80% au Bac... et après, Stéphane Beaud, La découverte, Coll. Textes à l'appui, 2002
par Pascal QUIDU, sociologue.

 


La plupart des sociologues de l'éducation jettent un regard plein de circonspection sur le discours professoral en matière de niveau des élèves. "Jérémiades", "alarmisme", "sens commun" : les termes disqualifiants s'amoncèlent pour désigner ces paroles d'enseignants confrontés aux changements qui affectent l'école. Un des mérites du livre de Stéphane Beaud est justement de relativiser ce jugement, en faisant apparaître au niveau micro-sociologique les conséquences négatives des politiques de démocratisation scolaire.
L'auteur, sociologue, Agrégé en Sciences sociales, Maître de conférence à l'Université de Nantes, est chercheur au laboratoire de Sciences sociales de l'ENS de la rue d'Ulm. Il a participé à l'ouvrage de Pierre Bourdieu, La misère du monde. Depuis sa thèse, qu'il a préparée sous la direction de Michel Pialoux, il travaille sur les mutations de la classe ouvrière. Il a publié avec ce dernier, Retour sur la condition ouvrière, chez Fayard en 2001. L'ouvrage ici présenté ne s'éloigne guère de cet objet puisque ces enfants de la démocratisation dont il étudie le parcours sont aussi des enfants d'ouvriers.
Son intention peut être explicitée de la manière suivante : la démocratisation scolaire a conduit sans difficulté nombre d'élèves issus des milieux populaires dans les filières les moins légitimes de l'enseignement supérieur (en particulier la filière AES). Beaucoup de ces élèves obtiennent au prix d'un effort modeste une certification scolaire qu'ils découvrent finalement inopérante sur le marché du travail, étant concurrencés par les formations plus sélectives tant dans l'accès aux emplois privés que dans l'accès aux emplois publics. En découle un processus de déclassement des espérances, de déception amère qui, à grande échelle, peut être, selon l'auteur, socialement néfaste.
L'ouvrage est construit autour de quelques trajectoires de ces "enfants de la démocratisation" et conduit à évoquer le coût psychologique qu'ils ont été conduit à supporter.
Portant sur le destin scolaire et universitaire de "jeunes" habitants d'un quartier populaire d'une commune proche de Sochaux Monbéliard, dont les pères travaillent à l'usine Peugeot, l'étude adopte une méthodologie qualitative fondée sur l'entretien semi-directif et sur un suivi longitudinal des personnes interrogées. Ce suivi s'étend sur près de 10 ans (tout au long des années 90) et va permettre de montrer les tenants et aboutissants de leur scolarité, et cela jusqu'à l'insertion délicate dans le marché du travail. Le nombre de personnes suivies de cette manière est forcément réduit : comme l'indique l'auteur à plusieurs reprises, cette méthodologie est très exigeante en matière de relation humaine et nécessite l'instauration d'une confiance de longue haleine entre le sociologue et ses informateurs. Les cas individuels qui sont transcrits dans l'ouvrage ont vocation à être idéal-typique, montrant l'étroitesse du champ des possibles qui est offert aux membres d'une cohorte d'enfants issus des milieux populaires.
Le point de départ, la mise en contexte de la politique des 80% au Bac.
L'affichage politique des 80% d'une génération au Bac, en dehors de l'effet de discours, a suscité un espoir considérable dans les milieux populaires, l'impératif statistique devenant une sorte de gage de promotion sociale. C'est oublier la capacité du social à recréer implicitement ce qui existait auparavant explicitement. La troisième vague de démocratisation (au milieu des années 80) va, en touchant le second cycle secondaire et l'Université, accentuer la ségrégation existant entre les filières sélectives de l'enseignement supérieur -au sein desquelles se range l'essentiel des enfants de milieux favorisés- et les filières d'accès libre du premier cycle de l'Université. Les nouveaux publics étudiants vont être intégrés à ces derniers, dans des cursus dont le régime est en tout opposé à leur profil culturel (un rapport distancié à la culture légitime, au travail autonome). Ces étudiants "malgré eux" se trouvent finalement embarqués dans une aventure qu'ils pressentent sans issue réelle.

