Ecole et pouvoir colonial
Retour sur la légitimation de la colonisation
Eric Savarèse, politologue
Depuis l'indépendance des anciennes colonies, historiens et anthropologues ont été - notamment en France - les principaux artisans du renouveau des études coloniales. Les premiers en soumettant quelques mythes impériaux à une réévaluation critique ou a des remaniements d'écriture (Ageron, 1978 ; Marseille, 1984 ; Stora, 1991), les seconds en rendant compte de la complexité de situations coloniales (Balandier, 1982) faites d'interactions et de rencontres multiples, mais également de domination sociale, politique, culturelle. Toutefois, les études coloniales ne se résument pas à l'accumulation de travaux historiques et d'un corpus de savoirs anthropologiques. Bon nombre de problématiques transversales ont également contribué à renouveler notre regard sur la colonisation. Qu'il s'agisse de procéder à l'inventaire critique des savoirs élaborés au cours du joli temps des colonies (Copans, 1971 ; Pouillon, 1984 ; Affergan, 1991), de repenser le rôle des " natifs " dans la relation coloniale (Guha, 1982), de réinvestir l'analyse du quotidien colonial (Prochaska, 1990 ; Rivet, 1992 ; Stoler, Cooper, 1997), ou encore de comprendre dans quelle mesure les situations coloniales et post coloniales s'informent réciproquement (Loomba, 1998 ; Savarese, 2000), un fait n'apparaît plus douteux : l'intelligence de la colonisation justifie à elle seule une approche pluridisciplinaire.
Toutefois, les efforts des historiens et des anthropologues ont rarement débouché,
en matière d'études coloniales, sur la collaboration des politistes.
De nombreux travaux de science politique sur ce thème sont publiés,
en France et en Angleterre, dans l'entre deux guerres (Favre, 1985) ; d'autres,
plus récents, comportent de solides références aux questions
coloniales (Vatin, 1974 ; Leca, Vatin, 1975 ; Bayart, 1989). Mais, globalement,
ces problématiques son délaissées au moment où les
anciennes possessions françaises accèdent à l'indépendance
- même si le thème suscite, aujourd'hui, un certain regain d'intérêt
Or, non seulement l'histoire coloniale peut être considérée
comme un analyseur de la situation politique actuelle (Balandier, 1985), mais,
pour un politiste, le terrain colonial représente un véritable
champ de recherche en friches : la diversité des formes d'exercice du
pouvoir politique et de ses modes de légitimation rendent compte de l'intérêt
à aborder la relation coloniale.
On se propose ici d'y contribuer en s'appuyant sur des travaux antérieurs
(Savarese, 1998 a & b) consacrés à l'étude de la légitimation
de l'ordre colonial en France métropolitaine. Il ne s'agit donc pas de
savoir dans quelle mesure des héros positifs de l'histoire coloniale
française, tels Lyautey, Brazza ou Galliéni, ont su faire accepter
aux indigènes de l'ancien Empire la présence française,
mais de comprendre comment les Français de métropole ont tacitement
accepté l'élaboration systématique de politiques de conquêtes
coloniales. Dans cette optique, un bref inventaire des savoirs à partir
desquels le fait colonial est connu en métropole est indispensable :
les instruments de connaissance de l'ordre colonial sont multiples, mais, d'une
part, leur efficacité varie selon les sites institutionnels où
ils sont élaborés, et, d'autre part, leur diffusion est tributaire
de la collaboration d'un certain nombre d'acteurs impliqués dans un travail
de visibilisation de " l'uvre coloniale ".
La colonisation vue de métropole
Aujourd'hui, à n'en point douter, l'anticolonialisme occupe le devant
de la scène : la colonisation est largement perçue comme un acte
moralement et politiquement injustifiable. Pratiquement unanime, la condamnation
de l'acte de conquête a été largement menée à
travers le foisonnement des recherches en sciences sociales, mais également
au sein de mouvements politiques apparus au moment des décolonisations
(Evans, 1997 ; Rotman, Hamon, 1982). On pourra bien sûr s'interroger,
avec Marc Ferro (1995), sur les usages de la dénonciation des politiques
coloniales. En cédant à la tentation d'un anticolonialisme incroyablement
virulent, les anciennes puissances coloniales se sont en effet autorisé
à produire, dès les années soixante, la principale critique
de leurs propres méfaits, et tendent à occuper, une nouvelle fois,
le devant de la scène - même si la concurrence d'une dénonciation
" subalterne " modifie peu à peu le problème. De plus,
en utilisant le terme de décolonisation en lieu et place de celui d'indépendance,
les anciens Etats colonisateurs se seraient attribué un ultime privilège
: celui d'orchestrer une dernière fois l'histoire en dé-colonisant
l'Afrique noire, le Maghreb, et l'Asie. Toutefois, si la problématique
des " anciens vainqueurs " survit temporairement à l'étape
des indépendances, la critique de l'ordre colonial constitue une vraie
rupture par rapport aux perceptions coloniales dominantes sous les troisièmes
et quatrièmes Républiques. Pour s'en tenir à la période
1880-1919, se sont le Gabon, la Tunisie, le Sahara, le Tchad, la Mauritanie,
le Soudan, la Haute-Volta, le Dahomey, le Niger, le Tonkin, l'Annam, la Somalie,
Djibouti, Madagascar, les Comores, la Polynésie, les Nouvelles Hébrides,
le Maroc, le Togo, le Cameroun, le Liban et la Syrie qui passent, sous diverses
formes (colonies, protectorat, mandats de la société des Nations),
sous la souveraineté française. On imagine mal qu'une telle politique
d'expansion territoriale ait pu être acceptée sans qu'il existe
quelques instruments de pensée favorisant la diffusion de " l'idée
coloniale " auprès des citoyens français.
