Par Béatrice Mabilon-Bonfils
La science
politique peut-elle lire à chaud l'événement sans pour
autant céder à l'immédiateté ? Bruno Etienne en
fait là le pari en politologue au sens de l'anthropologie complexe /
archéologie du Politique qu'il revendique et non de la physique sociale
/ expertise des institutions qu'elle est parfois devenue. Pour comprendre et
expliquer le 11 septembre en tant que phénomène symbolique, il
faut faire uvre de mémoire et saisir l'ontogenèse de l'événement.
Les taxinomies sont des enjeux de pouvoir, et les sciences sociales ont à
décrypter ce qui se joue derrière les mots véhiculés
par les média.
" Le pouvoir de nommer est un des enjeux du débat et du combat : les mots clés tels que musulman, islamiste, jihad, etc. ont tellement été médiatisés que leur usage confine aujourd'hui à la confusion, rendant ainsi incompréhensible un certain nombre de phénomènes dont seule une analyse exégétique, historique et sociologique peut rendre compte de la complexité". (p.6.)
Pour ce faire, les détours anthropologique, historique, épistémologique
et théorique s'imposent pour comprendre comment l'oubli se donne à
voir comme un véritable défi de la pensée en tant que dénégation
subjective et collective de la mémoire. L'alliance entre les puritains
américains et les puritains saoudiens est une clé de lecture du
11 septembre ; il s'agit alors d'en faire l'analyse, ce à quoi s'attache
l'auteur. Si nous savons, avec Freud, que la violence est fondatrice de l'ordre
social, la violence du sacré tient à ce que toute "religion"
révélée doit apporter sa vérité au monde
entier, c'est là le projet eschatologique des monothéismes qui
exprime la tension entre cité terrestre, cité de Dieu, parousie.
Si la post-modernité caractérise notre présent au travers
de la formation d'un mode de régulation pragmatique et opérationnelle
de la réalité sociale, ce que la mondialisation à l'uvre,
le culte rendu à la démocratie de marché et à la
rationalité économique démontrent, le reflux des grandes
idéologies coïncide avec un réveil politique du "religieux"
:"il n'y a pas retour du religieux, dit l'auteur, mais retour au religieux",
peut-être même retour aux religieux, puisqu'il ajoute :
"Le pluralisme jaillit sous le monisme : tous les commentateurs médiatiques
et audimatistes parlent comme si l'islam était un alors que, dés
les premiers siècles de l'islam, un érudit (al-Shahrastani) avait
relevé cent hérésies"(p.67).
Travaillant à construire une science politique métisse, le politologue cherche à comprendre, continue une fois encore à proposer une approche plurielle du social, du religieux et du politique comme celle que l'équipe aixoise de science politique de la revue Dialogues Politiques qu'il anime, défend.
Une voie pour l'Occident.
La franc-Maçonnerie à venir.
Editions Dervy. 2000. de Bruno Etienne
Le politologue
Bruno Etienne fait un pari, dans son ouvrage "Une voie pour l'Occident.
La franc-Maçonnerie à venir "paru aux éditions Dervy
en fin 2000 : sa double "casquette" de chercheur et de franc-maçon
doit lui permettre de comprendre du dedans comme du dehors cette institution
en crise qu'est devenue la franc-maçonnerie, ensemble d'associations
de caractère initiatique qui pratiquent des rites et utilisent des symboles.
La crise du Grand Orient de France, dont l'auteur explicite la genèse
et les enjeux, reflète celle de la société française
: quand les instances de production de biens symboliques, comme la famille,
l'Ecole, la science, les syndicats ne fonctionnent plus, quand les formes traditionnelles
de représentation politique sont en crise , c'est que le divin s'est
retiré de notre univers social et politique.
" C'est parce qu'elle s'est sécularisé en renonçant
à la transcendance que la franc-maçonnerie française est
en déréliction"(p.16.)
Ainsi le repli domestique ou la fuite en avant"intégriste"
ne sont que l'expression particulière de liens sociaux en pleine recomposition
et non pas seulement une atomisation condamnable, de toute manière aux
yeux de ceux qui la caractérisent ainsi. Le long processus par lequel
le divin s'est retiré de notre univers social et politique a produit
paradoxalement un processus de sacaralisation de l'homme lui-même. Il
induit la sacralisation du corps dans le risque mercantile et conduit l'homme
vers de nouvelles formes de spiritualité, y compris dans ces nouvelles
modalités du croire (
)" que l'auteur analyse d'ailleurs dans
son dernier ovrgae " La France face aux sectes ", 2002.
L'homme est un être liturgique qui a peur du chaos, le rite canalise
sa violence, ses désirs parfois. Mais une crise est aussi un moment critique
propice : l'auteur propose
..Seul l'esprit peut répondre à
l'angoisse ; même si chacun porte en lui-même son propre chemin,
que le Maître jamais ne peut dévoiler
C'est ce qui distingue l'initiation des stratégies d'imposition éducative,
selon l'auteur, puisque" Les co-candidats à l'initiation sont ceux
sur qui va se déverser la libido du néophyte puisqu'il perd sa
mère et qu'il est raumatisé-stigmatisé par son père
que souvent il tue d'ailleurs"(p. 102.).
Entre fidélités et infidélités, le désir-de-savoir est porteur de doutes autant que de liberté.
Le lecteur trouvera dans cet ouvrage à la fois savant et accessible par un système de notes trés complet, une illustration des meilleurs travaux de la science politique contemporaine, qui portent en eux-mêmes les voies de leur propre questionnement.