Lycéens ou travailleurs ? A cette question, ils répondent : "lycéens-travailleurs". Ce sont eux qui seront au cur de nos propos. En effet, la pratique des petits boulots chez les lycéens est "un phénomène qui paraît avoir un caractère de généralité" (Ballion, 1994). En outre, des travaux récents montrent que le recours aux petits boulots en cours de scolarité influe sur l'insertion professionnelle des jeunes, et ce, quel que soit leur niveau de formation (Béduwé, Giret, 2001).
Nous partirons d'un paradoxe. Dans l'univers des petits boulots des lycéens,
les élèves qui exercent régulièrement ou épisodiquement
restent pratiquement invisibles de l'extérieur[1]. Au prime abord, rien
ne permet de les distinguer des élèves "à plein temps".
Or la pratique d'un petit boulot requiert des qualités d'organisation
qui s'intègrent dans une véritable stratégie. L'état
d'élève implique diverses obligations scolaires prioritaires ;
le fait d'être lycéen-travailleur définit donc un profil
"atypique"[2]. Il s'agit alors de comprendre "l'amorce du saut"
qui a mené l'élève à son statut actuel combinant
la qualité de travailleur à celle de lycéen. Dans cet article,
nous exposerons ainsi les "conditions initiales" d'accès au
petit boulot en nous focalisant, non sur la motivation, le "pourquoi",
mais sur l'opération, le "comment". Le choix de l'axe proposé
est motivé par une volonté d'approcher les modes et modalités
d'accès aux travaux rémunérés de cette population
particulière constituée d'élèves-travailleurs car
"nul ne peut intégralement maîtriser les conditions initiales
(d'une expérience) (
) Toute expérience du travail comporte
un mystère, un apeiron "[3] (Schwartz, 1998).
L'accès aux petits boulots, sur le mode de la nécessité ou du superflu, n'est pas le fait du hasard au sens de concours de circonstances inattendu et inexplicable (Le Petit Robert). Il est l'aboutissement d'un processus continu ou discontinu qui se cristallise à un moment précis pendant une certaine durée. Au final, le résultat stricto sensu est unique : l'exercice d'un ou de plusieurs petits boulots par un lycéen ou une lycéenne. Néanmoins, ce premier constat est incomplet car ce processus est accompagné d'une pluralité de logiques d'action, telle qu'en parlait Max Weber. Une dynamique complexe régit donc le cheminement vers le petit boulot. Ainsi, ce qui semble constituer a priori une opportunité pure et simple ne l'est pas toujours, et ce qui peut être considérée comme une quête active n'est parfois qu'un nouveau point de départ dans la "carrière"[4] (Becker, 1985) déjà entamée du lycéen-travailleur. En somme notre propos consistera ici à présenter le processus et la dynamique de l'accès dans le monde des petits boulots des jeunes gens et des jeunes filles habituellement "typifiés" - pour reprendre la terminaison schützéenne - à partir de l'identité lycéenne.
S'il est un point commun à tous les lycéens-travailleurs c'est
qu'ils ont dû d'abord "décrocher" l'emploi qu'ils exercent.
Cependant cette affirmation doit être nuancée car tous les élèves
n'obtiennent pas leur poste de la même manière ; ils n'ont pas
commencé leur "carrière" au même âge et
n'ont pas tous le même rapport aux petits boulots. Ainsi, quelle que soit
leur section et filière, quelle que soit leur appartenance sociale, ils
se débrouillent tous à leur façon mais pas de la même
manière. Que l'élève fasse part aux membres de sa famille
ou à ses amis de son désir (ou besoin) d'exercer un "travail
à-côté" (Weber, 1989), qu'il fasse du "porte-à-porte"
dans les boutiques des grandes surfaces ou encore que ses parents lui demandent
de les aider, les modes d'accès au petit boulot varient selon les ressources
disponibles qui s'offrent à lui.
