En ces temps de l'incertain et des risques (partiellement fantasmés et
de l'ordre de l'illusion), il y a des questions plus salutaires que d'autres
Celle du philosophe Jean-Pierre Dupuy, professeur à l'Ecole polytechnique
et à l'Université de Standford, fait suite à une production
toujours tonifiante par laquelle il interroge les fondements épistémologiques
de la connaissance scientifique, en même temps que ce qui taraude nos
inquiétudes et nous plonge dans L'enfer des choses (Seuil, 1979) et la
peur. Auteur fécond notamment de Ordres et désordres (Seuil, 1982,1990)
ou encore Aux origines des sciences cognitives (La découverte et Syros,
1994) et dernièrement, Pour un catastrophisme éclairé.
Quand l'impossible est certain (Seuil, 2002), il est fortement inspiré
des travaux de la pensée complexe, dans sa critique de la rationalité.
Dans son ouvrage Avions-nous oublié le mal ?, il pose la question de la tragédie de la condition humaine, renouvelant l'esprit du doute ; question attentive, mesurée et intelligente du philosophe qui considère la nature humaine, telle qu'elle est et non telle qu'elle devrait être. Si c'est bien la " loi de l'intérêt " qui gouverne le monde, c'est qu'elle consacre le modèle rationaliste. La sociologie critique de Pierre Bourdieu n'est pas selon notre auteur en rupture avec cette pensée de l'hyper-rationalité au pouvoir. Elle serait une pensée du ressentiment. " Le social n'est qu'une fabrique d'illusions qui recouvrent la vérité de la lutte pour la domination. Dissipez les illusions, vous obtenez la lutte, c'est-à-dire l' " état de nature ", au sens des philosophes. Le social a disparu " (page 29). D'ailleurs, Jean-Pierre Dupuy compare la " main invisible " au concept d'habitus : " Il y a de la " main invisible " dans l'idée d'habitus, principe d'orchestration sans chef d'orchestre, de coordination sans coordinateur. Toutes ces figures sont celles de l'économie et, d'ailleurs, Bourdieu ne faisait pas mystère de son économisme " (page 28).
D'ailleurs, la supériorité politique du marché sur toute autre forme d'organisation sociétale est un postulat qui justifie l'esprit concurrentiel. " Le monde de la concurrence économique est extrêmement dur à vivre, puisque chacun y lutte pour la survie. ( ) Il prend la forme dévastatrice de la psychologie du souterrain ! Puisque celle-ci est faite d'attachement obsessionnel à l'obstacle que représente le rival tout à la fois vénéré et haï, coupons court à ce danger en détachant complètement les sujets les uns des autres. Ils se feront la guerre sans jamais se rencontrer " (page 73).
Mais quoi opposer comme modèle heuristique à l'économisme ambiant, à la rationalité conquérante et sûre d'elle-même ?
Il convient selon notre auteur de revenir à un savoir ancien : " ( ) le mal ( ) est aussi un principe d'explication " (page 31). De Hobbes à Rousseau et à Smith, il fait jaillir le politique comme problème, domaine et réponse. Il peut servir de grille de lecture du 11 septembre 2001, en ce sens où il démontre les filiations et continuités civilisationnelles qui nous lient à l'Islam, plus que leurs chocs supposés. Car, selon Tocqueville, c'est l'identité, non l'altérité qui crée les conflits et les violences. " Lorsque la fièvre concurrentielle s'étend à la planète entière et que certains, à ce jeu, perdent symboliquement, il est inévitable que ce mal qu'est le ressentiment - quelque soit le nom qu'on lui donne : orgueil, amour-propre blessé, envie, jalousie, passion haineuse, etc. - produise des ravages " (page 45).
La force du mal comme principe explicatif du réel ! Voilà bien une thèse iconoclaste, pour ceux qui nient que le réel est construit, spécialement au moyen de rites sacrificiels. Le sacré naît alors du sacrifice de victimes, c'est-à-dire de leur meurtre inscrit comme modalité de la symbolisation du monde : " ( ) l'on ne peut comprendre la barbarie des temps modernes si l'on omet d'y déceler ce qu'il y a en elle de sacré " ( ) ; (ce sacré, doit être compris en tant que) dimension non-humaine, car mécanique, dans la genèse violente du religieux " (page 64).
En dénonçant " l'artificialisation de l'éthique " par la colonisation de la philosophie sociale, morale et politique au moyen de la pensée économique, Jean-Pierre Dupuy tente d'illustrer l'oubli du mal comme puissance explicative du social et du politique. " Si l'on transforme les êtres humains en automates, ainsi que le fait la pensée économique, alors le problème du mal est réglé, c'est-à-dire évacué, et la question politique devient triviale ( ) " (page 66). De même, le vote, ce rituel politique des espaces démocratiques, parce qu'il donne lieu à de l'expertise politologique rationaliste " ( ) a pour effet d'occulter la question des racines anthropologiques de cette procédure de choix des gouvernants ( ), (aboutissant) à une grave méprise sur la nature du vote, laquelle méprise participe de cette méconnaissance d'elles-mêmes qui caractérise les sociétés démocratiques " (page 67).
Comment dans ces conditions dépasser l'arbitraire de notre modernité,
la force du mal, le tragique de la condition humaine ? Selon Jean-Pierre Dupuy
: dans le dépassement de l'homme par la machine.