Or, sur ce point, il suffit de relire les discours prononcés sous la
troisième République (Girardet, 1972) - et notamment ceux de Jules
Ferry - pour comprendre comment la colonisation est présentée
aux citoyens. En effet, les politiques coloniales sont soutenues par un discours
dominant proposant principalement deux images de la colonisation. Celle ci est
d'abord présentée comme une mission civilisatrice : coloniser,
c'est en effet exporter, sur des territoires conquis, quelques grands principes
de civilisation élaborés au sein des sociétés occidentales
- sociétés supposées en avance sur les sociétés
africaines et asiatiques - tels que les droits de l'homme, la démocratie,
le progrès sanitaire et social, la religion chrétienne, l'éducation
La colonisation est ensuite définie comme une opération économiquement
rentable, et cela d'un triple point de vue : disposer d'un empire colonial permet,
d'une part, d'éviter les fameuses crises de surproduction en exportant
les excédents ; les colonies offrent d'autre part l'occasion de bénéficier
de matières premières bon marché ; enfin, l'emploi d'une
main d'uvre indigène peu coûteuse permet de diminuer les
coûts de production de certaines entreprises françaises. On le
sait : cette vision " impérialiste " de la colonisation sera
dénoncée par Lénine en 1921, avec la première parution
de L'impérialisme, stade suprême du capitalisme, puis relativisée
et historicisée par Jacques Marseille (1984). Il n'en demeure pas moins
qu'une conception républicaine de la colonisation émerge à
la fin du XIXe siècle, selon laquelle l'expansion coloniale est simultanément
définie comme une action rationnelle en valeur (exporter la civilisation)
et en finalité (favoriser le développement économique de
la France). Une telle vision de la colonisation suggère également
que celle ci était considérée en terme de stratégie
gagnant -gagnant : elle serait à la fois profitable aux peuples placés
sous tutelle française (bénéficiant de la civilisation)
et à la puissance coloniale (bénéficiant d'une croissance
économique accélérée). Vendre, civiliser : telle
est bien la définition de l'ordre colonial proposée aux français
métropolitains sous la troisième République.
Il serait difficile d'exhumer l'ensemble des matériaux empiriques
à partir desquels la présence de cet imaginaire colonial peut
être attestée, décrite, saisie avec d'innombrables déclinaisons.
C'est le cas de la littérature coloniale - même s'il s'agit d'un
corpus difficilement exploitable, tant en raison de la multiplicité des
titres que de la plasticité de la notion (Savarese, 1999) ; une littérature
qui foisonne d'histoires où se trouvent mises en scène à
la fois l'inégalité culturelle entre colonisateur et colonisé
et l'uvre coloniale d'une France " généreuse "
ayant vocation à abolir les différences (Henry, Martini, 1999).
De la même façon, plusieurs centaines d'articles et de photographies
publiées dans une presse coloniale dévouée à la
cause du " parti colonial " (Ageron, 1978) permettraient de recenser
cette présentation très valorisée des politiques d'expansion
coloniale. Les expositions coloniales correspondent également à
la tentation de construire, en métropole, une mémoire partagée
de " l'uvre coloniale ", en offrant au public la vision caricaturale
d'un exotisme acceptable et associé - selon la belle expression de Sartre
(1991) - au streap-tease de notre humanisme. Toutefois, il n'est pas possible
d'admettre que ces images se diffusent comme par magie, ou de ne voir dans cette
profusion de textes et d'images que l'illustration d'une stratégie de
propagande bien ordonnée et efficace : en matière coloniale comme
ailleurs, la valeur heuristique de la thèse du complot ne saurait être
surestimée. Ainsi, l'exposition coloniale de Vincennes (1931) se solde,
en terme de fréquentation, par un échec (Hodeir, Michel, 1991).
D'ailleurs, le Maréchal Lyautey, qui en avait été le maître
d'uvre, soulignait, au moment de clôturer les manifestations proposées
au public parisien, que l'éducation coloniale des Français restait
à faire. Quant aux nombreux titres qui composent la littérature
coloniale, ils ne font pas partis des plus diffusés. Enfin, les périodiques
qui appartiennent à la presse coloniale sont tous des titres à
faibles tirages qui ne rencontrent que quelques milliers de lecteurs ; des lecteurs
au profil atypique, puisqu'ils sont presque tous proches des groupes de pression
- L'Afrique française, L'Asie française - qui soutiennent, discrètement
et efficacement, les intérêts des détenteurs de capitaux
investis aux colonies auprès des cabinets ministériels et des
institutions parlementaires.
C'est la raison pour laquelle le rôle de l'école républicaine est fondamental quant à la diffusion d'un imaginaire colonial en métropole. Avec l'obligation de scolarisation décidée dès les premières années de la troisième République, ce sont plusieurs générations d'écoliers futurs citoyens auxquelles les instituteurs et les professeurs de l'enseignement secondaire ont fait découvrir une histoire coloniale valorisée dans les programmes scolaires. Une histoire coloniale progressivement convertie en histoire nationale dans le cadre d'une refonte complète du rôle de l'histoire enseignée sous la troisième République.
La nationalisation de l'histoire coloniale
En 1870, la défaite de Sedan met fin aux ambitions de Napoléon
III, et la France " perd " l'Alsace et la Lorraine au profit d'une
Allemagne réalisant son unité. Quelques années plus tard,
lorsque la République est instaurée - à une voix de majorité
- il s'agit d'une nouvelle communauté politique fragile, car ne bénéficiant
pas d'une vraie légitimité. C'est pourquoi les Républicains
s'assignent pour objectif de favoriser l'assimilation nationale et de créer,
après le sinistre épisode de la Commune, les conditions d'une
nouvelle concorde. Aménagement et modernisation du territoire par la
construction d'un réseau ferré ou par l'implantation de bureaux
de poste, liberté syndicale, instauration du principe républicain
du droit du sol, progrès social, uniformisation culturelle et valorisation
de l'égalité des chances par la promotion d'une école laïque,
gratuite et obligatoire : autant de mesures qui participent à l'objectif
de récréer un sentiment national identifié au projet républicain.
