La complexité de la situation linguistique actuelle de l'Europe
est le résultat d'une longue histoire. Depuis les débuts de l'ère
industrielle et jusqu'à la seconde Guerre mondiale, l'évolution
politique et économique de l'Europe est dominée par la constitution
d'espaces nationaux : la langue avait à la fois une valeur symbolique
structurant les nations et une fonction économique créant des
marchés nationaux (Balibar 1974). Dans ce contexte, la diversité
linguistique était perçue comme un obstacle au progrès.
Les langues régionales, par exemple, ont été, dans le meilleur
des cas maintenues dans des espaces locaux économiquement et socialement
résiduels.
La situation est totalement différente aujourd'hui. L'économie
post- industrielle fonde un rapport nouveau entre le local et l'universel. La
dimension nationale perd son caractère hégémonique. On
a désormais besoin d'instruments de communication globaux. En Europe,
comme ailleurs dans le monde, cette fonction est remplie par l'usage, de plus
en plus généralisé, de l'anglais. Mais ce mouvement vers
le global s'accompagne paradoxalement d'une valorisation du multilinguisme.
Les langues nationales jouent leur rôle de communication au sein d'espaces
restreints d'échanges économiques et sociaux. Cela ne veut pas
dire que leur importance politique devient négligeable : elles sont désormais
valorisées dans leur fonction d'identification sociale. Cette recherche
d'identité redonne une nouvelle vie à un certain nombre de pratiques
langagières condamnées par les impératifs de la société
industrielle.
Cette tendance est mondiale, mais aucune région n'y était
mieux préparée que l'Europe. Ce qui se passe aujourd'hui est nouveau.
De la fin du XVIIIe siècle jusqu'à la première moitié
du XXe siècle, l'histoire de l'Europe est dominée par la constitution
des États-nations et par leurs affrontements meurtriers. La diversité
des langues nationales est perçue comme une fatalité. Les précurseurs
de l'idée européenne, un Romain Rolland ou un Paul Valéry,
ne posent à aucun moment la question des langues, qui est en quelque
sorte l'impensé de leur combat pour l'Europe. D'autres voient dans le
nombre élevé de langues parlées par les peuples de notre
Continent un lourd handicap. Ainsi, le grand linguiste français Antoine
Meillet dans un ouvrage de 1928, Les langues dans l'Europe nouvelle, estimait
qu'" entre beaucoup d'infériorités qu'a l'Europe auprès
de l'Amérique, la variété des langues n'est pas l'une des
moindres " (Meillet 1928 : 239). Il préconise certes un plurilinguisme
des " élites " limité au français, à l'anglais
et à l'allemand. Mais il regrette le caractère inéluctable
de cette nécessité : " Cependant, cette connaissance n'est
qu'un palliatif au mal qu'est la diversité des langues dans le monde
civilisé ". L'effort demandé à la jeunesse pour cet
apprentissage " pourrait en partie être mieux employé ".
Et il insiste sur cette idée surprenante de la part d'un homme qui a
consacré sa vie à l'étude des langues : " Il y a dans
l'apprentissage des langues une grande part d'effort inutile ".
Le discours le plus significatif de cette période est sans conteste
celui de Julien Benda qui traite cette question dans deux textes importants,
son Discours à la nation européenne, de 1933, et sa conférence
de 1946 aux Rencontres internationales de Genève sur " l'Esprit
européen ". Dans ces deux textes, séparés par une
guerre mondiale, sa position reste identique. Benda ressent la nécessité
pour " créer une unité spirituelle de l'Europe ", d'adopter
une langue commune. En 1946, il ressent même la nécessité
d'une " campagne en faveur d'une langue européenne se superposant
aux langues nationales ". Et il propose que cette langue supranationale
soit, tout simplement, le français (Benda 1933 ; 1947).
Avec la fin de la deuxième Guerre mondiale, les perspectives changent.
La tentative du régime nazi pour asseoir l'hégémonie du
Reich - et par conséquent de l'allemand - invalide moralement toute velléité
de concevoir une quelconque unité linguistique de la nouvelle Europe.
Ce fait explique un changement radical du discours sur le problème des
langues en Europe. Très tôt, un consensus s'est dégagé
pour donner la priorité à la diversité linguistique qui
constitue désormais un élément essentiel de la nouvelle
conception de l'Europe. Cette évolution est jalonnée par de nombreuses
réflexions et prises de position d'intellectuels et d'organismes supranationaux.
Le Conseil de l'Europe joue à cet égard un rôle essentiel.
Ainsi, la Convention culturelle européenne (1954) prévoit dans
son article 2 que chaque État encourage " chez ses nationaux l'étude
des langues, de l'histoire et de la civilisation des autres Parties contractantes
". En avril 1961, la deuxième conférence des Ministres européens
de l'Éducation précise le sens de cet engagement : " [la
connaissance des langues] est indispensable à la fois pour chaque Européen
et pour l'Europe dans son ensemble, pour la coopération internationale,
la sauvegarde et le développement de notre héritage commun ".
Depuis cette date, le Conseil de l'Europe multipliera les résolutions
et les actions pour développer l'enseignement des langues vivantes.