La famille et les pairs
Incitation directe des parents
Les adolescents ne sont pas systématiquement les acteurs indépendants et autonomes de leur accession aux petits boulots. Il arrive en effet que les parents jouent un rôle incitatif. L'incitation directe des parents revêt une pluralité de formes : en effet, 1) les parents peuvent adopter une incitation verbale, laquelle peut être accompagnée d'un acte ou d'une intervention unilatérale. Néanmoins, le lycéen conserve une marge de manuvre dans l'acceptation ou le refus d'une perspective de travail. Dans certains cas, cette incitation n'est pas toujours suivie d'effet immédiat. L'adolescent "oublie" de chercher un travail même s'il en a(vait) une réelle intention. Cet oubli correspond en réalité au report temporel de l'accès au petit boulot. Ce laps de temps, plus ou moins long, durant lequel l'adolescent est confronté à un choix (chercher à travailler ou non), peut être ponctué par des moments de tension (personnelle, avec les parents, dans la relation avec les pairs ). Quand une réelle volonté de travailler existe et que l'"oubli" persiste, la prise de décision est alors déclenchée par l'incitation parentale. 2) Il y a donc une conjonction du report temporel et l'importance de la mobilisation du réseau familial pour "provoquer" l'entrée dans le petit boulot. Enfin, dernier type d'incitation parentale 3) il arrive, dans certains cas, que l'accès au petit boulot soit plus expéditif et c'est l'acte qui précède la parole. L'incitation est parfois non verbale mais reste pour le moins persuasive. Par exemple, les parents prennent en charge les activités du lycéen et l'inscrivent dans une voie, en l'occurrence la colonie de vacances, qu'ils connaissent déjà pour l'avoir pratiquée : "Alors donc depuis deux ans, je suis moniteur en colonie dans les centres aérés. J'ai eu mon BAFA quand j'avais 17 ans parce qu'il faut avoir 17 ans. En fait j'ai fait ça parce que c'est ma mère qui faisait ça quand elle était jeune, elle était monitrice. Moi, je ne savais même pas elle m'a inscrit au BAFA mais je ne savais pas du tout ce que j'allais faire, c'est elle qui a insisté. Et en fait, ça m'a bien plu, donc j'ai passé mon BAFA entièrement." (Florent, 19 ans, en Terminale STT).
Les trois cas évoqués mettent en évidence la place de l'incitation parentale dans l'accession au petit boulot. Cette incitation, comme on l'a vu, prend différentes formes : elle peut être une incitation verbale adressée à l'adolescent ou une intervention directe des parents dans laquelle l'avis de l'adolescent n'est pas consulté. Ce dernier type d'incitation (qui est en fait une intervention) n'est pas sans rappeler les activités extrascolaires conseillées et encouragées par les parents dans certains milieux aisés ou dans certaines familles en mobilité ascendante. Dans ces milieux, l'accession aux activités extrascolaires de certains adolescents remonte souvent à l'enfance et est dictée par des propositions parentales à la fois ouvertes et fermes. Le choix est vaste mais se limite à des activités considérées comme "distinguées"[5]. Les activités font l'objet d'une incitation parentale plus ou moins directe et directive. Cette incitation fait partie d'une inculcation (d'une incorporation au sens de Bourdieu) plus large d'un mode de vie, d'un style de vie, voire d'un mode de pensée.
Le rôle des pairs
La décision de pratiquer un travail rétribué s'assimile, dans certains cas, à un prolongement de la socialisation entre pairs. Ces "copains" constituent en effet un déclencheur de la décision dans l'accès au petit boulot. Par mimétisme, entraide ou la "pression du groupe", les pairs peuvent avoir un rôle de passeur dans l'accès aux petits boulots. Prenons l'exemple de Ramzi qui est un élève fréquentant une classe de 1ère Littéraire dans un lycée situé en ZEP (Zone d'Education Prioritaire). Il habite dans un des quartiers dits défavorisés qui se situent aux alentours de son lycée. Son père est ouvrier et sa mère, femme au foyer. Ce lycéen travaille dans un Marché d'Intérêt National. "Eh ben, j'en ai entendu parlé avec des collègues, on y est allé ensemble, ils me disaient qu'ils allaient là-bas tout le temps et que si ça m'intéressait, et ben si je voulais y aller, et moi j'ai dit y a pas de problème, je tente, et voilà." (Ramzi, 18 ans, en 1ère L). Ramzi fait office de chargeur-déchargeur pour les intermédiaires et les agriculteurs qui viennent avec leurs fourgons et camions vendre ou acheter des fruits et des légumes. Il y passe trois, quatre fois par semaine pendant la période scolaire au petit matin et y reste environ deux, trois heures (avant d'aller au lycée). Au moment de l'entretien, il avait un an d'expérience dans ce petit boulot. Ce travail, défini dans sa pénibilité, s'inscrit dans une longue série d'autres travaux dans la mesure où ce lycéen a commencé à pratiquer dès l'âge de dix ans. Son réseau lui a permis de se débrouiller, et pour son activité actuelle, ce sont ses pairs, ses collègues du même quartier qui étaient à l'origine de cette démarche. Ils sont non seulement à l'origine du " tuyau " mais ils l'ont introduit, en l'accompagnant, sur le lieu de travail. Le rôle des pairs est ici immédiat. Cette solidarité et cette confiance supposent l'existence de " liens qui ne surgissent pas brutalement du néant ; ils s'élaborent par des processus d'élection à partir des cadres de vie courante, des milieux fréquentés dans l'exercice des activités quotidiennes "(Bidart, 1997). Notons cependant que le petit boulot s'exerce la plupart du temps avec des individus qui ne sont pas ceux avec qui le lycéen-travailleur pratique des activités de loisir.