Au sein de ce dispositif de " républicanisation " des consciences,
l'éducation nationale occupe une place à part : à elle
le soin de favoriser, notamment grâce à l'enseignement de l'histoire
et de la morale, la construction d'un national citoyen dévoué
à la cause de la nouvelle République. Ainsi, la tâche assignée
à l'histoire est éminemment politique, puisqu'il s'agit de contribuer
à l'émergence d'une mémoire nationale au service de l'intégration
républicaine. Une telle conception est d'ailleurs bien illustrée,
parmi d'autres historiens professionnels, par les travaux de Seignobos (1907),
selon lequel la véritable question à se poser n'était pas
" l'histoire doit elle être un instrument d'éducation politique
? ", mais " comment enseigner l'histoire pour qu'elle le devienne
? ". On le voit : douter de la capacité de l'histoire à devenir
un puissant instrument de socialisation politique eût été
remettre en cause sa principale vertu civique ou sa fonction morale - sinon
sa vocation pédagogique. Les historiens ne détiennent d'ailleurs
pas le monopole de ce projet éducatif, puisqu'un auteur comme Durkheim,
qui a consacré une grande partie de son temps d'enseignement à
la pédagogie, soutient une position similaire (Durkheim, 1989). Selon
le père fondateur de la sociologie en France, en chaque individu coexistent
deux êtres : l'être individuel, dont les états mentaux ne
renvoient qu'à lui même, et l'être social, nourri de représentations
collectives qui expriment son appartenance à une société
(Durkheim, 1986 a). Et Durkheim soulignait que la tâche de l'éducation
était précisément de construire cet être social :
seule l'uniformisation relative des imaginaires collectifs autorise d'établir
les conditions de la concorde et de l'intégration sociale - notamment
dans des sociétés ou un grand nombre d'individus sont victimes
du phénomène de l'anomie, concept dont on connaît le rôle
central dans l'analyse sociologique de Durkheim (1986 b).
Ainsi l'élaboration d'un nouveau récit historique capable de faire
de chaque écolier un futur citoyen attaché à la République
est fondamentale sous la troisième République. Dans cette optique,
un homme joue un rôle clef : Ernest Lavisse. Directeur des études
historiques à la Sorbonne en dépit d'un profil pédagogique
et scientifique jugé moins brillant que celui de ses concurrents (Nora,
1984 a), Lavisse est en effet en position quasi hégémonique dans
le champ historiographique. C'est lui qui anime bon nombre de conférences
et autres manifestations pédagogiques ; surtout c'est Lavisse qui dirige
une monumentale Histoire de France, en 27 volumes, à laquelle participent
la plupart des historiens du moments : une histoire de France qui fixe, pour
longtemps, le modèle historiographique et pédagogique dominant
dans la discipline puisqu'il s'agit d'un texte qui sert de référence
pour l'élaboration de tous les manuels scolaires destinés à
l'enseignement primaire et secondaire (Nora, 1984 b) - à commencer, bien
sûr, par les livres d'écoles que Lavisse à lui même
rédigés. On peut brosser à grand trait le portrait de cette
nouvelle histoire qui a vocation à être enseignée aux écoliers.
Tout d'abord, il s'agit d'un récit historique qui n'a pas pour principale
fonction de développer, chez l'enfant, le goût de l'esprit critique
ou une connaissance approfondie du passé, mais d'inculquer aux écoliers
un certain nombre de préceptes moraux et de devoirs civiques - en particulier
leur dette envers la République : " Enfants, vous serez les citoyens
d'un pays libre et glorieux
Jamais une génération autant
que la vôtre ne fût obligée au devoir de reconnaissance envers
ses aînés. Pour acquitter votre dette sacrée, vous vous
dévouerez corps et âme au redressement de la France, affaiblie
par la ruine de sa richesse et par le sang qu'elle a versé. Il faut que
vous travaillez plus et mieux qu'on a jamais travaillé en France "
(Lavisse, 1920 : 266-267). Le ton demeure paternaliste, les propos illustrent
parfois jusqu'à la caricature l'usage que fait Lavisse d'une maxime qui
sera en exergue dans les travaux de Durkheim (1989) - l'autorité morale
est la qualité maîtresse de l'éducateur. Surtout, le récit
proposé rend compte de la construction d'un sentiment national nourri
d'une certaine germanophobie : " Mes enfants, moi qui vous parle et qui
suit ému en vous parlant puisque vous êtes l'avenir de la patrie,
je suis un vieillard. Dans quelques semaines, j'atteindrais ma soixante dix-septième
année. Pendant près de cinquante ans, depuis le désastreux
traité de Francfort, j'ai vécu l'humiliation ! J'ai vu que parce
que la France était perdue, l'Allemagne se croyait tout permis. Son orgueil
et ses ambitions menaçaient le genre humain. Mais sans espérer
la guerre, j'ai toujours espéré qu'un jour viendrait où
la France prendrait sa juste revanche et où l'humanité, grâce
à elle, assurerait sa liberté et sa dignité ; car France
et humanité ne sont pas deux mots qui s'opposent l'un à l'autre
; ils sont conjoints et inséparables. Notre patrie est la plus humaine
des patries. Vive la France " (Lavisse, 1920 : 267).