Le Projet " Apprentissage des langues et citoyenneté européenne
" a été adopté par le Comité des Ministres
du Conseil de l'Europe en mars 1998. Il propose aux États membres des
orientations pour le développement et la mise en uvre de politiques
linguistiques pour le XXIe siècle. Une Recommandation sur la " Diversification
linguistique " vient préciser ce projet en affirmant une fois de
plus que " la diversité linguistique de l'Europe constitue un riche
patrimoine culturel qu'il faut sauvegarder et protéger ".
Cette orientation place l'enseignement des langues dans une politique globale
de compréhension de l'Autre et de respect des cultures. Il s'agit de
protéger et développer le patrimoine linguistique et la diversité
culturelle de l'Europe en tant que source d'enrichissement mutuel en aidant
ainsi chaque citoyen à comprendre, respecter et accepter autrui dans
ses modes de pensée, ses sentiments, ses valeurs, ses croyances et ses
traditions. Je reviendrais plus bas sur les instruments dont le Conseil de l'Europe
s'est doté pour garantir ces objectifs en ce qui concerne les langues
régionales ou minoritaires. Pour l'ensemble des langues, un important
outil d'orientation et d'évaluation, Un cadre européen commun
de référence pour les langues, a été adopté
par la Conférence permanente des ministres européens de l'éducation
en juin 1997 et refondu en 2001 (Conseil de l'Europe 2001). Cet outil a été
complété par un instrument majeur, le Portfolio européen
des langues, développé et expérimenté par la Division
des politiques linguistiques du Conseil de l'Europe de 1998 à 2000. Lancé
à un niveau pan-européen pendant l'Année européenne
des langues, c'est un document personnel, une sorte de passeport linguistique,
permettant aux apprenants d'enregistrer leurs compétences en langues
et leurs expériences d'apprentissage à tout niveau. Le Portfolio
sera mis à jour au fur et à mesure des progrès de son propriétaire
et pourra être consulté, par exemple, lors de la recherche d'un
emploi dans son pays ou à l'étranger.
Si l'enseignement des langues de grande communication reste avec raison privilégié, la philosophie de dialogue des cultures qui inspire cette politique implique que les langues régionales ainsi que les langues minoritaires ou les langues des populations migrantes soient prises en compte. Un consensus nouveau s'impose : " Les politiques linguistiques ne doivent pas se construire exclusivement à partir de paramètres économiques ou utilitaires, mais prendre en compte les besoins de compréhension linguistique et interculturelle entre communautés dans et au-delà des frontières " (Goullier 1999).
On le voit, le Conseil de l'Europe a produit depuis sa création,
un ensemble très riche définissant des principes très précis
de politique linguistique et son action s'est intensifiée ces dernières
années. L'engagement de la Communauté puis de l'Union européenne
est resté longtemps en retrait sur ce sujet. L'article 151 de la version
consolidée (ex-article 128) du Traité instituant la Communauté
européenne fonde celle-ci sur le respect de la diversité des cultures
de l'Europe : " La Communauté contribue à l'épanouissement
des cultures des États membres dans le respect de leur diversité
nationale et régionale, tout en mettant en évidence l'héritage
culturel commun ". On le voit : cette référence originelle
ne concerne pas explicitement la diversité linguistique. On cependant
constater que la question des langues est implicitement posée dès
l'origine de la Communauté puisque ce Traité fut rédigé
et signé dans les diverses langues des États membres, chaque version
faisant foi. Les textes des traités doivent être disponibles dans
les langues officielles de chacun des États membres, même si ces
langues ne comptent pas parmi les langues officielles et de travail de la Communauté.
On accorde ainsi un statut officiel au sein des Organismes européens
à des langues nationales de faible importance numérique (luxembourgeois,
irlandais ou danois).
Il aura fallu attendre le Traité de Maastricht pour qu'une mention
soit faite de la dimension linguistique de la Communauté. L'article 126
(article 149 de la version consolidée) indique en effet que " l'action
de la Communauté vise à développer la dimension européenne
dans l'éducation, notamment par l'apprentissage et la diffusion des langues
des États membres ". Mais cet article précise que la Communauté
respecte pleinement " la responsabilité des États membres
pour le contenu de l'enseignement et l'organisation du système éducatif
ainsi que leur diversité culturelle et linguistique ". Le texte
de la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne, adopté
à Nice le 7 décembre 2000 n'est guère plus précis
dans son article 22 : " L'Union respecte la diversité culturelle,
religieuse et linguistique ". Il n'est nulle part fait mention dans ces
textes des langues régionales ou minoritaires.
