Propos recueillis par Maxime Forest, le 28 mai 2003, à Prague
1. L’essentiel de l’élargissement de l’Union européenne est déjà une réalité. En Europe post-communiste, seule deux des républiques baltes doivent encore se prononcer, sans guère de suspens, sur leur avenir européen. De manière assez évidente, l’heure d’un bilan se dessine pour la recherche sur cette partie de l’Europe. Par rapport à ce qu’entrevoyaient les sciences sociales au début des années 1990, quels ont été de votre point de vue les aspects les plus frappants des trajectoires post-communistes ?
Le point de vue que j’énoncerai est sans doute partagé par
un grand nombre d’observateurs ; disons que l’on avait un point de vue
extrêmement idéologique. On pensait que l’on allait, de manière relativement
linéaire et progressive, démonter le système économique de type soviétique et
construire des corps démocratiques et représentatifs des sociétés en impliquant
ces dernières pour construire en profondeur la démocratie. On voyait cela comme
une sorte de sortie d’un ancien régime, vers un système qui paraissait
universel, indépassable et définitif en quelque sorte. Ont d’ailleurs commencé
alors ces interrogations stupides sur la fin de l’histoire, etc… Bien sûr, au
fur et à mesure que l’on avançait, la réalité posait des défis et présentait
des nouveaux cas de figures, sur lesquels il fallait réfléchir et qui
conduisaient naturellement à réviser ce que l’on pensait. Les observateurs
étaient ainsi confrontés, pour rendre intelligibles les choses, au besoin de
rendre plus complexes leurs analyses. C’est là qu’on a vu des choses
intéressantes du point de vue de la sociologie des sciences ; des
personnes idéologiquement très investies sur des visions dures, notamment
celles se rattachant à cette vision « transitologique –
téléologique », avaient du mal à accepter qu’il fallait remodeler cette
vision.
Ce
courant dominant s’était imposé dans le contexte d’une désorientation, d’un vide
conceptuel, en proposant des outils théoriques déjà forgés sur d’autres schémas
linéaires de sortie de l’autoritarisme en Amérique latine et en Europe du sud.
Il existait pour ce courant une incontestable rente de situation, mais d’autres
se sont placés en dehors et ont critiqué de l’extérieur cette démarche. Ils
relevaient d’approches différenciatrices, qui consistait à dire que les
processus économique et politique pouvaient être contradictoires, révéler des
incompatibilités, générer des effets imprévisibles. Que d’autre part, il
existait dans le point de départ des transformations des éléments susceptibles
d’en marquer les trajectoires ; ceci relevait en particulier des approches
dites de la « path dependency », la « dépendance au
chemin », que l’on a tort de situer au sein de la transitologie, alors
qu’elles émanent d’une attitude critique envers celle-ci, tout en maintenant
certains de ses éléments. On a aussi observé le retour vers d’autres
explications, comme le renaissance des mobilisations collectives, notamment à
travers la résistance aux politiques appliquées. La science politique a en
outre accordé une attention particulière aux politiques publiques. On a vu
aussi s’appliquer la sociologie de l’action, s’intéressant aux nouveaux
acteurs, à la conversion des anciens, au niveau des élites notamment
(analyses en termes de déclassement/reclassement). Sont par ailleurs revenues
au galop de vieilles théories stratificatoires, s’intéressant aux effets de
mobilités sociale structurelle, cherchant à évaluer leur portée : y avait
il révolution ou changements à petite échelle ?
A
cela s’est ajouté quelque chose de spécifique à chaque discipline. En histoire,
par exemple, les historiens se sont vus contestés dans leurs façons de faire,
face à l’ouverture des archives. La première réaction a été de penser que
celles-ci ne faisaient que confirmer les analyses construites au préalable,
avant de saisir l’ampleur de ce qu’on pouvait évaluer comme une révolution des
archives ou révolution documentaire. Ce débat a notamment été porté en France
par Nicolas Werth. L’autre choc concernant les historiens a résidé dans la
persistance des jeux de l’histoire et des enjeux de la mémoire, qui tournaient
certes autour de questions politiques mais interrogeait directement les historiens, concurrencés
par d’autres acteurs dans leur propre champ, ainsi que le souligne Jacques
Revel. C’est bien sûr un phénomène qui s’étend au-delà du post-communisme et
tient à l’irruption dans l’espace public de nouvelles instances (journalistes,
juges, politiques et non seulement historiens).
