Introduction
Longtemps
tenue en lisière, la « question européenne », sous la forme des limites
à assigner à cet espace volontiers présenté comme indéfini voire sur la
définition d’une européanité fondatrice d’une identité spécifique, revient en
force, dans l’actualité avec les débats ouverts par
« l’élargissement » aux Etats anciennement sous tutelle soviétiques,
par les diverses prises de position à propos de la Convention sur l’Avenir de
l’Europe et dans … les manuels scolaires. Un projet de réécriture du programme
de la classe de 1ère a été abandonné en raison de la part jugée trop
belle faite à « l’Europe » au détriment de « la France ».
Pour résumer les divers paradoxes et interrogations, « l’Europe » est-elle une affaire de valeurs ou l’explicitation d’un espace à investir ? Si elle est un espace, qu’elles en sont les composantes et les limites ? C’est le sens de l’intervention de Valéry Giscard d’Estaing à propos de la demande turque d’adhésion. Quelles sont les logiques intégratrices à l’œuvre ? Comment comprendre ces contradictions qui mettent en cause une certaine image de « l’Autre » et singulièrement individualise un « Orient » européen ? Ce sont les questions qui viennent à l’examen de cartes qui montrent que l’espace politique ne coïncide pas avec l’espace économique. Pire, alors que l’image économique propose des voies d’intégration, l’image politique exprime des exclusions
L’hypothèse est que ces rythmes
différenciés d’intégration, du point de vue français car les sources convoquées
sont d’origine française, ne sont pas fortuits. Ils relèvent de schèmes mentaux
anciens qui peuvent se repérer dans la littérature scolaire et singulièrement
dans les manuels d’histoire et de géographie. Aussi, la démarche proposée
tient-elle en trois temps :
Ø
Rappel des
discours des Européens sur leur propre identité. l’Etat français comme partie
prenante de l’Europe est impliquée par ces définitions.
Ø
Examen des
transcriptions faites par les manuels français d’histoire-géographie des ces « recommandations »
européennes. En France, chacun sait que c’est à la leçon d’histoire et de
géographie qu’il est demandé de définir et d’inculquer les caractères de
l’identité politique.
Ø
Les
perspectives que cette confrontation permet de dégager.
Les
sources de cet article reposent exclusivement sur les fonds d’archives du
Conseil de l’Europe, toutefois éclairées par les souvenirs des acteurs du
moment. Elles sont récapitulées dans l’annexe n°1 et l’annexe n°2. Les manuels
utilisés sont ceux des éditions Hatier
1. Rappel des discours des Européens sur eux-mêmes
Définir l’européanité et dire l’identité européenne est une
entreprise à laquelle le Conseil de l’Europe s’est attelé rapidement en
affirmant son projet politique et en élaborant un projet culturel. De
nombreuses actions ont cherché à donner un contenu matériel à cette ambition.
1.1
: les
ambitions du Conseil de l’Europe.
Elles sont avouées par de
nombreux documents officiels. Le Préambule du Statut signé en
1949 en résume l’essentiel : Inébranlablement
attachés aux valeurs spirituelles qui est le patrimoine commun de leurs peuples
et qui est à l’origine des principes de liberté individuelle, de liberté
politique et de prééminence du droit sur lesquels se fonde toute démocratie
véritable…
On lit là tout à la fois une
référence, implicite, au christianisme[1][2]
et, explicite, aux traditions libérales venues de la Magna Carta, de l’Habeas
Corpus et de la Déclaration des droits de l’Homme et du Citoyen. A contrario, on y trouve le refus des
totalitarismes[3]. Fussent-ils
fascistes et nazis depuis peu écrasés ou encore vivant du bolchevisme
soviétique. En 1949, le « rideau de fer » (Churchill) est tombé qui
partage l’Europe en deux de l’Elbe à l’Adriatique. Le « coup de
Prague » a clairement manifesté les ambitions de Staline tandis qu’une
guerre civile impliquant les communistes embrasent la Grèce. Le Conseil se
donne ancré à « l’Ouest ». Il s’affirme membre du « camp
occidental ». Ce Préambule n’est pas une simple pétition de
principes. Il est une arme dans la Guerre Froide. Et c’est pour vaincre que la
« culture » est mobilisée[4].
