Entretien
Propos recueillis par Maxime
Forest à Prague, le 20/02/2003, à l’occasion de la conférence organisée par le
Centre Français de Recherche en Sciences sociales, l’EHESS et l’Université
Charles sur le thème : « héritages européens, convergences ou
divergences ? »
MUTATIONS des ESPACES en Europe
Centrale et Orientale
Trajectoires territoriales et agraires dans une Europe de l’entre-deux
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Le volet agricole a constitué l’une des
principales pierres d’achoppement du processus d’élargissement lors du récent
congrès de Copenhague. Si l’ensemble des pays candidats ont négocié un plus
large accès de leurs agriculteurs aux financements européens inclus dans la
P.A.C, les campagnes polonaises, tchèques ou baltes présentent des visages très
différents, après 10 ans de transformations. Quelles sont les différences les
plus frappantes aux yeux du géographe ?
Les différences sont en effet importantes, cependant, elles
ne datent ni d’aujourd’hui, ni même de cette décennie de transformation. On
peut ainsi parler notamment d’une exception polonaise, puisque ce pays a
résisté à l’imposition du modèle collectiviste et conservé une agriculture
paysanne. Aussi la trajectoire de la Pologne a-t-elle été d’emblée différente
après 1989, dans la mesure où il n’était pas nécessaire de procéder à une
décollectivisation massive. Cette agriculture paysanne s’est maintenue, en se
repliant, en suivant un processus d’involution, c’est-à-dire de régression,
avec un replis sur des activités de subsistance et un gonflement de la main
d’œuvre agricole signalant en réalité un sous-emploi ou un chômage caché[1].
Au contraire, les agricultures tchèque, slovaque et
hongroise ont procédé à une décollectivisation et à des transformations,
passant en premier lieu par la privatisation des terres et des moyens de
production, puis leur restructuration. Cette dernière s’est caractérisée par la
réduction des emplois agricoles, l’évolution des systèmes de production et le
développement de nouvelles productions, plus compétitives sur les marchés
intérieurs et européen. Les pays Baltes présentent également des trajectoires
différenciées, avec dans le cas de la Lituanie, un retour au modèle de
l’agriculture familiale. Ce modèle avait été développé durant de
l’entre-deux-guerres, suivant l’inspiration du modèle danois[2],
dans le cadre de réformes agraires favorisant la propriété paysanne. A la suite
des restitutions des années 1990, on a assisté à une réinstallation de
certaines familles sur leurs terres, afin de renouer avec l’agriculture
qu’elles pratiquaient autrefois. Par ailleurs, dans ces pays, les anciens
lopins attribués aux travailleurs des kolkhozes ont été élargis, jusqu’à la
dimension de 3 hectares, de sorte qu’ils permettent une agriculture de
subsistance, dans des régions où le chômage rural est devenu très important.
2. Héritages et
trajectoires
L’analyse des transformations
sociales, économiques et politiques connues par l’Europe post-communiste a
souvent mis l’accent sur les legs du passé, que ce soit comme passif ou
entrave, ou bien comme source de recompositions et d’innovations. Quels sont
ces legs pour l’organisation des espaces centre-européens ?
Les géographes qui ont dressé l’inventaire du passif laissé
par la période socialiste, n’ont pas manqué de stigmatiser les paysages
défigurés par l’industrialisation, l’architecture des grands ensembles urbains.
De même, ils ont dénoncé les dégâts écologiques entraînés par le modèle
agricole collectiviste[3].
Mais au-delà, l’héritage en question comporte aussi les diverses formes
d’appropriation politique et économique de l’espace, ainsi que les identités
territoriales formées durant quarante années de régime communiste. Il était
néanmoins difficile de prédire quels éléments de cet héritage se révéleraient
actifs durant les transformations[4].
De
fait, certains auteurs ont par la suite mis l’accent sur la capacité des legs
du système communiste à modeler les nouvelles structures spatiales, à agir
autrement que comme une force d’inertie entravant les transformations. On a
ainsi observé des recompositions de structures hybrides, combinant ancien et
nouveau, notamment en ce qui concerne les structures de productions agricoles.
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A titre d’exemple des effets induits du
passé, les types de transfert des propriétés autrefois d’Etat (restitution /
privatisations) ont-ils influencé les modes d’exploitation des terres
agricoles ? Est-il possible de discerner, sur cette période courte, des
évolutions dans les paysages ?
On a observé qu’il pouvait fort bien y avoir restitution ou
privatisation à grande échelle des terres, sans qu’il y ait pour autant
d’impact visible de ces transformations sur le paysage. Je prendrai l’exemple
de la Slovaquie et de la République tchèque, où l’on a restitué les terres à
des centaine milliers de familles anciennement propriétaires[5].
