Le 12 juin dernier, lors
d’un colloque au CERI[1],
il était donné de s’interroger sur les enjeux de l’élargissement à l’Est et le
« retour en Europe » des états d’Europe Centrale et orientale. Pour
nombre de chercheurs spécialisés sur cette partie du continent, un tel
événement peut résonner comme le terme d’une histoire entamée dès les débuts de
la désoviétisation. En 1991, Jacques Rupnik avait recouru à cette métaphore du
retour pour tirer dans Le Nouveau Continent[2],
rédigé avec Dominique Moïsi, les conséquences à venir de la fin du
« bloc » de l’Est. D’une certaine manière, en effet, le parachèvement
de l’élargissement confirme les hypothèses parmi les plus audacieuses ;
dans les années 1980, Vaclav Havel estimait que « lorsqu’il se trouve
brutalement projeté dans le rôle d’organisateur de l’Europe future, l’esprit
d’Europe Centrale, sceptique, lucide, anti-utopiste, anti-emphatique (…) ne
peut qu’être assailli par le sentiment qu’il est « dada »[3].
Pourtant, vint ans plus tard, cette Europe revêt le visage alors le plus
utopique : celui de l’unité et de l’ancrage occidental. A l’opposé du
spectre politique d’alors, le général Jaruzelski admettait voici quelques
semaines qu’il aurait qualifié de « science-fiction » une telle
hypothèse, vingt années auparavant. Il sortait pourtant lui-même de l’isoloir
où il venait de voter en faveur de l’entrée de la Pologne dans l’Union
européenne.
Cependant, derrière cette image
séduisante du retour de « l’Autre Europe », d’un « destin »
historique aujourd’hui en voie de normalisation, une décennie de recherches en
sciences sociales témoigne du caractère profondément différencié des sociétés
dites post-communistes. La réalité sociale n’a cessé de contraindre les
chercheurs à revenir sur une vision au départ fortement idéologique de la
transformation post-communiste, à réviser les schémas trop linéaires prévus
pour la sortie de l’autoritarisme, de même que les regards téléologiques
annonçant la généralisation d’un modèle universel démocratique et libéral.
Rapidement, il est apparu par exemple que les acteurs des nouveaux systèmes ne
seraient que rarement ceux qui avaient œuvré à la chute des anciens. Bien
au-delà de la seule discipline historique, on a été amené à une prise en compte
progressive du rôle complexe du passé dans les transformations politiques,
économiques, sociales et spatiales ayant affecté les territoires autrefois
situés entre le rideau de fer et l’Union soviétique. Celui-ci ne s’est pas
seulement révélé à travers les archives désormais accessibles, mais subsiste
par exemple dans des structures de production ou de propriété combinant
l’ancien système au nouveau. Il se manifeste aussi à travers les « enjeux de
la mémoire », la réouverture de chapitres sombres des histoires
nationales, remettant en cause des mythologies nationales enracinées et qui
avaient parfois servi de référence à l’ensemble du spectre politique. Deux
débats illustrent fort bien ces enjeux très politiques de la gestion du passé.
Le débat engagé dès 1990 à
propos de l’expulsion des Allemands des Sudètes par la Tchécoslovaquie en
1945-1946 (sur la base de discussions menées au sein de la dissidence dans les
années 1970 et 1980), se poursuit jusqu’à aujourd’hui, émaillé de déclarations
de réconciliation et de soubresauts politiques. La question des décrets Benes[4],
relative à ce débat, a ainsi joué un rôle non négligeable dans la polarisation
des opinions sur l’intégration européenne et constitué le prétexte d’une crise
politique régionale, impliquant la Hongrie, la République tchèque, la Pologne,
l’Autriche et l’Allemagne. Au-delà de leur volet politique, ces débats ont
permis de revenir sur le mythe univoque d’une nation résistante et
démocratique, jetée dans les griffes soviétiques par la seule responsabilité
des grandes puissances. En Pologne, un débat s’est engagé ultérieurement sur
l’attitude des Polonais vis-à-vis de l’extermination des juifs de Pologne.
L’ouvrage publié par un historien polonais vivant aux Etats-Unis, sur le
massacre des juifs du bourg de Jedwabne par leurs voisins polonais[5],
avant même que les troupes nazies ne prennent le contrôle de la localité, a
initié une discussion au plus haut niveau de l’Etat et de l’église polonaise.