André, élève de Terminale Scientifique, fréquente un lycée situé en zone semi-rurale. Son père est bijoutier et sa mère possède (en franchise) un magasin de vaisselles. " Mais en fait, le truc, c'est que comme j'étais avec une bande d'amis, surtout que mes parents, ils avaient les moyens de me payer le voyage si j'en avais envie, sans problème. Mais, par rapport aux collègues, il y en avait qui n'avait pas du tout les moyens, ils étaient obligés d'aller bosser, et je voyais ça du mauvais côté, vous voyez, si eux, ils commencent à bosser, qui forçaient pendant le mois de juillet et moi, que je fasse rien et que, d'un coup, je me pointe, ça me mettrait mal à l'aise, quoi. Alors, j'ai décidé de faire ça." (André, 18 ans, en Terminale S).
Le "ça" désigne ici un travail de maçonnerie
qu'il a effectué pendant le mois de juillet pour préparer un voyage
en Espagne projeté avec des amis de longue date. Un travail qu'il qualifie
de " cool " car il l'a fait avec son oncle maternel. D'ailleurs il
a préféré ce " job " à une autre proposition
chez un grand entrepreneur. La rémunération n'était pourtant
pas un élément déterminant dans son choix. André
n'avait pas nécessairement besoin de travailler au mois de juillet afin
de préparer le voyage du mois d'août avec ses copains d'enfance.
En revanche, pour ces derniers travailler était nécessaire. Une
gêne due à sa position sociale et une forme de solidarité
avec ses copains d'enfance le poussent finalement à accéder à
ce petit boulot pour ne pas se distinguer du groupe de ses pairs. Ces derniers
jouent ici un rôle incitatif dans la mesure où le lycéen
va se sentir obligé de travailler aussi (obligation au sens de Mauss).
D'ailleurs, l'équilibre du groupe se traduit par l'égalité
entre pairs. Cet "équilibre" qui est à la fois le socle
et le ciment du groupe passe par une obligation (morale) qui vise à le
réaliser et à le maintenir. Le lycéen, issu d'un milieu
aisé, aurait pu profiter de l'aisance de ses parents, mais il va s'obliger
à chercher puis à pratiquer un petit boulot en même temps
que ses amis. C'est l'aspect temporel qui est central ici dans la mesure où
la synchronisation dans le temps peut être une source de contrôle
et de comparaison entre les différents acteurs en présence.
Notons que cet accès au petit boulot n'est pas nécessairement un primo accès car une des caractéristiques de notre population par rapport au travail est l'instabilité (spatiale et temporelle) des pratiques.
En somme le rôle des pairs n'est véritablement effectif dans la décision d'exercer des petits boulots que sous certaines conditions. Il faut qu'il y ait une véritable proximité (géographique, émotionnelle, intentionnelle, ) entre l'acteur et ses pairs, cette proximité doit être suffisamment longue (dans le temps) et reconnue comme telle. Enfin, la décision ne doit pas nuire à la solidarité du groupe ni à son équilibre.
L'entrée par cooptation et par apprentissage : le cercle familial
Les résultats d'enquêtes régionale [Annexe - Tableau 1] et nationale[6] soulignent que les relations personnelles constituent le moyen le plus efficace en matière de recherche d'emploi. En effet, une enquête[7] relative à l'insertion professionnelle des jeunes sortants du système éducatif a montré que si l'inscription à l'ANPE (37%) et les candidatures spontanées (31%) sont des démarches couramment entreprises par ces jeunes, les plus fructueuses sont les candidatures spontanées (22%), ensuite l'ANPE (17%) suivie de près par les petites annonces (16%) [Annexe - Tableau 1]. Une nuance importante est néanmoins à apporter dans la mesure où les relations personnelles qui ne représentent que 17% des démarches obtiennent un taux de 14% de résultats positifs. Cette dernière démarche semble donc être plus efficace que l'inscription à l'ANPE ou les candidatures spontanées dont l'écart entre le volume des actes effectués et le taux de résultats positifs reste élevé [ Annexe - Tableau 1].