A cela s’ajoute une réflexion déontologique générale, liée à
la position d’observateur des transformations post-communistes, à une période
où l’on s’adressait aux experts pour obtenir des réponses que ceux-ci ne
pouvaient donner. Certains ont néanmoins franchi les limites imposées par leur
statut, conduisant à ces
questionnements idéologiques et à une remise en cause du métier de social scientist. Lorsque l’on fait le
bilan maintenant, on ne peut que constater que l’on se trouve face à des
sociétés beaucoup plus complexes que ce que l’on estimait au départ et cela
dans tous les sous-systèmes. Dans le sous-système économique, c’est beaucoup
plus complexe que l’économie de marché, au niveau politique, c’est plus
complexe qu’une scène partisane avec un clivage gauche/droite, dans le système
social, c’est beaucoup plus complexe qu’une dynamique donnant lieu à une
obsolétisation de la classe ouvrière tandis qu’émerge l’entreprenariat, avec
une disparition lente des couches paysannes. On assiste à des processus
beaucoup plus différenciés. En définitive, les sciences sociales n’ont fait que
suivre la réalité sociale dans son évolution ; lorsqu’elles ont endossé
une ambition prédicative, dans les plupart des cas, elles ont échoué, car la
réalité sociale corrigeait tout cela dans le sens de la différenciation.
2. Vous avez évoqué les analyses
consacrées à la mobilité des acteurs ; vous-même avez, au travers d’une
large enquête, menée au début des années 1990, étudié la « grande
conversion »[1] opérée par
certains des acteurs des anciens régimes. Que révèlent selon vous les
trajectoires différenciées des communistes tchèques ou polonais, par
exemple ?
Avant de l’évoquer, je préciserais qu’il
existait deux catégories parmi les personnes réfléchissant sur ces
sociétés : certaines venaient de l’extérieur et n’en avaient aucune
connaissance ethnologique, pourrait-on dire. D’autres étaient au contraire des
observateurs-ethnologues, contruisant la distance nécessaire même s’ils pouvaient
glisser parfois vers la position de spectateurs engagés, mais en général
connaissant bien la réalité interne de ces sociétés. Je pense que ce sont les
représentants de cette seconde catégorie qui ont fait preuve de la plus grande
intuition, quant aux processus sociaux en cours. Jean-Charles Szurek et
moi-même, en glanant des informations, par notre connaissance de ces
sociétés, avons pu saisir rapidement qu’il y avait quelque chose d’assez
inouï qui se produisait dans tous ces pays, c'est-à-dire que l’ancienne classe
dominante ne perdait pas à ces changements de régime. Elle se repositionnait,
tout en restant majoritairement gagnante. Derrière cela il y avait d’ailleurs
une profusion de théories de complot et nous avons voulu vérifier tout cela par
une vaste enquête empirique, en interrogeant les anciens acteurs du régime, à
tous les niveaux.
Ce
qui est apparu, c’est qu’il y avait des pays engagés dans de profondes
mutations à tous les niveaux grâce à la perestroïka. Ils étaient parvenus à cet
état-là en raison de leurs propres évolutions endogènes sur de nombreuses
années. Il s’agissait de la Pologne, de la Hongrie et dans une certaine mesure,
de l’URSS, qui laissait faire les deux premiers, s’en servant comme de
laboratoires. D’autres pays avaient au contraire été rigidifiés au terme de
certaines évolutions historiques, comme l’invasion de la Tchécoslovaquie et la
normalisation qui l’avait suivi. Celle-ci avait conduit à une sorte de
sélection négative des élites, si bien que celles qui se sont retrouvées face à
1989, étaient tout particulièrement sclérosées. Ce que l’on a vu, c’est qu’il
existait deux types de comportements parmi les élites communistes. Celles des
pays réformateurs ont pour une part anticipé le changement, s’y sont préparées
et adaptées assez aisément. Il s’agissait dans ce cas de conversions actives,
volontaires pourrait-on dire. En revanche, dans les pays plus sclérosés, il y a
eu des conversions à une moindre échelle, de manière réactive. Tandis qu’en
Pologne et en Hongrie, des apparatchiks devenaient propriétaires d’entreprises,
par le biais d’un jeu juridique astucieux qu’ils avaient pris soin de mettre en
place dès avant la chute du régime, en Tchécoslovaquie, ils n’ont pas eu cette
possibilité et ont eu affaire à une décommunisation du secteur public. Pour
contourner le domaine d’application des lois dites de lustration[2],
ils n’avaient pour seul refuge qu’une reconversion économique.