L’importance du passé a en
outre conduit à la principale critique des schémas linéaires de sortie du
communisme et de construction de sociétés démocratiques. Ces derniers avaient
été élaborés sur la base d’expériences historiques antérieures, en Amérique latine
et en Europe du sud. Ils mettaient en valeur des étapes de la démocratisation,
portée par l’ensemble de la société, à travers les représentants de la société
civile[6].
Mais la simultanéité de la transformation du système politique, économique et
social, ainsi que les spécificités du communisme et la diversité des sociétés
impliquées, ont produit des situations très diversifiées et complexes. Les
théories dites de la « path dependency », ou « dépendance au
chemin », se sont efforcées d’en tenir compte, mettant l’accent sur les
effets induits par les chemins empruntés dès la sortie du communisme sur le
développement de ces sociétés. Ces approches recommandaient aussi de davantage
tenir compte des effets du passé. Georges Mink évoque en outre dans ce dossier
d’autres théories convoquées pour faire face à cette complexité. La « path
dependency » a également conduit à analyser la manière dont les anciennes
structures survivent dans les nouvelles, ainsi que la façon dont plusieurs
idéaux-types (de structures agraires, par exemple ; voir à ce sujet
l’entretien avec Marie-Claude Maurel) peuvent dans le contexte post-communiste,
être combinés et réaménagés.
L’autre grande critique
adressée à cette « transitologie » portait sur le principe d’un
« exceptionnalisme méthodologique », tel que souligné par Michel
Dobry, à savoir le recours à un appareil théorique et méthodologique spécifique
aux pays dits « en transition ». De fait, les diverses disciplines
des sciences sociales ont progressivement davantage recouru à leurs outils
propres, tels ceux de l’analyse institutionnelle, des politiques publiques, des
théories de la mobilisation sociale, etc… De nouveaux champs d’investigation
ont en outre émergé, notamment à la faveur des processus d’adhésion à l’Union
européenne : les facteurs exogènes de la transformation politique et
sociale ont été mieux pris en compte, à travers l’étude des phénomènes
d’européanisation, par exemple. Leur intersection avec les contextes nationaux
a été mise en valeur à de multiples niveaux, allant des modes d’association
intercommunaux à l’évolution des rapports entre les genres. Cette variété des
domaines d’études souligne à quel point ces dix années de recherche sur
l’espace centre-européen ont été fécondes, sans être nécessairement inventives
sur le plan des paradigmes utilisés. Pour une large part, la recherche au cours
de ces années a fonctionné davantage sur un mode critique, vis-à-vis des
paradigmes existants défendus par les uns et les autres, mais aussi des visions
de départ de ce qu’étaient devenus les régimes soviétisés avant leur
démantèlement et de ce que seraient les transformations post-communistes.
Les quelques textes réunis
ici sont issus des recherches de jeunes doctorants ou post-doctorants. Ils
illustrent cet état de la recherche et de ses préoccupations, ainsi que le
caractère différencié des sociétés post-communistes. Le texte de Ayaal Herdam
est significatif de ce point de vue, puisqu’il souligne la spécificité de la
trajectoire de l’ex-RDA, au regard du sort de ses anciens « pays
frères ». Il est particulièrement intéressant aujourd’hui de comparer ce
processus d’assimilation d’un système (et des habitus sociaux afférents) par un
autre, comme dans le cas de l’Allemagne de l’Est, à l’intégration des pays
d’Europe Centrale et Baltique à l’Union européenne. A cet égard, le texte de
Sandrine Devaux consacré à la socialisation socialiste, permet de réfléchir aux
situations différentes de personnes socialisées selon ce mode, selon qu’elles
ont été confrontées à un réel enjeu d’acculturation, ou à une simple
reconversion du capital social dont elles avaient hérité. Un entretien avec
Georges Mink vient à ce propos souligner combien l’aspect idéologique avaient
perdu de son importance dans les régimes communistes des années 1970 et 1980,
pour laisser place à un capital social et culturel par conséquent
«convertible » dans les nouveaux contextes issus de 1989.
Par ailleurs, en parallèle
de la question de ces conversions d’anciens acteurs, la contribution de Marta
Wrzosek vient mettre en valeur l’intérêt accordé par la recherche aux
« nouveaux acteurs », à travers l’exemple de la scène religieuse en
Pologne. Cet article souligne en outre l’importance que peuvent revêtir des
éléments exogènes, « acclimatés » à un contexte post-communiste et,
dans le cas de la Pologne, à un fort investissement politique des références au
catholicisme. Le texte d’Alexandra Nacu, quant à lui, complète ce regard
d’ensemble par le recours aux concepts traditionnels de la théorie et de la
science politiques, tel celui de « contrat social », appliqué ici au
cas de la Roumanie.