Si ces remarques illustrent bien l'objectif assigné à l'enseignement
de l'histoire, c'est en observant les modalités d'écriture du
récit qu'il est possible de comprendre comment le passé est porté
à la connaissance des écoliers. A l'image de tout projet pédagogique,
il s'agit en effet d'associer une forme à un contenu, de sélectionner
des informations et de proposer un classement des faits étudiés.
Or, en matière de didactique, Lavisse innove : à une chronologie
sommaire dont l'élaboration renvoie à des objectifs patriotiques,
celui ci juxtapose une série de commentaires destinés à
proposer à l'écolier une grille de lecture des événements
présentés. L'écriture de l'histoire s'en trouve considérablement
simplifiée, puisque les pesanteurs de l'explication sont supprimées,
la charge de la preuve abolie, la modestie du doute jamais éprouvée,
la réflexion méthodologique évincée. A partir de
courtes propositions et de quelques dates fondatrices insérées
à un récit inséparablement pédagogique, patriotique
et républicain, Lavisse recompose ainsi l'histoire de France : "
La France, par la faute de Napoléon, a perdu les conquêtes qui
avaient été faites par la République (
) le 4 septembre
1870, la République a été rétablie. La République
nous a donné toutes les libertés. Elle a fait faire de grands
progrès à l'éducation nationale. Elle protège le
travail et les travailleurs. La République est pacifique ; mais elle
fait respecter nos droits et notre honneur. Elle l'a prouvé en défendant
victorieusement la France, attaquée par l'Allemagne en Août 1914
; la grande guerre (1914 - 1918) s'est terminée par le retour à
la mère patrie des territoires annexés d'Alsace et de Lorraine
" (Lavisse, 1920 : 270 - 271).
C'est dans le cadre de cette histoire de France nationalisée et à
la gloire de la nouvelle République qu'il convient de situer la production
d'une histoire coloniale point par point fidèle à l'orthodoxie
ferryste et au texte de Lavisse. De même que le progrès social,
la liberté syndicale ou l'éducation nationale sont systématiquement
inscrits au chapitre des actifs de la troisième République, la
politique coloniale est présentée comme l'une des grandes uvres
des pères fondateurs ou de héros positifs gouvernant, en Afrique
et en Asie, les territoires conquis. Ainsi l'image d'une colonisation à
la fois rentable, généreuse et altruiste est omniprésente
dans les manuels scolaires de l'enseignement primaire et secondaire, où
les rédacteurs d'ouvrages pédagogiques font largement échos
à la doctrine coloniale de Jules Ferry. Pour ne point nuire à
la clarté de la démonstration par abondance de preuves, on se
limitera ici à quelques courts exemples qui attestent de la production,
dans les manuels scolaires, d'un imaginaire colonial à travers lequel
la colonisation est conçue comme un impératif économique
et en terme de mission civilisatrice : " La troisième République
a ajouté à l'Algérie la Tunisie et la Maroc, le centre
de l'Afrique et Madagascar. En Asie, elle a crée la vaste et populeuse
Indochine française. Ainsi, la France rattache à ses quarante
millions d'habitants, soixante millions d'indigènes dispersés
sur des territoires vingt fois grands comme celui de la patrie. Tout cela, notre
pays le doit : à Jules Ferry, qui entreprit d'agrandir la France ; à
nos " grands coloniaux ", tels Galliéni à Madagascar,
Lyautey au Maroc, qui savaient se faire aimer comme ils se faisaient obéir
; à l'héroïsme de nos soldats et de nos explorateurs. Partout
la France a apporté le bon ordre et la paix : brigandage, esclavage et
massacres ont cessé. Partout elle a ouvert des écoles où
les habitants s'instruisent et apprennent notre langue. Ils sont soignés
par nos médecins. Partout enfin, on a construit des routes, des chemins
de fer et des ports. Dans la France d'outre-mer la vie devint meilleure, et
les indigènes de plus en plus capables d'être des citoyens Français
" (Gauthier, Deschamps, 1923 : 124). Héroïsme du soldat faisant
office de " grand colonial " et de " bâtisseur d'empire
" valorisation de uvre coloniale républicaine, amélioration
du sort des " populations soumises " : le discours est récurrent,
associé à celui sur la rentabilité de l'entreprise coloniale.
Le thème de la croissance économique par la conquête est
également conforme à la doctrine coloniale des pères fondateurs
de la troisième République. Et, plus de cinquante ans après
l'instauration de la troisième République, on en trouve de nombreuses
traces dans les manuels scolaires d'histoire : " Pour développer
notre commerce, elle fonda des colonies (
) Après l'Angleterre,
elle a aujourd'hui le plus bel empire colonial du monde " (Faubert, Huleux,
1931).
On admettra volontiers qu'une telle présentation de l'histoire coloniale, dans des documents pédagogiques nationalement élaborés et conçus selon des programmes officiels, est susceptible de favoriser, en métropole, un certain engouement en faveur du projet colonial. Mais il faut s'interroger sur la participation des acteurs impliqués dans la diffusion de cette histoire coloniale officielle, c'est à dire les enseignants.