Le secondaire
La première étape du travail de terrain mené par Stéphane Beaud concerne les années "collège". La scolarité y apparaît comme un long fleuve tranquille, sans véritable difficulté : les efforts y sont réduits, l'affichage d'une bonne volonté scolaire minimum permettant "d'assurer" et de réduire les dégâts pour finalement passer au niveau supérieur ; de plus l'univers scolaire, qui est le lieu de l'inter-connaissance, est perçu comme protecteur, socialement homogène.
Au cours de l'année de troisième, la question de l'orientation monopolise les esprits : le groupe de pairs, conforté par le discours des professeurs, exerce une pression latente sur les choix. Dans un contexte profondément marqué de l'empreinte de l'univers ouvrier, l'ouverture des possibilités d'orientation vers le secondaire long alimente de grands espoirs chez ces enfants d'OS particulièrement séduits à l'idée de rompre avec l'héritage social de leur père.
Le Lycée génère pourtant une profonde incertitude. Vers quoi les conduit-il ? Un métier de col-blanc pensent-ils assurément. Le lycée est aussi le lieu de la découverte de l'hétérogénéité sociale, en particulier pour ceux de ces enfants des cités qui par le jeu de la carte scolaire se retrouvent dans un lycée de centre-ville. L'univers y est donc moins protecteur, même si les recettes du collège (compenser l'écrit par l'oral, la négociation des notes, les petites tricheries) sont encore d'usage.
La scolarité au Lycée constitue donc le premier moment de tension entre l'univers protecteur du quartier et l'anonymat de la vie lycéenne. Stéphane Beaud montre que cette rupture avec le quartier conditionne la réussite scolaire.

La découverte de l'enseignement supérieur
Du début jusqu'au milieu des années 90, l'auteur a suivi trois des jeunes qu'il avait interrogés quelques années plus tôt, afin d'observer leurs premiers pas dans l'enseignement supérieur. Tous les trois ont en commun d'être inscrit en premier cycle AES. L'observation participante permet tout d'abord de mettre en évidence l'absence de toute socialisation estudiantine : ces jeunes vivent de façon ponctuelle et superficielle leur statut d'étudiant, ne fréquentant pas les instances de la vie universitaires (BU, RU, associations diverses) et préférant continuer à habiter leur quartier plutôt que de tenter une vie indépendante à proximité de la fac.
Stéphane Beaud y voit une forme de résistance à l'acculturation : il s'agit de pénétrer un monde (celui de la culture savante et légitime) sans s'y laisser prendre au piège, en gardant des distances protectrices.
C'est tout particulièrement en s'intéressant aux modalités concrètes de l'organisation de leur travail que l'auteur montre l'inadaptation de ces étudiants aux contraintes inhérentes aux études universitaires. Impossible de recourir aux trucs et expédients divers qui permettaient de survivre dans le secondaire. L'auteur souligne de manière détaillée leur incapacité à planifier de façon autonome leur travail. Le temps universitaire parce qu'il n'est marqué que par très peu de repères est vécu comme un temps "fuyant", les scansions du "bon temps" scolaire, celui du lycée, n'étant plus là pour rappeler à l'ordre.
Dès lors le travail étudiant est vécu sous la forme d'une procrastination permanente et angoissée au sein de laquelle l'inefficacité méthodologique s'ajoute à un rapport mythologique, presque magique au savoir.
L'échec et la reconversion des ambitions
Les examens ont eu lieu, et les jeunes gens suivis par S. Beaud restent évasifs sur la façon dont ils se sont déroulés. L'auteur décrit dans le détail la chronique d'un échec annoncé, échec qui est d'abord dissimulé, ensuite relativisé par ces jeunes (recherche de circonstances atténuantes : un prof "bidon", des conditions familiales défavorables...). Lorsque, quelques années plus tard, ce sont les études entières qui se révèlent être un fiasco, soit parce qu'elles ne permettent pas d'obtenir un diplôme, soit parce qu'elles n'offrent qu'un assignat scolaire, il s'agit de gérer l'amertume et de reconvertir les visées initiales en ambitions accessibles. Pour ceux qui se sont éloignés de leur vie de "jeunes des cités", le diplôme obtenu doit être un passeport pour les concours administratifs, concours qui se révèlent vite être hors de portée. La fuite vers l'emploi prend une autre forme, celle du déclassement de fait vers des emplois sans qualification, comme pour rattraper le temps perdu par ces années d'études pour rien.

Pour conclure

Ces analyses nourrissent en conclusion une critique de l'incapacité de l'enseignement supérieur à prendre en charge les enfants de milieux populaires. L'auteur ferraille en particulier contre les politiques dispendieuses de délocalisation des sites universitaires vers des villes modestes, les sites délocalisés ne permettant pas, selon lui, de véritable socialisation estudiantine à ces enfants de la démocratisation scolaire.

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