On constate que les lycéens-travailleurs ont recours aux mêmes démarches que les jeunes sortants du système éducatif. En effet, hormis l'inscription à l'ANPE, ces lycéens proposent des candidatures spontanées dans les entreprises, ils lisent les petites annonces dans les journaux et en affichent chez les commerçants, ils prospectent dans les boutiques, et n'hésitent pas à solliciter leurs voisins. Mais le passage par les relations personnelles, à l'instar des résultats obtenus chez les jeunes sortants reste la démarche la plus fructueuse pour trouver un petit boulot. Les résultats de l'enquête au niveau national vont d'ailleurs dans le même sens. D'après cette étude, il apparaît que les relations personnelles sont citées en priorité (11,4%) par les jeunes gens, interrogés sept mois après avoir quitté le système éducatif. Selon la même étude, "si le recours à l'ANPE pour la recherche d'un emploi est la démarche la plus fréquemment utilisée, il n'en est pas de même pour la démarche qui aboutit : seulement 4,4% des jeunes la mentionnent." Au vu de ces résultats régionaux et nationaux le passage par les réseaux familiaux semble commun à tous les jeunes en recherche d'emploi, sortis ou non du système scolaire.
Notons également que nous avons précédemment évoqué le rôle souvent incitateur que pouvaient jouer les parents mais ici, nous voudrions nous pencher plus précisément sur les mécanismes de la cooptation et de l'apprentissage tels qu'ils sont mis en uvre par la famille.
La cooptation familiale.
Nous désignons par cooptation familiale tout accès du lycéen à un travail rétribué faisant suite à une introduction par un des parents ( ou un membre de la famille) dans un espace professionnel dans lequel il exerce déjà. Les activités considérées sont extérieures au cercle familial. La cooptation familiale se distingue de l'accès par le réseau familial/amical dans la mesure où elle exige une double dimension essentielle : l'introduction par un membre de la famille dans un espace de travail, et la pratique du même espace par les deux parties (parent et lycéen). La cooptation diffère aussi de ce que nous nommons une "entrée par l'apprentissage". En effet, cette dernière suppose un accès progressif dans le monde des petits boulots qui se déroule prioritairement au sein des activités familiales. En amont de la cooptation, les différentes phases "préparatoires" qui la précédent s'enclenchent de deux manières : à l'initiative des responsables de l'espace ou à celle du passeur.
Illustrons nos propos par des exemples significatifs.
"Il y a un an de ça, grâce à ma mère qui est fonctionnaire. Elle m'a fait rentrer dans ça. C'est une association qui dépend de la mairie. C'est les soirées du Maire en fait. Toutes les soirées que le Maire organise, il prend des jeunes de là où j'habite et on fait serveuse mais pas souvent hein, une à deux fois par mois, le week-end. ( )En fait, je l'ai pas choisi. C'est ma mère qui travaille pour ça et, un soir sa patronne, donc l'adjointe au Maire lui a demandé si j'étais disponible, parce qu'elle savait que j'avais 18 ans à l'époque, et donc ben, elle m'a demandée si je voulais y aller, puis j'y suis allée, comme ça, et voilà." (Karine, 20 ans, Terminale SMS)
La mère est ici le maillon qui a fait le lien originel entre la lycéenne et le travail. Le lieu fréquenté par la mère est devenu un espace commun de travail partagé entre parent et enfant. Nous remarquons qu'il n'y a pas eu une intervention directe de la mère auprès de l'instance décisionnelle (Adjointe au Maire) qui seule peut autoriser l'introduction d'un nouvel acteur au sein de l'organisation considérée. Néanmoins, lorsque la responsable de l'organisation a voulu embaucher une employée supplémentaire, elle a choisi de mobiliser son réseau. Et connaissant l'existence d'un vivier potentiel (les proches des employés de l'organisation), elle a décidé de recourir à ce réseau. La mère de Karine, à la demande de sa supérieure, a coopté sa fille. Cette dernière a accepté cette cooptation et a ainsi pu accéder à ce petit boulot.
La cooptation peut donc avoir comme origine une demande émanant de
l'espace de travail du membre de la famille. Mais, dans certains cas, la cooptation
familiale peut faire suite à une requête provenant directement
de la famille. Dans le cadre familial, un des parents prend parfois l'initiative
de se renseigner quant à l'existence d'une éventuelle opportunité
d'embauche sur son lieu de travail. Parfois, il arrive également que
ce soit le membre de la famille qui propose à son supérieur hiérarchique
le service d'un(e) adolescent(e). "Au départ c'est une amie à
ma mère qui sachant que ma mère avait des difficultés financières,
lui a proposé de venir travailler au restaurant." "Je fais
des petits boulots de restauration tout ça parce que ma mère travaille
dans un restaurant donc je l'aide à faire le service (
). (Isabelle,
17 ans, en classe de Seconde). "Il (mon père) m'a dit : bon l'été
prochain, il faut que tu travailles. Je lui ai dit : y a pas de problème.
