"Le
projet d'un récit que je formulais vaguement comme mon histoire dans l'Histoire
s'était peu à peu précisée. J'avais d'abord et banalement eu l'envie de
transmettre à mes enfants, à quelques amis peut-être, des traces écrites de
notre aventure familiale et de mon itinéraire personnel dans les années noires
(…). Au dessein primitif s'est surimposé le besoin de décrire l'implosion
violente de mon image de la France pendant la guerre d'Algérie, de ressaisir le
contexte de mes premières indignations sur les silences de notre histoire
officielle de la colonisation. Dire l'ébranlement de mes illusions patriotiques
et commet les hasards de mes lectures, la mise à distance critique des
programmes que l'institution m'imposait d'enseigner ont fait mûrir lentement,
puis impérativement dans la société "multiculturelle" des années
1980, l'envie de démonter les agencements et les trucages du vieux récit d'
"histoire de France" (p. 346). L'homme ne peut saisir les objets
qu'en se les incorporant d'abord puis en les détachant de lui-même. "Temps
personnel et temps de l'histoire" peuvent être dialogiquement liés ; ce
qui nécessite, au moins partiellement de renoncer aux injonctions méthodiques
de la rupture sujet / objet. Puisque dans son ouvrage, Suzanne Citron fait de
la "petite histoire", l'histoire et une leçon d'Histoire, sans qu'il
ne soit plus permis de distinguer entre le temps de ruptures personnelles et
celui des ruptures du temps, qu'elles soient intellectuelles, politiques, voire
scientifiques.
Son acuité de
compréhension / re-construction des énigmes du monde et du moi, est alors
l'expression des mémoires de l'oubli, aussi étonnante qu'elle peut être
déroutante ou dérangeante. Ce double
ouvrage, à la fois traité d'histoire
contemporaine, conçue comme ruptures et continuité d'une pensée qui
"dit je", mais aussi
auto-analyse biographique fera date en ce qu'il place le sujet en situation
de se penser, de se dire comme objet. L'oubli n'est plus alors une interruption
accidentelle du processus de remémoration mais bien un phénomène actif de
déformation de la mémoire dans la praxis humaine, autant que dans l'enseignement
de l'histoire elle-même. Dans un fichier d'éducation civique encore aujourd'hui
utilisé dans les écoles primaires, il faut répondre à des questions du
type : quels traits de caractère attribue-t-on au coq ? Ou bien encore à
la lecture d'un texte de celui-ci :
comment Jules Ferry justifie-t-il la colonisation ? La réponse attendue est
"apporter la civilisation aux pays
colonisés", sans aucune distance critique sur le texte de Jules Ferry
!!!! Suzanne Citron n'aurait pas osé aller jusque là, elle qui dans Le mythe national, L’histoire de France en
question retraçait l’histoire de l’affirmation de l’Ecole républicaine en
tant que creuset de la Nation et que «conscience morale », mutilant la
richesse multiple et contradictoire des mémoires françaises, par la promotion
d’une «légende », consacrant une France immémoriale au travers de
l’enseignement de l’histoire objectivement «patriotique », présentant une
France une et indivisible.
De
fait, l'oubli traduit symptômatiquement quelque chose qui ne peut et ne veut se
dire ; dans le discours idéologique de transmission de la mémoire collective,
les silences ont pour fonction de taire ce qu'il faut oublier et l'oubli n'est
pas privation mais moment de vérité - le grec Aletheia, vérité, signifie aussi absence d'oubli : les vérités sont
des illusions dont on a oublié qu'elles le sont.