Comment A. Perbosc, instituteur laïque et félibre fédéraliste, s'efforça de faire construire par ses élèves une mémoire identitaire occitane
par Hervé Terral, sociologue de l'éducation
Le titre même de cette communication permet d'aller d'entrée
à l'essentiel.
Nous sommes, en effet, en présence :
- des acteurs privilégiés, en l'occurrence les simples élèves
d'une classe
rurale située à Comberouger (Tarn et Garonne) entre 1900 et 1908,
âgés de 7 à
13 ans, garçons et filles - une cinquantaine au total, et autour d'eux
la
population d'un village de 500 habitants (avec ses paysans, ses commerçants,
son maréchal-ferrant, son cordonnier, etc.).
- un chef d'orchestre surtout, sans qui rien sans doute ne serait arrivé
de
cette aventure pédagogique, quasi unique pour l'époque : l'instituteur
Antonin Perbosc (1861-1944) qui deviendra, à la cinquantaine, bibliothécaire
de la ville de Montauban, auteur reconnu d'une ouvre variée en occitan
-
saluée au demeurant par le prix littéraire Vignes de France (1932),
correspondant des sociétés des Arts et traditions populaires (entre
autres de
A. Van Gennep, " patron " des folkloristes français). Né
en 1861 dans une
ferme des coteaux du Quercy, Perbosc devint élève de l'école
normale de
Montauban entre 1878 et 1881 (avec 20 en Français au concours d'entrée
!) :
il est donc pleinement un fils de l'Ecole de la République, un "
hussard noir
de la sévérité " selon la formule de Ch. Péguy,
volontiers anticlérical (ce
qui ne veut pas dire antireligieux - il entretiendra les meilleurs rapports
personnels avec le curé de Comberouger et surtout avec les prêtres-écrivains
occitans, tels les abbés Bessou et Salvat). Il est aussi, dès
1891, par la
grâce de Mistral lui-même qui voit en lui un des espoirs majeurs
de la "
Renaissance " littéraire en langue d'Oc, un des quarante "
Mainteneurs du
Félibrige ", " cigale de la Liberté " en l'occurrence
: il appartient
néanmoins au courant républicain, voire " rouge ", fédéraliste
à tout le
moins (dans le sillage de ses mentors languedociens Auguste Fourès et
Louis-Xavier de Ricard), distinct d'un félibrige " blanc ",
socialement
conservateur et toujours soupçonné d'ultramontisme, plutôt
provençal et
provençaliste (Avignon et ses papes obligent ?).
Le combat pour l'apprentissage de l'occitan en classe
Dès 1886, Perbosc s'est prononcé dans la Tribune des Instituteurs
et
Institutrices de France pour l'enseignement des " patois ", redécouvrant
en
cela les remarques du linguiste M. Bréal (Quelques mots sur l'Instruction
publique en France, 1872) ; il se pique de donner alors des devoirs " en
patois " à ses élèves, il est rappelé à
l'ordre par son Inspecteur (1890)
mais. il accède, au même moment, au Bulletin de l'Instruction publique
du
Tarn-et-Garonne avec un " Toast au Quercy et à ses poètes
" en langue d'oc .
Parallèlement, son ami et alter ego Prosper Estieu (1860-1939), victime
de
déplacements administratifs quasi annuels dans son département,
l'Aude,
(sorte de " harcèlement moral " avant l'heure !), se voit ,
lui aussi,
sanctionné pour ses plaidoyers en faveur de l'occitan dans les conférences
pédagogiques d'instituteurs et la revue Mont-segur (1902) qu'ils co-animent
de 1896 à 1904. Un mouvement semblable existe, remarquons le, en Béarn
et en
Gascogne avec l'instituteur Sylvain Lacoste (1862-1930) ou en Provence avec
le professeur Jean Aurouze , disciple du Frère Savinien Lhermitte.
L'instituteur béarnais Jean-Victor Lalanne (1849-1924) avait déjà
recueilli
par lui-même des contes, édités en 1890. L'érudit
gersois Jean-François Bladé
(1827-1900) avait de même précédé Perbosc en Lomagne
et connu le succès de
plusieurs éditions parisiennes pour ses contes et poésies populaires.
C'est le moment que choisit Perbosc pour lancer une authentique expérience
pédagogique, annonciatrice des travaux ultérieurs d'un Célestin
Freinet :
faire collecter par ses élèves contes et chansons (dans le cadre
d'études
dites "folkloriques"), les transcrire et les analyser... après
la classe
(pour ne pas être sanctionné par l'inspection). Située dans
le prolongement
des premiers travaux de type monographique, classique de l'institutorat,
l'expérience de Comberouger, aux confins de la Gascogne et du Languedoc,
peut, en effet, être considérée comme une réponse
délibérée, à la fois
scientifique, pédagogique mais aussi politique, au processus d'acculturation
clairement analysé dès les années 1886-87. Précisons
toutefois qu'elle ne
s'inscrit pas chez Perbosc dans une posture " misonéiste "
tournée vers la
glorification d'un passé peu ou prou angélique : l'homme est un
novateur,
porté par exemple sur la photographie (à laquelle il initie le
curé du
village), le phonographe et la bicyclette !
