Déstructuration et restructuration des identités culturelles : les exilés italiens en Provence dans la première partie du XXe siècle Philippe Blanchet Centre de recherche sur la diversité linguistique de la francophonie Université Rennes 2[1]

 

 

 

 

 

Ma contribution à ce volume, qui, faute de temps, ne sera pas aussi développée qu'il aurait été souhaitable, est celle d'un sociolinguistique dont les travaux portent sur les contacts entre langues et identités culturelles en situation diglossique. On veut dire ainsi une situation où des rapports dominant/dominé se manifestent par une hiérarchisation plus ou moins conflictuelle des langues en contacts, hiérarchisation qui provoque une répartition plus ou moins complémentaire des usages de ces langues dans la vie publique et privée. J'étudie principalement les situations où le français, langue dominante, est en contact avec d'autres langues : langues régionales de France (gallo, provençal…) et d'Europe (valdôtain, wallon…), langues nationales et locales d'autres zones francophones (Maghreb, Afrique noire…), langues de populations migrantes installée en France ou dans d'autres zones francophones (Québec…).

En l'occurrence, je voudrais poser ici les premiers jalons d'une étude où deux types de ces situations se superposent et intergagissent. Il s'agit de croiser l'étude de la situation de la langue et de l'identité culturelle provençales, mon domaine d'origine et de spécialité, et celle d'une population migrante de première importance qualitative et quantitative dans cette région, les Italiens. Le rapport des migrants aux langues régionales de France, et entre autres au provençal, a été fort peu étudié jusqu’ici (pour la Provence : Sportiello, 1983 ; Bouvier, 1988 ; pour la Picardie par exemple : Eloy, 2003), et souvent mentionné de façon allusive dans des études ayant la langue et la situation sociolinguistique régionales pour objet (par exemple Roux, 1970; Reyre, 1997). La question à laquelle je voudrais proposer quelques éléments de réponse est la suivante : quel impact a eu l'identité culturelle provençale sur l'identité culturelle des Italiens au cours de leur émigration/intégration en Provence ? Cette question, du point de vue complémentaire, peut-être reformulée de la façon suivante : quel impact a eu l'immigration/intégration des Italiens sur l'identité culturelle régionale (provençale) ? Et je prendrais comme indicateur cette élément clé, à la fois constitutif et symbolique d'une identité culturelle, qu'est le répertoire linguistique des individus et des communautés. Un petit nombre d'enquêtes disponibles fourniront les premiers matériaux de ce travail. Les langues et autres variétés linguistiques ne sont pas le seul indicateur, bien sûr, mais c'est l'un des plus fondamentaux et donc des plus représentatifs.

Cette problématique est originale parce que située à un niveau régional, alors que, d'habitude et surtout pour l'Europe, on envisage uniquement les migrations en termes d'identités nationales/étatiques. Elle est justifiée par deux faits. D'une part, la Provence, région voisine de l'Italie, présente très fortement entre 1850 et 1950, lors du grand flux migratoire italien, une identité culturelle régionale spécifique, de type plutôt "italique", portée notamment par une langue propre, le provençal. C'est dans une Provence provençale, beaucoup plus que française, que se sont installés les exilés italiens. En outre, entre Provence et Italie, les relations de voisinage, les mouvements de population, les proximités linguistiques et culturelles, sont un phénomène constant depuis fort longtemps. D'autre part, les Provençaux ont vécu, quasiment en même temps que les Italiens installés en Provence, une intégration culturelle et linguistique à l'ensemble français, un peu comme des "immigrés de l'intérieur". En moins d'un siècle, ils sont devenus effectivement français, et sont notamment passés d'un usage général de la langue provençale (à l'oral et dans la vie quotidienne, comme il dialetto en Italie), à un usage général du français qui a marginalisé leur langue d'origine (comme chez les immigrés).

 

 

L'italianité de la langue et de la culture provençales

 

 

Je resterai ici très schématique, me bornant à rappeler quelques données marquantes, faute de réécrire une Histoire et une ethnologie complètes de la Provence (sources en bibliographie).

La Provence, au sud-est de la France, est un pays méditerranéen et alpin, qui s'étend en gros de Montélimar et de Barcelonnette (au nord) jusqu'à la mer (au sud) et du Rhône (à l'ouest) jusqu'à la frontière italienne et à Nice (à l'est). Au départ peuplé par des Ligures (comme l'Italie du nord-ouest), elle a été hellénisée — en tout cas sur la côte — puis précocement et très profondément latinisée, à la fois par l'implantation de structures romaines (y compris la langue) et de populations venues de l'Italie d'alors. Elle fut donc la première "province" romaine au delà des Alpes, et c'est de ce nom (provincia, en latin) que lui vient son nom de Prouvènço (en provençal), Provence en français. Pline l'Ancien en disait déjà au Ier siècle : "Plus qu'une province, c'est une autre Italie".

La Provence a été peu touchée par les influences celtiques (des Gaulois), moins, par exemple, que la plaine du Pô. De même, les influences germaniques dues aux invasions à la fin de l'Empire romain (dont Arles resta la dernière capitale) y ont été faibles. On y a conservé une langue romane, un mode vie méditerranéen et le droit écrit romain. Sous des intitulés divers (royaume, marquisat, comté, etc.), la Provence est restée un état totalement indépendant jusqu'en 1486, date à laquelle, pour des raisons de succession, la couronne comtale (mais non la Provence) a été léguée aux rois de France. La "Constitution provençale", signée par le roi, protègera l'indépendance théorique de la Provence, et, dans les faits, plutôt son autonomie, jusqu'en 1790, date de son annexion par la France.