Le délégué britannique donne sans ambages la position de son
gouvernement : Tout examen de
l’action culturelle du Conseil de l’Europe doit …tenir compte des possibilités
d’action de l’OTAN dans le même domaine. L’idée européenne que Strasbourg
défend et celle de la Communauté de l’Atlantique Nord sont évidemment
complémentaires…[5]
1.2
: les
politiques culturelles européennes
Elles se repèrent dans :
Ø
les
propositions de 1949 de l’Assemblée Consultative, dont l’une demande que soit
examinée : la possibilité d’une
conception européenne de l’enseignement de l’histoire
Ø
le Mémorandum
Seymour (20/22 novembre 1951, en fait 13/15 février 1951) définit le sens de culturel comme ensemble des
manifestations matérielles qui permettent de caractériser une société, selon
les conceptions des culturalistes américains.
Ø
Le Second
projet d’un programme du fond culturel du Conseil de l’Europe dont l’objet
est d’encourager une entité culturelle
européenne par la production d’œuvres originales, d’appuyer les études classiques et [les] sciences sociales, et d’assurer la survie des éléments de la culture
européenne qui ont tendance à disparaître sous l’effet de la massification qui
caractérisant le monde moderne.
Il est manifeste que le Conseil
de l’Europe apparaît comme une ambition culturelle tout autant qu’un projet
politique à l’œuvre. Ou que le projet politique du Conseil de l’Europe est sous
tendu par une politique culturelle active. Dans un mémorandum de décembre 1953,
on peut lire la propagande ne peut
remplacer l’éducation, et sur un pays d’aussi vieille civilisation que
l’Europe, un mouvement vers la fédération économique, militaire ou politique
est condamné à s’enrayer très vite s’il n’est accompagné d’un mouvement
équivalent dans le domaine éducatif et culturel
1.3
Les réalisations
Elles tiennent en une remarquable
suite de textes et d’actions comme
Ø
la Convention
culturelle européenne, de 1954 suite à des travaux initiés dès 1950 ;
Ø
la tenue d’un
colloque prestigieux : la Table Ronde de l’Europe, à Rome, en 1953,
qui mériterait une (ré)édition de ses actes, tant en raison des signatures (A.
de Gasperi, R. Schuman, D. de Rougemont, etc.) que par l’actualité des certains
des propos...
Ø
l’organisation
d’une série de symposiums sur l’enseignement de l’histoire, entre 1953 et 1958.
Celui tenu à Oslo, en 1954, est intéressant en ce qu’il pose explicitement la
question de l’Europe, limites et fondements ; qu’il interroge les apports
des civilisations byzantine, musulmane et scandinave dans la construction d’une
identité européenne ; et, enfin, par la précision des recommandations
faites aux Etats - membres.
Là encore ce qui est à souligner,
c’est la constance de l’effort et l’ambition des vues. Il s’agit, pas moins, de
définir les fondements d’une identité commune à tout un continent caractérisé
par la vigueur des nations et la solidité des Etats qui les organisent[6].
L’âpreté des débats à l’Assemblée consultative, singulièrement au cours des
sessions de 1949 et 1950, montre que la cause européenne est loin d’être
gagnée. L’échec de la Communauté européenne de Défense, en 1954, témoigne, s’il
fallait une preuve, de la puissance intacte des Etats - Nations. Ce qui pousse
le Conseil de l’Europe, dans un document interne, de 1953, à postuler qu’appartiennent à l’Europe tous les peuples
qui se réclament d’un caractère européen et se déclarent prêts à partager la
discipline commune. En effet, il s’agit, d’une part, de l’appartenance à une
civilisation (laquelle est, comme toute civilisation vitale, expansive et
ouverte), d’autre part, d’une participation à l’œuvre commune avec les
mêmes droits et les mêmes devoirs[7].
Au total, le Conseil de l’Europe s’est
révélé être un acteur majeur tout à la fois dans la réflexion sur « l’idée
européenne », la définition de l’européanité et la promotion de l’Europe
unie.
2
Les
« recommandations » du Conseil de l’Europe et les manuels français
d’histoire
Les manuels français ont été
retenu pour des raisons d’opportunité. L’accès à des collection d’ouvrages
scolaires est peu aisé. Le livre de classe n’a pas toujours été jugé digne de
devoir être conservé. C’est un objet utilitaire. Il ne sert qu’à apprendre. Il
est vite obsolète. Les techniques typographiques, les évolutions des
connaissances académiques et des pratiques pédagogiques, les réformes des plans
d’études le périment sans rémission.
