Entretien

avec Georges Mink, directeur de recherche au CNRS, membre du LASP

 

 

Propos recueillis par Maxime Forest,  le 28 mai 2003, à Prague

 

 

1. L’essentiel de l’élargissement de l’Union européenne est déjà une réalité. En Europe post-communiste, seule deux des républiques baltes doivent encore se prononcer, sans guère de suspens, sur leur avenir européen. De manière assez évidente, l’heure d’un bilan se dessine pour la recherche sur cette partie de l’Europe. Par rapport à ce qu’entrevoyaient les sciences sociales au début des années 1990, quels ont été de votre point de vue les aspects les plus frappants des trajectoires post-communistes ?

 

Le point de vue que j’énoncerai est sans doute partagé par un grand nombre d’observateurs ; disons que l’on avait un point de vue extrêmement idéologique. On pensait que l’on allait, de manière relativement linéaire et progressive, démonter le système économique de type soviétique et construire des corps démocratiques et représentatifs des sociétés en impliquant ces dernières pour construire en profondeur la démocratie. On voyait cela comme une sorte de sortie d’un ancien régime, vers un système qui paraissait universel, indépassable et définitif en quelque sorte. Ont d’ailleurs commencé alors ces interrogations stupides sur la fin de l’histoire, etc… Bien sûr, au fur et à mesure que l’on avançait, la réalité posait des défis et présentait des nouveaux cas de figures, sur lesquels il fallait réfléchir et qui conduisaient naturellement à réviser ce que l’on pensait. Les observateurs étaient ainsi confrontés, pour rendre intelligibles les choses, au besoin de rendre plus complexes leurs analyses. C’est là qu’on a vu des choses intéressantes du point de vue de la sociologie des sciences ; des personnes idéologiquement très investies sur des visions dures, notamment celles se rattachant à cette vision « transitologique – téléologique », avaient du mal à accepter qu’il fallait remodeler cette vision.

Ce courant dominant s’était imposé dans le contexte d’une désorientation, d’un vide conceptuel, en proposant des outils théoriques déjà forgés sur d’autres schémas linéaires de sortie de l’autoritarisme en Amérique latine et en Europe du sud. Il existait pour ce courant une incontestable rente de situation, mais d’autres se sont placés en dehors et ont critiqué de l’extérieur cette démarche. Ils relevaient d’approches différenciatrices, qui consistait à dire que les processus économique et politique pouvaient être contradictoires, révéler des incompatibilités, générer des effets imprévisibles. Que d’autre part, il existait dans le point de départ des transformations des éléments susceptibles d’en marquer les trajectoires ; ceci relevait en particulier des approches dites de la « path dependency », la « dépendance au chemin », que l’on a tort de situer au sein de la transitologie, alors qu’elles émanent d’une attitude critique envers celle-ci, tout en maintenant certains de ses éléments. On a aussi observé le retour vers d’autres explications, comme le renaissance des mobilisations collectives, notamment à travers la résistance aux politiques appliquées. La science politique a en outre accordé une attention particulière aux politiques publiques. On a vu aussi s’appliquer la sociologie de l’action, s’intéressant aux nouveaux acteurs, à la conversion des anciens, au niveau des élites notamment (analyses en termes de déclassement/reclassement). Sont par ailleurs revenues au galop de vieilles théories stratificatoires, s’intéressant aux effets de mobilités sociale structurelle, cherchant à évaluer leur portée : y avait il révolution ou changements à petite échelle ?

A cela s’est ajouté quelque chose de spécifique à chaque discipline. En histoire, par exemple, les historiens se sont vus contestés dans leurs façons de faire, face à l’ouverture des archives. La première réaction a été de penser que celles-ci ne faisaient que confirmer les analyses construites au préalable, avant de saisir l’ampleur de ce qu’on pouvait évaluer comme une révolution des archives ou révolution documentaire. Ce débat a notamment été porté en France par Nicolas Werth. L’autre choc concernant les historiens a résidé dans la persistance des jeux de l’histoire et des enjeux de la mémoire, qui tournaient certes autour de questions politiques mais interrogeait directement les historiens, concurrencés par d’autres acteurs dans leur propre champ, ainsi que le souligne Jacques Revel. C’est bien sûr un phénomène qui s’étend au-delà du post-communisme et tient à l’irruption dans l’espace public de nouvelles instances (journalistes, juges, politiques et non seulement historiens).

