusieurs années, ce lycéen
enchaîne des travaux rémunérés pour financer son
long parcours et les "tests" requis pour atteindre le "haut"
en l'occurrence être guide de haute montagne. Ce lycéen-travailleur
a mis en place une gestion de calendrier très rigoureuse lui permettant
à la fois d'exercer les petits boulots et de "gravir les sommets".
Le petit boulot est un palliatif qui soulage, certes, mais peut devenir un recours
essentiel. En outre, "le "job" n'est certainement pas un métier,
mais il place l'individu dans une autre dynamique que celle de l'école.
Bien des lycéens travailleurs se sentent et se savent exploités,
mais se découvrent courageux, "débrouillards", acharnés,
engagés dans de véritables mises à l'épreuve"
(Dubet et Martuccelli, 1996). Ainsi, dans cet univers de la débrouillardise,
l'apparent désordre peut refléter un ordre nouveau. Ordre nouveau
dans la mesure où à l'identité "typifiée"
du lycéen se rajoute maintenant celle de l'"adultescent" (
à la fois adulte et adolescent). D'où "l'éclatement
des formes identitaires d'appartenance à l'Ecole (qui) tient à
la fois à l'hétérogénéité croissante
des publics scolarisés, à l'apparente démocratisation scolaire
et à la multiplication des lieux de socialisation juvénile."
(Mabilon-Bonfils et Saadoun, 2001).
PEUT-ON QUANTIFIER L'IMPORTANCE DU PHENOMENE DES PETITS BOULOTS DES LYCEENS ?
Sans pouvoir les dénombrer de façon exhaustive, nous pouvons
constater que les lycéens-travailleurs ne sont pas que des exceptions.
En effet, si l'on se réfère à quelques chiffres, les résultats
de l'enquête menée par Robert Ballion au début des années
90 montrent que 40,4% des lycéens de sa population (n=8305) exercent
une activité rémunérée (13,5% à la fois pendant
les vacances et les périodes scolaires). Ces taux obtenus sont "minorés
car un certain nombre d'élèves refusent de signaler le fait"
(Ballion, 1994). Notre échantillon limité à 501 élèves
comporte 75,2% de lycéens-travailleurs dont 53,8% travaillent à
la fois pendant les vacances et les périodes scolaires.[12]. De façon
plus large, signalons également les enquêtes et travaux de l'INSEE
et du Céreq. Ainsi, l'INSEE (Valdelièvre, 2001) rapporte qu'environ
un tiers des jeunes de 17 à 30 ans scolarisés ont une activité
au cours d'année et que les plus jeunes optent plutôt pour des
"petits boulots" d'été. Les travaux du Céreq
- enquête "Génération 92 - vont dans le même
sens. Ils montrent que seuls 14% des jeunes sortis du système éducatif
affirment n'avoir jamais eu de contact avec une entreprise au cours de leur
scolarité, soit sous forme de stage, soit sous forme de travail"
(Béduwé et Giret, 2001).
La population des lycéens-travailleurs n'est pas homogène. Travaillant
essentiellement pour des raisons pécuniaires, ils constituent une population
asynchrone. A l'instar de "la jeunesse à plusieurs vitesses (avec)
le report dans le franchissement des principales étapes (de la vie) et
la déconnexion entre les âges auxquels ces étapes sont franchies"
(Baudelot, Establet, 2000), la population des lycéens-travailleurs navigue
à travers une trame d'expériences multiples. La "débrouille",
oui, mais pas la même pour tous. En effet, les modes et âges d'accession
au petit boulot ; la nature, la fréquence et la stabilité, l'apport
et la prégnance du petit boulot ; la représentation pour soi/de
soi à travers le statut de lycéen-travailleur
Autant de paramètres
qui lient la vie des lycéens-travailleurs et conjuguent leurs expériences
plurielles. En effet, si les uns allient expérience, autonomie et expérimentation,
les autres alignent expérience, autonomie et aide à la famille.
Ainsi, en interrogeant les lycéens-travailleurs, nous avons constaté
que l'action de "se débrouiller" revêt deux sens qui
se distribuent selon des modalités différentes. D'un côté,
il peut correspondre à la dimension dynamique incluse dans l'action,
qui souvent est synonyme de la quête d'une meilleure situation ou d'une
lutte plus ou moins intense ; de l'autre, il peut traduire un état qui
procure une relative satisfaction : "Je n'ai pas beaucoup de sous pour
voyager et tout ça mais ça va je me débrouille" est
proche de "Ça va, je me plains pas". En revanche, "Je
me lève vers 4h30 pour aller bosser au marché X avant d'aller
à l'école, je me débrouille comme ça pour gagner
une misère" traduit en filigrane l'idée d'une lutte, d'une
quête, presque d'une conquête vers des lendemains meilleurs, mais
aussi une insatisfaction prononcée.
Notons enfin que ces "petits boulots" ne s'inscrivent que rarement
dans le cadre légal du travail. Ils sont exercés sans contrat,
sans protection sociale, bref, sans aucune prise en compte de la législation
et, parallèlement, ne sont pas considérés par le législateur.
