Thierry BULOT (éd.), Langue urbaine et identité, Paris, L'Harmattan, 1999, 236 pages, par Philippe Blanchet, professeur de sociolinguistique, CREDILIF, Université Rennes 2
Ce volume collectif, préfacé par Jürgen Erfurt, réunit les contributions de six chercheurs portant sur cinq espaces urbains européens différents : Th. Bulot (Rouen), G. Gamberini (Venise), S. Große (Berlin), N. Tsekos (Athènes), C. Bauvois et B. Diricq (Mons). Une introduction, intitulée "la dimension glottopolitique des villes", et un chapitre préliminaire sur "la mise en mots des identités urbaines", signés par Th. Bulot et N. Tsekos, précisent clairement le cadre méthodologique et théorique dans lequel le projet scientifique a été réalisé. On y reconnaitra les prolongements de l'équipe sociolinguistique de Rouen fondée par J.-B. Marcellesi et à laquelle appartient le coordonnateur du volume, enrichie par les apports récents de l'équipe de L.-J. Calvet en sociolinguistique urbaine. Ce cadrage rigoureux et utile laisse aussitôt la place à l'exposé minutieux des recherches de terrain par les différents auteurs engagés dans ce projet collectif.
C'est en effet l'une des trois principales et originales qualités de
ce travail que d'affirmer la primauté des données recueillies
sur le terrain, de rapporter en détail les propos des informateurs, d'associer
les données "microlinguistiques" ou contexte "macro-sociolinguistique".
Une autre qualité est que chaque contribution porte sur un problème
différent, propre au cas étudié, de la sociolinguistique
urbaine. Ainsi, pas de de juxtapositions d'études similaires sur des
terrains divers avec d'éventuelles redites et un manque de transversalité
ou de synthèse, comme on le rencontre parfois dans ce difficile exercice
que constitue le volume collectif. On découvre au contraire une réelle
complémentarité qui s'appuie sur un bon équilibre entre
respect de la spécificité des situations et unité globale
du travail. Car, troisième qualité, il s'agit bien d'un travail
d'équipe dont la méthode commune et les objectifs sont cohérents.
La première partie porte sur la "mise en mots de(s) parler(s)
urbain(s)". Les contributions sur Rouen (stigmates sociaux associant des
traits linguistiques à des quartiers), Venise (pratiques du vénitien
et identités) et Berlin (contacts allemand "standard"/alemand
berlinois en pleine mutation socio-politique) y mettent en lumière trois
processus de structuration interne de l'espace urbain (ce qui n'exclut pas les
rapports avec le contexte socio-géolinguistique). Ni les populations
migrantes ni les formes linguistiques locales (par exemple le français
de Normandie et le normand) n'y sont négligées. La deuxième
partie porte davantage sur les répercussions locales de phénomènes
sociolinguistiques plus larges, au niveau à l'état, en l'occurrence
le passage à une "norme démotique" en Grèce (capitale
et référence linguistique) et le rapport complexe au français
en Belgique wallonne de zone picarde, à Mons (donc "face" au
néerlandais, au français de France, à celui de Wallonnie
wallonne et au wallon !). Elle s'intitule précisément "constructions
identitaires".
Les textes sont agréables à la lecture, "malgré"
un excellent niveau scientifique et un traitement très fin des données
(par exemple statistique). Cela en fait également un ouvrage tout à
fait recommandable pour les non-spécialistes ou les étudiants
s'initiant à ce type de recherche. On conseillera donc l'ouvrage à
tous ceux qui s'intéressent à la question cruciale de la structuration
sociale des espaces urbains (question où l'on s'arrête trop souvent
à des paramètres purement économiques ou aux seuls faits
de langage ostensibles), ainsi qu'à tous ceux qui cherchent à
comprendre en profondeur la réalité de ces pratiques linguistiques
d'aujourd'hui.
Dans la continuation de cet ouvrage, les éditions l'Harmattan viennent
de confier à Th. Bulot une nouvelle collection nommée "Espaces
discursifs". On ne peut que lui souhaiter de maintenir le niveau de cette
excellente publication.