Différents aléas territoriaux ont continué à relier la Provence à l'Italie. Sous la dynastie aragonaise, les comtes de Provence régnaient également sur la Corse et la Sardaigne. Sous la dynastie suivante, angevine, ils étaient rois de Naples et de Sicile. En 1388, le pays niçois et la vallée de Barcelonnette sont détachés de la Provence pour être attachés au Piémont. En 1713, Barcelonnette revient à la Provence, et en 1860, le Comté de Nice est récupéré par la France, qui l'intègrera à la région provençale (avec la Corse, pendant un temps). Enfin, du moyen-âge jusqu'à 1790, une partie de la Provence (Avignon et le Comtat-Venaissin) devient possession du Pape, indépendante de la France, ce qui y attire une population et une forte influence italiennes. La Provence continue d'ailleurs à appartenir au Saint Empire, comme l'Italie, alors que la France, qui commence au Rhône et au Dauphiné, en est distincte et rivale.

Tout au long du moyen-âge, notre région est caractérisée par des structures municipales rappellant par certains aspects les "cités-états" italiennes, jalouses de leur identité et de leur autonomie locales (Marseille, Arles, Nice… jusqu'au moindre village, qui élit ses consuls).

Dans ces conditions géopolitiques et culturelles, il est normal que des contacts réguliers aient lieu entre les populations. Les marins et pêcheurs de la côte provençale croisent quotidiennement leurs voisins et rivaux génois, toscans, corses, voire napolitains. Les travailleurs agricoles saisonniers descendent des Alpes piémontaises pour les récoltes en basse Provence (pays riche) pendant que les bergers provençaux montent aux alpages d'été avec leurs troupeaux. Les colporteurs, les artisans, couvrent une zone qui englobe le Piémont, la Ligurie et la Provence. En outre, la Savoie, qui jouxte quasiment la Provence à travers Briançon et Barcelonnette, au nord, est restée piémontaise jusqu'en 1860 (comme Nice), ce qui accentuait la proximité géographique Piémont-Provence.

Ce qui leur facilite les contacts, ce sont des parlers suffisamment proches pour être intercompréhensibles. On parle des dialectes provençaux dans les vallées du Piémont méridional (d’où provient une part de l’immigration piémontaise majoritaire en Provence, cf. Bouvier 1988). La langue provençale et le génois se ressemblent. Et l'on comprend beaucoup mieux le piémontais, le corse, le toscan lorsque l'on parle provençal (et vice-versa) que lorsque l'on ne sait que le français. Par ces échanges linguistiques s'échange également un patrimoine populaire (chants, jeux…) et artistique, dont le fond est commun. D'ailleurs, le flux migratoire italien, majoritairement piémontais, est en partie noyé dans le fort flux migratoire "interne" des montagnards de Haute-Provence vers la basse Provence aux cours des XIXe et XXe siècles.

Dans le domaine culturel, pour finir, on notera deux grands phénomènes. D'une part, la culture quotidienne provençale est très proche des modes de vie italiens. Le climat, les paysages, l'histoire conduisent à des structures d'habitat, des productions agricoles, des rythmes de vie similaires, qu'il s'agisse de la culture alpine et/ou méditerranéenne. L'alimentation provençale est classée par les anthropologues avec l'alimentation italienne, distincte de la française ([1]).  D'autre part, l'Italie a toujours constitué une référence pour les artistes provençaux, au moins autant que le pôle parisien jusqu'au XIXe siècle. Dans la littérature (notamment de langue provençale), le pétrarquisme puis le "baroquisme", exerceront des influences fortes et de longue durée. Dans la peinture, il en va de même, avec par exemple l'école d'Avignon, ou l'habitude des artistes Provençaux d'aller se former en Italie (même chose en sculpture avec l'exemple célèbre de Pierre Puget). Réciproquement, c'est sous l'influence des Troubadours provençaux que Dante a écrit sa Divine Comédie, et sous celle du provençal Marcel Pagnol que le cinéma italien adoptera le néo-réalisme dans les années 1950 ([2])…

Bref, on le voit, et sans entrer dans de nombreux détails, la Provence est pétrie d'une certaine italianité originelle et historique. Elle est la plus italienne de toutes les régions françaises, d'autant plus entre le milieu du XIXe siècle, quand elle est encore éminemment provençale et que les premières grandes vagues d'exilés italiens s'y installent, et jusqu'à la deuxième guerre mondiale, époque charnière de sa francisation.

 

 

L'importance de la migration italienne en Provence

 

 

Je me fonderai ici sur les travaux de Milza, Temime, et Vegliante, qui font référence (voir bibilographie). Je ne peux que les confirmer en m'appuyant sur mon expérience personnelle de provençal, né à Marseille en 1961, arrière-petit fils d'un immigré piémontais, dont la fille m'a transmis le provençal marseillais, des chants populaires italiens et un goût prononcé pour la pasta asciutta…

La Provence a été le but d'un flux migratoire italien pluriséculaire, saisonnier ou définitif, depuis fort longtemps (cf. supra). En 1851 déjà, 70% des nationaux "italiens" ([3]) vivant en France sont installés en Provence et dans les Alpes du Sud. Entre 1860 et 1914, l'immigration italienne se stabilise nettement dans les "grandes zones de colonisation du sud-est", pour reprendre l'expression significative de P. Milza. On notera que, parmi ces migrants, 80% viennent de la moitié nord de l'Italie, Toscane comprise, avec une majorité de Piémontais (30%). A Hyères (Var), les Italiens naturalisés entre 1887 et 1914 sont "dans l'immense majorité des cas" originaires du Piémont et de Ligurie ; après 1914-18 arrivent des Toscans et des Napolitains (Roux, 1970, p. 59). A Gardanne (cité minière), 39% des habitants sont de nationalité étrangère en 1921, 53% en 1931, dont la moitié de nationalité italienne (Bouvier, 1988, 296).

