Michel Maffesoli, La part du diable, précis de subversion post-moderne, Paris, Flammarion, 2002, 252 pages.
Par Béatrice Mabilon-Bonfils
"Je crois
que deux et deux font quatre".
La formule de Don Juan prend un relief particulier, s'il s'agit pour Molière de proposer une sorte de synthèse intuitive, du pari pascalien et de l'analyse de Descartes. Les Lumières de la Raison ont cru expulser hors-du-monde la transcendance et par-là poser l'entière présence au monde de la réalité de l'être ou de la matière, sorte de réalité de la réalité que les sciences sociales contemporaines tentent de déconstruire.
Dans la mise en chemin que Michel Maffesoli nous propose, continuant ses pérégrinations initiatiques, au carrefour du labyrinthe de notre post-modernité ; il nous entraîne à notre corps défendant, tout autant dans les formes paroxystiques, effervescentes, souterraines, transgressives et émergentes du social, que dans le dédale de nos propres zones d'ombre. Si la réduction à l'Un, monismes religieux, idéologique, scientifique, moral est l'expression achevée de la barbarie d'un universalisme abstrait, d'essence rationaliste et ascétique, "( ) le pluriel dans l'humaine nature est une réalité empirique d'antique mémoire" (page 149). Or, selon l'expression de Gilbert Simondon, c'est bien le "plus qu'un" qui caractérise chaque personne, entre identifications multiples, rôles, masques, mimétismes, androgynie et exubérances. C'est ce plus qu'un qui outrepasse nos identités statutaires, sexuelles, idéologiques, professionnelles, sociales, qu'il s'agit alors de penser scientifiquement en acceptant le spectre du Diable. Mille indices témoignent de cette mutation post-moderne, où "l'anomique est dans l'air du temps" (page 17), où l'intégration par l'éducation citoyenne n'est qu'un leurre, où "l'énergie juvénile n'a plus pour objet la revendication, le projet, l'histoire" (page 21), où la dissidence se répand, où les formes d'indifférentismes politiques se multiplient.
"Reconnaître l'aspect structurel du mal, c'est participer, au sens mystique du terme, à la force des choses et à la puissance de la vie. Force et puissance pluralistes et polysémiques par essence" (page 78). Dans les sociétés post-modernes en gestation, corsetées et désenchantées par la saturation des valeurs universelles, dont la désaffection du politique n'est qu'une illustration, les marginalités créatrices, les altérités fécondantes, l'exacerbation de l'animalité et de la cruauté, la réanimation du sauvage sont le yin et le yang des ressources sociétales, nomades et tribales. La pensée occidentale pétrie de moralisme de bon aloi et de téléologie d'essence eschatologique ne peut éclairer l'obscur, "ôter les plis (ex-plicare) de l'opacité humaine" (page 133), dans sa quête de la complétude d'une parousie achevée. Il s'agit dans ce mouvement d'expurger le mal ou de l'instrumentaliser, par des médiateurs : "le Christ Sauveur bien sûr, médiateur par excellence, mais aussi la Raison, le Prolétariat, autres entités hypostasiées, sans oublier ces avatars de la médiation que pourront être le confesseur, le psychanalyste, ou l'intellectuel utile en sa forme ultime : l'expert" (page 132).
L'ambivalence des communions communautaires post-modernes, "où le lieu fait lien", l'ubris des hystéries musicales et émotionnelles, les rites collectifs se diffusent comme par capillarité, dans l'ordinaire de la vie sociale, son quotidien, mâtiné d'imaginaires, de polythéisme des valeurs, sorte d'érotisme social où l'autre est là, le Diable au corps, dans ces communautés de destin tribales qu'exprime le temps du pluriel. S'il faut prendre au sérieux les plis de l'âme humaine, c'est qu'elle est habitée par l'étrange familiarité ou la familière étrangeté de ce qui "spectre " en nous. Mais le retour du refoulé est têtu et l'asepsie idéale des grandes théories occidentales "ne résistent pas au retour têtu des archaïsmes nous rappelant, qu'on le veuille ou non, l'aspect pluriel de ces "choses" opposées et complémentaires les unes des autres, constituant quelque réalité mondaine que ce soit" (page 159).
Tous les affects sociaux sont cimentés par une éthique immorale, celle-là même qui uvre à la re-production scientifique et témoigne des limites "humaines" des territoires de la connaissance scientifique. C'est sans doute ce qui complique singulièrement la tâche du chercheur quand il est aussi créateur d'une pensée en sciences sociales, tel Michel Maffesoli, à la poursuite de l'autre en soi, figure reviviscente de l'espace d'un possible, incorporation paradoxale et fantasmagorique que le technicien des méthodes occulte (refoulé) dans un simulacre de scientificité objectivée par des processus routiniers et collectivement acceptée par une cité scientifique en recherche de théories/doxa/vérités par la dénégation constante du sens endogène des activités de science.
Si toute production de connaissance est prise de risques, c'est à la fois le risque de l'autre et de ce que Michel Maffesoli baptise, la part du Diable Acquiescerait-il, si nous le qualifiions de "part du Diable" de la sociologie française contemporaine ?