Suzanne Citron, Mes lignes de démarcation - croyances, utopies, engagements, Syllepse, 2003, 373 pages, par Béatrice Mabilon-Bonfils et Laurent Saadoun

 

 

"Le projet d'un récit que je formulais vaguement comme mon histoire dans l'Histoire s'était peu à peu précisée. J'avais d'abord et banalement eu l'envie de transmettre à mes enfants, à quelques amis peut-être, des traces écrites de notre aventure familiale et de mon itinéraire personnel dans les années noires (…). Au dessein primitif s'est surimposé le besoin de décrire l'implosion violente de mon image de la France pendant la guerre d'Algérie, de ressaisir le contexte de mes premières indignations sur les silences de notre histoire officielle de la colonisation. Dire l'ébranlement de mes illusions patriotiques et commet les hasards de mes lectures, la mise à distance critique des programmes que l'institution m'imposait d'enseigner ont fait mûrir lentement, puis impérativement dans la société "multiculturelle" des années 1980, l'envie de démonter les agencements et les trucages du vieux récit d' "histoire de France" (p. 346). L'homme ne peut saisir les objets qu'en se les incorporant d'abord puis en les détachant de lui-même. "Temps personnel et temps de l'histoire" peuvent être dialogiquement liés ; ce qui nécessite, au moins partiellement de renoncer aux injonctions méthodiques de la rupture sujet / objet. Puisque dans son ouvrage, Suzanne Citron fait de la "petite histoire", l'histoire et une leçon d'Histoire, sans qu'il ne soit plus permis de distinguer entre le temps de ruptures personnelles et celui des ruptures du temps, qu'elles soient intellectuelles, politiques, voire scientifiques.

 

Son acuité de compréhension / re-construction des énigmes du monde et du moi, est alors l'expression des mémoires de l'oubli, aussi étonnante qu'elle peut être déroutante ou dérangeante.  Ce double ouvrage, à la fois traité d'histoire contemporaine, conçue comme ruptures et continuité d'une pensée qui "dit je", mais aussi auto-analyse biographique fera date en ce qu'il place le sujet en situation de se penser, de se dire comme objet. L'oubli n'est plus alors une interruption accidentelle du processus de remémoration mais bien un phénomène actif de déformation de la mémoire dans la praxis humaine, autant que dans l'enseignement de l'histoire elle-même. Dans un fichier d'éducation civique encore aujourd'hui utilisé dans les écoles primaires, il faut répondre à des questions du type  : quels traits de caractère attribue-t-on au coq ? Ou bien encore à la lecture d'un texte de  celui-ci  : comment Jules Ferry justifie-t-il la colonisation ? La réponse attendue est "apporter la civilisation aux pays colonisés", sans aucune distance critique sur le texte de Jules Ferry !!!! Suzanne Citron n'aurait pas osé aller jusque là, elle qui dans Le mythe national, L’histoire de France en question retraçait l’histoire de l’affirmation de l’Ecole républicaine en tant que creuset de la Nation et que «conscience morale », mutilant la richesse multiple et contradictoire des mémoires françaises, par la promotion d’une «légende », consacrant une France immémoriale au travers de l’enseignement de l’histoire objectivement «patriotique », présentant une France une et indivisible.

De fait, l'oubli traduit symptômatiquement quelque chose qui ne peut et ne veut se dire ; dans le discours idéologique de transmission de la mémoire collective, les silences ont pour fonction de taire ce qu'il faut oublier et l'oubli n'est pas privation mais moment de vérité - le grec Aletheia, vérité, signifie aussi absence d'oubli : les vérités sont des illusions dont on a oublié qu'elles le sont.