" Les amants de l'apocalypse. pour comprendre le 11 Septembre". De BRUNO ETIENNE Éditions de l'Aube 2002.

Par Béatrice Mabilon-Bonfils

La science politique peut-elle lire à chaud l'événement sans pour autant céder à l'immédiateté ? Bruno Etienne en fait là le pari en politologue au sens de l'anthropologie complexe / archéologie du Politique qu'il revendique et non de la physique sociale / expertise des institutions qu'elle est parfois devenue. Pour comprendre et expliquer le 11 septembre en tant que phénomène symbolique, il faut faire œuvre de mémoire et saisir l'ontogenèse de l'événement. Les taxinomies sont des enjeux de pouvoir, et les sciences sociales ont à décrypter ce qui se joue derrière les mots véhiculés par les média.

" Le pouvoir de nommer est un des enjeux du débat et du combat : les mots clés tels que musulman, islamiste, jihad, etc. ont tellement été médiatisés que leur usage confine aujourd'hui à la confusion, rendant ainsi incompréhensible un certain nombre de phénomènes dont seule une analyse exégétique, historique et sociologique peut rendre compte de la complexité". (p.6.)

Pour ce faire, les détours anthropologique, historique, épistémologique et théorique s'imposent pour comprendre comment l'oubli se donne à voir comme un véritable défi de la pensée en tant que dénégation subjective et collective de la mémoire. L'alliance entre les puritains américains et les puritains saoudiens est une clé de lecture du 11 septembre ; il s'agit alors d'en faire l'analyse, ce à quoi s'attache l'auteur. Si nous savons, avec Freud, que la violence est fondatrice de l'ordre social, la violence du sacré tient à ce que toute "religion" révélée doit apporter sa vérité au monde entier, c'est là le projet eschatologique des monothéismes qui exprime la tension entre cité terrestre, cité de Dieu, parousie. Si la post-modernité caractérise notre présent au travers de la formation d'un mode de régulation pragmatique et opérationnelle de la réalité sociale, ce que la mondialisation à l'œuvre, le culte rendu à la démocratie de marché et à la rationalité économique démontrent, le reflux des grandes idéologies coïncide avec un réveil politique du "religieux" :"il n'y a pas retour du religieux, dit l'auteur, mais retour au religieux", peut-être même retour aux religieux, puisqu'il ajoute :
"Le pluralisme jaillit sous le monisme : tous les commentateurs médiatiques et audimatistes parlent comme si l'islam était un alors que, dés les premiers siècles de l'islam, un érudit (al-Shahrastani) avait relevé cent hérésies"(p.67).

Travaillant à construire une science politique métisse, le politologue cherche à comprendre, continue une fois encore à proposer une approche plurielle du social, du religieux et du politique comme celle que l'équipe aixoise de science politique de la revue Dialogues Politiques qu'il anime, défend.

Une voie pour l'Occident.
La franc-Maçonnerie à venir.
Editions Dervy. 2000. de Bruno Etienne


Le politologue Bruno Etienne fait un pari, dans son ouvrage "Une voie pour l'Occident. La franc-Maçonnerie à venir "paru aux éditions Dervy en fin 2000 : sa double "casquette" de chercheur et de franc-maçon doit lui permettre de comprendre du dedans comme du dehors cette institution en crise qu'est devenue la franc-maçonnerie, ensemble d'associations de caractère initiatique qui pratiquent des rites et utilisent des symboles. La crise du Grand Orient de France, dont l'auteur explicite la genèse et les enjeux, reflète celle de la société française : quand les instances de production de biens symboliques, comme la famille, l'Ecole, la science, les syndicats ne fonctionnent plus, quand les formes traditionnelles de représentation politique sont en crise , c'est que le divin s'est retiré de notre univers social et politique.
" C'est parce qu'elle s'est sécularisé en renonçant à la transcendance que la franc-maçonnerie française est en déréliction"(p.16.)
Ainsi le repli domestique ou la fuite en avant"intégriste" ne sont que l'expression particulière de liens sociaux en pleine recomposition et non pas seulement une atomisation condamnable, de toute manière aux yeux de ceux qui la caractérisent ainsi. Le long processus par lequel le divin s'est retiré de notre univers social et politique a produit paradoxalement un processus de sacaralisation de l'homme lui-même. Il induit la sacralisation du corps dans le risque mercantile et conduit l'homme vers de nouvelles formes de spiritualité, y compris dans ces nouvelles modalités du croire (…)" que l'auteur analyse d'ailleurs dans son dernier ovrgae " La France face aux sectes ", 2002.

L'homme est un être liturgique qui a peur du chaos, le rite canalise sa violence, ses désirs parfois. Mais une crise est aussi un moment critique propice : l'auteur propose…..Seul l'esprit peut répondre à l'angoisse ; même si chacun porte en lui-même son propre chemin, que le Maître jamais ne peut dévoiler…
C'est ce qui distingue l'initiation des stratégies d'imposition éducative, selon l'auteur, puisque" Les co-candidats à l'initiation sont ceux sur qui va se déverser la libido du néophyte puisqu'il perd sa mère et qu'il est raumatisé-stigmatisé par son père que souvent il tue d'ailleurs"(p. 102.).

Entre fidélités et infidélités, le désir-de-savoir est porteur de doutes autant que de liberté.

Le lecteur trouvera dans cet ouvrage à la fois savant et accessible par un système de notes trés complet, une illustration des meilleurs travaux de la science politique contemporaine, qui portent en eux-mêmes les voies de leur propre questionnement.

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