Ça a poussé, quand l'été dernier, j'ai eu 19 ans,
il m'a dit : "viens, j'ai parlé au chef de chantier, y a pas de
problème, tu peux venir travailler."" (Farid, 19 ans, en Terminale
STT commerce).
Une cooptation est d'abord, comme nous l'avons vu, un acte qui consiste
en l'introduction d'un nouvel acteur par un acteur que nous qualifierons d'introducteur,
de passeur dans un espace où ce dernier pratique déjà.
Dans le premier cas (Karine) évoqué, l'initiative émanait
de la responsable de l'organisation du travail. Dans les deux autres cas (Isabelle
et Farid) envisagés ci-dessus, c'est l'acteur introducteur qui crée
la cooptation.
Les deux lycéens (Isabelle et Farid) ont été cooptés
à l'initiative de leurs parents, ce sont les parents qui ont demandé
aux responsables si leurs enfants pouvaient intégrer l'espace de travail.
Notons que la cooptation sera effective à partir du moment où
le responsable de l'espace accepte la demande. Ce fut le cas pour ces deux lycéens-travailleurs.
Les trois cas (Karine, Farid, Isabelle) de cooptation que nous avons choisis pour l'analyse ont au moins deux points communs : parent introducteur exerçant un emploi modeste et manuel ainsi que l'existence d'une relation de proximité engendrée par la présence et l'intervention directe du supérieur hiérarchique dans l'espace de travail. Au final, la cooptation des lycéens peut s'effectuer lorsque les compétences requises pour exercer l'emploi n'exigent pas une formation spécifique et peuvent s'acquérir par l'apprentissage sur le tas. Elle n'est également possible que si le métier n'est pas "protégé", autrement dit, si " le marché du travail n'est pas fermé ", et qu'aucune convention collective ne participe à la construction d'un marché interne de travail (Lallement, 1995).
L'entrée par l'apprentissage
La sphère familiale constitue parfois un lieu d'apprentissage qui
permet aux enfants (de la famille) d'expérimenter leur premier contact
avec le monde du travail. Les activités se situent donc au sein du cercle
familial.
Le petit boulot ne se trouve pas toujours au terme d'une recherche active. Parfois,
la vie familiale décide de l'entrée des lycéens dans l'univers
de l'emploi. Nous pouvons comparer ce passage à un rite qui "autorise"
le jeune garçon ou la jeune fille à participer à la vie
économique de la famille. A partir de ce moment précis, il (elle)
intègre un processus plus ou moins linéaire qui ne s'interrompe
parfois définitivement que plusieurs années plus tard. Commencent
alors à partir d'un certain âge, vers le début de l'adolescence,
quelques menus travaux qui consistent à aider les parents dans leurs
activités professionnelles. Nos résultats montrent que l'accès
au monde des petits boulots vers le début de l'adolescence concerne la
majorité des élèves laborieux. En effet, ils sont 58,4%
à avoir commencé leur premier petit boulot à 16 ans ou
avant l'âge de 16 ans. [Annexe. Tableau II]. Cette tendance à la
pratique de petits boulots dès le début de l'adolescence, voire
avant, a également été observée par des chercheurs
de la Johns Hopkins University chez les collégiens et les lycéens
américains (Entwisle, Alexander, Steffel Olson, 1999 et 2000). Par ailleurs,
l'entrée dans la vie économique (en tant que prescripteur et consommateur)
semble s'effectuer de plus en plus tôt (Brougère, 1992) parallèlement
à l'allongement de la jeunesse et l'indépendance tardive (Galland,
2000).
Si le rôle de la famille comme des pairs est indéniable dans l'accession à un boulot, il nous reste à aborder, dans la dernière section, la question de l'origine sociale et de la filière fréquentée au lycée.
Quid de l'origine sociale et de la section suivie dans tout ça ?
Si le travail était seulement associé au labeur, l'origine sociale serait un moyen efficace d'en être exempté. Cela est particulièrement vrai en ce qui concerne les lycéens pour qui l'école constitue un espace où leur statut principal est reconnu. L'étude des petits boulots montre que le travail même s'il engendre toujours une certaine contrainte, relève aussi d'autres dimensions que le seul aspect pécuniaire. Par exemple, celui-ci peut être associé au bonheur comme a pu le signaler un article signé par C. Baudelot et M. Gollac (1997). Ces auteurs soulignent que "l'accent mis sur la valeur du travail par les plus démunis rappelle que le travail conditionne le bonheur des catégories les plus exposées aux situations d'emploi et de rémunération les plus difficiles." Le rapport au travail des lycéens se décline, d'une part, à travers le sens donné à l'activité et, d'autre part, à travers la possibilité ou non d'exercer un travail rémunéré. Avec la filière scolaire suivie, l'origine sociale fait partie des éléments discriminants dans l'accession et l'exercice des petits boulots chez les lycéens.
