Faut-il enseigner le " fait religieux" à l'Ecole?
Par Bruno Etienne,

membre de l'Institut Universitaire de France

L'anthropologie est la connaissance de l'homme complet non parcellisé : elle ne néglige aucun de ses aspects ; elle est donc essentiellement pluridisciplinaire.
La politique s'enracine au cœur de l'univers anthropologique dans la dialectique du conflit et de l'ordre constitutive des sociétés humaines. Peut-on faire une théorie du croisement du champ religieux et du champ politique dans la mesure où " religion " et " politique " sont les enjeux d'intérêts et de conflits pour le monopole du discours scientifique légitime sur le monde ?
Plus que tout autre discipline l'anthropologie démontre que la taxinomie, le pouvoir de nommer, est un enjeu essentiel non seulement de la connaissance et des science sociales mais aussi de la pratique politique et religieuse concurrentielles pour dire l'ordre du monde.


" Le Maître interrompt le silence par n'importe quoi, un sarcasme, un coup de pied. C'est ainsi que procède dans la recherche du sens un maître bouddhiste selon la technique Zen. Il appartient aux élèves eux-mêmes de chercher la réponse à leurs propres questions. Le Maître n'enseigne pas ex-cathedra une science toute faite, il apporte la réponse quand les élèves sont sur le point de la trouver. " J. Lacan, Le Séminaire sur les écrits techniques de Freud. Paris, Le Seuil, p.7.

Il y a quelques endroits en France où l'enseignement des religions a déjà droit de cité, au moins dans le supérieur. Voici un exemple qui n'appartient pas à la prospective mais à la réalité : celui de l'Institut d'Etudes Politiques d'Aix-en-Provence.

Un enseignement sur l'histoire des religions doit remplir plusieurs fonctions :
Présenter aux étudiants les avantages de l'analyse comparative, y compris pour ceux qui veulent approfondir leur propre foi.
Le pari de l'intelligibilité des rapports sociaux par les sciences sociales implique la connaissance de toutes les formes du phénomène religieux produites par les différentes expériences humaines. Sans sombre dans le relativisme culturel, l'idée que d'autres hommes se sont posé les mêmes questions, et y ont répondu chaque fois de façon concrète, devrait conduire à plus de modestie dans les jugements définitifs sur l'éventuelle hiérarchie entre cultures et civilisations. Ceci n'empêche personne de faire des choix et de préférer telle ou telle forme d'organisation du religieux et du politique. Encore faut-il être lucide sur ses propres choix et faut-il avoir pour cela un minimum de connaissances : ainsi, de récents sondages, répétés, ont montré la mauvaise image que les Français ont (ou se font) de l'islam ; or, par un Français sur cent peut citer un philosophe arabe … De plus, l'épiscopat, le rabbinat et les musulmans qui n'ont pas encore d'imanat sont très inquiets des progrès de l'analphabétisme religieux : cf. dans Le Monde du 10 novembre 1988, l'enquête de Henri Tincq et aussi La Vie, n°2227, mai &988. Les spécialistes d'histoire des religions partagent cetge inquiétude : cf. Jean Baubérot, dans La Vie, n°2355, 18 octobre 1990.

Participer à la formation d'une culture générale minimale. Il ne me paraît pas possible, à une époque de mondialisation, de continuer à ignorer les religions du monde, ne serait-ce que pour faire une lecture touristique de l'art, ou pour rendre plus efficaces les relations politiques et économiques : il peut être utile de savoir que le pur et l'impur ne sont pas régis par les lois françaises … Pour les étudiants, surtout pour ceux qui n'ont pas reçu de catéchèse, il peut être utile de connaître un certain nombre de dates, de noms, de doctrines, de chronologies, de façon à ne pas être désarçonné lors d'un examen ou d'un concours.

Ce cours est conçu en deux parties très distinctes mais emboîtées et qui seront données lors de la même leçon à raison deux tiers pour un tiers : - tout d'abord, un exposé général sur les problèmes que soulève l'étude de la religiosité, une fois épuisés les problèmes de la définition du fait religieux et du champ religieux ; - puis, chaque fois, une fiche technique qui portera sur un fait, un homme ou une doctrine, par exemple : chronologie de l'apparition du monothéisme à partir de Akhenaton / Aménophis IV ; les cultes de la Déesse-Mère ; Moïse, Muhammad, le Bouddha, le shintoïsme, le chamanisme, les Veda, etc.