Au
final, le résultat est le même en dépit de différences de degré. Nous sommes
ainsi parvenus à la déconstruction du mécanisme qui a produit ce
phénomène : les élites politiques communistes avaient été profondément
transformées durant les décennies du pouvoir. D’idéologiques et
méritocratico-révolutionnaires, elles étaient devenues technocratiques,
techno-méritocratiques, l’idéologie ne demeurant qu’une façade. Ce qui devenait
de plus en plus prégnant et intéressant, c’est la reproduction de ces élites
autour d’un capital social (instruction, compétences, capacité d’adaptation).
De ce point de vue, toutes les élites communistes ont fonctionné de la même
façon. Elles ont donné en dot à leurs membres, ce pouvoir de conversion, ainsi
que son moteur : des ressources, telles que la pratique des langues, les
liens avec l’extérieur, la capacité à jouer l’intermédiaire entre l’Est et
l’Ouest au moment critique où il n’y avait personne pour le faire. Donc, une
sorte de capacité à pallier un vide capitalistique. Ce sont des révolutions qui
se sont faites pour le capitalisme, mais sans capitalistes ; ce sont souvent
les ex-communistes qui ont joué ce rôle là au début, grâce au capital acquis
grâce au régime dont ils étaient les bénéficiaires.
3. Les conversions ont été en
revanche différentes au niveau strictement politique
Absolument, il y a une distinction à
établir, car on peut dire qu’à ce niveau, ce qui s’était passé auparavant a
joué encore davantage. Il y eu des partis qui ont programmé leur conversion,
organisant de manière solennelle des congrès de dissolution, avec sortie du
drapeau rouge et une dernière fois, « l’Internationale », avant de
convier des congrès fondateurs, avec rentrée du drapeau, national cette fois-ci
et hymne national. Bref, une orchestration quasi-anthropologique de leur fin et
de leur naissance (et non renaissance, dans leur esprit du moins). D’autre
part, il y a eu des partis surpris par l’issue des événements, ce qui a
débouché sur davantage de flottements. Celui-ci a fait qu’il y avait une
fraction des cadres de ces partis qui observaient les réussites d’autres
conversions et par mimétisme, par apprentissage cognitif, proposaient des
stratégies comparables. A l’inverse, d’autres y voyaient une trahison,
mettaient en avant les acquis de leurs bilans, se posaient en victimes, dans un
aveuglement rigide et autoritaire. Dans le cas tchèque, par exemple, les
flottements se sont prolongés sur plusieurs années et les réformateurs auraient
pu prendre le contrôle des structures, mais ils n’y sont pas parvenus. C’est
ainsi que le Parti communiste tchèque et morave est le seul à conserver cette
étiquette en Europe Centrale.
3. Cependant, les conversions
semblent présenter des niveaux de sincérité ou de profondeur différents. Ion
Illiescu, en Roumanie, ne semble pas avoir suivi le même cheminement
intellectuel qu’Alexander Kwasniewski, le président polonais.
Il faut se méfier de ce type de
jugements normatifs, parce que lorsque quelqu’un bâti un projet, celui-ci
n’aboutit que s’il y croit. Aussi, les communistes est-européens se sont mis à
amnésier le passé, pour se mettre en conformité avec leurs projets et avec
eux-mêmes. Ils se sont ainsi glissés dans la peau de socio-démocrates et ce
phénomènes a commencé bien sûr à jouer par ses effets, renforçant leurs
attitudes et leurs convictions sociales démocrates. Cela n’a pas marché aussi bien
partout, surtout pas là où les socio-démocrates post-communistes ne sont allés
qu’à mi-chemin de la sociale démocratisation. Il en va ainsi du PDS
est-allemand, qui a joué sur les deux tableaux, se faisant ) la fois le
partisan d’une modernisation sans label social démocrate, puisque existait le
SPD à l’Ouest et de la défense des acquis, anticipant ici l’existence d’un
socle de ressources qu’il pouvait réactiver dans le cadre d’un nouveau système.