 

A cela s’ajoute une réflexion déontologique générale, liée à la position d’observateur des transformations post-communistes, à une période où l’on s’adressait aux experts pour obtenir des réponses que ceux-ci ne pouvaient donner. Certains ont néanmoins franchi les limites imposées par leur statut,  conduisant à ces questionnements idéologiques et à une remise en cause du métier de social scientist. Lorsque l’on fait le bilan maintenant, on ne peut que constater que l’on se trouve face à des sociétés beaucoup plus complexes que ce que l’on estimait au départ et cela dans tous les sous-systèmes. Dans le sous-système économique, c’est beaucoup plus complexe que l’économie de marché, au niveau politique, c’est plus complexe qu’une scène partisane avec un clivage gauche/droite, dans le système social, c’est beaucoup plus complexe qu’une dynamique donnant lieu à une obsolétisation de la classe ouvrière tandis qu’émerge l’entreprenariat, avec une disparition lente des couches paysannes. On assiste à des processus beaucoup plus différenciés. En définitive, les sciences sociales n’ont fait que suivre la réalité sociale dans son évolution ; lorsqu’elles ont endossé une ambition prédicative, dans les plupart des cas, elles ont échoué, car la réalité sociale corrigeait tout cela dans le sens de la différenciation.

 

2. Vous avez évoqué les analyses consacrées à la mobilité des acteurs ; vous-même avez, au travers d’une large enquête, menée au début des années 1990, étudié la « grande conversion »[1] opérée par certains des acteurs des anciens régimes. Que révèlent selon vous les trajectoires différenciées des communistes tchèques ou polonais, par exemple ?

 

        Avant de l’évoquer, je préciserais qu’il existait deux catégories parmi les personnes réfléchissant sur ces sociétés : certaines venaient de l’extérieur et n’en avaient aucune connaissance ethnologique, pourrait-on dire. D’autres étaient au contraire des observateurs-ethnologues, contruisant la distance nécessaire même s’ils pouvaient glisser parfois vers la position de spectateurs engagés, mais en général connaissant bien la réalité interne de ces sociétés. Je pense que ce sont les représentants de cette seconde catégorie qui ont fait preuve de la plus grande intuition, quant aux processus sociaux en cours. Jean-Charles Szurek et moi-même, en glanant des informations, par notre connaissance de ces sociétés, avons pu saisir rapidement qu’il y avait quelque chose d’assez inouï qui se produisait dans tous ces pays, c'est-à-dire que l’ancienne classe dominante ne perdait pas à ces changements de régime. Elle se repositionnait, tout en restant majoritairement gagnante. Derrière cela il y avait d’ailleurs une profusion de théories de complot et nous avons voulu vérifier tout cela par une vaste enquête empirique, en interrogeant les anciens acteurs du régime, à tous les niveaux.

Ce qui est apparu, c’est qu’il y avait des pays engagés dans de profondes mutations à tous les niveaux grâce à la perestroïka. Ils étaient parvenus à cet état-là en raison de leurs propres évolutions endogènes sur de nombreuses années. Il s’agissait de la Pologne, de la Hongrie et dans une certaine mesure, de l’URSS, qui laissait faire les deux premiers, s’en servant comme de laboratoires. D’autres pays avaient au contraire été rigidifiés au terme de certaines évolutions historiques, comme l’invasion de la Tchécoslovaquie et la normalisation qui l’avait suivi. Celle-ci avait conduit à une sorte de sélection négative des élites, si bien que celles qui se sont retrouvées face à 1989, étaient tout particulièrement sclérosées. Ce que l’on a vu, c’est qu’il existait deux types de comportements parmi les élites communistes. Celles des pays réformateurs ont pour une part anticipé le changement, s’y sont préparées et adaptées assez aisément. Il s’agissait dans ce cas de conversions actives, volontaires pourrait-on dire. En revanche, dans les pays plus sclérosés, il y a eu des conversions à une moindre échelle, de manière réactive. Tandis qu’en Pologne et en Hongrie, des apparatchiks devenaient propriétaires d’entreprises, par le biais d’un jeu juridique astucieux qu’ils avaient pris soin de mettre en place dès avant la chute du régime, en Tchécoslovaquie, ils n’ont pas eu cette possibilité et ont eu affaire à une décommunisation du secteur public. Pour contourner le domaine d’application des lois dites de lustration[2], ils n’avaient pour seul refuge qu’une reconversion économique.

