Un Etat sans contrat social? Le cas de la minorité magyare de Roumanie par Alexandra NACU, Doctorante de l'IEP de Paris et du centre d'études et de recherches internationales. Chargée de cours à l'IEP de Paris

 

 

 

 

 

Pour les actuels dirigeants de la Roumanie comme pour la société dans son ensemble, il apparaît que le « problème magyar », si présent dans l’espace public au début des années 1990, a été résolu. En effet, en la matière, des revirements spectaculaires ont eu lieu, les actuels dirigeants roumains passant de l'utilisation politique de thèmes anti-magyars aux discours consensuels; illustration de ce changement, l'actuelle alliance du PSD (Parti Social Démocrate) au pouvoir avec le parti magyar (Union Démocratique des Magyars de Roumanie – UDMR) lui permet de faire voter ses lois au Parlement. Le « problème magyar » qui avait monopolisé l'attention au début des années 1990 en commençant par les heurts sanglants de Târgu-Mures s'est effacé devant d’autres préoccupations plus pressantes. Même l'ultra-nationalisme incarné par Corneliu Vadim Tudor ne recourt plus aux anciens arguments anti-magyars, trouvant une reconversion efficace dans des thématiques anti-tziganes.  Et en effet le « problème tzigane » a remplacé dans l’agenda interethnique roumain le « problème magyar », étant perçu comme un des principaux obstacles à l’intégration européenne du pays.

Nous essaierons de rendre compte de ce phénomène dans la perspective de la citoyenneté et du rapport à l’Etat; nous verrons qu’un grand nombre des questions à l'origine des incessantes querelles autour du statut des Magyars de Roumanie n'a pas été tranché, et probablement ne peut l'être. Ce qui s'est affirmé au long de plus de dix ans d'essais et d'erreurs, c'est un mode de fonctionnement où aucun des partenaires ne va trop loin: les dirigeants des Magyars de Roumanie ont renoncé à leurs revendications « fortes », et les dirigeants roumains ont de leur côté renoncé à faire appel au nationalisme explicite qui était celui de leurs discours au début des années 1990. Nous examinerons ici quels sont les fondements de cette inclusion des Magyars, nous verrons qu'elle se base notamment sur des pratiques informelles qui n'ont que partiellement été entérinées ou codifiées, et nous examinerons les avantages et inconvénients de cette situation.

 

I. Une décennie d’évolutions

 

1990-1996 : La difficile association du combat pour les droits de l’homme et de l’UDMR

 

Pendant les premières années qui suivent 1989 les enjeux fondamentaux de la lutte politique sont la liberté d’expression, le contrôle du pouvoir sur les médias, notamment sur la télévision, la garantie de la sécurité des personnes (les années 1990-1991 sont marquées par une forte instabilité gouvernementale et la violence de rue). Les forces politiques sont encore très polarisées entre opposants et héritiers du communisme. Dans ce contexte, jusqu’en 1996, il y a eu un isolement des dirigeants magyars sur la scène politique, dû notamment à la présence des partis nationalistes au gouvernement, qui eut pour corollaire le repli du parti autour de son aile la plus « radicale », comme en témoigne la « Déclaration de Cluj », charte autonomiste que l’UDMR rédige en 1993, ou le « statut de l’autonomie personnelle » qui envisage la minorité hongroise comme « nation » et « sujet politique séparé ». On remarque le caractère réactif de beaucoup de telles actions unilatérales de l’UDMR. A cette époque, pour les partis roumains une alliance avec l’UDMR encourt le risque de devenir la cible des partis nationalistes et le jeu des alliances est fortement polarisé.

Les institutions de cette époque sont héritières des usages communistes en la matière. Le Conseil pour les Minorités Nationales créé en 1993 est un « organe consultatif  », mis en place sans consultation des minorités, destinée au partage des subventions aux minorités, sorte d’institutionnalisation du patronage politique.

En ce qui concerne le pouvoir roumain, cette période est marquée par la continuité avec les pratiques communistes : la mobilisation des masses, surtout des ouvriers, la violence physique contre l’opposition, le double langage, l’exploitation du thème nationaliste. Mais la donnée fondamentale de cette période est l’instabilité politique, tant du côté du gouvernement que de celui de l’opposition. Dans ce contexte, se maintenir au pouvoir revient à multiplier les stratégies. Ainsi, en 1993 le président Ion Iliescu reconnaît la légitimité de l’UDMR mais en même temps se tourne vers les partis ultra-nationalistes, auxquels il s’allie à plusieurs reprises entre 1992 et 1994. De même, la marge de manœuvre des partis d’opposition a été très étroite, étant donné que toute mesure donnant de l'autonomie aux minorités s'exposait à la critique de l'opposition formée des ex-communistes et des partis nationalistes. Les positions n’étant pas définies d’avance, les dirigeants font preuve de grandes capacités de « learning by doing ». C’est à un tel revirement que l’on peut attribuer la signature, contre toute attente du Traité roumano-hongrois en 1996, à la veille des élections générales – Ion Iliescu comptant sur ceci pour séduire l’électorat de la Convention Démocratique (opposition regroupant notamment les partis historiques).

 

 

1996-2000 : l’UDMR au gouvernement

 

 

La contribution de la Convention Démocratique fut l’association de l’UDMR au gouvernement : ce tournant, impensable pendant la législature précédente, n’a pas été uniquement le fait des partis au pouvoir et de leur plus grande ouverture, mais plutôt la conjonction de plusieurs facteurs (signature du traité avec la Hongrie, influence de l’aile réformiste au sein de l’UDMR, faiblesse de la Convention nécessitant la présence de l’UDMR). L’entrée dans la coalition au gouvernement s’est faite en tant que partenaire mineur : les Magyars obtiennent trois portefeuilles ministériels (des minorités, du tourisme puis de la santé) et onze secrétariats d’Etat[1], dont la contribution au gouvernement a été non-négligeable, et dont le rôle symbolique a été déterminant pour la relation minorité-Etat.

Des progrès furent faits au plan institutionnel : un ministère pour les minorités fut créé qui différait radicalement des structures antérieures par son autonomie. Les mesures en faveur des minorités ont été considérables. La nomination de préfets magyars, longtemps dénoncée, a été acceptée sans réserves. Ces mesures ont été, elles aussi, motivées par des considérations extérieures, nécessitant parfois des années de négociations et de disputes parlementaires. Devant la lenteur de ce processus, le gouvernement Ciorbea a introduit toutes les mesures donnant des droits aux Magyars comme « ordonnances d’urgence » n’ayant pas besoin d’être ratifiées immédiatement par le parlement, ce qui illustre une volonté de faire ce qui est possible avec le minimum de heurts, mais en prenant le risque de la réversibilité de ces mesures. Cette période marque aussi des rapprochements nouveaux entre leaders politiques. En 1999 le Project on Ethnic Relation, ONG appuyée par le Sénat américain, réunit les leaders des différents partis pour signer un accord bannissant le thème nationaliste de la campagne électorale – accord qui fut respecté.