En 1920, par exemple, les Italiens constituent, en quantité, le premier flux migratoire de France, qui reste leur premier pays cible, avant même les Etats-Unis. Or, en 1926, 53% des nationaux italiens sont installés dans le Midi (de la Gascogne à la Provence), et, parmi eux, les deux tiers dans les trois principaux départements provençaux (Vaucluse, Bouches-du-Rhône, Var), qui sont donc les départements les plus "italianisés" de toute la France ([4]). Cela représente au bas mot 300.000 personnes, soit près de 20% de la population.

L'un des exemples les plus marquant est Marseille, principale ville de Provence, port d'accueil ouvert de longue date sur la Méditerranée et sur l'Orient. Entre 1870 et 1930, un quart de la population a été, en permanence, de nationalité italienne. Ils y représentaient à eux seuls 80% des "étrangers" ([5]).

Si l'on ajoute à ces chiffres les nombreuses "naturalisations" (comme on disait à l'époque) rapidement réalisées par les migrants et par leurs enfants, qui n'entrent plus dans ces statistiques puisqu'ils sont alors de nationalité française, on peut estimer à au moins un tiers la population provençale d'origine italienne proche (à une ou deux générations en arrière). On atteint probablement près de la moitié en remontant plus loin et dans certaines zones de forte concentration, comme Marseille, ou dans certains corps de métier (bâtiment, ouvriers agricoles, bûcherons…). Il suffit d'ouvrir l'annuaire téléphonique de Marseille aujourd'hui pour y constater la proportion très élevée de noms d'origine italienne (au delà des noms corses souvent toscanisés, des noms provençaux peu francisés comme Amoretti, et des noms italiens francisés).

On a remarqué que, lors de leur implantation en Provence, les Italiens ont souvent reconstitué les groupes d'appartenance régionale caractéristiques de l'Italie. Ainsi, à Marseille, les "Napolitains" (en fait les Italiens du sud) se sont regroupés dans la vieille ville avec les Corses (quartier Saint-Jean, près du Vieux-Port). A Noves, village proche d'Avignon dont nous reparlerons plus bas, les Toscans se sont installés dans le centre, alors que les Piémontais se sont rassemblés dans un hameau séparé.

Le dernier flux d'Italiens datent de 1960-63, lors de leur départ de la Tunisie française devenue indépendante. Plus de 50% d'entre eux ont préféré s'installer en France plutôt qu'en Italie (cf. A. Salmieri dans ce même volume), dont beaucoup sur la côte méditerranéenne. Ces Italiens, auxquels il faut ajouter de nombreux italiens d'origine naturalisés français en Tunisie et en Algérie, étaient pour la plupart des Italiens du sud, parlant sicilien ou napolitain, mais déjà francisés en 1960.

 

Globalement, on va d'ailleurs le constater par l'observation de leur intégration linguistique, l'immigration italienne en Provence s'est plutôt bien passée, sans heurts majeurs, avec une adoption locale rapide et réussie, malgré l'importance quantitative des flux. Ainsi, lors de ses travaux récents sur l’identité locale dans un village varois du pays d’Aix (Pourrières), B. Langhans note : "Dans les bouches des Pourriérois d'origine, étranger renvoie aux nouveaux habitants du village, pour la plupart issus d'Aix, de Toulon ou de Marseille (…). Ces nouveaux venus ont conservé leur mode de vie urbain. La "Pourriéroise" n'emploie jamais étranger pour les nombreux immigrés piémontais du début de ce siècle qui se sont intégrés au milieu paysan" ([6]).

Certes, on a pu constater quelques marques de distance prises par les Provençaux "déjà là" (formulation qui me paraît préférable à un de souche aussi douteux sur le plan idéologique que sur le plan des réalités qu'il prétendrait désigner dans un creuset comme la Provence). Les Provençaux ont longtemps désigné les Italiens en général et les Piémontais en particulier du sobriquet dépréciatif bàbi, qui signifie "crapaud" en provençal. Mais celui des Génois n'était pas péjoratif (bachin, d'origine obscure) et celui des Provençaux de la montagne n'était pas flatteur (gavouot, "goitreux"). Cela tient donc plutôt des rapports habituels de voisinage et de campanilisme.

On a toutefois des témoignages plus graves d'une certaine xénophobie chez les élites marseillaises. L'écrivain marseillais André Suarès, pourtant lui-même issu d'une famille juive immigrée, a ainsi publié en 1931 Marsiho (nom de Marseille en provençal). Il y fait une description assez noire de la ville, ouvrière et populaire, en tenant des propos méprisant contre les "Corses, Piémontais, Napolitains" qui auraient détruit de beaux lieux de la ville, "les bâtards de la Louve" et"les I  et les O du municipe (…) et toute cette fange en O, I, A (…) qui les porte à l'hôtel de ville" ([7]). On sait aussi qu'il y eut, dans la région languedocienne voisine, au Grau-du-Roi, en 1894, une véritable "ratonnade" contre les Italiens. Mais ce sont là des faits ponctuels, manipulés par certaines idéologies politiques qui séviçaient hélas déjà à l'époque, comme elles ont sévi plus tard contre l'immigration maghrébine. Ces faits avaient une ampleur bien moindre que la xénophonie anti-maghrébine qui se développera après les années 1960 et ne reflètent donc pas, loin de là, l'attitude majoritaire des Provençaux et les relations Provençaux-Italiens à l'époque.

 

 

L'intégration linguistique des Italiens

 

 

Je m'appuierai notamment, pour cette partie, sur les nombreux témoignages que j'ai recueillis dans mon entourage et sur l'étude récemment publiée par P. Pasquini (voir bibliographie), portant sur les immigrants italiens de Noves, village des Bouches-du-Rhône proche d'Avignon ([8]).