La Commission européenne a essentiellement consacré ses efforts
à développer la connaissance des langues nationales des Pays membres
avec le programme Lingua, doté d'un budget annuel d'environ 45 millions
d'écus, qui s'est étendu de 1990 à 1994 et qui a été
intégré ensuite au programme Socrates jusqu'en 1999. Le livre
blanc de la Commission intitulé Éducation, formation, recherche
: enseigner et apprendre - vers la société cognitive, fixe comme
objectif la maîtrise de trois langues européennes par l'ensemble
de la population (1995) ; un autre document de la Commission, un " livre
vert " intitulé Éducation, formation, recherche : les obstacles
à la mobilité transnationale (1996), conclue que " l'apprentissage
d'au moins deux langues communautaires est devenu une condition indispensable
pour permettre aux citoyens de l'Union européenne de bénéficier
des possibilités professionnelles et personnelles que leur ouvre la réalisation
du marché unique ". L'Union européenne uvre pour que
chaque citoyen maîtrise trois langues communautaires, c'est-à-dire
au moins deux langues communautaires autres que la langue maternelle. Mais elle
ne précise pas quelles doivent être ces deux langues.
Dans le prolongement de ces choix stratégiques, le Parlement européen
et le Conseil de ministres de l'Union ont décidé en 2001 d'organiser,
avec le Conseil de l'Europe, une Année européenne des langues
. Cette initiative, dotée de huit millions d'euros, consiste à
promouvoir une série d'actions d'information et de promotion sur le thème
des langues, dans le but d'encourager leur apprentissage. Selon les documents
officiels, cette campagne se situe " dans le contexte de la préparation
de l'élargissement de l'Union et part du principe que toutes les langues
européennes, modernes et classiques, font partie intégrante de
l'héritage et de l'avenir culturels de l'Europe ".
Il faut cependant souligner que la politique linguistique de l'Union européenne
se situe dans la logique économique du grand marché et se limite
donc aux langues nationales des États membres, ne laissant qu'une place
symbolique aux langues régionales ou minoritaires.
Ce choix est particulièrement significatif de l'orientation de l'Union
européenne. L'expression retenue officiellement pour désigner
les langues régionales ou minoritaires se passe de commentaires. La dénomination
" langues moins répandues ", traduite de l'anglais " Lesser-Used
Languages ", privilégie le quantitatif et fait l'impasse sur les
dimensions culturelles et sociales. Compte tenu du poids économique de
l'Union, le budget alloué à la protection de ces langues est très
modeste, de deux à trois millions d'Écus, selon les années.
De plus, ce budget n'a jamais été entériné par le
Conseil des ministres. Il a été imposé par le Parlement
européen et son Intergroupe des langues moins répandues créé
en 1983. Cette ligne budgétaire a été supprimée
en 2001.
L'Union européenne a choisi une voie moyenne entre l'objectif affiché
de diversification générale et les tendances dominantes qui s'expriment
dans les politiques linguistiques des États-membres. Les responsables
européens se sont donné, on l'a vu, l'objectif de maîtriser
trois langues communautaires. Cependant, ils n'ont pas effectué de choix
parmi les langues possibles. En outre, les services de la Commission ne sont
pas parvenus à définir une stratégie d'éducation
linguistique précise. Un spécialiste de ces questions, Claude
Truchot peut souligner à ce propos : " Il semble que la Commission
souhaite s'engager dans deux directions, en promouvant d'une part l'enseignement
précoce et bilingue, d'autre part l'enseignement de la compréhension
multilingue. Mais dans l'état actuel, la première direction mène,
hors des milieux naturellement bilingues, soit à la prédominance
de l'anglais, soit à des filières ultrasélectives. Quant
à la seconde, ses fondements pédagogiques sont encore minces et
elle se heurte à de fortes oppositions dans les systèmes éducatifs
" (Truchot 1999 : 117-118).
On touche du doigt les limites de la politique linguistique de l'Union européenne. L'aspect positif est incontestablement une certaine sensibilisation des citoyens européens à la nécessité de ne pas se contenter d'apprendre uniquement leur langue nationale. Mais l'absence de stratégie éducative précise limite fortement l'efficacité de cette intervention. On est loin de réussir de la sorte à donner " un contenu tangible au concept de citoyenneté européenne " comme le souhaite le préambule de la décision instaurant l'Année européenne des langues. La démarche de l'Union reste enfermée, pour l'essentiel, dans un " multilinguisme des langues d'État ". Il s'agit moins d'instaurer une société multilingue que d'affirmer avec force que la construction européenne ne menace pas la souveraineté des États dans un domaine hautement symbolique. Il est certes tout à fait légitime que chaque État-membre reste libre de protéger sa langue nationale, élément essentiel de son identité. Mais cette liberté a pu parfois déboucher sur des dispositions qui contredisent l'idéal d'ouverture vers le plurilinguisme. Ainsi, la France, à la veille de la signature du Traité de Maastricht, décidait de renforcer les positions de la langue française en modifiant l'article 2 de sa Constitution pour faire une place au français à côté des principes essentiels de la République, de l'hymne national et du drapeau . Il s'agissait alors de forger les outils juridiques d'une meilleure protection face à une influence de l'anglais dont on redoutait qu'elle soit renforcée par la construction européenne. La promotion européenne du multilinguisme n'a pas modifié cette donnée fondamentale qui paralyse la politique linguistique de la France et l'empêche de reconnaître pleinement le caractère multilingue de la société française.