Si à cette période les arrangements informels et les accords entre partis ont garanti l'intégration de l'UDMR comme force politique parmi les autres partis roumains, si la « question magyare » a disparu au point de n'être plus intéressante pour les ultra-nationalistes roumains, il ne faut pas chercher à expliquer ce phénomène uniquement par des causes internes. Bien que ce ne soit pas l’objet de notre présente analyse, il faut rappeler ici qu’un élément essentiel a été l'évolution des institutions internationales et l'intégration croissante de la Roumanie à ces structures.  Le fait que dans nombre de ces structures les préoccupation ethno-nationale aient cédé le pas à des préoccupations sociales ou centrées sur la question de la pauvreté est également important.[2] Cependant, si cette période a contribué considérablement à la normalisation du jeu politique et à l’acceptation de l’UDMR comme force politique légitime, elle n’a pas cherché à apporter de solution durable au statut de la population magyare.

 

Les élections de 2000 et leurs suites

 

 

            Les élections de 2000, remportées par le parti d’Iliescu, suivi de près par le parti de la Grande Roumanie, auraient pu présager des jours noirs pour l’UDMR. Il n’en fut rien. Obligé par ses intérêts liés à l’adhésion à l’Union Européenne à rejeter toute alliance avec les partis nationalistes, le parti d’Iliescu dut s’allier à l’UDMR pour se garantit une majorité parlementaire.

L’actuel accord entre le parti au pouvoir et l’UDMR est intéressant. Le revirement spectaculaire d’un leader comme l’actuel premier ministre Adrian Nãstase, qui en 1999 prodiguait les prophéties apocalyptiques sur la prochaine guerre ethnique en Transylvanie et le gain que l’OTAN y trouverait, en dit long sur la fragilité de la démocratisation en Roumanie. Au désespoir des partis nationalistes, le PSD a voté en mars 2001 l’ensemble des lois auxquelles il s’était catégoriquement opposé pendant des années, notamment la loi de l’administration publique locale. Cette alliance est entièrement due à la conjoncture, et le retour en arrière est toujours craint comme une possibilité, le PSD pouvant retourner à sa position nationaliste précédente. Mais la relation minorité-Etat a été considérablement transformée par les dix dernières années, comme nous le verrons.

 

 

II. La guerre législative: une «lutte pour l’Etat»?

 

 

Pour comprendre la question de la citoyenneté telle qu’elle a évolué depuis 1989 il faut se pencher sur le système partisan roumain et le rôle qu’y joue l’UDMR. Les partis ethniques ont été considérablement critiqués par des observateurs comme Donald Horowitz[3] qui y voient surtout des groupes d’intérêts qui ne s’associent que rarement à l’intérêt général, et lisent dans la division politique selon des lignes ethniques un prélude de la guerre civile, notamment lorsque le groupe est représenté par un seul parti, comme dans le cas de l’UDMR. Comme nous le verrons, ce constat doit être fortement nuancé dans le cadre du parti hongrois.

L’UDMR a hésité entre participation et repli sur soi, et les deux tendances coexistent encore en son sein. Sa situation est particulière, puisque la population hongroise qui est son électorat se situe en Transylvanie donc assez loin de la capitale où se prennent la plupart des décisions. La tentation de l’isolement peut être grande, notamment lorsque le centre l’encourage comme ce fut le cas au début des années 1990. On peut dire que les revendications autonomistes hongroises – à présent nettement moins visibles qu’au début des années 1990 – relèvent aussi d’une méfiance du politique, d’un désir d’échapper au processus de négociation permanente avec l’Etat en délimitant un espace propre de décision.

La vision de l’Etat que l’UDMR cherche à promouvoir n’est pas toujours des plus cohérentes, rappelant celle des élites de l’Europe Centrale au tout début de la transition[4]: Otto Bauer y fait bon ménage avec Milton Friedman, les réminiscences d’austro-marxisme s’y combinent avec des poussées de néo-libéralisme pour discréditer l’Etat. Ce manque de cohérence idéologique n’est pas l’apanage exclusif de l’UDMR : c’est une caractéristique des partis ou organisations post-communistes. Selon Gail Kligman, qui analyse ce phénomène à propos des organisations féministes en Europe de l’Est, c’est souvent le discours occidental le plus efficace qui est adopté en fonction du but poursuivi, indépendamment de ses présupposés théoriques.[5] Il faut reconnaître avec Elie Kedourie, qui le dit à propos du nationalisme, que « la fortune des idées, comme celle des hommes, dépend autant de l’accident que de leur propre valeur ou nature ». L’Etat est vu comme un concurrent incompatible avec l’économie de marché, une menace pour la vie économique locale, et ses institutions sont regardées avec méfiance.[6] Cette vision repose aussi sur l’expérience réelle de l’Etat roumain, de sa lenteur, du clientélisme dans la redistribution de l’après-89. L’Etat et ses structures sont, qui plus est, un concurrent réel dans l’appropriation des biens. A Cluj, l’influence du maire nationaliste Gheorghe Funar est vue comme un exemple particulièrement obtus et agresif de l’action de l’Etat roumain. Beaucoup n’y voient pas une exception, mais l’exemple par excellence de l’action de l’Etat, exemple qui alimente de nombreuses frustrations.

Il est difficile de déterminer exactement à quel point des revendications spécifiques deviennent des forces centrifuges (d’autant que l’efficacité de ces forces dépend toujours également d’autres facteurs). La décennie passée est riche en exemples d’Etats qui éclatent suite à la défection d’une organisation se réclamant d’une partie de la population, souvent selon des lignes ethniques. Pourtant, chaque éclatement a son histoire particulière, tant dans ses raisons que dans la manière dont il se produit, et si l’on observe des effets d’emprunt, de mimétisme ou d’amplification, il ne faut pas conclure de là à une mécanique inéluctable qui menacerait tout Etat multiethnique.

Pour Karl Renner, penseur de l’austro-marxisme qui continue d’inspirer les dirigeants des minorités est-européennes, la lutte des nations dans l’Etat multinational était « une lutte pour l’Etat », sur le modèle de la lutte des grandes nations pour leur propre Etat national. Dans cette optique, ce qui change à l’intérieur de l’Etat, c’est seulement l’échelle à laquelle se déroule cette lutte, qui devient une lutte pour des « droits étatiques ».[7] Par là, Renner voulait montrer que la lutte pour l’affirmation nationale n’est pas destructrice de l’Etat multinational qui en constitue le cadre. Pourtant, dans l’expérience des Etats balkaniques, la lutte pour l’affirmation nationale dans les Etats multiethniques a souvent eu pour résultat non pas le renforcement de la légitimité de l’Etat multinational mais l’éclatement des Etats selon des lignes ethniques.

