Les inégalités sociales à l'Ecole
: sujet d'actualité, polémique à la mode, fantasme post-moderne ou question
politiquement dangereuse en ce qu'elle renvoie à une logique de l'engagement
qui rend poreuse les frontières entre le Savant et le Politique ? Dans l'école
les "questions de contexte sont donc, fondamentalement des questions
politiques et, en l'occurrence, une école sans politique est une école qui se
laisse instrumentalisée, nécessairement par les plus forts" (p. 233).
Ainsi, mettre en débat la question des inégalités sociales à l'école, c'est
aussi selon notre auteur, proposer un autre regard que celui des inégalités
sociales par l'école. Pour penser
l'école par delà les déterminants structurels supposés de l'échec et de la
réussite scolaires (sans pour autant selon nous, chercher à les invalider par
un appareil empirique très étendu), l'auteur revendique l'existence de vrais
choix politiques infléchissant le cours des destins individuels. De la sorte,
Marie Duru-Bellat dans cet ouvrage tente de mettre à jour les liens symboliques
qui tissent la toile de fond des inégalités à l'Ecole, non pas comme expression
d'une mécanique de la reproduction des conditions et des déficits culturels ou
sociaux hérités, ni comme résultant agrégative de comportements stratégiques
relevant de calculs, que comme justification idéologique des valeurs mêmes par
lesquels nous justifions et légitimons l'école de la république : la
méritocratie. "Pour s'ouvrir à ces perspectives, les sociologues devraient
admettre que l'égalité des chances, qui constitue un des socles de leur éthique
et de leurs routines professionnelles, n'est qu'une des formes de la justice,
et mérite d'être discutée, tout autant que la notion montante d'équité"
(p. 29).
Qu'est-ce qu'une école juste? La
question de l'égalité des chances résume-t-elle ce débat ? Quels sont les
implicites des rhétoriques théoriques et des outils de mesure utilisés? : autant de questionnements que le
sociologue ne peut pas laisser aux seuls philosophes ou épistémologues. Grâce à
la multiplicité des confrontations empiriques, Duru-Bellat croise les effets
des structures, non seulement aux stratégies d'acteurs (élèves, parents,
enseignants…), à leur marges d'interprétations du système scolaire, leurs
représentations mais aussi à l'organisation scolaire elle-même dans ses
configurations et contextes locaux. (Quelle est la genèse des inégalités à
l'Ecole? Quand débutent les écarts sociaux? Comment se perpétuent-ils? Sous
quels masques subtils évoluent-ils? Les comportements stratégiques de s parents
mais aussi les "effets-établissement", les"effets-maître",
les "effets-d'attente", l'inégale qualité du contexte scolaire , le
choix des pratiques pédagogique renforcent-ils ces écarts ou laissent-ils
encore quelques marges de manœuvre à l'Ecole?) Bien qu'il s'agisse avant tout d'un travail de sociologie
quantitative, elle croise des analyses que les frontières des champs
disciplinaires institués disjoignent (sociologie, didactique, économie,
psychologie sociale, voire philosophie politique), posant par là-même qu'aucune
approche, aucune théorie n'a vocation à l'hégémonie. "Aucune des théories existantes n'apparaît à même
d'intégrer l'ensemble des travaux sur les inégalités à l'école accumulé depuis
trente ans : on est loin d'une falsification ou d'une validation globale. Tout
au plus peut-on définir pour quels types de problèmes, telle théorie apparaît
heuristique (quelles sont ses "zones de validité"), et pour quels
types de constants empiriques elle n'apparaît pas réfutée" (p. 199).
Alors la face idéologique du
procès méritocratique est alors mise à nue, véritable socle de notre école
républicaine. "Si le schéma méritocratique est porté par les groupes dont
il préserve le pouvoir il perdure d'autant plus qu'il vient apporter une
caution morale aux inégalités existantes(…)"(p.228.). Paradoxalement, elle
nous propose ici, à la fois un éclairage des modes de "domination
ordinaire" des sociétés post-modernes et ouvre de nouvelles perspectives
pou que le social scientist "pénètre de plein pied dans le débat politique"
(p. 233.).