L'origine sociale
L'origine sociale intervient dans la nature et dans l'intensité du petit boulot exercé, la dépendance, la représentation de soi et de l'acte face au petit boulot, la stratégie et l'objectif recherché ainsi que le sens donné à celui-ci. Nous distinguons donc deux catégories simplifiées dans lesquelles l'origine intervient de façon significative. La première correspond à un ensemble de "choix d'opportunités" et la seconde relève de ce que nous appelons l'ensemble des "choix contraints". Le concept de choix est ici utilisé afin de souligner le caractère délibéré de l'accès au petit boulot. En effet, nous postulons que quelle que soit la configuration socioéconomique dans laquelle évolue la famille de l'élève, l'accession à un travail rémunéré passe toujours par une décision qui implique de façon active le lycéen car ce dernier possède toujours une certaine marge de liberté, si minime soit-elle, dans l'acceptation ou le refus de pratiquer un travail rétribué. Une certaine dynamique régit le degré différentiel d'implication et c'est cette dynamique qui se cristallise sous des formes différentes que nous qualifions de "choix d'opportunité" et de "choix contraints".
Choix d'opportunité vers le haut
Le "choix d'opportunité" caractérise essentiellement les lycéens-travailleurs issus des couches sociales aisées (professions libérales ) et moyennes supérieures (professeurs du secondaire ). Les principales hypothèses que nous pouvons avancer sont les suivantes : la configuration socioéconomique de la famille offre une certaine assurance et permet donc d'effectuer un choix différé plus aisément. Outre la possibilité de choix différé, ces lycéens disposent également d'un réseau familial (ou capital social, si l'on emprunte à P. Bourdieu sa terminaison) qui lui donne la possibilité d'accéder à un petit boulot plus approprié au statut de lycéen et à l'exigence des contraintes scolaires. La combinaison de ces deux possibilités aboutit à ce que nous nommons "choix d'opportunité" qui ne veut pas dire "libre choix". Précisons encore qu'il est la cristallisation de la décision d'exercer un travail rémunéré sous-tendue par une dynamique faisant intervenir la configuration socioéconomique familiale des lycéens-travailleurs issus des couches sociales aisées et moyennes supérieures. Cependant, cette population est loin d'être homogène dans la mesure où des variations plus ou moins significatives peuvent intervenir à l'intérieur de la dynamique globale qui caractérise le "choix d'opportunité". Le niveau socioéconomique (objectivé par le niveau de diplôme des parents, leurs revenus, leur statut professionnel ), le style familial d'éducation, l'importance et la nature du réseau familial sont des éléments de discrimination actifs. Le "choix d'opportunité" est par conséquent pluriel. Néanmoins, cette population est loin d'être homogène dans la mesure où des variations plus ou moins significatives peuvent intervenir à l'intérieur de la dynamique globale qui caractérise le "choix d'opportunité".
Choix contraint vers le bas
Si par définition (référence Le Petit Robert), un choix
implique une décision par laquelle on accorde la préférence
à une chose (à une personne, à une situation
), il
donne donc la possibilité d'en écarter une autre ( personne, situation
).
C'est cette possibilité indiquant une certaine marge de liberté
que nous évoquons lorsqu'il s'agit d'accéder à un petit
boulot. La contrainte n'équivaut pas à la force. Nous parlerons
donc de l'existence d'une possibilité de choix qui reste restreint. Le
"choix contraint" s'opère surtout chez les élèves
issus des couches sociales défavorisées (ouvriers
) et moyennes
inférieures (employés
). Les lycéens dont la famille
ne dispose pas suffisamment de revenus bénéficient d'une bourse
d'études. Néanmoins, la configuration socioéconomique dans
laquelle se trouvent les familles des couches sociales précitées
n'est pas suffisamment favorable pour que les enfants diffèrent leur
décision quand une opportunité de petit boulot se présente.
Nous avons donc une combinaison assez spécifique aux couches non favorisées[8]
: saisie des opportunités du moment et réseaux offrant des choix
trop limités. La configuration socioéconomique de ces lycéens-travailleurs
leur laisse peu de marge de liberté. Il n'est donc pas rare que ces lycéens-travailleurs
issus des couches défavorisées pratiquent des petits boulots physiquement
et moralement pénibles y compris pendant la période scolaire.