En réalité, les choix stratégiques de l'Union européenne, malgré des ressources financières relativement importantes, ne modifient guère pour l'instant la réalité des échanges linguistiques européens. L'action de l'Union permet aux jeunes générations de prendre conscience de l'importance d'apprendre des langues étrangères. Mais, cela dit et porté au crédit de l'Union, les formations et les échanges linguistiques n'en dépendent pas moins des lois d'un marché que ces actions ne régulent que dans une proportion infime.
Revenons aux réalités constatées dans l'état actuel des sociétés européennes. Je dégagerais ici deux données globales qui me paraissent permettre de définir la situation à partir de laquelle il serait possible d'imaginer une politique linguistique pour l'Europe. Un premier ensemble de faits concerne la place des langues étrangères qui permettent une meilleure communication entre les citoyens de l'Europe. Un second ensemble met en évidence l'importance des langues comme instrument de construction identitaire et l'attachement des Européens à leur diversité culturelle.
La place des langues étrangères dans la réalité et l'imaginaire des Européens.
Il est difficile d'avoir des données précises sur l'état
la connaissance des langues constaté au sein des quinze États
membres, mais cependant un sondage d'opinion effectué à la fin
de l'année 2000 nous donne une photographie intéressante (Eurobaromètre
2001). Ce sondage nous apporte également des éléments sur
les souhaits des Européens. Cette enquête met d'abord en évidence
un monolinguisme encore important : les Européens sont 47 % à
déclarer ne connaître aucune autre langue que leur langue maternelle.
La langue qu'ils désignent le plus fréquemment comme telle est
la (ou l'une des) langue(s) nationale(s). Les taux les plus forts s'observent
au Portugal (100 %), en Italie et en Grèce (99 % chacun). Le second constat
est une écrasante suprématie de l'anglais chez ceux qui connaissent
une langue étrangère. Au total, 33 % de l'ensemble de la population
des quinze pratiquent l'anglais (70 % en Suède, 66 % au Danemark et 47
% en Finlande). La pratique du français n'est que de 10 % (19 % en Italie,
17 % au Royaume-Uni, 14 % au Portugal, et 10 % en Espagne et en Irlande). L'allemand
vient au troisième rang avec 4 % (28 % aux Pays-Bas et 18 % au Danemark).
Enfin l'espagnol enregistre un maigre 2 % (3 % en France et au Royaume-Uni).
L'analyse par variables sociodémographiques accentue cette suprématie
de l'anglais. D'une façon générale, la connaissance d'autre(s)
langue(s) que la langue maternelle diminue avec l'âge des personnes quelle
que soit la langue étrangère connue. Ainsi, les " 15 à
24 ans " sont 66 % à déclarer parler anglais pour 53 % des
" 25 à 39 ans ", 38 % des " 40 à 54 ans "
et 18 % des " 55 ou plus ". Plus on a terminé tard ses études,
plus on déclare connaître une autre langue. Cette connaissance
est donc proportionnellement la plus fréquente chez les étudiants
(78 %), les managers (67 %) et les employés (59 %) et la plus faible
chez les retraités (17 %) et chez les personnes au foyer (27 %). Si l'on
considère uniquement la première autre langue connue, l'anglais,
on retrouve exactement le même pattern que celui décrit ci- dessus
pour l'ensemble des premières langues connues tandis que les différences
entre classes d'âge, niveau d'éducation ou catégories socio-professionnelles
sont peu marquées pour les autres langues.
Les projections sur l'avenir confortent cette suprématie de l'anglais.
Il a été demandé aux Européens quelles étaient
les deux langues qu'ils jugeaient les plus utiles de connaître à
l'exception de leur langue maternelle. L'anglais est partout désigné
comme la langue la plus utile et cela dans une proportion très élevée
(75 %), le français occupe la deuxième place (40 %), viennent
ensuite l'allemand (23 %) et l'espagnol (18 %).
L'analyse de ces souhaits par variables sociodémographiques est semblable
à celle décrite ci-dessus. L'utilité d'apprendre l'anglais
est plus fortement ressentie lorsqu'on a terminé tard ses études,
chez les étudiants, les managers et les employés. Le sentiment
de cette utilité diminue avec l'âge des personnes. Une tendance
analogue est enregistrée pour l'espagnol. En revanche, la connaissance
du français est jugée moins utile par les personnes ayant mis
fin à leurs études à l'âge de 20 ans ou plus. Pour
une moyenne de 40 %, on tombe à 34 % pour les personnes qui ont arrêté
leurs études à " 20 ans ou plus ". Les ouvriers (42
%) et les personnes au foyer (45 %) sont proportionnellement les plus nombreux
à penser que le français est l'une des deux langues les plus utiles
à connaître.
Il faudrait certes analyser ces tendances sur la durée, mais cette coupe à la fin du siècle révèle le visage d'une Europe qui est en train d'en finir avec le monolinguisme et qui aspire à se doter de la maîtrise d'une langue commune, l'anglais.
L'attachement des Européens à la diversité linguistique.
Il serait certainement très utile de procéder à des
sondages comparables sur l'attachement des Européens à leurs langues
nationales, régionales ou minoritaires. Toutefois, l'enquête d'Eurobaromètre
elle-même donne au moins deux indications qui ne manquent pas d'intérêt.