Au final, le résultat est le même en dépit de différences de degré. Nous sommes ainsi parvenus à la déconstruction du mécanisme qui a produit ce phénomène : les élites politiques communistes avaient été profondément transformées durant les décennies du pouvoir. D’idéologiques et méritocratico-révolutionnaires, elles étaient devenues technocratiques, techno-méritocratiques, l’idéologie ne demeurant qu’une façade. Ce qui devenait de plus en plus prégnant et intéressant, c’est la reproduction de ces élites autour d’un capital social (instruction, compétences, capacité d’adaptation). De ce point de vue, toutes les élites communistes ont fonctionné de la même façon. Elles ont donné en dot à leurs membres, ce pouvoir de conversion, ainsi que son moteur : des ressources, telles que la pratique des langues, les liens avec l’extérieur, la capacité à jouer l’intermédiaire entre l’Est et l’Ouest au moment critique où il n’y avait personne pour le faire. Donc, une sorte de capacité à pallier un vide capitalistique. Ce sont des révolutions qui se sont faites pour le capitalisme, mais sans capitalistes ; ce sont souvent les ex-communistes qui ont joué ce rôle là au début, grâce au capital acquis grâce au régime dont ils étaient les bénéficiaires.

 

3. Les conversions ont été en revanche différentes au niveau strictement politique

 

        Absolument, il y a une distinction à établir, car on peut dire qu’à ce niveau, ce qui s’était passé auparavant a joué encore davantage. Il y eu des partis qui ont programmé leur conversion, organisant de manière solennelle des congrès de dissolution, avec sortie du drapeau rouge et une dernière fois, « l’Internationale », avant de convier des congrès fondateurs, avec rentrée du drapeau, national cette fois-ci et hymne national. Bref, une orchestration quasi-anthropologique de leur fin et de leur naissance (et non renaissance, dans leur esprit du moins). D’autre part, il y a eu des partis surpris par l’issue des événements, ce qui a débouché sur davantage de flottements. Celui-ci a fait qu’il y avait une fraction des cadres de ces partis qui observaient les réussites d’autres conversions et par mimétisme, par apprentissage cognitif, proposaient des stratégies comparables. A l’inverse, d’autres y voyaient une trahison, mettaient en avant les acquis de leurs bilans, se posaient en victimes, dans un aveuglement rigide et autoritaire. Dans le cas tchèque, par exemple, les flottements se sont prolongés sur plusieurs années et les réformateurs auraient pu prendre le contrôle des structures, mais ils n’y sont pas parvenus. C’est ainsi que le Parti communiste tchèque et morave est le seul à conserver cette étiquette en Europe Centrale.

 

 

 

3. Cependant, les conversions semblent présenter des niveaux de sincérité ou de profondeur différents. Ion Illiescu, en Roumanie, ne semble pas avoir suivi le même cheminement intellectuel qu’Alexander Kwasniewski, le président polonais.

 

        Il faut se méfier de ce type de jugements normatifs, parce que lorsque quelqu’un bâti un projet, celui-ci n’aboutit que s’il y croit. Aussi, les communistes est-européens se sont mis à amnésier le passé, pour se mettre en conformité avec leurs projets et avec eux-mêmes. Ils se sont ainsi glissés dans la peau de socio-démocrates et ce phénomènes a commencé bien sûr à jouer par ses effets, renforçant leurs attitudes et leurs convictions sociales démocrates. Cela n’a pas marché aussi bien partout, surtout pas là où les socio-démocrates post-communistes ne sont allés qu’à mi-chemin de la sociale démocratisation. Il en va ainsi du PDS est-allemand, qui a joué sur les deux tableaux, se faisant ) la fois le partisan d’une modernisation sans label social démocrate, puisque existait le SPD à l’Ouest et de la défense des acquis, anticipant ici l’existence d’un socle de ressources qu’il pouvait réactiver dans le cadre d’un nouveau système.