C'est la conjugaison entre des besoins financiers impliquant la saisie et la recherche de toute opportunité de travail, et des réseaux familiaux et amicaux ne pouvant offrir que des petits boulots limités dans ces aspects les plus précaires, qui engendre ce que nous nommons le "choix contraint".
La section
Si l'observation de l'origine sociale apporte une certaine intelligibilité au phénomène des petits boulots. Il nous semble également opportun de compléter cette première approche en considérant la section fréquentée par les élèves, cela afin de mieux appréhender les modes et modalités d'accès aux travaux rémunérés. Deux raisons président à ce choix : la première est la place centrale du couple "origine sociale - section" qui a comme corollaire la hiérarchie dans le système scolaire voire dans le monde social lorsque l'on ajoute le diplôme ; la seconde découle des résultats de nos enquêtes[9] qui ont fait émerger le rôle de ces deux variables. La section fréquentée s'avère être porteuse d'opportunité de travail surtout dans une section professionnelle. En effet, à l'occasion d'un stage ou par l'intermédiaire d'un réseau (familial, amical ), l'élève issu d'une spécialité professionnelle se voit parfois proposer un petit boulot. La visibilité de sa formation - identifiable par le nom de la spécialité - et la nature de celle-ci - professionnelle donc assimilée à une compétence pratique - constituent un atout indéniable par rapport à la filière générale surtout lorsqu'il s'agit d'accéder à un petit boulot. En somme, la section suivie semble disposer d'un double pouvoir discriminant : le premier réside dans l'opportunité de trouver un emploi, le second est relatif à l'adéquation formation/petit boulot.
Par rapport à l'adéquation formation/emploi, la section est à l'évidence différentielle. Un lycéen issu d'une section générale ou d'une section technologique tertiaire accède surtout à des petits boulots qui n'ont pas une rentabilité immédiate d'un point de vue scolaire. En revanche, un élève issu d'une section professionnelle accédera aisément à un petit boulot grâce à la filière scolaire qui procure des compétences directement "monnayables" : des stages qui se prolongent en petit boulot, des "exercices pratiques" dénichés par le professeur d'atelier à l'extérieur pour le compte d'un particulier, des "bricoles" en menuiserie ou maçonnerie pour les amis de la famille, etc.
Au final
La rupture avec l'image du lycéen proche de la figure lycéenne d'hier peut être considérée comme acquise si l'on tient compte de la polyvalence du nouveau lycéen. L'ouverture de l'Ecole a certes transformé la morphologie de la population lycéenne dans l'ensemble, mais elle ne doit pas être tenue à l'écart de l'évolution d'ensemble. La "jeunesse n'est qu'un mot", mais ce mot ne renferme guère une homogénéité. La jeunesse est plurielle, les lycéens le sont également. L'accession aux petits boulots n'est plus seulement un facteur révélateur d'une misère familiale "car le mobile économique n'est pas, loin s'en faut, la seule raison qui pousse les lycéens à pratiquer une activité rémunérée parallèlement à leurs études" (Ballion, 1994). Toutes les couches sociales connaissent les "jobs", pendant les vacances d'été, sinon durant toute l'année. Les lycéens accèdent aux travaux rémunérés mais pas de la même façon ni dans le même esprit : saisie de toutes les opportunités sans différenciation pour les plus défavorisés, entrée différée pour les plus aisés. Si l'origine sociale n'influe pas dans le fait de pratiquer ou non des petits boulots, en revanche elle reste discriminante notamment en ce qui concerne la marge de liberté possédée par les élèves. La configuration socioéconomique de la famille aide à la compréhension du moment du "saut" et de la manière dont "celui-ci" s'effectue. Néanmoins, tous les lycéens-travailleurs ont dû trouver leur petit boulot. De l'opportunité providentielle ou de l'activation des réseaux en passant par la recherche "au culot", les élèves laborieux s'assimilent à de véritables demandeurs d'emploi. Stratégie active et acceptation de propositions s'entremêlent. Les pairs ou la famille restent des acteurs de premier rang lorsqu'il s'agit d'accéder à un travail rétribué. Quant aux candidatures spontanées elles sont encore plus valorisées lorsqu'elles sont spontanément recommandées. En outre le "porte-à-porte" n'est guère obsolète tout comme les affichettes disposées chez un marchand. En somme, le lycéen se débrouille (Gourcy de, Rakoto-R., 2002) et mobilise les différentes ressources qui s'offrent à lui.