En France, une heureuse tradition
ancienne fait obligation de dépôt légal aux éditeurs aussi pour leur production
scolaire. Aujourd’hui, cette mission de conservation est assurée par l’INRP.
L’Institut Georg Eckert, à Braunschweig, en Allemagne, conserve des manuels
venus des Etats membre du Conseil de l’Europe, mais à la bonne volonté des
maisons d’éditions qui les offrent.
2.1
: Le Conseil
de l’Europe et les réformes des programmes d’histoire.
L’enseignement de l’histoire est
une des préoccupations constantes du Conseil de l’Europe de 1949 à la fin des
années 90. C’est ainsi qu’ Apprendre et Enseigner l’histoire de l’Europe du
20ème siècle est le dernier programme en date. Toutefois, les
objectifs assignés ont été vite définis. En 1949, il s’agit encore de constituer des collections de livres impartiaux de géographie et d’histoire
mettant en évidence les liens de solidarité qui existent entre les peuples
d’Europe[8]
En 1953, Robert Schuman, pendant la
Table ronde de l’Europe, parle de
désintoxiquer les livres d’histoire. C’est une manière dépourvue
d’ambiguïté de réclamer une révision des programmes. C’est que ces europhiles
pensaient que Les programmes scolaires
sont sans doute les principaux responsables [de la guerre, de la
méconnaissance de l’Europe et des Européens] et ils devraient être les premiers à devoir indiquer le chemin à suivre
pour rendre à l’Europe ce qui est de l’Europe, c’est à dire ce qui est commun à
tous les pays du continent et qui devrait être étudié sur un plan général.
Les symposiums, dès
1954, ont, de fait, servi à (re)définir les plans d’études souhaitables pour
les Européens. En annexe n°3, sont données les recommandations d’Oslo. Elles
peuvent être résumées par 3 propositions :
Ø
reconnaître à
Byzance et l’Orthodoxie une vitalité et une capacité de renouvellement au delà
du XI ème siècle et du schisme de 1054,
Ø
admettre que
l’Islam est une authentique civilisation,
Ø
s’interroger
sur le sens réel à donner aux croisades.
On a compris la
raison de la sélection de ce symposium d’Oslo. Il est celui qui répond le plus
près à notre enquête : quelle image de « l’Orient » européen le
Conseil de l’Europe propose-t-il à la conscience occidentale ? Et surtout,
qu’en font les manuels d’histoire français de cette image ? La réponse du
Conseil de l’Europe est transparente : prendre en compte et revaloriser.
Déjà, en 1952, cette position est affirmée comme en témoigne ce compte – rendu
d’un stage d’inspecteurs de
l’enseignement secondaire…tenue à Bruges du 1er au 10 septembre
1952 : Ce qui apparaît peut-être le plus nettement à la suite de ces
débats, c’est que l’unité culturelle de l’Europe existe avant même qu’on ne
l’affirme. Il n’est pas nécessaire de l’inventer, elle est un fait. Un fait
dont l’origine se retrouve dans nos réactions instinctives communes, dans les
formes particulières de notre intelligence, dans notre façon de comprendre
l’homme et de le respecter. Il ne fut pas difficile de rappeler les grandes
influences qui ont marqué les terres d’Europe dans le passé : la
romanisation et le christianisme, et dans une large mesure la civilisation
méditerranéenne, tout enrichie de la pensée de l’Orient.[9]
Est – ce aussi
explicite avec les manuels d’histoire en usage dans les établissements
d’enseignement français ?
2.2
Les manuels
français : les critères retenus
Un
seul éditeur a été retenu. Il s’agit de la maison Hatier. Ce choix n’est pas
justifié par le seul fait que c’est un des grands de l’édition scolaire, ce qui
aurait pu être un critère tout à fait recevable. Hatier a été l’éditeur
d’Edouard Bruley. Ce professeur agrégé d’histoire-géographie au lycée Condorcet
de Paris a été le président de la Société des Professeurs
d’Histoire-Géographie. Et surtout, il a été le Français qui a participé à tous
les colloques et séminaires du Conseil de l’Europe portant sur l’enseignement
de l’histoire et la révision des manuels d’histoire. Il a collaboré (avec A.