On peut cependant réfléchir aux conditions qui permettent le maintien de cette lutte dans le cadre de l’Etat. Pour que cette lutte soit une précisément « pour » et non « contre » l’Etat, il faut qu’elle soit suffisamment légitime, à la fois aux yeux de l’Etat et de la minorité, et qu’elle soit suffisamment fructueuse (dans ses résultats et pour ceux qui la mènent). Dans notre cas, et pour parler dans les termes de l’économiste Albert Hirschman, il faut que l’UDMR ait intérêt à choisir l’option « voice » et renoncer à agiter la perspective de l’ « exit ».[8] Il semble que ces conditions existent actuellement en Roumanie. Si cet équilibre venaient à disparaître, cette lutte qui pour l’instant se situe sur le terrain de la compétition électorale, ou parlementaire, pourrait se transformer, comme cela avait été le cas jusqu’en 1996, en affrontement stérile et potentiellement dévastateur pour l’Etat lui-même.

La lutte législative a été d’abord un moyen pour l’UDMR d’imposer sa légitimité (envers la population magyare mais aussi envers l’Etat roumain), tout en satisfaisant quelques-unes des revendications de la population magyare. Le fait que ces revendications empruntent la voie législative, avec une insistance sur le côté procédural, est en soi important : l’acceptation de cette attitude ne s’est imposée que progressivement au sein de l’UDMR et il lui arrive de faire recours à des campagnes de « désobéissance civile », notamment à propos de thèmes comme l’usage de la langue dans l’administration.

Quels sont ces droits? La conception du droit qui ressort de la pratique législative roumaine est particulière : le droit est vu avant tout comme une concession, un avantage, voire une monnaie d’échange – conception qui en fait un objet de négociation permanente. Le problème du droit des minorités est rarement posé en termes de stabilité sociale, de bien public, de buts communs. Les minorités, et notamment les Magyars, sont perçus comme des réclamants, à qui « on donne » tel ou tel droit.[9] Ceci a été valable pour l’ensemble des dirigeants depuis 1990.[10]

La relation entre Etat et minorités est comme celle entre la justice et un délinquant: qui d’autre sait mieux la vérité sur un crime, que le délinquant lui-même? Lui, il connaît la vérité, il connaît le pourquoi. C’est la vie qui démontre tout. Mais il doit le faire savoir, le prouver à la justice. La justice a le pouvoir de l’acquitter, ou de lui appliquer une peine. Ainsi des minorités: elles doivent faire entendre à l’Etat ce qu’elles veulent. Mais elles doivent savoir présenter leur cas. (Entretien avec Gheorghe Rãducanu, conseiller du président Iliescu pour les minorités).[11]

Symptomatique de cette conception est le fait que, bien souvent, les débats les plus âpres eurent lieu sur les rétrocessions et la question longtemps débattue du droit à la propriété. Dans le discours de l’UDMR, la rétrocession des biens, objet des plus âpres combats, est mise sur le même plan que le droit à l’expression. La restitution des biens des Magyars est une question très politique, ces restitutions impliquant bien souvent l’appui des représentants de l’Etat au niveau central et local. Dans le cas des biens des Eglises hongroises, cette question a fait naître d’incessantes polémiques sur le favoritisme de l’Etat à l’égard de l’Eglise orthodoxe, puisque ce n’est que difficilement et petit à petit que ces Eglises ont pu récupérer leurs anciennes possessions. Ceci ne contribue guère à leur entente avec l’Etat roumain.

 Pour relativiser cette conception « patrimoniale » du droit, on doit reconnaître qu’elle n’appartient pas en exclusivité aux pays post-communistes, mais qu’une perception du droit des citoyens comme des « entitlements » (avantages auxquels on a droit) est courante dans les pratiques sociales, comme le montrent entre autres les travaux du sociologue Zygmund Bauman.[12]

 

Une politique du provisoire

 

 

Le provisoire et la négociation permanente sont des traits fondamentaux de la politique roumaine après 1990. La configuration de la vie politique, l’émiettement des partis et le caractère réactif des politiques font que chacun devient prisonnier de l’autre. Ceci s’applique à tous les gouvernements depuis 1990. Une politique qui présente des avantages pour le maintien au pouvoir de dirigeants qui n’ont ni programme clair, ni soutien politique important, mais qui est bien souvent paralysante pour la marche de l’Etat. Ainsi, le pouvoir roumain aurait pu désamorcer des tensions et éviter de longs et stériles débats sur les droits culturels, mais ce choix ne fut jamais fait, notamment pour des considérations électorales. Les partis traditionnels eux-mêmes hésitent à se démarquer des nationalistes de peur d’être étiquetés « anti-nationaux ».

Dans ces conditions, voter une loi peut se révéler un processus extrêmement long, parfois impossible, et les différents gouvernements ont préféré utiliser la procédure des « ordonnances d’urgence » qui sont à valider ultérieurement par le parlement pour être entérinées – ce qui rend très difficile le suivi des différentes politiques menées. Actuellement, il n’y a pas de loi des minorités, une telle initiative ayant été rendue impossible par le désaccord des partis lorsqu’elle fut proposée pendant le mandat de la Convention Démocratique. Le sort des minorités est réglementé par un ensemble de lois et ordonnances dont les plus remarquables ont été celles adoptées pendant ce même mandat : loi sur l’enseignement permettant l’enseignement en langue magyare à tous les niveaux, y compris le supérieur, la loi sur l’administration publique locale permettant l’usage de la langue dans l’administration. La conséquences de ces procédures est que toute mesure est vue comme révocable – ainsi, il n’était pas rare pendant le mandat de la Convention Démocratique de voir les parlementaires PDSR (ancêtre de l’actuel PSD) menacer d’annuler toutes les décisions législatives concernant les minorités.

Une stabilisation durable de la question des minorités, ou au moins un statut juridique clair, n’est donc pas désiré par le pouvoir, car cela lui enlèverait une partie de ses atouts à l'égard de l'UDMR. Il faut garder cet atout dans un contexte de manque de différenciation dans le programme et dans le discours, et surtout dans un contexte instable où le filon nationaliste peut s'avérer réutilisable. Le jour où le pouvoir trouvera qu’il gagne à sacrifier ses bonnes relations avec l’Occident et la Hongrie pour se maintenir, ces acquis pourront être remis en cause. Mais un tel règlement n’est pas non plus du goût de l’UDMR, qui sait que son programme n’a aucune chance d’être satisfait dans les actuels arrangements.

 

Des avantages du provisoire

 

 

Il faut regarder cette politique de l'hésitation dans le contexte de la redéfinition des règles du jeu politique depuis 1989. Malgré des constantes et de lourds héritages, les modes de distribution du pouvoir ont subi une profonde transformation, et il a fallu faire la place pour une formation comme l'UDMR, inédite dans la vie politique roumaine, se distinguant des partis ethniques de l’entre-deux-guerres par son étroit rapport aux partis roumains. Dans ce contexte instable, l’absence de législation n’est pas nécessairement un facteur de régression. La réussite d’une politique doit beaucoup à son ambiguïté.