La fidélité républicaine des enseignants
à la politique coloniale
Au regard de l'histoire coloniale des manuels scolaires, il est indispensable
de comprendre comment les enseignants reçoivent, sous la troisième
République, le fait colonial, et dans quelle mesure ils sont susceptibles
de relayer, auprès des écoliers futurs citoyens, le discours républicain
mis en forme par Ernest Lavisse - qui, rappelons le, fait en quelque sorte fonction
d'instituteur national. Dans cette optique, un bref retour sur les trajectoires
sociales des hussard noirs de la République est indispensable. Soumis
à des rythmes d'apprentissage, des procédures de sélection
et des règles de vie sévères, les instituteurs sont généralement
socialisés dans les écoles normales, institutions qui présentent
quelques analogies avec les institutions totales : la discipline et l'esprit
de corps y règnent en maître, et le statut de chacun étant
fortement dépendant de l'identité du groupe, tous n'ont pratiquement
pas d'autre choix, pour se réaliser, que celui de participer à
la production d'une identité collective. Ainsi, l'homogamie est, on s'en
doute, la règle dominante, dans une profession où l'élaboration
d'une identité collective est l'élément moteur de la construction,
par chaque individu, de son propre statut social et symbolique. Pour les professeurs
de l'enseignement secondaire, la voie royale est bien sûr l'agrégation,
même s'il existe des procédures dérogatoires au sacro-saint
brevet d'excellence académique. En dépit de processus d'apprentissage
et de concours de recrutement spécifiques, instituteurs et professeurs
du secondaire appartiennent à une " maison " commune : l'éducation
nationale ; à un espace académique au sein duquel la hiérarchie
est sans cesse réaffirmée, tandis que bon nombre de sanctions,
essentiellement positives, autorisent qu'elle soit respectée. Il faut
garder en mémoire le fait que, jusqu'au début du XXe siècle,
le traitement d'un instituteur est à peine supérieur à
celui d'un ouvrier, et que l'accès à des compléments de
rémunérations (heures supplémentaires
) ou à
des promotions professionnelles (postes de directeur d'école ou d'inspecteur)
est soumis au strict respect de l'ordre académique. Difficile, dans ce
contexte, de représenter la République, dans les villages et dans
les Bourgs, en portant des costumes que les instituteurs ont du mal à
se payer ! De la sorte, seule une carrière valorisée par de nombreuses
années de dévouement, d'obéissance scrupuleuse et de services
exemplaires est susceptible d'offrir aux enseignants - surtout aux instituteurs
- un certain confort matériel.
On peut donc consulter avec profit le profil académique des rédacteurs
de manuels scolaires. En survolant un échantillon 41 livres d'écoles
édités entre 1905 et 1962, qui représentent les différents
programmes d'histoire de l'enseignement primaire et secondaire, une première
observation s'impose : la production des récits pédagogiques officiels
est limitée à un cercle restreint d'initiés, puisque l'on
ne dénombre que 28 auteurs, et que plusieurs des ouvrages sont co-rédigés.
De plus, tous les rédacteurs occupent des positions élevées
dans la hiérarchie académique, puisque, sur les 28 auteurs dénombrés,
plus de la moitié sont inspecteurs (15), tandis que 5 d'entre eux sont
des directeurs d'écoles et que huit autres sont des professeurs agrégés
du secondaire. C'est dire que l'écriture des manuels d'histoire est confiée
aux seuls enseignants affichant de longues années de dévouement
à l'ordre scolaire, puisqu'il s'agit à la fois des plus brillants
et des plus disciplinés, des plus titrés et des plus obéissants.
On oublierait toutefois l'essentiel en cédant à la tentation de
considérer qu'il s'agit d'une élite totalement coupée du
reste de la profession. Sous la troisième République, les enseignants
appartiennent à un corps au sein duquel beaucoup sont d'origine modeste
: plutôt qu'héritiers, ils sont boursiers (Prost, 1968). Parmi
les anciens élèves de l'école normale supérieure,
nombreux sont les enfants d'origine modeste qui ont obtenu une mobilité
sociale ascendante. Or, cette ascension sociale par l'école, c'est à
la République - régime qui a fait de l'égalité des
chances l'une des valeurs les plus fondamentales - qu'ils la doivent. Pour ces
enfants issus de milieux populaires, la République est sans ambiguïté
le régime dont l'honneur politique fut d'abolir le poids des origines
; un espace démocratique et socio-économique au sein duquel aucun
statut social n'est assigné à la naissance. Ayant réussi
à desserrer, grâce à la réussite scolaire, l'étau
des inégalités sociales, étant parvenu à briser,
grâce aux bourses d'études et à la gratuité de l'enseignement,
le carcan des déterminismes sociaux, les enseignants incarnent l'idéal
républicain de réduire les inégalités sociales par
l'uniformisation culturelle et l'universalité de l'accès au savoir.
D'où le principe de leur attachement sans faille aux grands principes
républicains.
Pour les enseignants, en effet, la République n'est pas un catalogue
d'idées abstraites ou de symboles : leur trajectoire sociale correspondant,
trait pour trait, à la réalisation de l'idéal égalitariste
et assimilationniste des " pères fondateurs ", contester la
République eut été hors de propos, sinon impensable. Pour
eux, en effet, " l'attachement à la forme républicaine est
une manière de degrés zéro de la politique, un engagement
qui ne mérite pas son nom, une politesse élémentaire qui
va sans dire " (Ozouf, J & M, 1992 : 116). Socialisés dans des
institutions républicaines, accédant, par la réussite scolaire,
à un statut social élevé, enfin investis, par les républicains,
d'une mission pédagogique et patriotique, les enseignants comptent évidemment
parmi les plus fidèles " publiscistes " du nouveau régime.
D'où leur soutien à la politique coloniale, à un moment
où la doctrine républicaine de l'assimilation nationale ne saurait
être confinée à une ambition hexagonale. En métropole
comme aux colonies, il n'existe au fond qu'un idéal en matière
de projet éducatif : de même qu'il s'agit de promouvoir l'égalité
des chances entre un enfant de paysan analphabète et un écolier
issus d'un milieu social plus favorisé, les jeunes Africains ou Annamites
ont vocation, à terme, à devenir des français possédant
exactement la même culture que les citoyens de métropole. Pour
les enseignants, le soutien à la colonisation tient sans soute en partie
à leur adhésion sans faille au principe de l'égalité
des chances : point de distinction, en matière éducative, entre
les contrées les plus reculées de l'Afrique Equatoriale Française,
les zones rurales de métropole, ou les quartiers bourgeois de la capitale.