Puttemans et E.H. Dance) à la rédaction d’un essai, une Histoire de l’Europe
(Leyde 1960), sous le patronage de l’organisation strasbourgeoise. C’est donc
un « europhile » convaincu et parfaitement au fait des objectifs
affichés par le Conseil de l’Europe.
Relevons encore que l’éditeur
Hatier a aussi publié les ouvrages de géographie de Jean Brunhes, avant 1939.
Celui – ci, dans son manuel sur l’Europe (classe de 3ème ou
de 4ème selon les réformes), se faisait l’écho des idées de Aristide
Briand et du mouvement Pan – Europa. Il prenait parti pour une union des
Européens et déplorait les nationalismes montant au cours des années Trente.
Après la guerre, outre les ouvrages de E. Bruley, les éditions Hatier ont
publié les cours de A. Bossuat, alors professeur à la faculté des Lettres de
Clermont-Ferrand, un autre Français assidu aux symposia organisés par le
Conseil de l’Europe. Cet éditeur est donc lui même convaincu par « l’idée
européenne ». En cela, ses ouvrages peuvent être des témoins sensibles de
l’adoption des thèses européennes par l’édition scolaire française.
2.3 Constats
L’image que
cette enquête donne est contrastée et ambiguëe. Dans les ouvrages de la classe
de Seconde des lycées, la part donnée à « l’Orient » reste modeste,
moins de 10% de la pagination. Ce que cette valeur relative ne dit pas, c’est
la réduction quantitative du nombre de pages. On passe de 44 pages, en 1981, à
un peu plus de 28 pages, en 2000. Dans les ouvrages de collège,
essentiellement, ceux de 5ème, la part est plus substantielle, entre
le 1/5 et le ¼ des pages consacrées à l’histoire, quand on est après « la
réforme Haby » qui en instaurant le « collège unique » impose le
manuel unique d’histoire et géographie. Avant 1977, la part est plutôt de 10%
de la surface rédactionnelle. En termes de pages on oscille entre 20 et 30
pages avant 1977 et entre 30 et 40 pages depuis.
Au lycée, dans
les thèmes abordés, on constate une permanence des chapitres consacrés à
l’Islam. Simplement leur part diminue en valeur absolue (de 38 à 13 pages)
comme en valeur relative. En 20 ans, la diminution est de moitié,
grossièrement, passant de 9,8% à 4,5%. Jouxtant le monde islamique, mais avec
ses caractères propres, l’Empire ottoman est l’objet de quelques pages jusqu’en
1996 avant de disparaître. En revanche, apparaissent, grande originalité,
Byzance et les croisades. Ce qui est notable, c’est l’amélioration en valeur
relative de la part de ces sujets dans le volume rédactionnel des manuels. Ceci
vaut surtout pour l’Empire byzantin qui progresse, approximativement, de 1,8% à
3%, les croisades restant plutôt stable à 3,1 / 3,2%. A contrario, en valeur
absolu, le nombre de pages qui leur sont consacrées reculent : faiblement,
de 6,5 à 6 pages pour Byzance, plus sensiblement pour les croisades de 11 à 9
pages. Au total, en 2 000, les valeurs tendent à se rapprocher, dans la
modestie. Elles se situent entre 4,5% (pour la culture musulmane) et 3% (pour
la civilisation byzantine) en passant par 3,3% pour les croisades soit,
environ, 4 pages et demi pour les mieux dotés à 3 pages pour les moins bien
lotis. C’est peu, très peu. Pour mémoire, les Musulmans, en Europe, sont
estimés à 10 millions et les Orthodoxes à une centaine de millions (dont une
quarantaine hors de Russie).
Au collège, il
n’y a pas de bouleversements profonds. Depuis longtemps s’enseignaient Byzance,
l’islam et les croisades. C’étaient d’ailleurs une des
« recommandations » du Conseil de l’Europe que de reprendre ces
questions à un moment plus avancé de la scolarité, quand l’élève est plus
adulte. Toutefois, il convient de relever que ces questions connaissent un
meilleur traitement depuis une vingtaine d’année. Le monde musulman y devient privilégié.