Si ce cercle vicieux du provisoire représente une contrainte handicapante pour l’activité législative, il est possible de s’en affranchir. Il y a ainsi un « paradoxe des réformes »: les mesures (lois ou ordonnances) adoptées après des années de polémique sont acceptées comme « naturelles » après leur adoption par les acteurs politiques, et le débat se déplace vers une autre thématique.[13] Ainsi de la prévision relative aux panneaux bilingues dans la loi de l’administration publique locale, qui a été pendant des années la cible privilégiée des partis nationalistes et du PDSR d’Iliescu, et qui maintenant est présentée par ces même partis comme un gage de la générosité de l’Etat, une disposition naturelle dans un Etat démocratique, etc.

 

 

Participation: le poids de l’UDMR dans la vie politique roumaine

 

 

Historiquement, si l’on excepte la période communiste, la Roumanie n’a pas connu de parti transcendant les clivages ethniques, c’est-à-dire un parti qui représenterait plusieurs groupes ethniques.[14] Ceci ne doit pas être vu comme une anomalie, mais est dû avant tout à l’histoire de la formation de l’Etat (ou, pour parler comme István Bibó, à l’antériorité de la nation sur l’Etat) : les grands partis historiques (Parti National Paysan, Parti National Libéral) ont été des partis nationalistes roumains (dans le sens de « nation-building »), alors que les minorités allemande et magyare ont eu leurs propres partis après 1918. Après 1989, les partis « historiques » reconstitués n’ont pas eu de programme particulier envers les minorités[15], cependant que le parti d’Iliescu (PDSR) utilisait le facteur ethnique pour sa propre légitimation politique.

Cette situation permet de comprendre pourquoi les relations entre partis prennent facilement appui sur les différences ethniques et mobilisent presque automatiquement des arguments nationalistes (mais aussi parfois des arguments de rassemblement et de multiculturalisme, puisant eux aussi dans l’existence du même clivage). En effet, comme il n’y a pas d’instance reconnue qui puisse arbitrer cette relation, elle risque constamment de devenir conflictuelle. A propos de la politique roumaine, George Schöpflin reconnaît qu’un degré faible de conflit est inévitable, pouvant être « la forme la moins inacceptable de cohabitation ».[16]

Cette situation étant donnée, il apparaît essentiel que l’UDMR ne soit pas exclue des structures du gouvernement, exclusion qui équivaudrait à un isolement politique dont les effets ont été néfastes jusqu’en 1996. En effet, si l’UDMR cessait de participer activement vie politique, c’est l’ensemble de la communauté magyare qui se retrouverait dépourvue de représentation auprès de l’Etat, menace pour tout le processus de démocratisation  – ce type de situation correspond aux cas signalés par Arend Lijphart comme l’exemple de l’Irlande du Nord.[17]

Si une telle formation transcendant les lignes ethniques est pour l’instant inconcevable, la situation des structures actuelles est dynamique. La présence de l’UDMR dans la lutte politique a évolué: de la lutte pour une communauté spécifique elle est devenue une lutte au niveau national. La campagne électorale de 1996 a été à cet égard décisive: c’est la première fois que l’UDMR y présentait un candidat à l’élection présidentielle, et qu’il avait un programme électoral dépassant largement la question des minorités, ce qui a considérablement contribué à la normalisation de ses rapports avec les autres partis.

 

Des vertus de la participation

 

 

Il ne faut pas sous-estimer le poids de la participation au gouvernement de l’UDMR dans la vie politique roumaine. Plus que par les résultats en matière d’activité législative, c’est par l’acceptation de l’UDMR comme force politique légitime qu’on doit le juger: en 1996, sa participation au gouvernement a suscité d’immenses polémiques y compris de la part de la Convention Démocratique à laquelle l’UDMR s’allie. Aujourd’hui, après l’expérience de l’UDMR au gouvernement, une telle contestation serait déplacée. Cette évolution a également été reconnue par les différents acteurs politiques. Selon le sociologue István Horváth « Les partis roumains ont compris que la lutte avec l’UDMR ne leur apporte rien, qu’elle est stérile politiquement ».[18]

L’expérience de l’UDMR au gouvernement relève du consocionalisme. Elle a été essentielle dans le changement de perception des rapports Etat-minorité magyare, tant du point de vue de la population que de celui des dirigeants. Le rôle des quelques ministres magyars au gouvernement, même si avant tout symbolique, a été considérable. Ainsi, une force politique minoritaire, [1]qui d’elle-même ne se retrouverait jamais au pouvoir, a pu avoir sa part de décision, notamment dans des domaines comme l’éducation et la réforme de l’administration. L’idée fondamentale du consocionalisme est que la loi de la majorité absolue n’est pas adaptée dans les Etats multiethniques, puisqu’elle s’aliène la minorité qui n’accède jamais aux ressources du pouvoir.[19] Il faut donc prévoir des mécanismes institutionnels par lesquels la minorité gagne accès aux fonctions de décision. Si dans notre cas ces mécanismes sont partiels et informels (la participation a son origine dans des besoins et des alliances politiques, et non pas dans une prévision constitutionnelle), leur contribution n’en est pas moins réelle.[20]

Ainsi, pendant la période 1996-2000, l’alliance avec l’UDMR était un gage de démocratisation à l’égard de l’Ouest pour les partis au pouvoir, argument que l’actuel PSD d’Iliescu a lui aussi récupéré. L’alliance avec les partis traditionnels a induit d’autres formes de participation. En Roumanie, l’Etat reste la source principale de l’enrichissement et de distribution des biens. Le changement du gouvernement a apporté un changement dans la redistribution des ressources économiques, notamment des biens privatisés. Les Magyars en avaient été exclus d’abord pour des raisons politiques (leur absence de connexions avec le parti d’Iliescu, alors au pouvoir), davantage que pour des raisons de préférence ethnique)[21]. Après 1996, l’accès aux ressources s’est ouvert à eux. Selon le journaliste Herbert Grünwald : « Le plus important dans la participation au gouvernement a été qu’ils ont pu, eux aussi, voler comme tout le monde. Ils ne se sont plus sentis exclus du grand pillage. » (Entretien décembre 2000)

Cette vision quelque peu originale de la justice distributive et de la citoyenneté participative peut laisser sceptique. Elle rappelle l’idéal-type de l’Etat patrimonial décrit par Weber, où « les pouvoirs gouvernementaux et les avantages qui leur sont associés sont traités comme des droits privés »[22]. Elle se combine à l’absence d’une vraie conscience du bien public. Dans les discours, celui-ci est souvent assimilé à la mobilisation communiste. Pourtant, la voie patrimoniale était la voie la plus sûre de cooptation de l’élite magyare. L’essentiel des achèvements de cette période est qu’une partie de l’élite magyare a dû son succès à la coopération avec l’Etat roumain – chose nouvelle dans l’histoire de la Roumanie.

