La justice comme cause et solution de la crise environnementale par Fabrice Flipo Ingenieur, Docteur es Philosophie

 

Introduction

 

 

 

Au XXe siècle, la question de la justice, au sens éthique et moral, est restée la plupart du temps sur une étagère, peu à peu recouverte de poussière, au point que l’ouvrage de John Rawls ait pu être considéré comme un renouveau des travaux en la matière. Mais si l’Américain a contribué à relancer le débat sur le sujet, il est resté dans les cadres étroits d’une théorie des droits de la personne et de la répartition des biens dans une société, osant bien peu s’aventurer sur le terrain glissant de la justice de la personne dans la nature, entendue au sens du milieu de vie commun à tous les habitants de la biosphère. Et pourtant : changement climatique, destruction de la couche d’ozone etc. et les problèmes divers créés par les modifications à grande échelle de la biosphère semblent nous rappeler que la nature peut difficilement être exclue d’une théorie de la justice, tant elle intervient dans les processus de répartition des biens et des maux.

Le but de cet article est de lancer quelques pistes en la matière. Suivant en cela l’exemple de Rawls, nous avons pris Kant comme point de départ. Nous tentons de démontrer qu’une lecture de Kant à la lumière de ce qu'on appelle "la crise environnementale" permet de démontrer la centralité de la question de la justice dans le développement durable.

 

 

I.                 Qu’est-ce que la justice ?

 

 

Chez Kant, la justice se déduit du principe universel du droit : “ Toute action est juste qui peut faire coexister la liberté de l’arbitre de chacun avec la liberté de tout autre selon une loi universelle, ou dont la maxime permet cette coexistence ”[1]. Le concept de droit est lié à celui d’obstacle physique : l’action d’autrui peut être un obstacle pour moi, ou réciproquement, et cet obstacle peut être injuste. Pour être juste, la liberté personnelle doit donc tenir compte de la liberté d’autrui. Les obstacles physiques qui limitent la liberté peuvent aussi être des obstacles naturels, comme les impulsions intérieures qui divertissent la personne de ses devoirs[2] ou les barreaux d’une prison.

Dans l’état civil, le droit permet de trancher les conflits sans recourir à la force : c’est le juge qui tranche le différend en s’appuyant sur une lecture de la loi contextualisée par un recours à l’équité. Mais dans l’espace international comme dans l’état de nature[3] il n’y a ni juge ni autorité permettant de faire appliquer la loi, et bien souvent il n’y a même pas de loi à appliquer. La seule solution juste pour régler le conflit réside dans le recours à un critère de jugement universel, ou pour le moins un critère susceptible d'être reconnu comme également valide par toutes les parties en présence. Le principe kantien a cette prétention et peut donc nous servir de référence en la matière. L’ennemi injuste peut ainsi se définir comme celui “ dont la volonté publiquement exprimée (que ce soit dans ses paroles ou dans ses actes) trahit une maxime d’après laquelle, si elle était érigée en règle universelle, nul état de paix ne serait possible entre les peuples [4].

La justice est donc ce qui cause les conflits, puisque les motifs légitimes de guerre sont des injustices commises par un Etat à l’égard d’un autre, qui doit pouvoir se défendre contre cet ennemi injuste. Mais la justice est aussi ce qui permet la résolution des conflits et l’endiguement de la violence, puisqu’elle est la seule voie qui puisse mener à un accord justifié aux yeux de toutes les parties en présence. C’est d’après elle que l’on peut juger si la liberté de chacun est respectée, et par conséquent si la liberté des uns et des autres est juste ou non.

 

 

II.              La possession

 

 

Kant appelle possession la condition subjective de la possibilité de l’usage d’une chose[5]. Il distingue alors deux sens : la possession physique et la possession intelligible. La possession physique désigne l’usage effectif que je peux faire d’une chose, alors que la possession intelligible se réfère à la possession rationnelle, c’est-à-dire simplement juridique, si l’on entend le droit en son principe général universel défini plus haut. La possession juridique permet de juger si la possession physique, quand elle a lieu, est juste. Elle est juridique soit au sens du droit positif, soit au sens de la raison pratique. Nous nous intéressons ici au deuxième cas.

Deux conditions sont donc nécessaires pour que les possessions revendiquées par une personne soient légitimes. La première est que ces choses doivent être en son pouvoir, actuel ou potentiel. En effet, on ne peut pas parler d’injustice si autrui fait usage d’une chose dont je ne connais même pas l’existence, ou dont l’usage ne m’affecte en aucune manière[6]. La question des limites de ma possession s’étend donc aussi loin qu’existe le pouvoir de l’avoir en ma puissance[7]. La seconde est que la possession de la chose par la personne doit être juste. Et pour satisfaire à cette condition, la possession ne doit pas enfreindre le principe universel du droit.