Un programme clair se fait jour, résumé plus tard en une phrase
de sa
correspondance avec Estieu (27 août 1911) : "Faire entrer la langue
d'oc à
l'école." Pour l'heure (en 1900), il écrit à son ami
: "Si tu tiens à savoir
ce que j'ai fait depuis octobre, apprends que j'ai folklorisé surtout.
Et
j'ai entrepris une ouvre originale que tu verras réalisée dans
un an à peu
près. En voici le plan :
Monographie d'un village :
I. La Vie au village. 1. Autrefois 2. Aujourd'hui.
II. Le Folklore. 1. Contes populaires : Aventures merveilleuses ; contes
épiques. Contes mystiques et superstitions. Contes familiers. Récits.
2. Poésies populaires : Romances. Chansons d'amour. Chansons de
travail. Chants spéciaux. Chansons pour petits enfants. Chants historiques.
Récitatifs, formules, etc.
3. Traditions et légendes.
4. Proverbes et locutions proverbiales.
5. Devinettes populaires.
6. Jeux populaires.
L'originalité, c'est que je ne suis que le directeur de ce travail
d'équipe
et que ce sont mes élèves, une quinzaine de garçons et
de filles de dix à
treize ans qui le font.
La première partie se déroulera sur une suite de petites monographies
(100
environ) sur tous les sujets relatifs au terroir. Ce seront simplement des
devoirs d'élèves bien coordonnés.
La deuxième partie est la plus avancée. On m'a recueilli jusqu'ici
quatre-vingt contes, souvent informes, parmi lesquels (quelle surprise pour
moi!) il y a des chefs-d'ouvre, certains inédits. Tout cela est transcrit
et
traduit patiemment, et le bloc augmente tous les jours (entre parenthèses,
il
y a jusqu'ici une quinzaine au moins de ces contes qui peuvent être publiés,
et j'ai songé à la Revue des Pyrénées, à
La tradition...). Pour les proverbes
et les devinettes, le travail est à peu près fini : il est important.
Pour
les poésies populaires, ça commence ; je ne compte pas trop sur
ce filon;
mais j'aurais peut-être les mêmes surprises que pour les contes."
(je
souligne).
Le 14 mai 1900, Perbosc réitère : "Je suis en plein dans
mon folklore... et
je suis de plus en plus émerveillé des contes que mes élèves
recueillent,
écrivent, traduisent et transcrivent avec autant de frénésie
que moi-même...
C'est un travail formidable pour des enfants et un travail qu'un homme ne
pourrait pas faire. Je fais noter ces contes en absolu patois de Comberouger.
Il y a des morceaux bien plus scatologiques [que ceux cités habituellement].
C'est à peine si nos terriens s'en doutent. Ils n'ont pas, eux, nos
hypocrites pudeurs!"
Le 17 août, l'enthousiasme n'est pas retombé : "La première
chose qu'il te
faudra faire à ton nouveau poste, ce sera de fonder une société
traditionniste . Celle que j'ai fondée ici, la première du monde,
je suppose
- fonctionne depuis janvier. Ses membres, au nombre de dix-huit, sont des
enfants, garçons et filles, de huit à treize ans. Ce sont surtout
les filles
qui font d'excellentes folkloristes." En 1906, Perbosc fera encore part
de
son enchantement : "Je suis enfantinement heureux en leur société."
Si le bilan proprement monographique (la 1ère partie annoncée)
est maigre, la
collecte des ethno-textes (aujourd'hui déposés à la Bibliothèque
municipale
de Toulouse) est plus que conséquente. L'innovation pédagogique
aussi qui
s'accompagne de :
- la création de la " Société traditionniste "
dont les statuts sont
déposés le 15 janvier 1900 et qui existera jusqu'au départ
de Perbosc pour le
bourg voisin de Lavilledieu-du-Temple (en octobre 1908). Ainsi l'article 5 de
ces derniers précise : "La société fonctionne sous
la direction de
l'instituteur qui fait partie du bureau avec voix prépondérante.
Le bureau
comprend un président, un vice-président et un secrétaire.
Ces trois derniers
membres [des élèves] sont élus pour un an." Perbosc
envisage de créer une
"Fédération des sociétés traditionnistes scolaires
du canton de
Verdun-sur-Garonne" (13 septembre 1900) avec fête patronnée
par le fondateur
de la Fédération régionaliste française, Jean Charles-Brun
(1870-1946) : il
s'agirait alors de "n'avoir pas l'air de faire une politique anticléricale
tout en en faisant" . Il faut affirmer, en effet, "le Félibrige
fédéraliste
et libertaire", précise-t-il (12 septembre 1901)
- le début d'une correspondance scolaire avec les élèves
des écoles
d'Auvillar, distante d'une vingtaine de kilomètres (Tarn-et-Garonne).