Nous le voyons, dans la relation entre minorité et Etat, citoyenneté et nationalité ne sont pas des concepts fixés, ce qui permet une certaine flexibilité, souvent salutaire, des rapports d’appartenance, mais qui menace aussi de déposséder les citoyens de leurs droits. Il s’agit là d’une ambiguïté qui n’est pas le monopole des Etats d’Europe de l’Est : ainsi, les Etats occidentaux combinent aussi des principes de citoyenneté contractuelle et des principes d’appartenance ethno-nationale.[23]

 

III. Les Magyars dans le dispositif étatique roumain: un Etat sans contrat social?

 

Tout au long de son histoire, l’Etat roumain a cherché à nier aux minorités, notamment aux Magyars, tout caractère de sujet politique autonome (dans le discours politique, dans le découpage administratif, dans les déplacements de la population), en refusant de les reconnaître comme « nation », et en considérant leurs demandes d’autonomie comme frappées de nullité. Cette attitude a caractérisé l’ensemble des Etats héritiers des grands empires est-européens, et même l’attitude de l’empire austro-hongrois envers certaines minorités (notamment les Serbes et les Roumains). C’est, comme le montre Gellner, le propre de tous les nationalismes de refuser aux autres nations les droits que l’on considère comme naturels pour la sienne. D’ailleurs, le groupe hongrois de Roumanie n’échappe pas non plus à cette mentalité exclusiviste. L’attitude de l’UDMR par rapport aux autres groupes ethniques, notamment les Tziganes, reflète souvent cette incohérence (lorsque cela avantage l’UDMR, ils sont vus comme une entité ; dans les autres cas, on met l’accent sur leur dispersion, leur incapacité à construire une nation, etc.).

Le droit roumain et en général le droit des minorités est rétif à la notion de droits collectifs, car celle-ci implique de considérer le groupe comme un tout et de lui donner des droits comme tel. Or, constituer la communauté en personne juridique introduit un niveau intermédiaire entre individu et Etat. C’est pourquoi la loi roumaine préfère des formulations comme « membre d’une minorité nationale », voulant éviter de réifier la communauté. A cet égard, les discussions du projet de la nouvelle Constitution roumaine de 1991 sont révélatrices : les Magyars suggèrent d’introduire la notion de peuple constitutif, revendiquant le statut de « nation associée à la nation roumaine », inacceptable d’un point de vue roumain, car ceci demanderait de réviser toute la doxa roumaine de la constitution de la nation.

Du point de vue roumain, les Magyars sont donc une « minorité nationale ». Le qualificatif de « minorité nationale », utilisé dans la Constitution, est lui-même ambigu. Signifie-t-il « minorité de la nation Roumaine », à savoir une minorité dont la destinée est liée avec celle de la nation roumaine, ou bien s’agit-il d’une « minorité qui est elle-même une nation » et dans ce cas la Constitution se contredirait elle-même puisqu’elle affirme que la Roumanie est un Etat « national » et non « multinational », comme l’auraient souhaité les députés UDMR. La relation de ces groupes avec le groupe ethnique roumain n’est pas définie, et l’on peut s’interroger sur le syntagme « peuple roumain », au nom duquel la Constitution est promulguée.[24]

On sait que ce manque de définition du souverain n’est pas le propre de la constitution roumaine[25] et qu’une définition trop précise de cette nation peut se révéler explosive. Ce flou n’empêche pas les législateurs roumains de considérer que la nation va de soi :

National est le caractère le plus généreusement distribué par la Constitution: ainsi, la souveraineté, les minorités, l’hymne, une fête, la monnaie, la sécurité, une certaine haine, la politique qui protège les personnes handicapées, le système de défense, la recherche scientifique, le budget public, l’indépendance, certains problèmes et, enfin, un type d’intérêt reçoivent, tour à tour, chacun et chacune, le «privilège»du national.[26]

 

L’importation de la problématique du contrat social dans l’étude du nationalisme est légitime, d’abord en vertu du lien privilégié qui existe entre les deux notions de contrat et de nation, dans l’importance historique qu’elles ont pris à l’époque des Lumières. Elie Kedourie montre comment, à travers plusieurs paliers historiques et bien des malentendus, on a glissé de l’un à l’autre.[27] Le nationalisme a bien son origine dans une logique démocratique (la souveraineté de la nation, et non d’un groupe particulier, telle qu’elle est exprimée dans la Déclaration des droits de l’homme), qui a été rendue possible par la pensée des Lumières et notamment de Rousseau et Kant.

Or, le nationalisme moderne substitue au contrat social une idée de souveraineté naturelle de la nation – en affirmant l’appartenance naturelle des membres de la nation à l’Etat. Il affirme que tout pouvoir qui ne tient pas son origine de la souveraineté de la nation est illégitime. A l’origine de l’Etat, il n’y a pas un contrat passé par chaque l’individu, la souveraineté ne passant plus par l’individu mais par ce corps collectif qu’est la nation – et c’est justement autour des notions d’individu et de collectivité que se mène le débat sur la citoyenneté en Roumanie. L’ironie c’est qu’une telle conception de la nation, universaliste dans son origine historique, a permis en Europe l’affirmation des plus grands particularismes.

 

La dispute sur le fondement de l’Etat

 

 

L’Etat roumain est un Etat jeune et, si la question de sa légitimité reste un tabou pour le discours publique, celle-ci ne cesse de transparaître dans les débats, notamment à propos de la Transylvanie, région où le premier Etat historique a été hongrois. Alors que l’attribution de ce territoire à la Roumanie en 1918 a été le résultat de l’arbitrage entre les grandes puissances européennes, l’historiographie roumaine en a fait l’aboutissement naturel de la lutte du peuple roumain pour l’unité. La Transylvanie a été au centre de la pensée nationaliste roumaine, et cette préoccupation a été à la mesure des doutes et de la contestation de cette version de l’histoire du coté magyar.