Il est celui auquel on consacre le plus de pages, en valeur absolu comme en
valeur relative. Les divers auteurs lui réservent entre 20 et 28 pages, au
moins, soit de 10% à, pratiquement,16% de la surface rédactionnelle. La
croisade fait l’objet d’une désaffection manifeste. Au cours des 20 dernières
années, on ne lui a donné que 4 pages et un peu plus de 2% de la surface
rédactionnelle. Byzance est diversement traitée, selon les époques. Toujours
mieux que la croisade, elle reste en arrière par rapport au monde musulman. La
tendance est toutefois à la prendre mieux en compte. Au cours des 20 dernières
années, on est passé de 6 à 16 pages et de 3,38% à 8,83%.
Ceci est pour
le contraste de l’image. L’ambiguïté est dans la manière de présenter les acteurs
de cette histoire. Les discours tenus sur Byzance, la croisade et l’islam à un
collégien et à un lycéen sont, pour l’essentiel, proches. Au lycée, le sens de
la nuance voire la présence d’une certaine érudition sont plus marqués. Mais le
fond du message n’est guère modifié, à une exception près, ce qui est écrit sur
le monde arabo-musulman.
Depuis les
premières éditions de notre corpus, Byzance et l’orthodoxie restent un paradoxe
inavoué. Au lycéen, il est expliqué que l’Empire est décadent…tout au long des
10 siècles de son histoire, ponctuée, quand même, de brèves rémissions. Après le règne de Justinien(518-565) et la
reconquête d’une partie de l’Occident, l’histoire de l’Empire byzantin est une
longue suite de reculs devant les divers
envahisseurs et de reconquêtes partielles…pouvait-on encore lire en
1996. En 2001 il est question du dernier
éclat de Byzance. Les auteurs expliquent que , certes, de 330 à 1453, l’Empire romain chrétien oriental, de langue grecque, a
forgé une civilisation originale…[Mais] au
cours des siècles, cet édifice s’est fragilisé[10]
Et là réside l’inexplicable paradoxe : un Etat qui est la continuation de
l’Etat romain appuyé sur une civilisation qui est la symbiose de la culture antique et du christianisme et qui n’est pas
en mesure de perdurer, mieux de reconstituer l’ancien Empire romain. Au
collégien, on dit guère autre chose qu’un
empire brillant mais fragile …des difficultés nombreuses à l’extérieur…à
l’intérieur des révoltes et des émeutes fréquentes (1987, p.10). Dans l’édition
2001, la fin de l’Empire byzantin est
racontée en trois phrases (p.14) sans qu’on en connaisse les raisons
véritables. D’ailleurs, il n’est question que Justinien.
L’image de la
Croisade est plus mouvante. Pour un lycéen, dans le discours premier, elle est
un acte de défense motivé par l’intolérance musulmane et l’incapacité des
Orthodoxes à défendre les Chrétiens et l’accès aux Lieux Saints. Ce propos se
retrouve encore en –2001 dans l’affirmation qu’à la fin du XIe siècle, …Alexis Comnème appelle à l’aide les chrétiens
d’Occident pour assurer la défense de l’Empire contre les Turcs. Dans un
second temps, elle devient l’expression d’une agression de l’Occident contre
l’Orient. Ce propos, bien qu’atténué, se lit encore dans le texte de 1996. D’autres préoccupations ont également joué.
Les uns d’ordre politique et psychologique : l’appel des empereurs
byzantins menacés par la nouvelle poussée de l’islam, le souci manifesté par la
papauté d’accroître son influence, les ambitions de prestige des souverains
occidentaux, le goût de l’aventure et la guerre pour les chevaliers. D’autres sont clairement économique. C’est le
manque de terre qui pousse les Normands…et c’est pour assurer à leur commerce
des routes sûres que les marins italiens ont repris pied…(p.110).