L'espace "lycée" n'est pas forcément extérieur
à l'espace "petit boulot". Être dans une section Professionnelle
contribue à accéder plus facilement à un travail correspondant
aux activités effectuées dans le cadre du programme scolaire de
la filière suivie. Les cours d'atelier en menuiserie aux lycées
sont mieux appréhendés lorsque le lycéen pratique pendant
les vacances scolaires dans une petite entreprise de menuiserie. Ainsi, Robert
en BEP dans le domaine du bâtiment exerçant des petits travaux
de maçonnerie et de construction est le meilleur élève
de sa classe en maçonnerie, mais "pas dans les matières générales",
précise-t-il. En outre, il s'en sort plutôt bien financièrement.
"A court terme, le diplôme reste une garantie relativement forte
contre le chômage. A titre individuel, chaque jeune a intérêt
à être le mieux formé possible. Cela lui assure un avantage,
dans la phase décisive de la première insertion, par rapport au
jeune moins diplômé" (Béduwé, Espinasse, 1995).
Et comme nous l'avons signalé, la pratique des petits boulots pendant
la scolarité constitue un avantage lors de l'entrée sur le marché
du travail. Nous sommes en tout cas loin du village de Minot au tournant du
siècle magnifiquement décrit par Françoise Zonabend (1980)
: "Très tôt, garçons et filles entrent dans le cycle
adulte du travail domestique ou agraire (
) Malgré l'importance
des activités remplies, leurs rôles essentiels, les jeunes ne jouissaient
pas, pour autant, d'une quelconque autonomie (
) Quelle que soit l'importance
de leur contribution familiale, ils n'ont aucun statut économique reconnu
et demeurent des êtres dépendants et inférieurs."
Herilalaina RAKOTO-RAHARIMANANA
Université de Provence / LAMES
rahnosy@libertysurf.fr
Notes de bas de page
[1] Ce qui n'est pas le cas des étudiants où l'éventuelle
qualité de travailleur est plus ancrée dans les murs.
[2] " Atypique " est utilisé afin de souligner l'existence
de " typicalité " (au sens schützéen) attachée
aux lycéens.
[3] Selon Schwartz, "cette non-déterminabilité absolue des
conditions d'une production donnée est admise (
) a fortiori pour
l'élément humain des forces productives".
[4] Nous faisons ici référence au concept de "carrière"
tel qu'il a été proposé par H.S. BECKER à savoir
"la suite des passages d'une position à une autre accomplis, par
exemple par un travailleur, dans un système professionnel. Il englobe
également l'idée d'événements et de circonstances
affectant la carrière."
[5] Selon les cas, le verbe "distinguer" peut prendre deux sens (ensemble
ou séparément). Le premier correspond au choix (distinguer des
activités parmi d'autres), et le second relève de la distinction
(plutôt dans le sens de "se distinguer").
[6] Dont les résultats sont publiés par la DPD/MENRT, "Les
stratégies des jeunes lycéens face au marché du travail",
Note d'Information, 98.38, 1998.
[7] Enquête à l'instigation des services du Rectorat Aix-Marseille
1999/2000. L'enquête distingue la méthode de recherche d'emploi
et les démarches qui ont abouti à un emploi. La question de départ
étant : "A quelles structures les jeunes ont-ils recours pour chercher
et trouver un emploi ?". Nous avons construit le tableau I à partir
des résultats de cette enquête.
[8] Sous l'appellation "couches non favorisées", nous regroupons
ici les "couches défavorisées" et les "couches
moyennes inférieures".
[9] Enquêtes effectuées dans le cadre d'une thèse de doctorat
en Sociologie à l'université de Provence sous la direction de
Roger Establet.
BIBLIOGRAPHIE
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BALLION R., Les lycéens et leurs petits boulots, Hachette, Paris, 1994.
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ZONABEND F., La mémoire longue. Temps et histoires au village, PUF,
Paris, 1980.
ANNEXE
Tableau I. Démarches de recherche d'emploi et les aboutissements positifs
(%)*.
Recherche d'emploi
Démarches entreprises Taux des démarches Taux d'aboutissement
positifs
ANPE 37 17
Candidatures spontanées 31 22
Petites annonces 29 16
Intérim 19 12
Relations personnelles 17 14
Mission locale, municipale
18 **
*Enquête du Rectorat Aix-Marseille 1999/2000.
**résultats non publiés.
Tableau II. Age d'accession au premier petit boulot
%
Age 16 ans et inf 58,4
17 ans 31,6
18 ans 7,8
19 ans et plus 2,1
Total 100