L'Invention des Pieds-Noirs, Eric Savarèse, Les colonnes d'Hercule, Ed Seguier, Paris, 2002. Par Béatrice Mabilon-Bonfils

Les sciences sociales en général et la science politique en particulier, si elles construisent leurs objets, ont à réfléchir "les-objets-déjà-donnés-là" selon l'expression de Pierre Favre, socialement construits, même si scientifiquement reconstruits ; et donc, la manière dont les groupes se constituent en tant que groupe, au travers de la (re)construction / (dé)construction d'une mémoire collective porteuse de sens. Ce faisant, il est possible de penser la science politique, comme science des altérités.
Le politologue Eric Savarèse, dans la lignée de ses travaux précédents consacrés à l'imaginaire collectif, étudie tour à tour, les mécanismes mnésiques et amnésiques de l'invention des Pieds-Noirs, en ce qu'elle structure leur propre identité / altérité et qu'elle participe de notre histoire commune. Cette approche indissociablement, historique, sociologique et politologique, renouvelle les interrogations sur l'identité collective d'une minorité, sans pour autant céder à la facilité de réifier un groupe social partiellement hétérogène, rigidifié en communauté. Les vocables portent en eux-mêmes comme en halo, des pluralités de significations se superposant comme en surimpression, qui ne sont cependant pas dénués d'effets sociaux. "( ) parler de Pieds-noirs, c'est recourir à un vocabulaire dont les usages varient, historiquement, au gré de luttes politiques ( ), les enjeux de nomination sont des enjeux de pouvoir" (page 14). La catégorie sociale Pieds-Noirs, ne va pas de soi. Elle procède de la définition consensuelle / conflictuelle, entre Polis et Polemos, d'une identité collective. Sa "( ) démarche se situe dans un double interval : entre le présent et le passé, entre la France et l'Algérie" (page 17). Les groupes sont pluriels et les stratégies identitaires déployées par les acteurs, interagissent sur leurs propres destin et auto-représentations, tout en rétroagissant sur la perception sociale d'une identité allogène dans la centralité. "Plutôt que d'interroger l'existence des Pieds-Noirs, il faut prendre en compte à la fois la diversité des individus comptabilisés dans cette catégorie, et les stratégies identitaires que des Pieds-Noirs déploient pour produire un groupe solidaire, structuré et politiquement influent" (page 17).
Dans une analyse fouillée de matériaux empiriques multiples, tels documents iconographiques, témoignages, interviews, romans de cette littérature d'exil, Eric Savarèse soutient une thèse originale, autant par la saisie d'un imaginaire collectif Pieds-Noirs, sorte d'égo-histoire recomposée des fragments de la mémoire individuelle et collective, que par le développement des mécanismes politiques et sociaux à l'uvre dans ce processus de mémorisation et d'amnésie, en liens dialectiques avec les perceptions sociales de la catégorie " rapatriés".
Dans le long parcours qui mène à la connaissance scientifique, le travail de déconstruction patiente entrepris par Eric Savarèse, nous montre que si la connaissance scientifique se coinstruit contre les préjugés, les représentations stéréo-typisques, les discours sociaux, elle se construit aussi avec : entre fidélités et infidélités, le désir de savoir est toujours de doutes ; ce qui pose la question du choix de l'objet de recherche qui renvoie nécessairement à l'intime et aux thématas du sujet, puisque selon Savarèse, "dans la vie scientifique, les problèmes ne se posent pas de même" (page 257).
Dans une éthique de la réconciliation qu'Eric Savarèse
appelle de ses vux, la raison politologique trouve ici l'illustration
qu'elle ne peut évacuer comme épiphénomène la question
éthique. Sans doute, le lecteur Pieds-Noirs, empétré dans
le labyrinthe da sa propre histoire tragique, trouvera-t-il dans cet ouvrage
matière à réflexion, retour sur soi et probablement auto-analyse.
Le lecteur désengagé y lira un travail de science politique, en
même temps qu'il sera porté à questionner son rapport à
l'altérité que la connaissance historique ne suffit pas à
saisir.