Etablir si une possession est juste s’établit donc par référence à la liberté des autres personnes qui existent dans le monde, parce que leur liberté peut être violée par mon acte de posséder. Il est donc nécessaire de faire référence à une possession collective ou commune, comme on voudra, qui indique que ma possession s’insert dans la diversité des possessions qui ne sont pas miennes. La collectivité n’est pas ici une entité substantielle qui imposerait un ordre, traditionnel ou révélé, mais une construction rationnelle issue de la prise en compte de chaque personne concernée. Chaque possession est liée par continguïté à l’ensemble des autres possessions du monde. Kant fait d’ailleurs remarquer que si la Terre était plate et infinie, les hommes pourraient s’y disperser sans relation aucune les uns avec les autres et n’avoir aucune communauté, ce qui éliminerait le problème de la possession[8]. Mais tel n’est pas le cas, et par conséquent toute possession entre en relation avec d’autres possessions.

Autrement dit, la possession commune ou collective précède et comprend la possession privée et personnelle. Elle la précède, au sens épistémologique, parce que le jugement qui permet d’établir une possession particulière suppose au préalable qu’une référence au principe général du droit soit possible. Elle la comprend, au sens axiologique, parce qu’une possession collective ne peut être nommée comme telle que s’il existe un certain nombre de personnes qui peuvent potentiellement avoir l’usage des mêmes choses. Autrement dit, la possession ne prend son sens que si d'autres personnes peuvent être affectées par les conséquences de l'action d'une personne particulière ou si cette personne particulière peut être affectée par l'action d'autres personnes.

 

 

III.          La liberté se traduit nécessairement par une modification du monde

 

 

Le droit ne règle que l’usage extérieur des choses, c’est-à-dire en tant que la volonté se manifeste comme une causalité dans le monde.

La liberté dont parle le droit doit donc être comprise au sens concret d'exercice de la causalité personnelle. Or cette causalité ne se manifeste pas dans un espace vide : elle se produit dans un environnement matériel, naturel et artificiel. L’exercice de la liberté produit donc une modification de ce monde extérieur, qu’il s’agisse des processus naturels, du corps d’autrui ou de la structure des autres êtres naturels. Certaines modifications sont néfastes pour la liberté, la mienne ou celle d'autrui : pollution, introduction de toxiques, dégradation des sols, violation de la possession d’autrui etc. ce qui met en cause les limites juridiques de la possession.

Même si cet aspect des choses n’est pas un souci explicite de Kant, il ne peut l’ignorer. Son Anthropologie montre d'ailleurs comment l'action humaine doit infléchir ou au contraire respecter les processus naturels de manière à produire le plus grand bien possible : manger sans exagération[9] etc. Au point de vue collectif, Kant note que l’activité humaine a lieu dans une nature qui procure des choses en abondance, quoique cette abondance ne serait pas si grande s’il n’existait les Etats et les hommes travaillant à les accroître[10]. Il s'agit donc là encore de partir d'un ensemble de régulations naturelles et d'exercer son jugement pour savoir lesquelles protéger et lesquelles modifier de manière à obtenir le plus grand bien collectif possible. La nature, au sens du milieu dans lequel évoluent les êtres humains, produit une abondance qui ne doit rien à l’activité humaine, dont les êtres humains bénéficient et dont ils tirent de quoi vivre. Cette nature-milieu n’est pas un espace illimité, on l’a vu plus haut. C’est même le caractère fini de la terre, son caractère sphérique, qui donne son sens au concept de propriété commune ou collective, et qui fonde par là le sens kantien de la possession privée. La nature est donc bien là, au détour d’une argumentation qui vise pourtant essentiellement à régler les rapports des êtres humains entre eux, et non les rapports des êtres humains avec les processus naturels ou avec d'autres êtres naturels.