La prédominance d’une conception « ethnique » ou « citoyenne » de la nationalité est liée à l’assise de l’Etat et à son ancienneté selon le juriste Stéphane Pierre-Caps[28]: dans les Etats dont les structures sont jeunes, l’affirmation, explicite ou non, d’un « droit du sang » est bien souvent la seule ressource qui permet de refuser l’existence politique aux nations rivales (dans notre cas la nation hongroise), qui réclament leurs droits sur certains territoires par exemple. On pourrait aussi ajouter que les Etats nés au 19ème siècle, comme la Roumanie, disposent beaucoup plus naturellement (pour des raisons que l’on peut expliquer par l’histoire des idées mais qu’il serait trop long d’expliciter) de cette forme de légitimation, forme obligatoire s’il faut en croire Anthony Smith, qui affirme que la seule façon d’entreprendre le nation-building aujourd’hui est de se baser sur les liens ethniques, voire familiaux, que l’on retrouve ou que l’on invente entre ses membres.[29]

C’est pourquoi la question du rapport à l’Etat se pose bien souvent en termes de primordialité : l’une des multiples facettes de la concurrence entre Roumains et Magyars en Transylvanie est celle du « premier venu » ou du « premier occupant », objet d’une vraie compétition entre écoles d’historiens, compétition aveugle, puisque les deux écoles ne confrontent pas leurs recherches et qu’elles restent enfermées dans leur tradition historiographique. La primordialité comme légitimité, source « naturelle » de l’Etat et du droit, est un phénomène largement répandu.[30] Le nationalisme roumain a souvent vu dans les Magyars des envahisseurs, descendants des Huns, image reprise avec succès par des leaders populistes comme Gheorghe Funar ou Corneliu Vadim Tudor, chez qui elle devient une métaphore filée : les Huns, parlant une langue incompréhénsible, mangeant la viande crue qu’ils gardent sous la selle des chevaux, dévastant tout sur leur passage, sont censés être les archétypes du Magyar. En réponse, le nationalisme magyar a lui aussi construit une image du Roumain comme « nouveau venu », mais le présentant comme inférieur socialement et culturellement.[31]

La question de l’ancienneté de la présence est devenue un thème sous-jacent du discours politique plus qu’un thème explicite, comme le montrent des études récentes.[32] Cependant, cette idée est bien enracinée dans la pensée de l’Etat : on retrouve cette association entre ancienneté et droit dans la Constitution même, lorsqu’il s’agit de distinguer les minorités bénéficiant de droits constitutionnels des autres. Cette distinction, qui frappe par son arbitraire (certains des 18 groupes ethniques qui en bénéficient sont pratiquement inexistants, à la différence des nouveaux immigrants asiatiques ou africains, plus nombreux mais sans droits constitutionnels), montre que la question du « premier venu » garde encore son importance.[33] Le thème de la possession associée à l’ancienneté de la présence est parfois repris même par les intellectuels libéraux. « Nous sommes les propriétaires de la Transylvanie, et c’est le devoir d’un propriétaire d’être généreux envers les locataires», affirmait l’ancienne dissidente Doina Cornea[34].

On peut mettre en parallèle ce droit en vertu de la primordialité, et le « droit du plus fort » tel que Rousseau le critique dans le Contrat Social – notamment à travers leur lien à la propriété. Le droit du plus ancien est un droit du plus fort appliqué à l’histoire, et il est tout autant ennemi de l’égalité entre citoyens. Que l’ancienneté soit perçue comme un droit de propriété (comme le dit moins subtilement une chanson populaire roumaine : « Nous sommes Roumains/Nous sommes à jamais les maîtres ici «[35]) prolonge notre réflexion précédente sur l’Etat patrimonial.

L’argument de l’ancienneté peut aussi apparaître comme argument à l’appui d’une demande d’inclusion. Selon le député UDMR György Tokay «dix siècles d’histoire sont suffisants pour nous considérer des citoyens égaux». Mais il s’agit d’une demande d’inclusion en tant que groupe et non pas que citoyens individuels : les Magyars s’affirment comme nation fondatrice en Transylvanie, voire en Roumanie : dans les débats de l’assemblée constitutionnelle on peut relever des expressions comme «les minorités nationales et ethniques sont des facteurs de l’être étatique», ou la minorité est une «entité étatique». [36] Ce vocabulaire qui personnifie l’Etat, qui lui confère une personne et une « âme » se retrouve aussi chez les juristes roumains qui, de leur côté, refusent que cette « âme » soit composite, mais qui affirment son indivisibilité.

Ces querelles de théologiens ne dépassent pas une vision ethnique de la politique. Le premier point de vue composite lui aussi la conception nationaliste et en fait la base de sa réflexion, en demandant que l’Etat soit fondé, non plus sur un seul, mais sur deux (ou plusieurs) groupes ethniques. Dans les deux cas il y a un présupposé, à savoir que dans l’Etat-nation, le problème du contrat social ne se poserait pas, le fait d’appartenir à la même « nation » étant la garantie suprême de la légitimité de l’Etat. Dans l’Etat multinational, en plus de cette garantie, il faudrait que les différentes parties s’accordent sur le fait de former un Etat.

 

 

Contrat fictif ou contrat réel ?

 

 

On peut poser le problème de la citoyenneté en Roumanie en termes d’absence du contrat social. Rousseau définissait le contrat social, non comme événement historique à l’origine des sociétés, mais comme leur condition implicite de fonctionnement et d’acceptation de l’Etat.

Dans notre cas, le problème du contrat serait celui de l’absence d’une volonté générale. Il y aurait une partie constitutive de la population qui ne serait pas partie de ce contrat. En effet, les Magyars de Roumanie se sont retrouvés citoyens roumains à l’encontre de leur volonté et ont longtemps espéré leur retour à la Hongrie. Ce fait est constamment rappelé par l’UDMR, qui en fait un argument contre l’assimilation. Ainsi, l’assimilation serait justifiée en France ou aux Etats-Unis, où les immigrés sont venus volontairement pour s’intégrer dans la nation dominante, mais pas en Roumanie, où les Magyars n’ont pas désiré l’inclusion.[37]

L’inclusion historique dans l’Etat roumain est souvent assimilée à une dépossession de droits. Aujourd’hui, ce sentiment est utilisé, à la fois par l’Etat roumain pour accuser les Hongrois de manque de loyauté et d’ingratitude et par les organisations de ces derniers qui manipulent le thème de l’» injustice historique ». La défection vis-à-vis de l’Etat s’est exprimée à plusieurs moments, des campagnes de désobéissance civile (mais on pourrait aussi dire que ces campagnes sont une reconnaissance de l’Etat) au vote contre la Constitution de 1991 dans les départements de Covasna et Harghita, où les Hongrois vivent en majorité. Or, la Constitution se donne comme l’expression de la volonté générale, elle parle au nom des citoyens et elle en émane. Le vote signifie ainsi la contestation même des principes sur lesquels se fonde l’Etat.

La double appartenance – à la Roumanie et à la nation hongroise – reste un problème réel, qui va de paire avec le statut tout particulier de la Transylvanie, souligné par Seton-Watson, qui décrit l’impasse dans laquelle les aléas historiques ont mis cette région :

La caractéristique de la Transylvanie est qu’elle a été pendant des siècles le pays de deux nations, chacune avec son histoire et sa culture propre. Ni les Roumains ni les Hongrois ne peuvent en toute justice être appelées des minorités : la Transylvanie est à la fois une terre roumaine et une terre hongroise.[38]

Historiquement « le pays de deux nations », la Transylvanie ne peut l’être politiquement, devant le refus de l’Etat roumain de l’envisager ainsi et les dangers réels d’éclatement que cela comporte. Le principe d’Ernest Gellner selon lequel « tous les nationalismes ne peuvent être satisfaits en même temps. La satisfaction de certains implique la frustration des autres. » est particulièrement pertinent en Transylvanie, où l’alternance historique de la domination  a satisfait toujours un nationalisme au détriment de l’autre.