Devant les perspectives d'élargissement de l'Union européenne,
une majorité de personnes interrogées pense que nous devons mieux
protéger notre propre langue nationale. 63 % des Européens adhèrent
à ce point de vue, 23 % n'y adhèrent pas. 90 % des Finlandais
et des Grecs, 78 % des Luxembourgeois et 74 % des Espagnols sont plutôt
d'accord avec cette proposition.
Ce renforcement de la loyauté linguistique envers la langue nationale
ne dépend pas de l'importance économique de celle-ci. Elle procède
d'une logique différente qui privilégie les facteurs culturels.
Quatre nouveaux items ont été introduits en 2000 par les enquêteurs
d'Eurobaromètre dans la liste précodée des langues : l'irlandais,
le luxembourgeois, le turc et le langage des signes. Alors qu'il n'y a pas de
changements importants pour les résultats globaux, l'insertion de ces
quatre langues met en évidence le fait qu'une proportion significative
de la population irlandaise considère l'irlandais comme sa langue maternelle
(14 %) et ce chiffre monte à 62 % au Luxembourg en ce qui concerne le
luxembourgeois. Nous manquons de possibilité de mesurer de façon
précise l'évolution de ce sentiment, mais ces chiffres sont révélateurs
d'une tendance. Cet attachement envers des langues nationales relativement mineures
s'articule avec la permanence, dans les Pays de l'Europe occidentale des revendications
des minorités linguistiques. Les mouvements sociaux qui les ont portées
ont été particulièrement vigoureux dans les années
1960-1970 et ont parfois débouché sur la transformation radicale
de certains États. C'est le cas, par exemple, de l'Espagne. Avec la Constitution
de 1978, ce Pays passe d'une structure centralisée à un État
des " autonomies " permettant dès 1982 au basque et au catalan
d'accéder à un statut de co-officialité. Le succès
de ces revendications varie de façon importante selon les États.
Elles vont cependant déboucher sur un discours des instances européennes
qui leur donnera une légitimité internationale. Ce mouvement débute
au Conseil de l'Europe en 1975 avec la Déclaration de Galway, demandant
aux institutions européennes " de prendre les mesures nécessaires
pour protéger et restaurer les langues et cultures des communautés
ethniques périphériques souvent menacées de disparition
" Les textes se multiplient dans les années suivantes et dès
1981, une Charte européenne des langues régionales ou minoritaires
est mise en chantier. Un mouvement analogue s'exprime au Parlement européen
dès 1979 et débouchera en 1981 sur l'adoption du rapport de Gaetano
Arfè qui souhaite notamment la rédaction d'une charte des droits
des minorités ethniques .
Ces efforts des représentants élus des populations européennes vont connaître une puissante accélération dès le début des années 1990 avec la chute de l'Empire soviétique. L'adoption en 1992 par le Conseil de l'Europe de la Charte européenne des langues régionales ou minoritaires est à la jonction des deux mouvements. Très vite, sous l'urgence de la situation à l'Est, un second texte va être adopté, la Convention-cadre pour la protection des minorités nationales, le premier instrument multilatéral juridiquement contraignant dans ce domaine. Le débat est progressivement médiatisé dans les différents États à l'occasion notamment de la ratification de ces textes. À la fin du XXe siècle, les instances démocratiques européennes sont gagnées à la cause des minorités. La légitimité de la diversité linguistique ne concerne plus uniquement les langues nationales ou officielles. Elle s'étend à l'ensemble des langues qu'elles soient régionales comme le basque ou le sarde ou non-territoriales comme le rromani ou les langues des communautés immigrées, l'arabe, le berbère, le turc ou le kurde.
L'observation de l'état actuel des sociétés européennes
met donc en évidence une double aspiration. D'un côté, on
éprouve des besoins grandissants de communication, créés
par l'organisation d'un marché largement ouvert et par une économie
mondialisée. D'un autre côté, on redécouvre la valeur
de la dimension locale et de la diversité. La loyauté envers des
langues minoritaires concerne des fragments importants de la société
européenne. Ces aspirations sont légitimées par les instances,
Conseil de l'Europe et Parlement européen, qui définissent de
nouvelles normes juridiques et une nouvelle conception des droits de l'homme
incluant les droits linguistiques.
Mouvement irrépressible pour l'adoption d'une langue unique de communication.
Loyauté linguistique envers des langues minoritaires dont l'existence
aurait plutôt l'effet de rendre la communication plus aléatoire.
Ces deux tendances coexistent. Sont-elles réellement contradictoires
? Peut-on imaginer des actions de planification linguistique qui les accompagnent,
limitant les excès et les dérives de l'une comme de l'autre ?
Pour les milieux économiques, il s'agit de réduire les barrières
à la mobilité qui, selon le prix Nobel d'économie 1999
Robert Mundell, empêchent l'Europe de devenir une " zone monétaire
optimale " (Mundell 1961). Dans cette perspective, l'adoption d'une langue
commune constitue une exigence pour un développement économique
plus fort. Déjà, la Banque centrale européenne utilise
exclusivement l'anglais sur son site internet. Nul n'ose soutenir cependant
que l'une des deux langues étrangères qu'il est souhaitable que
tout un chacun maîtrise dans l'avenir doive être l'anglais. Cependant
pour certains hauts fonctionnaires de la Commission européenne, la cause
est d'ores et déjà entendue : l'Année européenne
des langues permettra, pour les travailleurs les plus éduqués,
de stimuler l'apprentissage " d'au moins deux langues, dont l'anglais,
en sus de sa langue maternelle " .