 

 

IV.               La crise environnementale et l’épineux problème des frontières spatio-temporelles de la collectivité

 

 

L’une des caractéristiques de la crise environnementale est qu’elle met en cause des personnes qui peuvent être très éloignées dans le temps comme dans l’espace. Lidentite de l'altérité qu'il s'agit de prendre en compte est problématique. Le changement climatique, par exemple, est causé par un excès d’émissions de gaz à effet de serre qui débute au XIXe siècle, lorsque l’industrie a commencé à utiliser massivement les combustibles fossiles tels que le charbon ou le pétrole. Les conséquences du changement climatique, quant à elles, ne se feront pas sentir pleinement avant quelques décennies, même s’il est permis d’émettre des doutes sur l’origine strictement naturelle des événements climatiques extrêmes actuels. On a établi par exemple que les émissions de soufre provenant des pays européens et d’Amérique du Nord ont contribué à déclencher les grandes sécheresses qui ont eu lieu au Sahel dans les années 70 et 80[11]. Les ressources halieutiques, quand elles ont commencé à diminuer, faisaient l’objet d’une exploitation massive depuis longtemps. La dégradation des sols par surexploitation et l’agriculture intensive met plusieurs décennies avant de produire ses effets.

Les personnes habitant le monde ne sont pas égales devant la responsabilité de cette consommation de ressources naturelles et cette production de déchets. Aujourd’hui, 20% de la population mondiale consomme 90% des ressources, et l’écart entre les plus riches et les plus pauvres, du point de vue de la consommation des ressources naturelles (et de la production de déchets), ne cesse de croître[12]. Si les Chinois mangeaient autant de bœuf que les Américains, alors il faudrait la totalité de la récolte annuelle américaine de céréales pour nourrir ces bœufs, et s'ils mangeaient autant de poisson que les Japonais ils consommeraient la totalité de la production mondiale. Si tout le monde consommait autant de bois que l'Américain, la consommation serait multipliée par sept. La productivité alimentaire a augmenté, certes, mais la contrepartie de l'augmentation des rendements est que l'agriculture se transforme en véritable activité minière. Le mode de production agroalimentaire du Nord est tel que s'il fallait le généraliser au monde entier, il absorberaità lui seul la quasi-totalité de l'énergie mondiale disponible[13].

 

Les responsabilités sont donc très étendues dans le temps et dans l’espace. H. Jonas y a vu une rupture par rapport aux conceptions classiques de la responsabilité[14]. Il ne s’agit pas seulement de question de possessions entre deux voisins ou deux habitants contemporains du même territoire politique, mais de personnes éloignées dans le temps ou dans l’espace. Or d’après ce qu’on a dit plus haut, la délimitation de la possession juste va dépendre directement de l’ensemble considéré comme pertinent des autres personnes qui sont à prendre en référence, autrement dit, de ce qui est à prendre en compte comme commun. Mais jusqu’où étendre cette propriété commune, dans le temps et dans l’espace ? A la nation ? A l’humanité entière ? Aux générations futures ?

Kant n’est pas clair sur ce point. Il affirme d’un côté que les ressortissants de la communauté nationale, ceinte de frontières claires et justes, peuvent faire l’usage qu’ils veulent de leurs possessions, pourvu qu’elles se trouvent sur leur territoire[15]. Ce qui prime est le droit de premier occupant. Une interprétation conservatrice de cet argument reviendrait à entériner la position de R. Nozick, selon lequel c’est la distribution actuelle des propriétés qui est la plus juste[16]. Autrement dit, les inégalités naturelles seraient justes, ou tout du moins les plus justes possibles, et la justice perdrait toute force critique puisque le monde actuel apparaîtrait comme très proche du monde le plus juste possible. Une interprétation plus modérée trouverait déjà injuste qu’une partie de l’humanité fournisse à l’autre partie les moyens d’avoir un train de vie exubérant en termes de ressources naturelles avec si peu de compensations. Car d’un autre côté Kant affirme que l’homme est responsable de l’humanité en sa propre personne[17], ce qui peut au contraire laisser penser que l’un des buts les plus nobles de l’activité humaine est de compenser les inégalités naturelles par des moyens artificiels, dans la mesure du possible bien entendu. Dans ce cas, les possessions actuelles, très inégales, sont en partie injustes.

 

La question se corse encore quand nous prenons en compte la dimension temporelle : quelles sont les limites à la possession et à l’usage des choses par les générations actuelles, considérant qu’elles sont insérées entre les générations passées et les générations à venir ? Là non plus, Kant ne pose pas explicitement la question et par conséquent n’y répond pas en tant que telle. Mais il donne encore quelques éléments, au détour d’une phrase, qui sont d’une importance capitale. Il affirme ainsi que l’homme ne peut consommer l’abondance disponible que dans la mesure où celle-ci est l’œuvre de l’homme lui-même : “ [on peut dire] des plantes et des animaux, dans la mesure où, du point de vue de leur abondance, ils constituent l’œuvre [souligné dans le texte] de l’homme, qu’on est en droit de les utiliser, de les exploiter et de les consommer (de les faire abattre) ”[18].