Types de questionnement

Dans un cours théorique, il est question à la fois des grandes théories ayant essayé d'expliquer le fait religieux : par exemple la séparation du sacré et du profane chez Durckeim et la théorie des trois classes chez Dumézil, analysées au prisme de la division sociale du travail religieux, voire de la division sexuelle du travail religieux … mais aussi de définitions, on le comprendra aisément, puisqu'au fond les auteurs ne sont pas d'accord sur les limites du champ religieux (Bourdieu ou Cl. Geertz n'interprètent pas Weber de la même façon).
Ainsi plusieurs séances seront consacrées à l'étude des mots, concepts abstractions, notions suivantes : sacré/profane ; mythe ; symbole ; rite ; interdits ; l'au-delà ; le divin ; le sens ; l'ordre du monde (ordo ab chaoet opera mundi …), cosme/chiasme ; dévotions/foi ; salut/punition ; magie/thérapie/cure des âmes et des corps, exorcisme/adorisme ; monisme/dualisme ; métaphysique/méditations/herméneutique/théologie ; oral/écrit ; cléricature/communauté/Gemeinschaft/ecclesia ; miracle ; prophètes, etc.

La sociologie religieuse étudie, en effet, non une société, mais les rapports entre trois cercles : elle est non seulement descriptive mais aussi relationnelle :

- un groupe humain organisé qui prétend constituer une " communauté " ; comment comprendre sa logique interne, intérieur de l'intérieur ou de l'extérieur ?

- L'interaction de ce groupe avec les autres groupes (communautés ou sociétés) dans lesquels ce groupe est soit immergé, soit dominé, soit hégémonique.

- Par delà l'intérieur et l'extérieur, quelles relations ce groupe entretient-il avec l'au-delà, le supérieur et l'inférieur ou l'ailleurs ?

Il est aisé de comprendre alors que, seules, la méthode historique peut être féconde face à un tel programme : l'étude sociologique d'une religion ne peut s'effectuer intemporellement, elle doit se plier aux mouvements de la " communauté " étudiée dans le temps et dans l'espace.

Il faut donc partir d'une donnée accessible : la société actuelle, les textes qu'elle utilise, qu'elle présente comme étant orthodoxes, les faits concrets qui relèvent plus aisément de l'observation, de la statistique, de la critique avec toutes les précautions habituelles et, en particulier, du fait que nous ne pouvons compter sur les acteurs sociaux pour nous dire exactement ce qu'ils font exactement …

Mais le fait que je propose aussi des chronologies pour la culture générale ne doit pas laisser croire aux étudiants qu'il y a un ordre chronologique des religions dans un évolutionnisme frelaté qui irait des plus " sauvages " aux plus sophistiquées, c'est-à-dire … la nôtre ! L'Histoire linéaire apprise ne dit rien sur le passé réel ; l'Histoire est toujours l'histoire du " maintenant du sujet " placé dans une situation de défi. Les recherches sont circulaires, pas progressistes …

Les moyens et les armes seront donc les armes de la critique. Le but consiste à établir des paradigmes ou des " idéal-type " weberiens autour de trois entrées que je propose de nommer : mythèmes, ritèmes, doxèmes.

- Moyens intellectuels : transposition des concepts, adaptation des méthodes, comparaisons des différents éléments des diverses religions par exemple le pèlerinage, les rituels de la mort, le sacrifice, etc.
- Moyens matériels : création de groupes d'études qui appliquent le même questionnaire sur l'habitus religieux à différents groupes religieux et en panel (passages répétés sur plusieurs années) : groupes qui acceptent de comparer leurs résultats.

Je propose de nommer " religion " pour mon enseignement, et pour pouvoir travailler ensemble quelle que soit la relativité de cette définition : un système de croyances et de pratiques relatives au sacré qui produit des conduites sociales et qui unit, dans une même communauté, l'ensemble des individus qui y adhèrent.

Suivant sur ce plan, le grand Gabriel Le Bras, nous pouvons soutenir que toute sociologie religieuse soulève trois types de questions qui peuvent se regrouper en trois types de sociologie : sociologie de l'au-delà ; sociologie de la communauté religieuse ; rapports entre la communauté religieuse et la société civile. Mais à ceux que rebute le mot " sociologie ", je rappelle, à la fois, qu'il signifie l'ensemble des sciences sociales, y compris la psychiatrie, et que Durkheim et Mauss se plaisaient à affirmer que la sociologie serait Histoire ou ne serait pas …

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