Là, ces restitutions sont essentiellement restées visibles sur le papier et
encore, sous réserve que les cadastres aient bel et bien été remis à jour. En
revanche, les droits d’usage restent relativement concentrés, puisque ces
terres sont exploitées par des entités relevant du statut coopératif ou
sociétaire. On a assisté à des conversions de type néo-collectiviste[6] :
des coopératives de nouveaux propriétaires ont souvent pris le relais des
anciennes structures, ce qui a conduit à un relatif émiettement de la propriété
foncière et des actifs non fonciers (comme le matériel), sous forme de parts.
Toutefois, une recomposition du capital s’opère fréquemment à l’initiative du petit
groupe des gestionnaires capables de mettre en œuvre des stratégies
« d’appropriation-contrôle ». Ces structures hybrides tendent à se
transformer progressivement en diverses formes de sociétés.
Dans
d’autres pays, au contraire, les transformations du parcellaire, sa
fragmentation au niveau de la structure de propriété, se traduisent par une
fragmentation ou une organisation au niveau des exploitations. C’est notamment
le cas lorsqu’une agriculture connaît un mouvement de déconcentration et de retour
à l’agriculture familiale, suite à des restitutions. C’est une réalité
observable notamment en Roumanie, en Albanie – qui représente un cas extrême de
déconcentration de l’exploitation des terres – ou des pays Baltes, dans les cas
de la Lettonie et de la Lituanie.
3. Disparités
régionales
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Au sein des pays post-communistes, ainsi
qu’à l’échelle centre-européenne, de quelle manière ont évolué les disparités
régionales qui affectaient le développement de certains territoires, parfois
dès avant la période communiste ?
Au cours de la période communiste, les pouvoirs politiques avaient
engagé des politiques régionales de redistribution, de manière à atténuer ces
disparités de développement. A partir des années 1990, avec l’établissement de
l’économie de marché, on a assisté à l’émergence de nouvelles différenciations,
ainsi qu’à la résurgence d’anciennes. Parmi les nouvelles, on note
l’accentuation des différences de développement entre les grands centres
urbains et les campagnes. Les premiers ont été les centres de diffusion des
progrès technologiques et économiques. C’est là que se sont concentrés les
investissements directs étrangers, les innovations, les activités du tertiaire.
Les campagnes sont pour leur part, globalement, tombées dans une crise profonde,
liée non seulement à la privatisation de l’exploitation agricole, mais aussi à
la disparition de certaines activités industrielles qui avaient été implantées
en milieu rural. Aussi connaissent-elles dans leur ensemble de fort taux de
chômage et des processus de paupérisation.
D’autre
part, des disparités ont repris de la vigueur, telles celles opposant des
régions en fonction d’une symétrie Ouest/Est, suivant ce que l’on désigne
souvent comme un gradient Ouest/Est. Sur la longue durée de l’histoire, on a pu
en effet observer l’existence d’un gradient de la modernité, les innovations
progressant plus rapidement dans les régions occidentales que dans les régions
orientales. Ces oppositions, qui affectent l’ensemble des pays de la région, à
l’exception de la République tchèque, où les disparités sont moins accentuées,
se sont renforcées depuis 1990. On a dans un premier temps cherché à expliquer
ces disparités par le contexte des transformations intervenues après la chute
des régimes communistes, en soulignant en particulier, l’effet de proximité
avec les pays occidentaux, qui aurait été susceptible de stimuler les régions
les plus à l’Ouest. Mais ceci ne suffit pas à expliquer le renforcement de ces
inégalités de développement, qu’il semble au contraire nécessaire de replacer
sur une période plus longue, au regard de processus de différenciation
remontant au moins jusqu’à la fin du XIXème siècle.
Concernant les régions frontalières, existe-t-il des espaces plus
dynamiques ? Ces disparités correspondent-elles à l’existence de
structures de coopération, telles les eurorégions, mises en place ?
C’est là ce que se sont efforcé d’analyser un certain nombre
de chercheurs. Or, il semble qu’il faille demeurer prudent sur les effets
prétendument positifs et stimulants de la proximité des frontières avec les
pays occidentaux. On ne peut en effet généraliser ces effets, puisque si des
régions, comme la Bohême méridionale, frontalière de la Bavière et de
l’Autriche, n’ont pas connu d’effets particulièrement positifs, d’autre ont pu
voir favoriser leur développement. De la même manière, il faut également faire
preuve de circonspection quant aux résultats obtenus par les eurorégions. Si je
me réfère par exemple aux travaux de Gilles Lepesant[7],
le bilan de près de dix ans de coopération transfrontalière germano-tchèque et
germano-polonaise, en particulier dans le cadre des eurorégions, est en deçà de
ce qui était escompté. Ceci est notamment à mettre sur le compte de
revendications historiques mal éteintes entre Etats voisins[8].