Les tenants de l’éthique animale et les possesseurs d’animaux domestiques seront peut-être un peu choqués par cette phrase, tant elle tend à ne considérer les animaux que comme de la viande sur pied, mais il n’était pas dans l’objet de Kant d’aborder cette question. Il est clair en tout cas que seule l’œuvre de l’homme contemporain peut être exploitée et consommée, le reste étant sujet à un traitement différent. Si l’activité humaine contemporaine accroît l’abondance naturelle, alors ce surcroît de biens peut pleinement être possédé. Si elle ne l’accroît pas, elle doit se contenter de l’usufruit. Si elle réduit cette abondance naturelle, elle empiète sur les possessions des générations à venir.

 

 

V.                 Qu’est-ce que l’abondance naturelle ?

 

 

Kant est peu explicite sur la question et n’entre pas dans les détails. Il nous faut chercher une référence ailleurs. Nous allons emprunter la classification de l’abondance naturelle à l’économie actuelle. Pour cela, nous faisons une double hypothèse. Nous supposons d’une part qu’il n’y a pas eu de rupture majeure dans l’évolution naturelle depuis Kant : les espèces sont les mêmes espèces, y compris humaine, le climat a peu varié, le lit des fleuves s’est peu déplacé, le niveau des océans est resté sensiblement le même etc. Et d’autre part, nous pensons que dans ses grandes lignes ce qui était ressource et bien pour l’être humain à la fin du XVIIIe siècle l’est encore aujourd’hui, même si l’on a depuis lors considérablement accru la liste des éléments du milieu naturel qui peuvent être qualifiés comme tels. Le climat et les sols fertiles sont toujours essentiels à l’agriculture, nous mangeons toujours le poisson tiré des océans, nous buvons toujours l’eau des fleuves, les enfants naissent toujours de parents humains, les corps humains préfèrent un air sain etc.

Les ressources de l’abondance naturelle peuvent alors se laisser ramener à deux grandes catégories[19] : soit ce sont des choses dont l’usage est épuisable, soit ces choses sont renouvelables. Si la chose naturelle est épuisable, comme par exemple le pétrole et les métaux, alors cela signifie que tout prélèvement diminue de manière absolue les réserves absolues disponibles. La chose sera à un moment ou à un autre définitivement indisponible. Ce terme peut cependant être très éloigné, si la ressource est précieusement économisée et conservée. Qu’une chose naturelle soit renouvelable, comme les espèces vivantes ou les énergies renouvelables, signifie par contre que si l’usage humain est maintenu dans certaines limites, cette chose se reconstitue par l’action de processus naturels qui échappent très largement à l’intention et l’attention humaine. Si l’usage ne connaît aucune limite, alors les régulations naturelles conduisant au renouvellement de cette chose peuvent être suffisamment perturbées pour devenir indisponibles. Ces deux grandes catégories comprennent tout aussi bien les ressources du côté des prélèvements (sources) que du côté des d’éléments naturels considérés comme ayant perdu leur utilité (déchets).

 

Remarquons alors que n'importe quelle ressource peut être épuisée, si toutefois l'être humain dispose du pouvoir. On peut raser les forêts, faire disparaître les espèces etc. Par conséquent, une ressource ne peut être conservée comme ressource renouvelable que si les êtres humains font preuve de retenue dans son usage. Une telle retenue ne peut se justifier que par la prise en compte de critères de justice, vis-à-vis des êtres humains à venir ou vis-à-vis d’autres êtres naturels. C'est donc la justice dont les êtres humains font preuve qui permet aux ressources renouvelables de se maintenir dans l'être – sans cela, elles retourneraient au néant. C'est encore la justice qui fonde le discours sur le développement et la promesse d'une convergence universelle des modes de vie, autrement dit, d'un "rattrapage" des pays en développement qui eux aussi souhaitent accéder au mode de vie industriel par transformation de leur environnement.

La justice se présente ainsi comme un discours sur ce que doit être l'ordre du monde. Un tel discours ne peut pas ignorer que le monde n'est pas seulement fait de désirs humains mais aussi de causes naturelles (processus physico-chimique, animaux etc.), qu'il est possible de connaître au moins partiellement.