S'agissant de l'éducation, au fond, la politique coloniale est finalement
perçue comme un prolongement outre-mer du principe républicain
de l'égalité des chances. C'est pourquoi les rédacteurs
de manuels scolaires ne peuvent, en matière de soutien à la politique
coloniale, être considérés comme des élites isolés
du reste des enseignants : eu égard aux trajectoire sociale d'une grande
partie d'entre eux, instituteurs et professeurs du secondaires font partie des
plus zélés promoteurs de l'idéal républicain - idéal
dont la politique coloniale ne saurait être, selon eux, que le simple
prolongement hors des frontières métropolitaines.
On pourrait trouver beaucoup d'exemples d'anciens instituteurs, parmi les témoignages disponibles, pour illustrer cette fidélité toute républicaine à la politique coloniale. Un seul, ici, sera mentionné : " Etant tout enfant, j'admirais, dans Le Petit Journal Illustré, les gravures montrant le drapeau tricolore hissé sur quelques points de l'Afrique. J'avais un oncle qui avait été au Congo avec Brazza. J'étais donc bien préparé pour approuver la politique coloniale de la troisième République. Je n'aurais pas été de l'avis de Clemenceau contre Jules Ferry. J'ai connu des anticolonialistes, je ne partageais pas leur idées. J'étais peut être naïf, mais je croyais que ces colonies, promues plus tard au rang d'empire, participaient à la grandeur de la France. Je me conformais aux idées répandues par nos manuels d'histoire. Peut-être ont-ils exagéré, peut être nous ont-ils trompé Je ne veux pas faire de reproches à ceux qui ont travaillé pendant plus d'une demi siècle pour l'empire colonial, ils méritent notre gratitude. Ils ne sont pas responsables de la conduite des profiteurs et des mercantis qui ont détruit leur uvre. Pauvre Jules Ferry " (Ozouf, 1973 : 27-28). La refonte complète de l'histoire de France, au sein de laquelle on retrouve une valorisation systématique de l'uvre coloniale républicaine, doit donc être considérée comme un préalable à la construction d'une vision euphémisée de la colonisation. Mais d'une vision qui n'a pu être durablement diffusée en métropole que parce que les rédacteurs de manuels scolaires comme les enseignants chargés de raconter la colonisation aux écoliers ont donné à ce récit l'autorité d'une histoire officielle ayant vocation à être convertie en mémoire nationale. Reste ainsi à décrire les effets de la diffusion de cette histoire coloniale officielle sur les perceptions coloniales dominantes en métropole, et, ainsi, sur la légitimation de l'ordre colonial.
Disparition de l'indigène et légitimation de
la colonisation
Il est facile d'imaginer que l'école républicaine a contribué
à l'acceptation tacite de l'ordre colonial : en présentant aux
écoliers futurs citoyens une histoire coloniale valorisant la générosité
d'un Etat français impliqué " dans une mission sacrée
de civilisation, en expliquant que la colonisation participait à la prospérité
économique comme à la grandeur de la France dans le concert des
puissances mondiales, ou encore en exhibant les cartes d'un immense empire capable
de concurrencer celui de l'Angleterre, les enseignants et autres rédacteurs
de manuels scolaires n'ont bien évidemment pas contribué à
développer, chez les enfants, le doute ou le soupçon en matière
coloniale. On le sait : la légitimation de l'ordre politique passe par
la production de discours ou de manifestations rituelles qui exercent certains
effets de brouillage. Euphémisant ou dissimulant la domination, de tels
discours sont susceptibles de la rendre acceptables, juste, utile... (Lagroye,
1985). Il serait toutefois vainc de s'en tenir à la thèse du mensonge
pur et simple, par le pouvoir politique, ou de recourir sans précaution
à des problématiques aujourd'hui disqualifiées telles que
" par la haut par la bas " (Leca, 1977). La diversité des locuteurs
susceptible de participer à la production des discours de légitimation
signale, comme la multiplicité des réceptions possibles de ces
discours (Striker, 1994), qu'il n'existe pas - en dépit de certains présupposés
culturalistes (Barnard, 1983) - d'ajustement spontané entre des matrices
de perception culturelles et des formes d'acceptation de la relation politique.
La contribution de l'histoire coloniale enseignée à la légitimation
de la colonisation doit donc être précisée en s'interrogeant
sur le contenu du discours et sur ses modalités de réception.
Car, comme l'a bien montré Bourdieu (1994), en matière d'analyse
des uvres (pédagogiques, artistiques, littéraires
),
il existe au moins deux manières de se tromper : celle qui consiste à
se limiter au contenu, sans s'interroger sur les producteurs, en prêtant
au discours une autonomie qui est loin d'être attestée ; et celle
qui aboutie à faire une sociologie des producteurs sans analyser les
uvres elles mêmes, ces dernières étant dans ce cas
considérés comme de simples traductions de propriétés
ou de positions sociales. Ainsi, l'extraordinaire diffusion de l'histoire coloniale
officielle auprès de plusieurs dizaines de milliers d'écoliers
futurs citoyens en fait, assurément, le discours fondamental sur l'ordre
colonial en métropole ; mais il faut également envisager sa structure
interne de signification pour comprendre sa contribution à la légitimation
de la colonisation.
