Les inégalités sociales à l'Ecole. Genèse et mythes, PUF, coll Education et Formation, 1ère édition octobre 2002. 2ème édition Mai 2003. 256 p. de  Marie Duru-Bellat, par Béatrice Mabilon-Bonfils et Laurent Saadoun

 

 

Les inégalités sociales à l'Ecole : sujet d'actualité, polémique à la mode, fantasme post-moderne ou question politiquement dangereuse en ce qu'elle renvoie à une logique de l'engagement qui rend poreuse les frontières entre le Savant et le Politique ? Dans l'école les "questions de contexte sont donc, fondamentalement des questions politiques et, en l'occurrence, une école sans politique est une école qui se laisse instrumentalisée, nécessairement par les plus forts" (p. 233). Ainsi, mettre en débat la question des inégalités sociales à l'école, c'est aussi selon notre auteur, proposer un autre regard que celui des inégalités sociales par l'école. Pour penser l'école par delà les déterminants structurels supposés de l'échec et de la réussite scolaires (sans pour autant selon nous, chercher à les invalider par un appareil empirique très étendu), l'auteur revendique l'existence de vrais choix politiques infléchissant le cours des destins individuels. De la sorte, Marie Duru-Bellat dans cet ouvrage tente de mettre à jour les liens symboliques qui tissent la toile de fond des inégalités à l'Ecole, non pas comme expression d'une mécanique de la reproduction des conditions et des déficits culturels ou sociaux hérités, ni comme résultant agrégative de comportements stratégiques relevant de calculs, que comme justification idéologique des valeurs mêmes par lesquels nous justifions et légitimons l'école de la république : la méritocratie. "Pour s'ouvrir à ces perspectives, les sociologues devraient admettre que l'égalité des chances, qui constitue un des socles de leur éthique et de leurs routines professionnelles, n'est qu'une des formes de la justice, et mérite d'être discutée, tout autant que la notion montante d'équité" (p. 29).

Qu'est-ce qu'une école juste? La question de l'égalité des chances résume-t-elle ce débat ? Quels sont les implicites des rhétoriques théoriques et des outils de mesure utilisés? : autant de questionnements que le sociologue ne peut pas laisser aux seuls philosophes ou épistémologues. Grâce à la multiplicité des confrontations empiriques, Duru-Bellat croise les effets des structures, non seulement aux stratégies d'acteurs (élèves, parents, enseignants…), à leur marges d'interprétations du système scolaire, leurs représentations mais aussi à l'organisation scolaire elle-même dans ses configurations et contextes locaux. (Quelle est la genèse des inégalités à l'Ecole? Quand débutent les écarts sociaux? Comment se perpétuent-ils? Sous quels masques subtils évoluent-ils? Les comportements stratégiques de s parents mais aussi les "effets-établissement", les"effets-maître", les "effets-d'attente", l'inégale qualité du contexte scolaire , le choix des pratiques pédagogique renforcent-ils ces écarts ou laissent-ils encore quelques marges de manœuvre à l'Ecole?) Bien qu'il s'agisse avant tout d'un travail de sociologie quantitative, elle croise des analyses que les frontières des champs disciplinaires institués disjoignent (sociologie, didactique, économie, psychologie sociale, voire philosophie politique), posant par là-même qu'aucune approche, aucune théorie n'a vocation à l'hégémonie.   "Aucune des théories existantes n'apparaît à même d'intégrer l'ensemble des travaux sur les inégalités à l'école accumulé depuis trente ans : on est loin d'une falsification ou d'une validation globale. Tout au plus peut-on définir pour quels types de problèmes, telle théorie apparaît heuristique (quelles sont ses "zones de validité"), et pour quels types de constants empiriques elle n'apparaît pas réfutée" (p. 199).

Alors la face idéologique du procès méritocratique est alors mise à nue, véritable socle de notre école républicaine. "Si le schéma méritocratique est porté par les groupes dont il préserve le pouvoir il perdure d'autant plus qu'il vient apporter une caution morale aux inégalités existantes(…)"(p.228.). Paradoxalement, elle nous propose ici, à la fois un éclairage des modes de "domination ordinaire" des sociétés post-modernes et ouvre de nouvelles perspectives pou que le social scientist "pénètre de plein pied dans le débat politique" (p. 233.).