 

 

VI.         Conclusion : la question de la justice est au cœur de la crise environnementale

 

 

Kant semble donc avoir été avisé de l’importance de la prise en compte des choses naturelles dans une théorie de la justice. Pourtant, il n’en fait pas un sujet en soi, préférant entrer dans le détail d’autres sujets. La pensée kantienne ne se développe pas à l’âge de la mondialisation économique et de la transformation massive de l’environnement, à une époque où l’action de l’activité humaine sur son milieu est encore marginale et où défrichage vaut acte de civilisation. Cela n’est plus vrai aujourd’hui. Elle nous permet pourtant de montrer que le développement durable est bien en premier lieu une question de justice. Il semble en effet que le principe général du droit soit mis en cause de deux façons.

Du côté de l’éloignement spatial, le principe semble violé car le mode de vie des habitants des pays industrialisés n’est pas universalisable. Et ce n’est pas non plus seulement une question d’inégalités naturelles : une grande partie des ressources naturelles consommées par les pays industrialisés proviennent du dehors de leur territoire (pétrole, minéraux etc.), achetées par contrat dans des conditions de justice procédurale qui laissent très largement à désirer. Les pays industrialisés devraient donc, dans une certaine mesure, pouvoir être identifiés comme des “ ennemis injustes ” au sens défini plus haut puisque la maxime qui règle leur vie, si l'on voulait la généraliser, entraînerait une lutte sans merci pour le contrôle des ressources d'un côté et pour l'exportation des déchets de l'autre. Autrement dit, les pays industrialisés voudraient s'approprier les bénéfices (les biens) et rejeter les coûts (les maux) sur les autres, actuels ou à venir[20]. La poursuite du modèle actuel de développement tend en effet à faire participer la plus grande partie de la planète à une concentration des biens, naturels ou artificiels, dans les pays industrialisés[21].

Du côté de l’éloignement temporel, même constat : si certains hommes s’approprient l’abondance naturelle au détriment des générations suivantes, alors le principe qui guide leur action ne peut pas être universalisé. Leur comportement exclut toute référence à l’humanité à venir, et ils consomment davantage que le produit de leur propre travail. Le développement tel qu'il se présente aujourd'hui n'est donc pas compatible avec l’humanisme kantien.

 

Cette courte démonstration nous a en tout cas permis de montrer à quel point la question de la justice est au cœur de la crise environnementale. Suivant en cela l’analyse de Kant, nous pouvons affirmer qu’une solution à un problème de justice ne saurait échapper à une réflexion sur la justice elle-même. Autrement dit, si l’injustice est la cause majeure de ce qui se présente comme “ crise environnementale ”, alors la justice ne peut être qu’un enjeu majeur de ce qui se présente aujourd’hui comme sa solution : le développement durable. A la lumière de ce que nous avons montré plus haut, deux concepts devraient être au cœur de toutes les discussions : savoir ce qu’est la possession et quelles en sont les justes limites, pour une personne ou pour une collectivité donnée, et définir l’identité des êtres naturels, humains ou non, dont il faut tenir compte pour établir de justes limites à l’usage personnel ou collectif des éléments de notre monde. Le chantier est ouvert.

 

 

 



[1] E. Kant, Métaphysique des Mœurs, 1797, §C.

[2] E.Kant, Doctrine de la vertu, 1797, Introduction.

[3] L’état de nature au sens politique, c’est-à-dire pour Kant l’absence de loi positive et de juge pour l’interpréter.

[4] E. Kant, Métaphysique des Mœurs, 1797, §60.

[5] E. Kant, Doctrine universelle du droit, 1797, §1.

[6] E. Kant, ibid., §3.

[7] E. Kant, ibid., §56.

[8] E. Kant, ibid., §13.     

[9] E.Kant, Anthropologie du point de vue pragmatique, 1798.

[10] E. Kant, Doctrine universelle du droit, 1797, §56.

[11] Charles Arthur Technology Editor, Revealed : how the smoke stacks of America have brought the world's worst drought to Africa, in New Scientist, 13 juin 2002.

[12] PNUD, Rapport sur le développement humain, 2000.

[13] J.-P. Deléage, Histoire de l'écologie, Paris : La Découverte, 1992.

[14] H. Jonas, Le principe responsabilité, 3e éd., Paris : Flammarion, 1990, Ed. orig. 1979, p. 15.

[15] E. Kant, Doctrine universelle du droit, 1797, §55.

[16] R. Nozick, Anarchie, Etat et Utopie, Paris, PUF, 1988, Ed. orig. 1973.

[17] E. Kant, Doctrine universelle du droit, 1797, §17.

[18] E. Kant, ibid., §55.

[19] S. Faucheux & J.-F. Noël, Economie des ressources naturelles et de l’environnement, Paris, Armand Colin, 1995.

[20] PNUD, Rapport sur le développement humain, 2000.

[21] Ce qui inclut les classes supérieures des pays en développement.