On est tenté de s'opposer à ce réalisme au nom de la défense
de la diversité. Certains ont pu même parfois être enclins
à se replier sur une attitude protectionniste. La France a donné
l'exemple d'une telle réaction avec la loi du 4 août 1994, relative
à l'emploi de la langue française (loi Toubon). Cependant, il
faut être conscients que ces réactions sont d'une efficacité
douteuse. Le moment est venu, si on veut réellement défendre la
diversité linguistique et culturelle, de penser une politique mieux argumentée
qui soit susceptible de maîtriser notre avenir.
La loi Toubon a eu peu d'influence sur la pénétration de l'anglo-
américain et, cinq ans à peine après son entrée
en vigueur, un rapport officiel soulignait la nécessité de la
modifier pour que son texte prenne en compte les problématiques propres
aux réseaux et au commerce électronique (Bloche 1999). Le protectionnisme,
en ce domaine, est d'un maniement difficile et ses résultats sont douteux.
Les batailles décisives ne se gagnent pas sur ce front. Il est sans aucun
doute essentiel de poursuivre le combat pour faire adopter une clause d'exception
culturelle, soutenue au sein de l'Organisation mondiale du commerce par la Communauté
européenne - avec la France au premier plan. Mais il ne faut pas confondre
cette disposition de portée universelle avec la défense de je
ne sais quelle " exception culturelle " française ou européenne.
Le débat porte en réalité sur la diversité culturelle
et sur les dispositions d'exception aux lois du marché permettant de
protéger les productions à petit budget, les réalisations
"art et essai" quel que soit leur Pays d'origine. Il existe des productions
américaines que l'on aimerait voir davantage en Europe.
Les exigences de la communication, les conditions favorisant le développement
économique prennent ici toute leur importance pour la défense
de la diversité linguistique et culturelle. Mais l'enjeu du développement
n'est pas seulement économique. Une Europe économiquement affaiblie
sur la scène mondiale a moins de chances de réussir à imposer,
au niveau des échanges commerciaux planétaires, une clause d'exception
protégeant ses productions culturelles. Tant que le développement
économique européen restera ainsi handicapé, les États-Unis
ne verront pas leurs positions hégémoniques menacées et
l'anglo-américain gagnera du terrain en Europe. Il ne sera pas un outil
de communication choisi par les Européens mais la conséquence
d'une domination. À vouloir nous protéger de l'anglais, nous nous
plaçons dans une position plus fragile et, paradoxalement, nous favorisons
l'anglo-américanisation de l'Europe. Nous sommes actuellement pris dans
ce cercle vicieux.
Il est cependant possible d'imaginer une politique plus dynamique. Elle aurait,
pour ce qui concerne les réalités linguistiques, deux volets.
Résoudre les problèmes de communication.
L'anglais est devenu un outil de communication irremplaçable pour
l'ensemble de l'humanité et c'est là sans doute une situation
historique dont il ne faut pas méconnaître les aspects largement
positifs. Le courant d'opinion qui propose d'adopter officiellement l'anglais
comme " instrument linguistique commun de communication " ne peut
être négligé . L'anglais comme outil commun de communication
s'impose sans conteste pour l'Europe. Les Européens le souhaitent à
une écrasante majorité. Les forces économiques les plus
dynamiques l'ont déjà adopté.
L'anglais dont il s'agit ici est strictement un outil de communication. Sa fonction
est profondément différente de celle d'une langue d'identification
personnelle ou collective comme le sont les langues des communautés culturelles,
nationales ou minoritaires. L'outil de communication tend à la simplicité
et à la rapidité. Il est réglé par l'efficacité
des échanges. Les langues des communautés culturelles - notre
langue nationale comme nos langues régionales ou minoritaires - sont
le résultat d'une histoire complexe. L'un tend à se simplifier,
à s'alléger, l'autre à se stratifier et s'alourdir d'expériences
multiples, de pensée et d'art. L'anglais de communication universelle
n'est pas l'anglais de la communauté anglophone. La question cruciale
n'est pas de s'opposer à sa généralisation, mais bien d'engager
une politique d'aménagement linguistique qui empêche l'anglais
de prendre la place des langues d'identification et de devenir progressivement
la langue " nationale " de l'Union européenne.
Paradoxalement, c'est le choix de l'anglais comme seconde langue pour l'ensemble
des citoyens européens qui constitue le meilleur rempart contre ce danger.