 

4. Quel rôle jouent les institutions européennes, en tant qu’acteur-commanditaire et objet de la recherche, à travers les processus d’adhésion et l’européanisation ?

 

        Les institutions européennes ont d’abord imposé un besoin d’endogénéisation de la variable européenne, c’est-à-dire d’un transfert de l’Europe de l’extérieur vers l’intérieur. Au départ, cela c’est fait de manière factice, parce que c’était idéologiquement, politiquement correct. Peu à peu cependant, cette variable externe a été domestiquée par les acteurs internes, utilisée lors des compétitions politiques, dans les transactions entre acteurs sociaux ou entre l’état et les acteurs sociaux. Cette appropriation s’est bien sûr accentuée au cours de la phase de négociation en vue des adhésions. Les sciences sociales ont eu un certain retard par rapport à cela, il fallait que les choses commencent à se faire pour que les sciences sociales se découvrent capables de l’analyser et découvrent quelque chose d’encore plus fondamental, à savoir qu’il s’agissait là du sujet le plus rentable en termes de financement de la recherche. Il y a donc eu un boom de ces recherches à la fin des années 1990, en vue de l’élargissement. Sur ce plan, toutefois, les recherches sur le monde postcommuniste en France suivent la tendance générale des sciences sociales françaises car elles restent encore derrière  la recherche britannique, mieux introduite à Bruxelles, ou allemande, mieux dotée grâce au système des fondations semi-privées, semi-publiques.

 

 

5. L’image largement diffusée après 1989 de cette « autre Europe », unifiée par son destin oriental, avait perdu de ses couleurs à mesure que l’on prenait conscience des trajectoires différenciées des sociétés post-communistes. Aujourd’hui, à l’heure de l’adhésion, elle refait surface et l’on parle « d’un retour » de ces pays à l’Europe. Que signifie ce retour pour la recherche jusqu’ici spécialisée sur ces sociétés ?

 

        Si l’on veut être dans la logique de la réforme des enseignements en France et l’harmonisation par rapport au système général européen, c’est une opportunité d’en finir avec une certaine spécificité. C’est un peu une deuxième mort du communisme, à travers ses aspects post-communistes, au niveau des sciences sociales. On pourrait dire qu’avec l’élargissement, ces pays rentre dans la normalité et qu’à ce titre, n’importe qui travaillant sur l’Angleterre pourrait travailler sur la République tchèque ou la Pologne, en recourrant à des outils méthodologiques tous-terrains, sans avoir au préalable une connaissance approfondie du passé. Mais je ne crois pas que ce soit aussi simple. Le passé continuera sans doute longuement à faire sentir ses effets et ce qui sera sans doute intéressant à observer, c’est l’accélération des changements provoqués dans l’intersection, entre ces pays et l’Union européenne, lorsqu’elle s’ouvrira complètement à ces pays. Là, on observera certains processus, dont des processus de résistance, et cela ne pourra qu’enrichir nos méthodologies, nos outils d’interprétation. On ne parlera sans doute plus de post-communisme, dans lequel nous avons tous vécu un certain temps, y compris à l’Ouest, mais peut-être d’un espace social politique et économique nouveau, fragmentaire, en cours d’adaptation. Les sciences sociales ne s’inscriront peut-être pas dans une rupture, comme on aurait pu le penser en réalisant la réforme des enseignements, mais plutôt dans un changement continu lié à l’absorption progressive de ces pays dans l’espace européen.

 



[1] MINK, Georges, SZUREK, Jean-Charles, La Grande Conversion, Seuil, coll. «  L’Epreuve des faits », Paris, 1999

[2] Les lois de « lustration », adoptées en 1991 en Tchécoslovaquie, visaient à exclure de la fonction publique les personnes ayant exercé un certain niveau de responsabilités sous l’ancien régime. Des mesures légales d’inspiration semblable ont été adoptées dans d’autres pays de la région, mais avec des champs et des degrés d’application plus restreints.