Les Italiens, en arrivant en Provence au XIXe siècle et jusqu'à 1950, trouvent sur place une situation sociolinguistique proche de celle de leurs contrées d'origine. Ils parlent tous, même les Toscans, un dialetto local et régional, qui peut s'avérer constituer de fait une véritable langue distincte de l'italien (comme c'est le cas pour le piémontais). Ce dialetto est quantitativement dominant : rares sont les Italiens qui parlent aussi l'italien officiel à cette époque, langue de toute façon réservée à l'écrit et aux discours formels. Mais il est qualitativement infériorisé, considéré comme une variété populaire orale, un vernaculaire comparable à ce qu'on appelle "patois" en France. La situation est similaire en Provence, où le provençal est la langue quotidienne, en ville jusque vers 1920-30 et à la campagne jusqu'à la seconde guerre mondiale ([9]). Ceci à deux différences près :

-le provençal est alors parallèlement en pleine gloire littéraire et conserve, au moins sous son usage écrit, un statut de "langue" (F. Mistral obtient le prix Nobel de littérature en 1904 pour son œuvre entièrement écrite en provençal) ([10]) ;

-la France jacobine est (paradoxalement) en pleine "chasse au patois" et refuse officiellement le bilinguisme, alors que l'Italie reste et restera un pays plus ouvert à ce bilinguisme qui permet la complémentarité entre un vernaculaire local et un véhiculaire national.

Mais, de fait, ces deux particularités propres à la situation du provençal en France s'annulent réciproquement à l'époque. La situation linguistique concrète, finalement, est très comparable de celle de l'Italie.

Comme le rappelle P. Pasquini, pour les immigrés italiens, "la première confrontation entre parlers s'est donc faite entre dialecte italien et provençal…" (2000b, p. 106). Or, ces parlers restaient relativement proches, tant sur le plan strictement linguistique (provençal/parlers d'Italie du nord), que sociolinguistique (utiliser un "dialecte local" était normal pour tous) ou que plus largement culturel (proximité déjà signalée). Il était plus facile aux Italiens d'apprendre le provençal que le français.

 

L'une des premières conséquences, et des plus importantes, de cette rencontre entre Italiens locuteurs de leurs "dialectes" et Provençaux locuteurs du leur, a été un mixage de langue, facilité par leurs ressemblances.

Les Provençaux ont très vite appris à italianiser leur provençal pour le rendre plus directement accessible à leurs nouveaux voisins. On trouve de bons exemples de ce provençal italianisé dans plusieurs films provençaux datant des années 1940 (Manon des Sources, Le Boulanger de Valorgues). Pierre Pasquini rapporte que dans l'entre-deux-guerre, alors que le français s'impose de plus en plus en France, et l'italien de même en Italie, ce dernier devient une

 

"langue de référence de la communauté immigrée, suffisamment puissante pour que des Français (…) l'apprennent et l'utilisent et pour que (…) les Piémontais en particulier regrettent de ne pas parler ce qu'ils considèrent le 'vrai' italien" (Pasquini, 2000a, p. 305).

 

De même, Bouvier signale que :

 

"L'italien, C. Raugido l'a appris à l'école, comme une langue étrangère, mais en fait il l'a très peu parlé. Il l'a surtout chanté" (Bouvier, 1988, p. 299).

 

Du coup, j'y reviendrai, de nombreux emprunts à l'italien — ou à d'autres variétés italiennes — sont réalisés en provençal et passeront dans le français provençalisé que les Provençaux sont en train de se mettre à pratiquer.

Les Italiens, de leur côté, apprennent évidemment le provençal, langue de la vie quotidienne et du travail. Dans le Var, département agricole (olives, vignes, fleurs, etc.), les enquêtes de P. Roux l'amènent à conclure :

 

"un fait très important mérite d'être noté, valable pour tout le Var (et peut-être pour toute la Provence) : (…) avant 1914 ou même 1930, les Italiens arrivant dans la région (…) apprenaient en même temps le dialecte local et le français ; pour beaucoup même (d'origine surtout piémontaise) le provençal était un intermédiaire quasi obligatoire pour arriver au français. Tous les ordres ou conseils pour le travail étaient d'ailleurs donnés en dialecte [provençal] (…)" (Roux, 1970, p. 58-59).

 

A l'inverse, les Italiens arrivés d'Afrique du nord dans les années 1960, qui parlaient déjà français et ont connu une Provence alors largement francisée, n'ont pas ou peu appris le provençal, phénomène qui les distinguait de l'Italien provençalophone habituel (cf. P. Roux, 1970, p. 59 pour le Var). Cela confirme les modalités d'intégration linguistique régionale des "migrants directs" précédents.

De fait, comme tous les bilingues et notamment les vrais bilingues fonctionnels vivant en situation plurilingue et ayant acquis les langues de façon spontanée, les Italiens ont alors créé un parler mixte fait d'italien (dialectal) ou de dialecte local (par ex. piémontais) et de provençal, auxquels ils ont ajouté du français à partir des années 1940-50. On en trouve de bons exemples chez les informateurs toscans de P. Pasquini (mais tous les Provençaux, d'origine italienne ou non, en connaissent des témoignages et des anecdotes) :

 

"So arrivato, so arrivé, so parti en venti nòu, mill novecento venti nòu. Se sian marida ici, à Noves. Je travaillais en Camargue dans les roubino. Après sono ana dans les salines fa le sel. Après siéu vengu ici à Noves. Siéu resta tout lou tèms là (…)"  (2000b, p. 117).

[le provençal est souligné par moi ([11]), le français et l'italien seront identifiés par le lecteur, sachant que plusieurs mots peuvent relever de différentes langues en même temps, comme parti (provençal et français), fa (provençal et italien)]

 

Pasquini signale également que ses informateurs ont, par exemple, du mal à distinguer le piémontais du provençal (2000b, p. 71), fondus en un seul "répertoire linguistique" ([12]), ou pensent parler italien en employant "un très bon exemple de parler mixte dans lequel le provençal est prédominant" (ibid., p. 141).