On pourrait imaginer un scénario en deux temps. Dans une première étape, on pourrait reprendre les propositions de Harald Haarmann en faveur du " multilinguisme sélectif " prévoyant notamment que la communication, au niveau des organes européens, s'effectue à l'aide de l'anglais, du français et de l'allemand (Haarmann 1991). Dans une ou deux générations, il serait possible d'utiliser seulement l'anglais dans ce cadre. Cette politique aurait l'avantage de réduire les coûts induits par le nombre élevé des langues de travail qui augmentent de façon exponentielle avec les élargissements successifs . Les économies de fonctionnement qui pourraient être réalisées grâce à cette rationalisation des dépenses couvrant les besoins de communication seraient considérables.
Protéger et valoriser la diversité linguistique.
À partir de ce choix d'une langue commune de communication, de nouvelles
chances s'ouvrent pour le multilinguisme. Deux conséquences pourraient
être tirées de cette position : (a) une meilleure protection des
langues nationales et (b) une légitimation renforcée de l'ensemble
des langues européennes.
a) Le rôle de langue commune de communication reconnu à l'anglais
ouvre la possibilité d'une réelle protection des langues nationales
dans un programme d'éducation démocratique. Nous avons vu que
l'existence d'un outil commun de communication pour l'ensemble des nations de
l'Union européenne est une condition incontournable du développement
économique. Si l'on se place maintenant du point de vue de la vie des
langues, on peut soutenir qu'une politique définissant la fonction de
l'anglais comme langue de communication est mieux armée pour limiter
les inévitables effets d'hybridation des différentes langues nationales
avec l'anglais.
Aujourd'hui la pénétration de l'anglais dans les différents
pays européens s'opère selon les lois classiques de l'acculturation.
L'anglais est la langue d'une économie dominante, d'une culture conquérante.
Il est objet de désir de la part des citoyens tout simplement parce que
sa maîtrise est indispensable pour une meilleure insertion dans la vie
économique et le moyen d'une incomparable ouverture à l'ensemble
de la Planète. La compétition sociale exige que l'on assure à
nos enfants la meilleure connaissance de ce vecteur de promotion sociale.
La responsabilité politique première est d'aménager cette
réalité afin que l'ensemble de la population puisse avoir accès
à cet outil de promotion sociale. C'est d'abord une exigence de démocratie
: sortir d'un système de compétition sauvage pour assurer au plus
grand nombre la maîtrise d'une langue qui assure des conditions équitables
de promotion des individus. Mais cette généralisation de l'enseignement
de l'anglais suppose la définition de stratégies éducatives
précises qui empêchent que l'anglais prenne la place de telle ou
telle langue nationale. La responsabilité politique première que
je viens de définir est indissociable d'une seconde responsabilité
qui est de maintenir et développer la maîtrise de chaque langue
nationale. Le pari que nous pouvons faire est que l'on réussira d'autant
mieux cela à partir du moment où l'acquisition de la maîtrise
de l'anglais sera assurée pour tous. Cette banalisation de l'anglais
amoindrira son prestige social et permettra de renforcer les positions de chaque
langue nationale présentée dans sa réalité de langue
d'identification collective et d'approfondissement culturel.
Une telle politique d'aménagement linguistique suppose que les États
membres de l'Union européenne s'appuient sur des principes généraux
de droit linguistique. Ces principes ont été formulés de
façon très précise ces dernières années et
les instruments juridiques d'une telle politique existent désormais.
Il faut cependant être conscient que les États-nations européens
ne sont pas du tout préparés à cette action. Les identités
nationales se sont historiquement construites autour de langues qui se sont
imposées au détriment de pratiques langagières peu à
peu dévalorisées. La mise en uvre des principes modernes
de droit linguistique se heurte à de redoutables obstacles. Il suffira
ici de rappeler que la Charte européenne des langues régionales
ou minoritaires, ouverte à la signature en 1992 par le Conseil de l'Europe,
entrée en vigueur en 1998, est ratifiée aujourd'hui seulement
par huit États membres de l'Union européenne. Ce constat montre
que, dans ce domaine comme dans d'autres, l'Union européenne ne peut
se limiter à être la somme des États-nations qui la composent.
Elle doit se doter des moyens institutionnels de définir le bien commun
de l'ensemble des citoyens et d'agir pour agir en fonction de choix démocratiquement
définis.
Une réelle légitimation de l'ensemble des langues européennes
est indispensable pour protéger les langues nationales. Cette proposition
a la forme d'un paradoxe. Mais telle est bien la réalité : la
protection des langues nationales passe désormais par la mise en uvre
de principes que les États-nations ne sont pas préparés
à concevoir et encore moins à mettre en uvre. Ce que les
États, prisonniers de leurs traditions nationales ne peuvent faire, l'Europe
qui s'est bâtie, après la deuxième Guerre mondiale, sur
la réconciliation entre les nations et qui a surmonté les pesanteurs
des haines héritées de l'histoire, a l'autorité morale
pour le réaliser. L'urgence est donc de concevoir une politique des langues
au niveau de l'Union qui rompe avec la conception actuelle du plurilinguisme
européen. Réduit à la somme des langues officielles des
États membres et accordant une reconnaissance minimale aux minorités
linguistiques, ce plurilinguisme conforte une discrimination qui frappe des
populations importantes dont la langue n'est pas une langue officielle d'État.