Les entretiens réalisés avec
Marie-Claude Maurel, géographe, et Georges Mink, permettent enfin d’évoquer des
questions d’ensemble, telle que celle des frontières de l’Europe. Ils abordent
aussi le problème de l’évolution nécessaire de la recherche sur cette partie de
l’Europe, à l’heure de son intégration. Cette question rejoint d’ailleurs celle
de la réforme de l’enseignement universitaire, dans lequel l’IEP de Paris, l’un
des principaux producteurs de recherche sur le post-communisme, se trouve en
première ligne. La « soviétologie » n’avait pas survécu à la
disparition de son objet d’étude[7],
même si ses acteurs s’étaient convertis à d’autres approches. La notion même de
post-communisme perd quant à elle de sa pertinence dans le contexte de
l’élargissement. Il n’est pas dit qu’elle parviendra à s’offrir un
« enterrement » symbolique aussi définitif que l’idée d’une
« Autre Europe », à travers la réalisation de l’élargissement.
Cette formule, à l’origine
due à Czeslaw Milosz[8]
était issue d’un regard intérieur, du sentiment vécu de cette altérité. Dans
les années 1970 et 1980, l’esprit de la dissidence avait répandu une analyse de
la soviétisation de l’Europe centrale comme un ancrage forcé à l’Est, n’ayant
suscité que l’indifférence des puissances occidentales, un
« kidnapping » passé inaperçu, selon l’analyse qu’en fit Milan
Kundera dans un texte retentissant[9].
Reprise par Jacques Rupnik trente ans après Milosz[10],
elle devient alors une invite, à l’adresse des pays occidentaux, à s’intéresser
enfin au sort des pays du bloc de l’Est. L’Europe centrale serait autre par son
destin historique singulier, divergeant de celui de l’Ouest, par son souci d’un
retour à l’histoire, ainsi qu’à travers le regard que l’Ouest porte sur elle et
qui l’assimile à un régime dont le modèle est ailleurs, à un Bloc sous
domination étrangère, réduisant par là même son caractère européen.
L’élargissement et chacune des étapes symboliques de son déroulement, à travers
les référendums, viennent donc attester d’un « retour à l’Europe » et
restaurer l’appartenance de l’Autre Europe non plus seulement à une culture
européenne commune, mais aussi à des institutions et un système politique et
économique commun, dont le modèle est cette fois endogène. Cependant, ni le
visage en apparence unique du communisme, ni cette communauté de destin scellée
après la guerre n’avaient suffit à forger une Autre Europe univoque et unifiée.
La recherche en science sociale n’a fait que découvrir progressivement les
implications de ces différences et il est probable que celles-ci, qu’elles
soient issues du communisme ou de l’histoire plus longue de ces sociétés,
continueront de susciter l’intérêt des chercheurs dans le cadre de l’Union
européenne élargie.
[1] Centre d’Etudes et de Recherche Internationales, Paris
[2] RUPNIK, Jacques, MOÏSI, Dominique, Le Nouveau continent, plaidoyer pour une Europe renaissante, Calmann-Lévy, Paris, 1991
[3] HAVEL, Vaclav, Essais politiques, Seuil, coll. « Points », Paris, 1989, p. 216
[4] Parmi les décrets signés par le président tchécoslovaque de retour d’exil, en 1945, cette expression désigne en réalité ceux relatifs à l’expulsion de 3 millions d’Allemands de Tchécoslovaquie et à la confiscation de leurs biens
[5] GROSS, Jan T., Neighbors : the Destruction of the Jewish Community in Jedwabne, Poland, Princeton University Press, 2001
[6] Pour une réflexion critique sur l’usage de la notion de société civile dans les contextes communiste et post-communiste, voir COLAS, Dominique (Dir.), L’Europe post-communiste, PUF, Paris, 2002, première Partie
[7] MINK, Georges, « La Conversion de la soviétologie après la disparition de son objet d’étude », in Revue internationale et stratégique, n°47, automne 2002
[8] CZESLAW, Milosz, Une autre Europe, Gallimard, Paris, 1980 (1964)
[9] KUNDERA, Milan, « Un occident kidnappé ou la tragédie de l’Europe Centrale », in Le Débat, n°27, 11/1983, pp. 3-22
[10] RUPNIK, Jacques, L’Autre Europe, Seuil, coll « Points », Paris, 1989