Comme on l’a vu, l’UDMR a cherché à substituer à l’idée de contrat entre tous les citoyens celle de contrat réel entre deux parties à la fondation de l’Etat. Il y a des antécédents à cette idée, notamment dans les propositions des intellectuels magyars de l’entre-deux-guerres.[39] Mais ceci rappelle aussi l’exemple canadien, et il est possible que l’UDMR s’en soit directement inspirée. Au Canada, la nation est vue comme le fruit d’un contrat social entre deux nations historiques, ce qui confère certains droits spécifiques dont seuls les locuteurs de français et d’anglais bénéficient. Même s’il existe d’autres groupes ethniques importants, on ne leur confère pas le même caractère fondateur de certains droits.[40] Bien sûr, ce refus pose de nombreux problèmes notamment eu égard aux demandes des immigrés plus récents. De plus, la réalité historique de la relation entre les deux groupes dément cette idée de contrat social qui n’est qu’une interprétation a posteriori.

Une telle idée du contrat permet d’éviter ce est essentiel chez Rousseau, à savoir la totale allégeance du citoyen à l’Etat, sans intermédiaire aucun.[41] Une telle position, du point de vue des minorités, ne serait pas une égalité mais une « citoyenneté de seconde catégorie ».

Dans son livre suggérant une solution du problème des minorités d’Europe de l’Est, Stéphane Pierre-Caps prévoit la mise en place d’un véritable contrat, garantissant d’un côté des droits aux minorités, de l’autre l’allégeance envers l’Etat.[42] Le contrat social des société multiculturelles serait différent de celui de Rousseau : 

Le citoyen minoritaire se voit impartir une obligation de loyalisme envers l’Etat national, celui-ci tenant en particulier au respect de son intégrité territoriale et de sa législation. En contrepartie, l’Etat national garantit le droit à l’identité minoritaire et s’interdit toute politique d’assimilation contraire au vœu des minoritaires. 

La vision du Contrat Social de Rousseau garantissait l’égalité entre tous les citoyens par l’absence de corps intermédiaire entre les citoyens et l’Etat. Dans un Etat multiculturel, ceci n’est plus possible.

Mais il faudrait d’abord se demander si une telle initiative, émanant de l’Etat, est réaliste et surtout si elle est heureuse étant donné le rapport individu-Etat qui est celui des Etats post-communistes. On peut dire que pour l’instant l’idée d’un tel contrat est exclue en Roumanie, parce que les deux parties ne sont pas prêtes à se positionner sur un terrain commun. Il manque un accord minimal sur des principes fondamentaux, ou pour parler John Rawls, il n’y a pas encore de consensus sur des normes de « raison publique » censées être la base qui régule les conceptions du monde divergentes et les revendications spécifiques qu’elles génèrent.[43] Pour l’instant, cet accord ne peut avoir lieu, à cause des blocages idéologiques (conceptions de la nation, de l’histoire, refus de l’Etat multinational etc.), de conflits d’intérêts, mais aussi à cause de risques réels, dont celui de contestation de l’autorité de l’Etat, voire d’éclatement. En l’absence de ce contrat, l’Etat ne peut que chercher des solutions de compromis.

Mais s’il faut attendre que les présupposés démocratiques soient partagés par tous, l’attente sera peut-être trop longue. Peut-être faut-il davantage prêter attention à la pratique, notamment parlementaire,  qu’à l’attitude par rapport à la Constitution. Or, cette pratique montre que la contribution de l’UDMR dans l’activité législative est importante, qu’elle dépasse les questions regardant la minorité hongroise, qu’elle apporte une contribution à l’élaboration de politiques. De par sa participation à la vie politique, aux élections, elle reconnaît l’existence de l’Etat. Peut-être cette reconnaissance tacite vaut-elle mieux qu’un acharnement sur la question de la citoyenneté.

 

 

Il est probable que la situation des Magyars de Roumanie restera longtemps encore ambiguë. Bien que nous ayons identifié des évolutions importantes, il est difficile de croire qu’une culture véritable de l’identité citoyenne puisse se mettre en place sans que l’Etat roumain retrouve un minimum de stabilité (souvenons-nous que la dernière « minériade » ne date que de 1999), sans qu’il assure la sécurité des personnes et un rempart contre la pauvreté extrême, sans qu’il acquière un certain prestige auprès de la population dans son ensemble. Jusqu’alors, la situation dépendra largement de l’attitude des élites politiques et des notables locaux, et leurs efforts seront nécessaires pour l’évitement des escalades et les manipulations qui sont toujours possibles, possibilité dont une visite en Transylvanie permet de se convaincre. Cependant ce constat ne doit pas nous conduire à réduire le sort des Magyars à un problème essentiellement économique. Rappelons encore l’importance déterminante du facteur étranger dans l’évolution de la situation. Les Européens de l’Est reprennent souvent le thème de l’abandon par l’Ouest qui nie sa responsabilité dans des situations qu’il a contribué à provoquer. Dans notre cas, l’abandon aurait des conséquences très graves, puisque nombre de changement dans la relation minorité-Etat ont eu comme cause directe l’intervention des organisations occidentales.

 

 

 



[1] La multiplication de ce type de poste d’adjoint au ministre est caractéristique de l’administration roumaine, où le partage de telles positions permet au parti majoritaire de s’assurer la fidélité des fonctionnaires publics et l’allégeance des ministères.

[2] Sur ces questions voir Nadège Ragaru, « Les avatars de l'aide internationale dans les Balkans »

in Revue internationale et stratégique, no 40 - hiver 2000-2001.

[3] Ethnic Groups in Conflict, University of California Press, 1985.

[4] Voir Georges Mink, Jean-Charles Szurek, La grande conversion, Seuil, Paris, 1999.

[5] Susan Gal, Gail Kligman, The Politics of Gender after Socialism, Princeton University Press, 2000.

[6] Entretien avec Csaba Takács, Cluj-Napoca, mai 2001. Voir également György Frunda, Irina Stefoi, Drept minoritar, spaime nationale, [Droit minoritaire, peurs nationales], Kriterion, Bucarest 1997.

[7] In Karl Renner, La nation, mythe et réalité, Presses Universitaires de Nancy, 1998.

[8] Alfred Hirschman, Exit, Voice and Loyalty, Responses to Decline in Firms, Organizations, and States, Harvard University Press, Cambridge, 1970.

[9] Ainsi, il est courant d’entendre, tant du coté roumain que du côté hongrois, « si on nous donne la langue », « si on leur donne l’Université » - tant chez les élites politiques que dans la population.