ENTRE DIAGNOSTIC ET RECOMPOSITION
Le quotidien de ces élèves se situe, si l'on emprunte au domaine
de la science fiction, dans deux univers parallèles. Le premier, le plus
commun, est l'école ; le deuxième, propre à chacun, est
le petit boulot. La débrouille est incluse dans l'espace-temps de ces
deux univers mais sa "destinée" se joue sur son lieu d'action
et selon ses modalités de production (économiques, sociales, historiques,
culturelles, cognitives
). Le "lycéen pluriel", comme
d'ailleurs le migrant, dispose d'un répertoire de ressources qui peut
se décliner selon les nécessités du contexte. Parmi ces
ressources, il y a bien sûr le système D qui, dans les situations
précédemment évoquées, fonctionne souvent sur le
mode de la dernière chance. En effet, quand tout semble compromis, quand
l'horizon s'assombrit, il n'est de meilleur réconfort que celui que procure
la satisfaction de savoir que l'on a su et pu débrouiller la situation.
Le lycéen-travailleur qui "galère", la personne migrante,
peuvent l'un comme l'autre user de la "débrouille" pour dénicher
la personne "sympa et bienveillante" qui pourra accueillir le temps
de trouver un logement, la copine qui a "le piston", le "petit
boulot" qui sauve, etc.
Mais, au-delà de la pratique, il faut se demander quel en est l'enjeu
sous-jacent. En effet, la débrouille interfère sur les paramètres
de temps, d'espace et de scénario, elle leur donne une élasticité
qui n'est pas exempte de recomposition du scénario dans le temps et l'espace.
Elle permet ainsi cette marge de manuvre nécessaire au fonctionnement
de tout système. Une autre forme de citoyenneté émerge,
à part entière, à partir des statuts différenciés
des lycéens-travailleurs et des exigences qui en découlent. En
outre, cette pratique active, entre autres, des formes de solidarité
ou d'entraide qui participent du lien social. Le scénario idéal
existe-t-il ? Il se peut que l'ultime enjeu de toute pratique de la débrouille
soit la quête incessante du scénario idéal. Or, cette quête
est nécessairement tributaire de sa condition sociale de production à
configuration multiple d'où, dans certains cas, la naissance de ce que
l'on peut nommer le "dilemme du débrouillard".
Nous nous sommes grosso modo inspirés du fameux "dilemme du prisonnier" initié par Tucker et utilisé dans divers travaux en économie ; le raisonnement philosophique fondé sur le "dilemme" a été également pris en compte. Mais nous nous sommes fiés surtout à nos outils, préoccupations et "intuitions" sociologiques. En effet, tout en gardant les concepts de stratégies ( agressive et pacifique) du "dilemme du prisonnier" que nous remplaçons par "stratégie anticipatoire" et "stratégie adaptative", nous nous sommes affranchis des notions de coopération et de compétition en présence de deux agents. Nos acteurs ne sont pas systématiquement stratèges mais devant une (des) possibilité(s) et un (des) choix, ils peuvent user d'une stratégie anticipatoire ou d'une stratégie adaptative. En résumé, on constate qu'une stratégie attachée au choix peut se combiner avec une stratégie attachée à la possibilité.
Cette appellation, adoptée à la suite d'un certain nombre de questionnements relatifs aux personnes migrantes et aux lycéens-travailleurs, est fondée sur la situation complexe devant laquelle se trouvent ces acteurs dans un espace-temps donné. Balancés entre les aspirations individuelles et les nécessités qui interviennent au cours du processus d'inscription spatiale, ou bercés entre l'état de lycéen et sa réalité quotidienne, nos acteurs doivent trouver un compromis entre les objectifs à moyen terme et ceux à court terme. Cependant, la différence tient au fait que, chez les migrants, le recours à la débrouille est évalué comme une étape nécessaire mais transitoire dans la réalisation de leur projet. A ce titre on peut parler d'anticipation de la débrouille et des stratégies qui en découlent. Le lycéen-travailleur, au contraire, subit davantage qu'il ne prévoit l'univers de débrouille. Elle lui permet néanmoins de remplir ses obligations scolaires et ses activités laborieuses.
* * *
S'il est d'usage de situer les acteurs selon le poste occupé et la nature
des responsabilités ou selon son mode de vie apparent, s'il nous est
familier de valider les actions et réactions conformément aux
critères du moment, l'étude des formes et pratiques de "débrouille"
nous emmène derrière le décor des apparences et nous renvoie
à un univers de la bricole (Javeau, 2001). Les formes qui sous-tendent
les phénomènes "discrets" tels que la pratique des petits
boulots par des lycéens ou les pratiques migratoires constituent une
source d'analyse et d'éclairage nouveau dans la saisie des décors
familiers. Autrement dit, il s'agit, dans les deux cas, de prendre en compte
des phénomènes à l'aune desquels il est possible d'appréhender
le changement social. En outre, cet article tend à montrer que la "débrouille"
s'insère dans les "plis singuliers du social" (Lahire, 1998)
comme élément nécessaire à son fonctionnement ainsi
qu'à son intelligibilité.