Même témoignage chez Bouvier (1988, p. 299-300, corpus p. 305-306), sauf que le parler d'origine de l'informateur est déjà de type provençal (alpin, d'Italie), et donc que "sa performance linguistique est en fait axée sur le provençal et le français" (p. 299). Son provençal, d'abord resté proche de son origine (il migre se façon saisonnière en Haute-Provence), passe sous l'influence dominante du provençal méridional, plus prestigieux, lors de sa migration définitive à Hyères et Gardanne.

Mon propre arrière-grand-père, né en 1877 à Casale-Monferrato (Piémont) parlait un peu le piémontais, le niçois (première migration lorsqu'il était enfant), principalement le provençal marseillais (migration définitive) "avec l'accent niçois" disait ma grand-mère, et un peu français, qu'il écrivait mieux qu'il ne le parlait.

Les Italiens passent ainsi massivement au provençal, et non au français, ou pas uniquement au français, ce qui leur permet non seulement une intégration plus efficace dans l'environnement social de proximité, mais également, j'y reviendrai, la préservation d'une identité méditerranéenne et italique spécifique par rapport à l'ensemble français. Ce que Pasquini présente comme l'archétype de la famille novaise montre bien que le référent linguistique identitaire vers lequel revient la fameuse "troisième génération" n'est pas le dialecte toscan, ni même l'italien standard, mais le provençal, la langue régionale marginalisée par l'intégration à la France (comme est marginalisée la langue d'origine des immigrés dans leur propre intégration simultanée). On a là une preuve éclatante de l'intégration accomplie dans la communauté provençale, au point même que l'on y retrouve la répartition habituelle des sexes dans le rapport récent des Provençaux à la langue provençale :

 

"Parents (nés en 1914 en Italie) : italien (toscan) puis provençal puis français ; fils (né en 1939) : italien (?), provençal, puis français à l'école ; fille (née en 1951) : français, italien à l'école ; petit-fils (né vers 1970) : français, puis provençal à l'association culturelle" (Pasquini, 2000b, p. 161).

 

Du coup, les Italiens d'origine ont apporté un dynamisme démographique puissant aux pratiques du provençal, alors même que la langue régionale subissait la politique centraliste française qui provoquait son recul. Après le franchissement du seuil négatif qui, vers 1960-70, a marqué la minoration qualitative mais surtout quantitative du provençal, et même encore aujourd'hui, les Italiens d'origine, Provençaux d'adoption, constituent l'un des bastions tenaces de provençalophones ([13]). Au rapport affectif à leur langue d'intégration locale s'ajoutent, chez ces locuteurs :

-d'une part, leur catégorie socio-professionnelle dominante (ouvriers et agriculteurs retraités),

-d'autre part, l'habitude culturelle héritée de l'Italie de pratiquer un dialetto en plus de la langue officielle.

Ils sont venus, d'une certaine façon, renforcer la classe populaire provençale et aussi, non seulement la présence effective d'un plurilinguisme, mais au fond un regard positif sur le plurilinguisme.

 

L'italianité renforcée de la culture provençale

 

 

Du point de vue de la communauté d'accueil, l'impact de l'immigration italienne a donc été, notamment, un renforcement de la spécificité de l'identité culturelle régionale, aujourd'hui encore fortement affirmée.

Sur le plan linguistique, tout d'abord, on a vu le rôle joué par les Provençaux d'origine italienne dans la dynamisation et le maintien des pratiques de la langue provençale, élément majeur de l'identité culturelle. Davantage encore, leur rôle est perceptible dans une certaine italianisation du provençal, par exemple en termes d'emprunts lexicaux, phénomène bien sûr déjà présent depuis très longtemps, mais renforcé. Ces emprunts sont, pour certains, passés en français régional, voire ont été directement emrunté dans la variété locale (provençalisée) du français parlé. Par exemple, dans un récent corpus bilingue (provençal/français) d'expressions familières marseillaises et provençales que j'ai étudié ([14]), on trouve une dizaine d'expressions italiennes, toujours dites aujourd'hui "en italien" (adapté) pour quelques unes :

 

-Aspetta una minutta (prononcé "achpetta", courant à Marseille)

-Avoir la chcoumougne (dérivé du napolitain scumunicate, courant sur toute la Provence côtière)

-Être santi-belli (doublon de l'expression provençale être santon, "être apathique", courant partout en Provence)

-Facho d'ente ! (immitation de accidente ! en Provence Côtière sur le modèle du juron provençal facho de coun !, où facho est d'ailleurs un emprunt à l'italien faccia)

-Mettre le ouaï (mettre le bazar, à Marseille, emprunt de guai, avec prononciation corse ou d'Italie du sud)

-Va fancoulo (connu partout, qui se passe de commentaire !).

 

L'italianité du provençal en ressort affirmée également dans les représentations. En Provence orientale, vers Fréjus, Draguignan ou Grasse, il n'est pas rare que des locuteurs considèrent que ce qu'ils parlent est une sorte de "mélange de provençal, d'italien et de génois" (divers témoignages dans Roux, 1970 et dans Bouvier & Martel, 1998).