Par ailleurs, des différends ont pu surgir à propos de la perception de risques
écologiques[9].
Quels sont les territoires qui se
trouvent aujourd’hui dans les situations les meilleures et qu’est-ce qui
explique selon vous dans leurs processus de transformation, qu’ils se trouvent
dans ces situations plus avantageuses ?
On ne peut généraliser, car on constate une grande diversité des dynamiques locales, au niveau administratif de base, lequel peut être relativement étendu comme en Pologne, ou plus restreint comme en Slovaquie, en Hongrie ou en République tchèque. Cette diversité constitue un des résultats des réformes administratives menées depuis le cours des années 1990 et visant à rétablir l’autonomie locale, l’autonomie de gestion des collectivités locales. Dans certains cas, ces dernières ont réellement pris leurs destins en main, pour engager des politiques d’équipement, voire des stratégies de développement local, comportant par exemple des mesures incitatives en faveur des investissements. Mais on retrouve à l’échelle de chaque cadre national, les disparités est-ouest que j’ai déjà mentionnées. Si je prends l’exemple de la Pologne, lequel vaut également pour la Hongrie, on remarque que les territoires occidentaux sont de ce point de vue dans des dynamiques de développement plus rapides, alors que les collectivités des régions orientales présentent de plus forts taux de chômage, de moindres ressources pour leurs développement, ainsi, parfois, qu’une plus faible aptitude à rebâtir la démocratie locale, que signalent une faible participation aux scrutins locaux, de même qu’une vie associative relativement atone.
4. Des
transformations inscrites dans le temps long de l’histoire
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Vous avez mentionné, à propos des
inégalités de développement d’une région à l’autre, la nécessité de se replacer
dans un temps plus long. Dans quelle mesure les trajectoires agraires
dépendent-elles de celui-ci ?
Le dualisme des systèmes agraires qui affecte l’Europe date
du début des temps modernes. Il oppose schématiquement le système des grands
domaines, qui prévalait à l’Est, à celui des seigneuries et des communautés
paysannes, à l’Ouest. Ce dualisme a durablement marqué les rapports sociaux et
déterminé la position socio-économique de la paysannerie au sein de chacun de
ces ensembles. Ces modes de production ont eu des conséquences sur les
évolutions sociales et politiques des nations européennes. En Europe
occidentale, on a vu la lente maturation d’un modèle paysan, duquel
« descend » l’exploitation familiale moderne contemporaine, tandis
qu’en Europe orientale, une telle évolution se trouvait bloquée par le système
de la grande propriété foncière.
Dans
les années vingt, une série de réformes agraires ont été entreprises en Europe
centrale, afin de généraliser l’idéal d’une paysannerie indépendante et
propriétaire de ses terres, mais ce mouvement a été interrompu par la
collectivisation. La diffusion du modèle paysan a sans doute été trop tardive
et incomplète pour effacer les clivages antérieurs. En outre, les réformes ont
été d’ampleurs inégales d’un pays à l’autre. Si le grand domaine a été éliminé
dans les pays ayant mené des réformes agraires radicales, comme les Etats
Baltes ou la Bulgarie, il n’a été que réduit en Tchécoslovaquie, suite à la
réforme opérée entre 1919 et 1924[10]
et a persisté, dans des proportions variables, en Pologne et surtout en
Hongrie. Les nouvelles réformes agraires engagées après guerre ont pu paraître
comme le triomphe éphémère du modèle paysan, à travers d’importants transferts
de terres au profit de la petite paysannerie, avant que la collectivisation
n’impose une nouvelle phase de domination de la grande exploitation. Seules la
Pologne et la Yougoslavie ont alors fait figures d’exceptions, en maintenant en
partie l’agriculture paysanne.
Quels sont les grands types de trajectoires agraires depuis 1990 ?
La re-différenciation qui affecte les espaces ruraux
post-communistes depuis 1990, marque une nouvelle bifurcation pour les
trajectoires agraires. Les réorganisations issues de ces nouvelles mutations
restent en partie dépendantes des héritages agraires de longue durée. Il est
possible de distinguer aujourd’hui un dualisme structurel des agricultures
centre-européennes. Celui-ci oppose d’une part des agricultures conservant des
structures concentrées, avec une dominante des grandes exploitations, où
l’emploi agricole est relativement faible et en diminution. Cette situation
concerne au premier chef la République tchèque, mais aussi la Slovaquie et la
Hongrie, ces deux derniers états connaissant des chômages ruraux importants.