Au delà, comme ce travail n'est qu'une pièce dans l'activité
polymorphe
de l'auteur (lecteur des Cahiers de la Quinzaine de Péguy par exemple
mais
aussi... animateur d'un cours d'adultes et secrétaire de mairie - comme
tous
ses collègues), la réflexion court sur des considérations
devenues très
actuelles un siècle plus tard : "Le Félibrige me paraît
tué aux trois-quarts.
Mais le traditionnisme gagne peut-être, et les idées de décentralisation
aussi. Et encore la chance de voir se former les Etats-unis d'Europe.
Attention à ceci : alors refonte totale ou cataclysme. Emergeront peut-être,
si des énergies le veulent, non pas la Provence, qui n'a que l'enthousiasme
verbal, mais l'Aquitaine, le Languedoc, la Catalogne. C'est surtout en la
Catalogne que j'ai foi. Autrefois, il fallait des monts pour séparer
les
races. L'avenir fera peut-être des Pyrénées, au contraire,
l'épine dorsale
d'un Etat fondé sur des bases nouvelles. Mais quel poids cette Espagne...
Je
n'achève pas l'ébauche de ce rêve. Que de choses dire là
dessus! Une réalité
domine : la plupart des langues mourront. Laquelle survivra? Il semble
impossible que ce soit la nôtre et pourtant je vois des raisons de croire
que
c'est une fille du latin qui tuera l'anglais, l'allemand, le russe. Et
pourquoi cette survivante ne serait-elle pas notre langue ?" (A Estieu,
27
juin 1900).
Le propos est, à l'évidence, utopique. Il prolonge à
sa façon les
convictions premières de l'auteur : "Dans notre dernière
conférence
pédagogique, j'ai combattu - seul contre tous - l'idée de... haine.
Mais, à
part ça, l'heure du cosmopolitisme n'est pas venue... Nous sommes une
nouvelle école dans le Félibrige : non plus des séparatistes,
mais des
cosmopolites - ce qui en somme revient à peu près au même.
Le Campèstre -
l'Humanité!" (A Estieu,1er juin 1892). Cette " Humanité
", Perbosc la
retrouvera encore, au soir de sa vie, quand il étudiera avec l'archiviste
du
département, Séverin Canal, les Coutumes médiévales
de différentes communes.
De la monographie à l'étude historique érudite en passant
par l'étude du
milieu, la voie ouverte par Perbosc est des plus riches et l'expérience
de
Comberouger (1900-1908) sera même saluée en son temps... par l'Inspecteur
général Edouard Petit (auteur d'un Rapport sur l'Education populaire
1900-1901 faisant référence à son travail). Un fait s'affirme
néanmoins
aujourd'hui avec force encore : les enfants ou petits enfants de ses élèves,
à Comberouger, demeurent fiers de cette expérience pédagogique
- comme nous
avons pu le constater à l'occasion d'une journée d'études
(2 décembre 2000)
menée en commun par le Collège d'Occitanie de Toulouse (Escola
occitana) et
l'IUFM de Midi-Pyrénées dans le cadre de la préparation
du Capes
d'occitan/langue d'oc - au programme duquel figure en bonne place... le poète
A. Perbosc. De même, émergent de cette ouvre complexe des Contes
de la vallée
du Lambon - complétés par les Contes de la vallée de la
Bonnette, recueillis
à l'identique par un collègue et ami de Perbosc, l'instituteur
Hisnard,
auprès de ses élèves de Loze (Tarn-et-Garonne) .
En guise de conclusion
Au soir de sa vie (1943), Perbosc, survivant à son ami Estieu décédé
" dans
la paix retrouvée " (selon l'abbé Salvat), confiera son désenchantement
au
folkloriste André Varagnac : " Deux langues auraient pu vivre côte
à côte, en
gardant chacune sa personnalité et sa pureté, non seulement sans
se nuire
l'une à l'autre, mais en gagnant l'une et l'autre à être
cultivées
parallèlement. Au lieu de cela, le Français fait une guerre incessante
aux
parlers du peuple. " Aujourd'hui, à l'occasion d'une visite à
son école (qui
n'a guère changé au plan matériel), dans un village qui
ne comprend plus
maintenant que 250 habitants et s'inscrit dans la 3ème couronne de
l'agglomération toulousaine, il nous fut donné de voir sur le
tableau. la
trace écrite d'un cours d'anglais - dans le droit fil des recommandations
du
ministre Cl. Allègre pour ne plus considérer cette nouvelle lingua
franca
comme " langue étrangère ". Ouvert à toutes les
cultures, Perbosc s'en fut,
vraisemblablement, réjoui, mais il se fut désolé, sans
aucun doute, du sort
fait à sa propre langue " reirala ". Pour autant, à
l'heure de la Charte
européenne des langues minorées, le combat d'un Perbosc ou d'un
Estieu en
terre occitane, d'un Yann Sohier en Bretagne quelques décennies plus
tard ,
et de bien d'autres, continue encore : pour la dignité de toutes les
langues
à tout le moins, c'est à dire pour la dignité de l'humanité
toute entière.