De fait, l'italien —  ou diverses variétés linguistiques italiennes — est aujourd'hui encore très présent dans tout corpus de textes identitaires provençaux. Ainsi, dans un corpus presque exhaustif de disques de chansons en provençal parus entre 1989 et 1999, l'italien était malgré tout présent dans 5% des disques, le piémontais dans 2,7%, soit un total de près de 8% (avec en outre 2,7% de corse) ([15]). Il s'agit par exemple de chansons traditionnelles, dont plusieurs ont été adoptées en Provence, voire traduites (par exemple Bella ciao en niçois ou en provençal). On retrouve un peu d'italien (une chanson entière) aux côtés du français régional (très majoritaire), d'un peu de corse, d'arabe maghrébin et de provençal, dans le disque Basilic Instinct (1998) du groupe marseillais "Quartier Nord", groupe "alternatif" qui puise son inspiration dans la culture populaire des quartiers pauvres du nord de Marseille. Il y a d'ailleurs à Marseille une radio FM qui diffuse en italien (avec alternances régulières de français), alors que d'autres radios comparables (celles, par exemple, des communautés juive ou maghrébine) ne diffusent qu'en français.

De IAM (groupe de rap marseillais) aux écrivains des "nouveaux polars marseillais" (Izzo, Carrese), on trouve de nombreux artistes et intellectuels d'origine italienne attachés à l'identité culturelle marseillaise et méridionale.

 

Sur le plan plus largement culturel, la présences des Italiens d'origine a joué un rôle probable de renforcement de pratiques provençales à valeur identitaire, comme les joutes oratoires publiques, l'exhaltation de la virilité, une conduite automobile "sportive" (!), une alimentation italo-méditerranéenne (en plus du "déjà là", sont devenus provençaux la pollenta, l'osso bucco, la bagna cauda, le risotto, etc.)… En 1996, la société Panzani (dont les silos sont sur le port de Marseille) a réalisé une campagne publicitaire centrée sur le personnage de "Don Patillo" (sosie de Don Camillo, prêtre italien joué par l'acteur marseillais Fernandel dans une série de films célèbres). En Provence, le slogan (en français à l'origine) a été remplacé par un slogan en provençal : Diéu saup que soun bono ([16]). Ce slogan fait écho à des vers célèbres de F. Mistral, dans un poème au ton assez revendicatif où il vante la Provence ([17]). Et le simple fait de vanter, en provençal, des pâtes réputées italiennes (mais tout autant provençales) pour une marque au nom italien, par le biais d'un personnage provençalo-italien, montre bien à quel point l'identité culturelle provençale est perçue comme le résultat d'une osmose avec une culture italienne. Et, sur des choix de ce type, on peut confiance aux publicistes et à leurs études de marché !

Dans le domaine du sport, les Italiens sont à l'origine de nombreuses sociétés cyclistes (on n'oubliera pas que le Giro d'Italia a été créé avant le Tour de France). Les travaux de l'ethnologue Christian Bromberger ont montré que l'Olympique de Marseille (OM), l'équipe de football de Marseille, qui joue un rôle identitaire de premier plan dans toute la région, fonctionne, en termes de "supporters", comme une équipe italienne et non comme les autres équipes françaises ([18]). Le grafitti Forza OM ("allez l'OM", en italien) se rencontre régulièrement sur les murs de la région. Son "ennemi" fondamental est d'ailleurs l'équipe de Paris (le PSG), et j'ai vu, lors d'un match Milan-PSG en 1997, des Provençaux prendre massivement partie pour Milan, perçu comme moins "étranger" que Paris. La capitale française constitue en effet le pôle négatif contre lequel se positionne classiquement l'identité régionale (c'est-à-dire, tout de même, contre l'un des emblèmes premiers de l'identité française). Diverses enquêtes ont récemment montré que les Marseillais de toutes origines ressentent avant tout une identité locale ([19]), et déclarent leur ville "méditerranéenne", secondairement "provençale", et que l'adjectif "française" n'y est associé que beaucoup plus rarement, avec des taux parfois inférieurs à "pas française" ([20]).

Dernier exemple, il est probable que l'influence italienne ait largement contribué à développer chez les Provençaux, et surtout chez les Marseillais, un goût prononcé pour l'opéra. Marseille et Avignon sont sans doute les seules villes de France où l'opéra a été, entre 1850 et 1960, un spectacle attirant massivement les classes populaires (et pas uniquement les élites). Jusque vers 1960, les Marseillais du petit peuple faisaient la queue une journée entière, les membres d'une famille se relayant, pour avoir des places à l'opéra (les places à tarif bas étant en nombre limité et seules accessibles pour eux).

D'ailleurs, la phase d'occupation de la Provence par les troupes de Mussolini entre 1941 et 1943 a plutôt laissé de "bons" souvenirs aux Provençaux, qui évoquent une "occupation" bonhomme et une fraternisation facile avec leurs voisins et cousins italiens (facilitée par les Italiens déjà là). On en trouve plusieurs échos dans la littérature de langue provençale ([21]).

 

On peut donc dire que l'italianité est un des éléments symboliques d'une identité culturelle régionale affirmée comme "du sud", notamment dans le cadre d'une distinction contrastive avec une identité "typiquement" française, perçue comme septentrionale et surtout parisienne. Du coup, l'intégration des migrants italiens en Provence, favorisée par cette italianité, l'a renforcée elle-même dans les pratiques et les symboliques locales et régionales. A tel point qu'un guide alphabétique récent sur la Provence, de bonne vulgarisation et écrit par un historien et un ethnologue sérieux et compétents, comporte une entrée "Italie", qui explique que "la Provence est très liée à l'Italie, formant presque une zone intermédiaire entre cette dernière et la France" et n'oublie de signaler le rôle des migrations italiennes ([22]). On y trouve également un encadré intitulé "Prospérité : entre Paris et l'Italie" (p. 93).

 

 

Conclusion : des identités croisées et réaffirmées

 

 

Nous sommes partis de deux questions en miroir :

 

-a) quel impact a eu l'identité culturelle provençale sur l'identité culturelle des Italiens au cours de leur émigration/intégration en Provence ?

-b) quel impact a eu l'immigration/intégration des Italiens sur l'identité culturelle régionale (provençale) ?