L'histoire coloniale des manuels scolaires n'a rien d'une histoire de la
colonisation telle que nous l'envisagerions aujourd'hui. En effet, l'apologie
des vainqueurs et le ton banalement hagiographique en font un récit situé
dans les normes classiques de l'histoire coloniale de la colonisation. Mais
il y a plus : il s'agit d'un récit presque exclusivement consacré
à l'action de la France aux colonies, c'est à dire aux phases
de conquête, de " pacification ", puis aux progrès des
idées de " civilisation ", à " l'outillage économique
" des colonies, à " l'aménagement des territoires conquis
"
Autrement dit à des réalisations politiques, économiques
et sociales qui, dans l'histoire officielle de la colonisation, sont mises à
l'actif de personnages collectifs - la France, la République -, ou de
héros positifs - les grands coloniaux. D'où un élément
décisif : dans les manuels scolaires - et dans les salles de classe de
la communale -, histoire coloniale est convertie en histoire nationale - en
une sorte d'histoire de France aux colonies. Au sein de cette histoire coloniale
nationalisée, les grands absents sont donc les " indigènes
", oubliés d'un dispositif pédagogique qui ne les concernait
que pour les abolir (selon l'idéal idéal de l'assimilation nationale).
Les conséquences de cette disparition métaphorique des indigènes
sont décisives.En effet, quelle que soit l'approche utilisée,
le pouvoir est, dit-on, relation. Or, en présentant aux écoliers
une histoire coloniale sans colonisés - puisque ces derniers n'y apparaissent
que de façon sporadique, et pour rappeler ce qu'ils doivent à
la France -, les rédacteurs de manuels scolaires comme les enseignants
réalisent - probablement à leur insu - un véritable tour
de force : puisque la colonisation est coupée de la situation coloniale,
c'est à dire coupée de la relation colonisateur - colonisé,
celle ci ne peut être pensée qu'à l'exclusion de toute référence
au pouvoir ou à la domination coloniale. Et, par là, la colonisation
n'est pas susceptible d'être contestée. En tant qu'histoire coloniale
abolissant la relation colonisateur - colonisé, l'histoire officielle
de la colonisation est nécessairement coupée de tout ce qui renvoie
à l'exercice du pouvoir au colonies : l'exploitation économique
de la main d'uvre indigène et le maintien de l'ordre par la force
font partie, comme les hésitations des Français musulmans lorsqu'il
s'agit de scolariser leurs enfants dans des écoles françaises
en Algérie, des innombrables oublis d'un discours pédagogique
prononcé pendant près d'un siècle ; d'une histoire officielle
qui apparaît comme le principal discours de légitimation de la
colonisation (Savarese, 1998 b).
Dans ces conditions, la méconnaissance métropolitaine de la
domination coloniale est la norme et non l'exception, ce dont atteste le recul
de l'anticolonialisme au tournant du siècle. Oublier l'Autre, l'indigène,
le colonisé, c'est à dire - malgré l'infinie diversité
et l'extrême complexité des situations -, oublier la domination
coloniale : tel est bien l'un des principes fondamentaux en matière de
légitimation de la colonisation en France métropolitaine. On a
pu mesurer l'efficacité de ce dispositif d'amnésie libératrice
en dépouillant, sur une période de plus de 40 ans (globalement
la première partie du XXe siècle), un corpus de 400 articles sélectionnés
dans les différents périodiques appartenant à la presse
coloniale, et proposant un discours sur l'ensemble des sites de colonisation
(Savarese, 1998 a). Rédigés par des chroniqueurs en prise directe
avec le terrain colonial, illustrés par des reporters visitant régulièrement
les diverses parties de l'empire, inspirés par des individus ayant parfois
occupés les bancs de l'école coloniale, bref, produits par des
journalistes qui possèdent une certaine connaissance des populations
indigènes, et qui sont donc les moins susceptibles d'oublier la relation
coloniale, ces articles constituent ainsi un excellent indicateur de la mesure
de cette amnésie. En procédant à une analyse sémantique
des textes inspirée de l'analyse des co-occurrences, dans le but de dénombrer
des propositions associées à des items - France, Lyautey, Indigène,
Annamite
-, et ainsi de mesurer le traitement de la relation coloniale,
il est devient possible de s'interroger sur l'éventuelle disparition
métaphorique des " natifs ". Le résultat est dépourvu
d'ambiguïté : dans la presse coloniale comme dans les manuels scolaires
à partir desquels les journalistes ont été initiés
à l'histoire coloniale, les indigènes disparaissent progressivement
de leur propre pays. C'est dire qu'il existe d'excellentes conditions de réception
de cette histoire coloniale officielle, conditions qui ne se limitent pas aux
chroniqueurs de la presse coloniale. En effet, si l'on en croit d'autres analyses
élaborées à partir de multiples matériaux, le cinéma
colonial offrirait également une belle illustration de cette disparition,
puisqu'il s'agit très largement - mais pas seulement - d'un corpus filmique
construit par des cinéastes français qui filment leur propre société
transposée dans des lieux exotiques : les indigènes n'y figurent,
la plupart du temps, que pour illustrer le pittoresque les lieux ; ils appartiennent
au décors, mais rarement à une histoire où le premier rôle
est presque systématiquement réservé aux " occupants
" (Benali, 1998 ; Stora, 1977).