Cette révision devrait être en mesure de mettre fin à
la guerre que se livrent aujourd'hui encore les langues les plus importantes
de l'Europe. La situation actuelle est celle d'une Europe linguistique à
deux vitesses : les langues les plus importantes, par le nombre de locuteurs
ou le poids économique, cherchent à occuper chacune l'espace le
plus large et les autres survivent comme elles peuvent ! Le multilinguisme des
langues d'États qui constitue le point fort de la politique actuelle
de l'Union entretient cette concurrence sauvage. L'anglo-américain, épaulé
par le Royaume-Uni, a dans ces conditions toutes les chances de bénéficier
de cette division de l'Europe. Ni la France ni l'Allemagne ne pourront
gagner cette guerre des langues. Il est essentiel que la victoire soit une victoire
de l'Europe tout entière. Pour cela, il faut changer radicalement de
stratégie. Le combat entre les " grandes " langues, anglais,
français, allemand (et quelques autres pourraient tenter de s'engager
dans cette arène) est sans avenir. En installant l'anglais comme langue
de communication acceptée par l'ensemble des États membres, on
libérerait des forces pour soutenir la vie des autres langues, de toutes
les autres langues. Il faut avoir le courage de surmonter les crispations nationales
des Pays concernés, au premier rang desquels on trouve la France. Certes,
il est incontestable que le choix de l'anglais pourrait diminuer les positions
de quelques langues - essentiellement le français, l'espagnol, le portugais
et l'allemand - qui ont joué ou jouent encore, un rôle de langue
de communication internationale . La paix linguistique est à ce prix.
Le foisonnement de créativité culturelle, scientifique et artistique,
qui en résulterait constitue la meilleure protection devant les menaces
que fait peser sur notre civilisation un marché mondial dominé
par l'industrie américaine.
Prétendre assumer la prise en compte des langues régionales ou minoritaires sans modifier le cadre d'ensemble de la politique linguistique européenne ne paraît pas réaliste. Tout au plus peut-on espérer par cette méthode quelques mesures de consolation sans efficacité réelle. Le scénario que je viens d'esquisser me parait avoir l'avantage d'ouvrir réellement des perspectives d'avenir pour les langues des communautés culturelles qu'elles soient autochtones et territoriales ou établies plus récemment en Europe et non-territoriales.
Le temps me manque pour exposer ici le programme d'éducation plurilingue
articulée sur trois niveaux qui pourrait être organisé par
les États membres pour mettre en uvre cette stratégie :
langue locale, langue nationale et langue internationale. Permettez-moi cependant
de prendre quelques instants pour souligner l'importance de cette question des
langues en Europe. La défense de la diversité linguistique et
culturelle n'est pas une affaire simple. Elle ne saurait trouver son efficacité
dans une série de proclamations sans réelles décisions
politiques. Les réactions spontanées des intérêts
locaux qu'ils soient nationaux, régionaux ou ethniques, risquent fort
de faire le jeu de la globalisation, qui n'est rien d'autre qu'une utilisation
de l'ouverture mondiale des marchés par les forces économiques
américaines. Ces réactions risquent de répondre à
l'hégémonie de l'anglo-américain par une réactivation
des nationalismes souverainistes, des enfermements identitaires, de la défense
de langues qui ne porteraient plus une créativité exprimant l'universel
humain.
Le besoin irrépressible de sauver la différence linguistique, régionale ou nationale, de " cultiver la poéticité de l'idiome en général, son chez-soi, son oikos " appelle immédiatement une constante vigilance. Jacques Derrida, recevant le prix Adorno à Francfort, le 22 septembre 2001, a souligné la portée politique de cette tension de l'esprit en commentant les propos par lesquels Theodor Adorno confiait en 1965 que son désir de revenir des États-Unis en Allemagne en 1949, fut d'abord dicté par la langue. Laissons, pour conclure, la parole à Derrida méditant la confidence d'Adorno : " Une mise en garde critique suit [son] éloge de la "propriété spécifique et objective de la langue allemande (eine spezifische, objektive Eigenschaft der deutschen Sprache)". On y reconnaît un garde-fou indispensable pour l'avenir politique de l'Europe ou de la mondialisation : tout en luttant contre les hégémonies linguistiques et ce qu'elles déterminent, il faudrait commencer par "déconstruire" et les phantasmes onto- théologico-politiques d'une souveraineté indivisible et les métaphysiques État-nationalistes. Adorno veut certes, et comme je le comprends, continuer à aimer la langue allemande, à cultiver cette intimité originaire avec son idiome mais sans nationalisme, sans le "narcissisme collectif" (kollektiven Narzissmus) d'une "métaphysique de la langue". Contre cette métaphysique de la langue nationale, dont on connaît bien la tradition et la tentation, dans ce pays et dans d'autres, la "vigilance", dit-il encore, la veille du veilleur doit être "infatigable" " (Derrida 2002).
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* Ce texte est la version remaniée d'une conférence prononcée lors du Colloque " The Assessment of the European Multilingualism : Revewing the European Year of Languages 2001 ", organisé par la Research Association for the Multilingual Societies, à Tokyo les 26-27 janvier 2002.