 

A la première, on peut répondre que l'identité régionale, parce que proche parente des identités culturelles d'origines des migrants italiens, a permis une intégration rapide et fluide, qui n'a pas provoqué une déstructuration identitaire profonde des immigrants (une enculturation sans réelle déculturation). Ceux-ci ont pu en effet conserver, en devenant Français, des traits majeurs de leur identité d'origine à travers l'identité provençale acquise. Ils ont pu y redéployer et réinvestir des éléments structurants de ces identités d'origine. En outre, le fait d'entrer dans une langue et une culturelle régionales "de proximité", non normatives, est probablement plus aisé que de s'intégrer dans une identité culturelle étatique et institutionnalisée, pour ne pas dire "sacralisée". La culture régionale voisine a bien rempli sa fonction d'intermédiaire, de pont, entre Italie et France, en facilitant le "vivre ensemble" des classes populaires.

A la seconde, on peut répondre que l'identité régionale a largement bénéficié des apports restructurants des immigrés italiens, à une époque où le particularisme latino-méditerranéen des Provençaux était estimé suspect par le pouvoir central. Il était donc combattu par le centralisme français, tant sur le plan de la langue provençale (pour y substituer une français exclusif) que d'autres pratiques culturelles (par exemple les courses de taureaux, le droit d'aînesse…). L'immigration italienne a ainsi réinjecté une bonne dose d'italianité dans la culture régionale en cours de francisation, tout comme elle a apporté une masse de nouveaux locuteurs du provençal. Du coup, elle est devenu l'un des emblèmes de cette identité. Belle réussite, qui a contribué à affirmer le concept de "creuset provençal", terre traditionnelle d'immigration.

Aujourd'hui encore, d'ailleurs, l'immigration se passe mieux à Marseille qu'à Lyon ou à Paris, même si, hélas, elle se passe moins bien pour les Comoriens et les Maghrébins qu'elle ne s'est passée pour les Arméniens et les Italiens. Les Maghrébins sont des Méditerranéens, eux aussi, et ils contribuent à leur tour à pérenniser la "méditerranéité" de la Provence. Je me sens personnellement souvent plus proche des Maghrébins (et, bien sûr, a fortiori des Italiens), que d'autres Européens (du nord), voire que d'autres Français d'autres régions.

 

Les phénomènes d'immigration peuvent donc être envisagés d'une toute autre façon, à condition qu'on les observe au plus près du terrain, en prenant en compte les pratiques et les identités linguistiques et culturelles locales, et pas uniquement des identités nationales parfois relativement abstraites. Quand un Piémontais migre vers la Provence, ce n'est pas du tout la même chose qu'un Sicilien qui migre vers la Lorraine. Et pourtant, c'est à chaque fois un Italien qui migre vers la France.

Ce n'est certainement pas mon arrière-grand-père, Giuseppe Lunati, natif de Casale-Monferrato (Piémont), qui me contredirait…

 

 

 

Bibliographie

(NB : les textes cités en note ne sont pas repris ici)

 

 

Blanchet, Ph., Le provençal, essai de description sociolinguistique et différentielle, Institut de Linguistique de Louvain, Peeters 1992.

Blanchet, Ph., Parlons provençal !, langue et culture, Paris, l'Harmattan, 1999.

Blanchet, Ph., Linguistique de terrain, méthode et théorie (une approche ethno-sociolinguistique), Presses Universitaires de Rennes, 2000.

Blanchet, Ph., La Métaphore de l'aïoli. Langues et identités en Provence aujourd'hui, Paris, L'Harmattan, 2002.

Bouvier, J.-C., 1988, "L'intégration linguistique des Piémontais en Provence : l'exemple de César Raugido", dans Migrazioni attraverso le Alpi occidentali, Torino, Regione Piemonte, p. 295-309, repris dans Bouvier, J.-C., 2003, Espaces du langage, Aix, Presses de l'Université de Provence, p. 295-308 (les citations proviennent de cette édition).

Bouvier, J.-C. et Martel, C., 1998, "Pratiques et représentations de la langue d'oc en Provence" : le 'vrai provençal' et les autres", dans Gourc, J. et Pic, F., Actes du Ve congrès international de l'A. I. E. O., Pau, p. 701-715.

Eloy, J.-M., 2003, "Immigrations et langue régionale: les acteurs du contact des langues, dans Billiez, J. & Rispail, M. (éd.), Contacts de langues. Paris, L'Harmattan, p. 111-126.

Milza, P., (Dir.), 1986, Les Italiens en France de 1914 à 1940, Ecole française de Rome.

Pasquini., P., 2000a, "Le bilinguisme problématique des immigrés italiens", dans I. Félici (éd.), Bilinguisme : enrichissements et conflits, Paris, Champion, p. 303-313.

Pasquini., P., 2000b, Des immigrés au croisement des langues, Le Canet, El Trabucaire.

Reyre, C., 1997, Pratiques et représentations de la langue d’oc en Provence, mémoire de DEA (dir. J.-C. Bouvier) université de Provence.

Roux, P., Etude sur le parler de Fréjus et de sa proche région, Thèse (Sorbonne-Paris IV), 1970.

Sportiello, A., 1983, La mémoire collective d’une immigration : le cas des pêcheurs napolitains du Vieux-Port de Marseille, Thèse de 3e cycle, Université de Provence.

Temime, E., 1986, "Les Italiens dans la région marseillaise pendant l'entre-deux-guerres", dans Milza, P., (Dir.), op. cit., p. 547-575.

Temime, E., (Dir.), 1991, Histoire des migrations à Marseille, Aix, Edisu, 4 volumes.

Vegliante, J.-Ch., 1986, "Pour une étude de la langue des Italiens en France", dans Milza, P., (Dir.), op. cit., p. 111-139.