D'ailleurs, le cinéma est d'autant plus révélateur
de cette disparition que les effets des oublis survivent à l'étape
douloureuse des indépendances (Savarese, 2001). On peut en effet montrer
que bon nombre de films qui mettent en scène des relations franco - maghrébines,
et qui sont réalisés par des cinéastes français
dans les années soixante - soixante dix, possèdent un certain
nombre de caractéristiques du cinéma colonial. C'est le cas de
certains films réalisés au Maghreb (tels Un choix d'assassin,
Philippe Fourastié,1967), dans lesquels, d'une part, les personnages
centraux sont européens, et d'autre part les maghrébins ont presque
toujours des statuts subalternes (domestiques, professions liées au tourisme)
: l'histoire se déroule largement en leur absence, malgré leur
visibilité relative à l'écran. A notre connaissance, le
seul film où le héros -Saddiel - est un maghrébin illustre
à merveille l'ambiguïté de relations post-coloniales nourries
de cette disparition métaphorique des anciens indigènes. Mise
en scène cinématographique de l'affaire Ben Barka - opposant au
régime marocain enlevé à Paris avec la complicité
des services secrets français, et assassiné par les services marocains
(L'attentat, Yves Boisset, 1972) - le film constitue, dans les années
soixante, une exception notable puisqu'un Maghrébin occupe le centre
de l'écran. On pourra toutefois s'interroger sur la réminiscence
d'une forme de présence - absence des anciens colonisés à
l'écran dans la mesure où le rôle de Saddiel n'est pas confié
à un maghrébin, mais à un grand acteur italien (Gian Maria
Volonte). Finalement, l'amnésie libératrice de l'Autre, telle
qu'elle se trouve progressivement réalisée à travers les
réceptions de l'histoire coloniale officielle des troisième et
quatrième Républiques, ne saurait mieux être illustrée
qu'en rapportant les propos d'un célèbre cinéaste tunisien,
Naceur Ktari. Expliquant ses motivations à l'emploi de la caméra,
deux ans après la sortie d'un film sur l'immigration (Les ambassadeurs,
1975) - film qui sera immédiatement écarté du festival
de Cannes
mais récompensé d'un prix au festival de Carthage
-, celui ci notait : " J'ai vécu une expérience fabuleuse
en Haute Volta, le jour où est sorti le premier long métrage voltaïque.
La plus grande salle de Ouagadougou était comble. Les gens ont passé
deux minutes debout dans une extase extraordinaire alors que ces deux minutes
consistaient simplement à voir un voltaïque traverser les rues de
la capitale. Tout simplement ce " nous " qui occupe l'écran,
ce " nous " sujet qui s'impose, qui vit, c'est ça qui est fabuleux.
Parce que le cinéma est toujours dans les mains des occidentaux "
(Naceur Ktari, 1977).
Même si l'amnésie n'est pas la mesure de toute chose, on ne saurait
donc sous estimer son efficacité en terme de construction du lien politique
comme en matière de légitimation de positions sociales asymétriques.
Et l'histoire coloniale n'en fournit, finalement, qu'une illustration. De façon
plus générale, rien n'interdit en effet de postuler que tout discours
dans lequel un groupe d'individus disparaît contribue à légitimer
la domination d'un autre groupe social ; mais cela à la condition qu'un
tel discours soit suffisamment diffusé, et que les acteurs qui participent
à sa promotion disposent d'une position socialement légitime dans
les espaces où s'élaborent les perceptions dominantes de l'ordre
social. Du reste, en matière coloniale comme pour d'autres séquences
historiques où les oublis se superposent à l'histoire, il serait
illusoire de penser que les effets sociaux des grandes amnésies collectives
sont limités au temps des colonies. Ainsi, pour s'en tenir aux relations
tourmentées entre la France et l'Algérie, 40 ans après
l'indépendance de la colonie qui fût considéré comme
le joyau de l'Empire, plusieurs communautés en France sont impliqués
dans des guerres de mémoires dont l'objectif est de convertir leurs propres
souvenirs en histoire officielle. Pieds -Noirs, Harkis, appelés du contingent,
anciens combattants, " porteurs de valises ", Français d'origine
algérienne, Algériens de France ou encore familles endeuillées
par le conflit sont là pour rappeler qu'en matière algérienne,
les souffrances collectives sont la chose au monde la mieux partagée.
Qu'il s'agisse de réaliser le deuil des prétentions impériales,
de reconstruire des identités collectives dans l'exil, ou encore de penser
les responsabilités éventuelles des multiples acteurs du conflit,
plusieurs obstacles se dressent devant l'impératif de reconstruction
d'un récit historique standardisé et relativement acceptable par
tous. Et notamment celui ci : concernant le passé colonial, et surtout
dans le cas de l'Algérie, les mémoires se sont substitué
à l'histoire dans une ancienne métropole où, selon les
estimations de Benjamin Stora, plusieurs millions de personnes restent aujourd'hui
directement concernées par le drame algérien. On a montré
ailleurs, à travers l'analyse de l'un des groupes d'individus impliqués
dans les guerres de mémoires algériennes (Savarese, 2002), que
lesdites mémoire sont devenues un problème politique : d'abord
parce que le pouvoir politique, à l'échelon local et national,
est régulièrement sommé de trancher entre plusieurs visions
de l'histoire, alors que son rôle n'est pas de produire " la vérité
" mais de préparer l'avenir en dépit des conflits qui se
jouent au présent ; ensuite dans la mesure ou les mémoires algériennes
participent aujourd'hui à l'élaboration de stratégies identitaires
visant à produire des groupes sociaux unis et politiquement influent,
et cela d'autant plus que l'unité des individus qui composent ces groupes
n'est pas donnée à priori. Contrairement à une idée
largement répandue, les anciens Français d'Algérie, alternativement
désignés en terme de Pieds -Noirs et de rapatriés, n'ont
en commun que la souffrance liée à l'abandon de la terre natale
: ils restent fortement différenciés en matière de perception
de l'histoire coloniale et de la guerre d'Algérie.
On le voit : la question coloniale est loin d'être exhumée.
Et c'est pourquoi il est probable qu'elle demeure au centre de quelques questionnements
au sein de la société française dans les années
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