4. Quel rôle jouent les
institutions européennes, en tant qu’acteur-commanditaire et objet de la
recherche, à travers les processus d’adhésion et l’européanisation ?
Les institutions européennes ont d’abord
imposé un besoin d’endogénéisation de la variable européenne, c’est-à-dire d’un
transfert de l’Europe de l’extérieur vers l’intérieur. Au départ, cela c’est
fait de manière factice, parce que c’était idéologiquement, politiquement
correct. Peu à peu cependant, cette variable externe a été domestiquée par les
acteurs internes, utilisée lors des compétitions politiques, dans les
transactions entre acteurs sociaux ou entre l’état et les acteurs sociaux.
Cette appropriation s’est bien sûr accentuée au cours de la phase de
négociation en vue des adhésions. Les sciences sociales ont eu un certain
retard par rapport à cela, il fallait que les choses commencent à se faire pour
que les sciences sociales se découvrent capables de l’analyser et découvrent
quelque chose d’encore plus fondamental, à savoir qu’il s’agissait là du sujet
le plus rentable en termes de financement de la recherche. Il y a donc eu un
boom de ces recherches à la fin des années 1990, en vue de l’élargissement. Sur
ce plan, toutefois, les recherches sur le monde postcommuniste en France
suivent la tendance générale des sciences sociales françaises car elles restent
encore derrière la recherche
britannique, mieux introduite à Bruxelles, ou allemande, mieux dotée grâce au
système des fondations semi-privées, semi-publiques.
5. L’image largement diffusée
après 1989 de cette « autre Europe », unifiée par son destin
oriental, avait perdu de ses couleurs à mesure que l’on prenait conscience des
trajectoires différenciées des sociétés post-communistes. Aujourd’hui, à
l’heure de l’adhésion, elle refait surface et l’on parle « d’un
retour » de ces pays à l’Europe. Que signifie ce retour pour la recherche
jusqu’ici spécialisée sur ces sociétés ?
Si l’on veut être dans la logique de la
réforme des enseignements en France et l’harmonisation par rapport au système
général européen, c’est une opportunité d’en finir avec une certaine
spécificité. C’est un peu une deuxième mort du communisme, à travers ses
aspects post-communistes, au niveau des sciences sociales. On pourrait dire
qu’avec l’élargissement, ces pays rentre dans la normalité et qu’à ce titre,
n’importe qui travaillant sur l’Angleterre pourrait travailler sur la
République tchèque ou la Pologne, en recourrant à des outils méthodologiques
tous-terrains, sans avoir au préalable une connaissance approfondie du passé.
Mais je ne crois pas que ce soit aussi simple. Le passé continuera sans doute
longuement à faire sentir ses effets et ce qui sera sans doute intéressant à
observer, c’est l’accélération des changements provoqués dans l’intersection,
entre ces pays et l’Union européenne, lorsqu’elle s’ouvrira complètement à ces
pays. Là, on observera certains processus, dont des processus de résistance, et
cela ne pourra qu’enrichir nos méthodologies, nos outils d’interprétation. On
ne parlera sans doute plus de post-communisme, dans lequel nous avons tous vécu
un certain temps, y compris à l’Ouest, mais peut-être d’un espace social
politique et économique nouveau, fragmentaire, en cours d’adaptation. Les
sciences sociales ne s’inscriront peut-être pas dans une rupture, comme on
aurait pu le penser en réalisant la réforme des enseignements, mais plutôt dans
un changement continu lié à l’absorption progressive de ces pays dans l’espace
européen.
[1] MINK, Georges, SZUREK, Jean-Charles, La Grande Conversion, Seuil, coll. « L’Epreuve des faits », Paris, 1999
[2] Les lois de « lustration », adoptées en 1991 en Tchécoslovaquie, visaient à exclure de la fonction publique les personnes ayant exercé un certain niveau de responsabilités sous l’ancien régime. Des mesures légales d’inspiration semblable ont été adoptées dans d’autres pays de la région, mais avec des champs et des degrés d’application plus restreints.