Vegliante, J.-Ch., 1986, Gli Italiani all'estero, dati introduttivi, Paris, CIRCE/Sorbonne Nouvelle.

 



[1]. Cf. P. Farb & G. Armelagos, Anthropologie des coutumes alimentaires,  Paris, Denoël, 1985 et Ph. Blanchet et C. Favrat, Dictionnaire de la cuisine de Provence, Paris, Bonneton, 1994.

[2]. Le succès du cinéma provençal en France dans les années 1930-1960 et la perception générale d'une certaine "italianité" des Provençaux ont fait que, outre des films provençalo-italiens où Fernandel côtoie Totò et joue un curé italien (Don Camillo), les films italiens étaient à l'époque doublés en français par des voix ayant l'accent provençal.

[3]. On excusera les guillemets, qui rappellent que l'état italien uni et la nationalité qui en découle n'existaient pas encore.

[4]. Seuls Paris peut rivaliser à cet égard avec les Bouches-du-Rhône (premier rang, en chiffres bruts) et la Lorraine avec le Var (deuxième rang, en chiffres bruts). L'absence dans ces départements septentrionaux du phénomène de restructuration identitaire que l'on observe en Provence prouve bien, par défaut, que la culture provençale a constitué pour les migrants italiens un creuset spécifique et bénéfique.

[5]. Ces guillemets indiquent que les Italiens ne sont pas vraiment des "étrangers" à Marseille, non seulement pour les raisons de proximité évoquées plus haut, mais parce qu'avec une telle proportion d'Italiens déjà là, Marseille était déjà devenue cité italienne.

[6] Langhans, Britta, "Positionnement énonciatifs et corpus oraux", dans Langage et Société n° 76, 1996, 43-74, ici p. 51.

[7]. Réédition Jeanne Laffitte, Marseille, 1998, p. 32, 36, 156… On notera au passage que le vrai nom de Marseille, en provençal et que Suarès choisit pour titre, se termine pourtant en O… !

[8]. C'est de ce village qu'était originaire la célèbre Laure de Noves qu'a chanté Pétrarque, symbole de la continuité des contacts en Provençaux et Italiens au fil des siècles…

[9]. Au delà de nombreux indicateurs que l'on trouvera dans mes ouvrages (Blanchet 1992, 1999 et à paraître), les témoignages d'immigrés italiens rapportés par Pasquini le confirment : "même à l'école on parlait provençal, on parlait français que quand on lisait ; dans le village, personne ne parlait français [vers 1910] (…) [en 1931] à Noves, on parlait le patois et pas le français (…) [vers 1951] les vieux agriculteurs parlaient provençal, mon beau-père parle provençal, et mon mari lui répond en français" (Pasquini, 2000b, p. 106-107).

[10]. Sauf peut-être pour le vénitien ou le piémontais, qui connaissent ou ont connu des usages littéraires remarqués.

[11]. Et j'en rétablis l'orthographe moderne que P. Pasquini n'emploie pas pour transcrire l'oralité de ses informateurs.

[12]. Pour les notions de sociolinguistique et l'approche du bilinguisme, voir Blanchet 2000 en bibliographie.

[13]. On estime à 250.000 le nombre de locuteurs réguliers du provençal aujourd'hui, à 500.000 le total des locuteurs actifs (occasionnels compris), auxquels on ajoute 500.000 locuteurs dits "passifs" ou "potentiels" (qui comprennent la langue mais ne la parlent pas), le tout sur une population de plus de 4 millions, dont la moitié née ou installée dans la région avant 1970 (voir Blancheet 1992, 1999 et à paraître).

[14]. Blanchet, Ph. Zou boulégan ! Expressions familières de Marseille et de Provence, Paris, Bonneton, 2000.

[15]. Blanchet, Ph., "La chanson d'aujourd'hui en langue provençale : formes et fonctions des productions publiques", dans Chanson en Provence, Berre, L'Astrado, 1999, p. 126-173.

[16]. "Dieu sait qu'elles sont bonnes". Sur le type de l'italo-provençal au cinéma, voir note 2 ci-dessus.

[17]. Le poème s'intitule "Au pople nostre" ("à notre peuple") et a été publié dans le dernier recueil de Mistral, en 1914, Lis Oulivado ("la récolte des olives"). Les quatre derniers vers sont : Fose ti cantoun, refose / Parlo fièr toun prouvençau / Qu'entre mar, Durènço e Rose / Fai bon viéure, Diéu lou saup ("Creuse ta Terre au plus profond / Parle fièrement ton provençal / Car entre mer, Durance et Rhône / Il fait bon vivre, Dieu le sait").

[18]. Bromberger, Ch., Le match de football, Paris, MSH, 1995.

[19]. D'après les enquêtes de Cesari et alii (2001), près de 95% des jeunes Marseillais "d'origine française" ou "algérienne" se déclarent Marseillais plus que Français. Cf. Cesari, J, Moreau, A et Schleyer, A, 2001, Plus marseillais que moi, tu meurs ! Migrations, identités et territoires à Marseille, Paris, L'Harmattan.

[20]. L'enquête de Gasquet-Cyrus (1997) montre que les Marseillais déclarent leur ville "méditerranéenne" (85%), puis "provençale" (73%), mais seulement 30% la déclarent "française" contre 35% "pas française" (sur le plan de l'identité culturelle). Cf. Gasquet-Cyrus, M., 1997, Marseille, les voix de l'unité, mémoire de DEA, université de Provence, inédit.

[21]. Par exemple dans Bernard Blua, L'itineràri d'Antòni Santin, Marseille, Parlaren 1988.

[22]. Picon, B., et Venture, R., L'ABCdaire de la Provence, Paris, Flammarion, 2000 (ici p. 68).