[10] Un simple aperçu des déclarations des dirigeants dans la presse montre très clairement cette vision du droit.

[11] Bucarest, mai 2001.

[12] Bauman, In Search of Politics, Polity Press, Oxford, 1999.

[13] Voir l’analyse de ce phénomène par Alina Mungiu-Pippidi, Transilvania subiectivã [La Transylvanie subjective], Humanitas, Bucarest, 1999.

[14] Il est significatif que la seule exception a été le régime communiste, ce qui fait ressembles toute tentative dans ce sens à une cooptation et l’expose au soupçon.

[15] Le passé nationaliste de ces parti est constamment rappelé par leurs rivaux politiques qui les accusent de ne pas avoir su dépasser leur idéologie de l’entre-deux-guerres.

[16] George Schöpflin, Nations, Identity, Power, New York University Press, New York, 2000.

[17] « Surtout dans les sociétés plurielles – sociétés qui sont fortement divisées selon des clivages religieux, idéologiques, linguistiques, culturels, ethniques, ou raciaux, jusqu’à former de véritables sous-sociétés séparées avec leurs propres partis politiques, groupes d’intérêt, et moyens de communication – la flexibilité nécessaire à la démocratie est susceptible de manquer. Dans ces conditions, la loi de la majorité n’est pas seulement anti-démocratique, mais aussi dangereuse, parce que les minorités auxquelles on nie l’accès au pouvoir se sentiront exclues et victimes de discrimination et pourront perdre leur allégeance au système. » Arend Lijphart, Government Forms and Performance in 36 Countries, Yale University Press, New Haven, 1999.

[18] Entretien avec István Horváth Cluj-Napoca, mai 2001.

[19] Op. cit.

[20] Le philosophe Brian Barry relève ce côté informel dans tous les « arrangements » consocionalistes, pour en faire la critique (Democracy and Power, Oxford University Press, 1991). Dans notre cas cependant, le caractère informel du système politique est souvent un atout, évitant les inconvénients d’un trop grand formalisme, comme nous le verrons par la suite.

[21] La privatisation des biens nationalisés reste encore un puissant facteur de division. Sur l’importance du facteur nationaliste dans ce processus, notamment à Cluj, voir par exemple România Liberã, 26 novembre 1991.

[22] Weber, Economie et Société, Plon, Paris, 1971.

[23] Jean Leca décrit cette « combinaison d’artificialisme et de naturalisme » qui caractérise les démocraties modernes et leur permet de multiplier les formes d’appartenance (et d’exclusion). Voir « La citoyenneté entre la nation et la société civile », in Dominique Colas, Claude Emeri, Jacques Zylberberg, Citoyenneté et nationalité, Perspectives en France et au Québec, Presses Universitaires de France, 1991.

[24] Si le peuple n’est pas défini, le pays l’est : « La Roumanie est la patrie commune et indivisible de tous ses citoyens, sans distinction de race, de nationalité, d’origine ethnique, de langue, de religion, de sexe, d’opinion, d’appartenance politique, de fortune ou d’origine sociale ».

[25] Voir Dominique Colas, « La citoyenneté au risque de la nationalité », in Marc Sadoun, dir, La démocratie en France, Gallimard, Paris, 2000.

[26] Cristian Preda, « La nation dans la Constitution de 1991 », in Studia Politica: Romanian Political Science Review, no. 3 /2001.

[27] Kedourie, Nationalism, Hutchinson, Londres, 1960.

[28] « Il existe un profond décalage entre une structure politique – l’Etat national – importée et une réalité nationale fortement marquée par une vision organique du groupe social, dont on sait qu’elle tient tout autant à des frontières mouvantes qu’à un besoin existentiel de différenciation, faute d’un pouvoir politique véritablement unificateur ». La multination, l'avenir des minorités d’Europe centrale et orientale, Odile Jacob, Paris, 1995.

[29] Anthony Smith, The Ethnic Origins of Nations, Blackwell, Oxford, 1986.

[30] Voir Schöpflin, Myth and Nationhood, Hurst & Co., Londres, 1997.

[31] Le nationalisme magyar a longtemps été un nationalisme « aristocratique ». François Fejtö parle d’un « sentiment de supériorité orgueilleux et méprisant à l’égard de tout ce qui était étranger » (Histoire de la destruction de l’Autriche-Hongrie, Seuil, Paris, 1993.)

[32] Les enquêtes d’Alina Mungiu-Pippidi (op. cit.) montrent que, bien que se référant chacun à leur doxa historique nationaliste, Hongrois et Roumains de Transylvanie sont conscients du caractère « politiquement incorrect » de la question de la primordialité.

[33] La représentation des 18 groupes ethniques au Parlement, présentée souvent comme une mesure novatrice et libérale, ne doit pas tromper : son principal but, c’était d’assurer au parti au pouvoir (à l’époque, le parti d’Iliescu), 18 voix supplémentaires au Parlement, ce qui peut souvent être déterminant étant donné la fragmentation des forces politiques – en échange de « pensions alimentaires » (expression de Dan Oprescu, entretien à Bucarest, juin 2001). Ces partis sont inféodés au parti au pouvoir. Cette mesure puise en fait dans la démagogie d’avant-89, lorsque les minorités avaient leur inévitable représentant à l’Assemblée nationale.

[34] Expres, 26 Juillet 1991.

[35] Noi sîntem români, par Nicolae Furdui Iancu.

[36] Propos cités par Cristian Preda, La nation dans la Constitution, op.cit.

[37] Cet argument a été utilisé contre l’obligativité de l’apprentissage de la langue roumaine pour les Magyars. Voir György Frunda, Irina Stefoi, op. cit.

[38] Hugh Seton-Watson, Nations and States: an Inquiry into the Origins of Nations and the Politics of Nationalism, Methuen, Londres, 1977. István Bibó considère lui aussi la Transylvanie comme un cas à part, en raison de l’intrication extrême des peuples, et qui échappe aux solutions (discutables) de redéfinition des frontières qu’il propose.

[39] Voir Flóra Gábor, « Primii teoreticieni ai transilvanismului » [Les premiers théoriciens du transylvanisme], in Altera, 10, 1999.

[40] Voir Pierre A. Coulombe, Citizenship and Official Bilinguism in Canada, in Kymlicka, Norman, Citizenship in Diverse Societies, Oxford University Press, Oxford, 2000.

[41] « Chacun de nous met en commun sa personne et toute sa puissance sous la suprême direction de la volonté générale ; et nous recevons en corps chaque membre comme partie indivisible du tout ». Du contrat social, Flammarion, Paris, 1992.

[42] Stéphane Pierre-Caps, La multination, l'avenir des minorités d’Europe centrale et orientale, Odile Jacob, Paris, 1995.

[43] John Rawls, The Law of Peoples, with  The Idea of Public Reason Revisited, Harvard University Press, Cambridge, 1999.