Nos analyses fondées sur l'étude des lycéens-travailleurs
et des migrants "volontaires" soulignent le fait que la "débrouille"
constitue une action dynamique, un véritable savoir-faire mobilisant
diverses ressources (cognitives, stratégiques, etc.) de la part de ceux
qui y ont recours. Son aptitude à accompagner les actes intellectuels
et physiques (la scission des deux n'étant pas de mise) la rend indissociable
du processus d'inscription spatiale des migrants "volontaires" et
de l'investissement à configuration multiple des lycéens-travailleurs.
En cela, nous terminerons par une hypothèse audacieuse mais, à
notre sens, non infondée selon laquelle la "débrouille"
souligne les limites d'un certain nombre de catégorisation sociale rigide
qui ne résistent pas à la dimension adaptative de cette pratique.
En effet, elle constitue cette compétence communément partagée
qui transcende les barrières habituellement et arbitrairement dressées
lorsque l'on désire comprendre l'"humaine diversité"
dont CH. Wright Mills (1977) préconisait de faire l'objet de la sociologie.
"Humaine diversité" qui fait partie intégrante de la
problématique du vivre ensemble étudiée par la science
politique. Ainsi, nous conclurons en soulignant la nécessité de
comprendre la débrouille comme une sorte de commun dénominateur,
une compétence inhérente à tout acte. A ce titre, comme
l'avaient formulé les Lumières en leur temps concernant les qualités
intellectuelles que se devait d'avoir l'honnête homme, la débrouille
ne ferait-elle pas partie intégrante de ce que l'on pourrait attendre
de la culture de l'honnête homme du XXIème siècle ?
Notes
[1] Remarquons néanmoins la valorisation de la bricole et par extension
de la débrouille chez des chercheurs comme Florence Weber ou Claude Javeau
[2] Nous entendons par là le procès d'attribution de sens qui
intervient au moment de la découverte par un individu d'une ville parmi
d'autres. Nous parlerons de "rencontre sociale" dès lors que
l'individu désirera s'y installer
[3] Nous appelons "petits boulots" tous les emplois exercés
par les lycéens-travailleurs dans la mesure où ces derniers ont
encore le statut d'élève. Le lycée constitue donc, pour
parler comme Goffman, le lieu où est reconnu leur statut principal. Ces
"boulots" sont aussi considérés comme petits par leurs
caractéristiques les plus courantes : petite responsabilité, petit
salaire, petite durée, petite reconnaissance, petit épanouissement,
petit avenir, petite visibilité, petite marge de manuvre.
[4] Le corpus se compose d'entretiens approfondis (de deux heures en moyenne),
d'une quarantaine de personnes ayant choisi de s'installer dans une des trois
villes retenues dans le corpus : Aix-en-Provence, Marseille, Montpellier.
[5] Nous appelons "espace de débrouille" l'ensemble des actes
et actions qui constituent des stratégies ad hoc ou à plus ou
moins long terme, mais dont l'objectif est de faire face à une situation
inhabituelle ou imprévue en adaptant les ressources à la finalité.
[6] Nous avons pu rencontrer une personne de nationalité australienne,
vivant en France depuis une vingtaine d'années qui partageait ses activités
entre Grenoble où elle exerçait son activité d'enseignante
et Marseille où elle avait élu domicile.
[7] En effet les personnes rencontrées se distribuent principalement
dans trois grandes "classes" : couches favorisée, moyenne et
défavorisée.
[8] Nous empruntons cette expression à M. Maffesoli (1997, p. 91) qui
entend par là la nécessité d'avoir un lieu matriciel et
la nom moins forte nécessité d'aller au-delà.
[9] Dont Cl. Levi-Strauss a si bien rendu compte.
[10] Comme chaque établissement scolaire ne saurait être extrait
de son espace d'inscription socio-spatiale, il nous faut préciser nos
terrains d'études. Quatre établissements scolaires ont fait l'objet
de nos investigations : un lycée professionnel de centre-ville qui propose
uniquement des sections industrielles liées à la construction-bâtiment,
aux métiers du bois, aux structures métalliques, à l'électrotechnique
et à la maintenance des systèmes mécaniques ; un autre
lycée professionnel situé dans une zone périphérique
classé en ZEP (Zone d'Éducation Prioritaire) comportant les mêmes
sections que le lycée précité ; un lycée polyvalent
périphérique situé en ZEP ; un lycée polyvalent
situé en zone "semi-rurale".
[11] Enquête effectuée par H. Rakoto-Raharimanana dans le cadre
de sa thèse de doctorat à l'Université de Provence.
[12] Une précision quant à la structure de notre population d'enquête.
Les résultats présentés ici sont obtenus sur une population
composée de 13,5% d'élèves issus des sections Générales,
de 21% de lycéens fréquentant les sections Technologiques et 65,5%
d'élèves provenant des sections Professionnelles.
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