Interview dePhilippe Blanchet par Dialogues politiques en hommage à Pierre Bourdieu

DP. Quels sont pour vous la ou les principale(s) contribution(s
de Pierre Bourdieu aux sciences sociales ?

D'une manière générale, c'est son analyse de la construction/diffusion des normes sociales et des comportements de domination/acceptation/ résistance associés. L'un de ses articles sur le "retournement du stigmate" est particulièrement éclairant pour comprendre les revendications identitaires, à la fois dans ce qu'elles ont d'inévitable (voire de légitime) comme réponse aux processus de domination et d'exclusion, et en pourquoi elles peuvent dériver vers des crispations qui ne sont que des stéréotypes en miroir.

DP. Y-a-t-il un ouvrage, article , travail de recherche de Pierre Bourdieu qui vous ait particulièrement influencé ?

En tant que sociolinguiste, c'est bien sûr Ce que parler veut dire, qui reste une référence incontournable, présente dans toutes nos bibliographies de cours à l'université. Ses pages sur le rapport des sexes aux normes linguistiques, ou sur les distinctions entre locuteurs "naturels" du béarnais et "militants occitanistes", sont essentielles et absolument enthousiasmantes. En tant que didacticien des langues, et notamment du français, c'est bien sûr Les Héritiers et La Reproduction.
De mon point de vue sociolinguistique, il est l'un des premiers (avec aussiles travaux de Marcellesi) à avoir démontré la fonction de sélection sociale des normes linguistiques et culturelles imposées par l'école, et l'idéologie totalitaire et inégalitaire qui la sous-tend, malgré des discours de façades totalement inverses!

DP. Quel regard critique pouvez-vous porter sur la "sociologie" de Pierre Bourdieu ?

Les qualités de sa démarche, qui ont permis la mise en évidence de
fonctionnements masqués, en font les défauts: Bourdieu avait un mode
d'analyse un peu trop globalisante et "dichotomique" (malgré l'immense
respect que je lui porte), voyant davantage les conflits que les
complémentarités, ce qui est probablement issu de ses influences
marxistes. Il ne donnait pas assez de place aux représentations des
acteurs, et notamment à l'individu en tant que personne autonome.
Bourdieu nuancé de Touraine et de Morin (et inversement), voilà le
"juste milieu" que j'essaye de mettre en ouvre (et ce n'est pas un
"consensus mou"!). Parfois, Bourdieu allait un peu trop vite: les
reproches qu'il fait à Austin à propos des "actes de langages" dans Ce
que parler veut dire, me semblent fondés sur une lecture trop rapide ou
une réception trop orientée a priori, du texte d'Austin (Quand dire,
c'est faire, en français). Récanati ou moi-même l'avons rectifié dans
des textes ultérieurs, car Austin, puis Searle, au fond, disent la même
chose que Bourdieu (moins radicalement peut-être) en posant le contexte
social comme condition sine-qua-non de la force illocutoire des actes de
langage.

D.P. La sociologie est-elle , pour vous, un sport de combat ?

Je n'aime pas beaucoup l'expression, mais, toujours en tant que
sociolinguiste (et donc que chercheur de terrain) j'adhère à l'idée
qu'un chercheur en sciences sociales est aussi un citoyen impliqué dans
la société (je ne crois ni à la neutralité ni à l"objectivité"
scientifiques, mais, en revanche, à l'explicitation distanciée de la
subjectivité) et que les connaissances qu'il produit doivent avoir aussi
une finalité sociale. Je parle personnellement, notamment dans ma
Linguistique de terrain, d'une science impliquée (et non simplement
"appliquée") dont l'utilité sociale ne doit pas être "utiltariste". En
outre, j'admire chez Bourdieu l'homme d'action, le citoyen engagé pour
de nobles causes. Mais je dois dire que je partage en grande partie ses
convictions sociales et politiques. Ceci explique peut-être cela....


D.P. Les travaux de Pierre Bourdieu sont enseignés dans les lycées en sciences économiques et sociales. Y-a- til pour vous des travaux, concepts, méthode de Bourdieu qui doivent être enseignés dans les lycées ?

Oui bien sûr, mais l'institution scolaire acceptera-t-elle de se laisser ainsi radicalement critiquer de l'intérieur? Des concepts comme ceux de capital symbolique, d'habitus, d'hégémonie (déjà présent chez Gramsci), me semblent fondamentaux, à condition qu'ils soient enseignés, accompagnés, compris et utilisés intelligemment, en toute cohérence théorique. De plus, il faut parfois nuancer et compléter ses positions (sur les normes linguistiques, par exemple, qui font l'objet de fort peu de distanciation raisonnée dans l'enseignement du français -et c'est une lacune inadmissible- il faut y ajouter les analyses de "fonctionnalité" que proposent des sociolinguistes comme par exemple Calvet, Labov ou Gumperz) Cela nécessite donc une bonne formation des enseignants à ce sujet.

Je n'ai jamais rencontré Bourdieu. Nous nous sommes seulement écrit. Je le regrette : j'aurais aimé lui serrer la main et croiser l'intelligence et l'humanité de son regard.

 

 

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