D’autre part, on remarque des agricultures à la structure faiblement
concentrée, où la charge d’actifs agricoles demeure élevée (Pologne, Lituanie).
Au sein de ces agricultures familiales coexistent une petite agriculture de
subsistance sans perspectives d’avenir, et une agriculture marchande en voie de
consolidation.
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Les historiens hongrois Jeno Szucs et
Istvan Bibo distinguaient plusieurs Europes[11],
aux frontières mouvantes, que définissaient notamment la diffusion du progrès
technologique et des modèles sociaux directement liés à la propriété de la
terre, comme la féodalité. Dans quelle mesure est-il possible de traduire ces
frontières internes à l’Europe contemporaine ?
Ces frontières constituent un trait relativement permanent
de la géographie du continent européen. Elles sont ainsi inscrites dans
l’espace au travers d’une série de structures, foncières notamment, avec la
présence de la grande propriété ou de la grande exploitation en Europe Centrale
et Orientale, héritage de la féodalité, mais peut-être héritage plus complexe
que cela. Je suis personnellement frappée par les lignes sur lesquelles vont se
fixer les frontières de l’Union Européenne d’ici un an, à savoir les frontières
orientales de la Pologne, des pays Baltes, de la Slovaquie et de la Hongrie. Si
l’on fait exception de la Croatie, qui demeure exclue du premier élargissement[12],
on retrouvera les frontières entre les deux chrétientés. Bien entendu, il ne s’agit
pas exactement de la même ligne, ne serait-ce que parce que les frontières de
l’UE se calqueront naturellement sur celles des pays candidats, telles qu’elles
existent aujourd’hui, mais je suis néanmoins frappée par ce clivage, qui semble
accréditer l’existence de ce que certains géographes appellent une Europe de
« l’entre-deux ». Celle-ci pourrait commencer, à l’Ouest, sur l’Elbe,
selon une ligne de partage apparue vers l’an 800 et s’achever sur les
frontières futures de l’Europe unie.
[1] Le taux de chômage officiel en Pologne était de 18% début 2003. Du fait du sous emploi dans l’agriculture, il serait en réalité proche de 25%
[2] Ce modèle est né au Danemark entre 1780 et 1850 et a été adopté rapidement par les pays riverains de la mer du Nord, à l’exception de l’Angleterre. Il s’agissait d’appuyer la modernisation de l’agriculture sur une petite paysannerie nombreuse, prospère, instruite et encadrée.
[3] Pour un inventaire du passif laissé par le régime précédent, voir l’ouvrage collectif « Fragment d’Europe », Foucher, 1993
[4] La « sélection » des éléments réactivés pertinents du passé est l’un des problèmes majeurs auxquels se sont confrontées les analyses dites de la « path dependence », voir DOBRY, Michel, « Les voies incertaines de la transitologie – Choix stratégiques, séquences historiques, bifurcations et processus de path dependence », Revue française de science politique, août-octobre 2000, vol. 50, n°4-5, pp. 585-613
[5] Ces deux pays ont mené les processus de restitution les plus aboutis. En Hongrie, on a recouru à un système de compensations.
[6] Qui entraîne le maintien de grandes exploitations. En 1996, celles de plus de 100 hectares représentaient respectivement 93,4 et 95,7% des terres agricoles tchèque et slovaque – respectivement 23 et 7% en Bulgarie et Slovénie – A titre d’indication, ces exploitations occupent 27% des surfaces agricoles françaises. « Structures agricoles dans les PECO », in Le Courrier des Pays de l’Est, n°416, janvier-février 1997, p.44
[7] LEPESANT, Gilles, Géopolitique des frontières orientales de l’Allemagne, L’Harmattan, Paris, 1998.
[8] Voir les crises récurrentes à propos de l’expulsion des Allemands des Sudètes à la fin de la seconde guerre mondiale.
[9] Comme ceux opposant la République tchèque à l’Autriche, à propos de la Centrale de Temelin et à l’Allemagne, à propos de l’aménagement des rives de l’Elbe.
[10] Au terme de celle-ci, engagée dans les premières années d’existence de la Tchécoslovaquie, les grands domaines, qui ne représentaient que 5% du nombre global des exploitations, accaparaient encore 35% des terres.
[11] SZUCS, Jeno, Les Trois Europes, L’Harmattan, 1985
[12] La Croatie a déposé sa demande officielle d’adhésion en février 2003