Aujourd’hui, les croisés ne sont plus qu’une expression, parmi d’autres, de la
supériorité des Occidentaux sur les Orientaux. L’édition 2001 contient un dossier : l’Occident à la conquête de
la Méditerranée dont le contenu se résume à ces trois phrases : au XIIème siècle, c’est l’occident qui prend
l’initiative en Méditerranée. D’importants échanges commerciaux se mettent en
place, grâce à l’activité des villes marchandes italiennes. Cette expansion
accompagne les expéditions militaires des croisades. (p. 86)[11]
Le collégien n’a pas appris autre chose. Certes, à partir de 1987, on lui
explique qu’à une époque d’essor
religieux et de foi ardente, la Papauté entend prendre la tête d’un mouvement
pour libérer les lieux où vécu le Christ : c’est l’occasion aussi pour les
papes d’accroître leur autorité et de refaire l’unité de tous les chrétiens…(p
78). En 1997 et 2001 il apparaît que la croisade, dont l’origine est à peine
donnée (en 1095, le pape Urbain II
appelle les fidèles à libérer la Terre Sainte, alors aux mains des Turcs
musulmans…p.78) n’est qu’un
aspect d’un phénomène beaucoup plus large l’expansion
catholique.(p. 74-75 /p.80-81).
La vision de
l’Islam est encore plus complexe. Initialement, le Maure est l’ennemi. Il n’a
pas généré de véritable culture. Tout au plus est – il un
« passeur ». On lui doit la connaissance des grands textes grecs et
latins par les traductions que ses philosophes réalisent, de même pour
l’arithmétique, la géométrie et l’algèbre élaborés en Inde, etc. Mais il conserve,
preuve de son inachèvement, ce goût de la guerre à travers le dijhâd et le sort
fait à la femme. Dans un second temps, on admet qu’il existe une authentique
civilisation musulmane. Celle-ci n’a pas seulement emprunté autour d’elle. Elle
a réélaboré des matériaux épars pour en donner une expression cohérente et
originale. Dans certains domaines, comme l’architecture, la calligraphie,
l’irrigation, etc. on est en présence d’une authentique création. Cette
reconnaissance est tout à fait explicite dans l’édition de 1996. la vie culturelle et artistique arabe a su
s’enrichir de diverses influences et faire avancer les sciences et les
techniques et produire un art original (p.98)[12].
Aujourd’hui, l’accent est mis sur les quelques moments et les quelques lieux où
un échange a été possible entre les trois civilisations, byzantine,
musulmane et occidentale (p. 84). On
lit une certaine insistance à évoquer les nouveaux
espaces de contacts (p. 88) qu’ont été, tour à tour le creuset sicilien, et le syncrétisme
christiano-andalou (p.94). Tolède
(pp. 96-97) et la Sicile (pp.98-99) se voient gratifier de double pages.
Au collège, le
schéma général est le même. La nuance qui apparaît est la présence, d’une
édition l’autre, de hadith et de sourates sur le dijhâd et le statut de la
femme.
3
des
perspectives en guise de conclusion.
De ce sondage –
l’exhaustivité de l’analyse n’a porté que sur un seul éditeur, certes
particulier, la maison Hatier – on peut avancer quelques interprétations et
formuler quelques interrogations.
3.1 :
quelques interprétations
Dans
l’approche de Byzance, on est en présence d’une incompréhension. Ou plutôt,
d’une grille de lecture culturelle qui pousse à méconnaître la subtilité de
cette civilisation et la force de cet Etat qui perdure 1000 ans ! Les
auteurs des divers manuels n’y voient qu’un césaro-papisme appuyé sur l’armée12. En filigrane, ils montrent une
préfiguration de cet Etat absolutiste que la France a connu et que Révolution
de 1789 a mis à bas pour permettre la construction de la France contemporaine,
républicaine et démocrate. Le discours laïque est tout autant implicite. Cet
Etat, parce qu’inféodé à l’Eglise ne pouvait se prolonger éternellement. Il
était condamné. D’ailleurs, sur le plan culturel, il n’est plus que le conservatoire de la culture antique.(
2001, p. 72).
Cette même
vision « républicaine » imprègne les pages sur l’Islam. Il est
manifeste que le traitement respectueux fait aux préceptes du Coran n’est en
rien une reconnaissance d’une quelconque supériorité de cette foi qui lui
conférerait des droits particuliers, tels que ceux dont elle jouit dans le
« monde arabe ». Mieux, le rappel des effets d’une confusion entre
politique et religion, sous la forme de luttes fratricides et au total un
affaiblissement profond et durable ( 2001, p. 74 le morcellement des islams) est une manière, discrète, de dire
qu’être musulman n’est pas différent d’être chrétien. Tous sont des
« croyants », parfois aveuglés par leur foi. C’est dans la paix, dans
le respect mutuel, dans un « vivre ensemble » que seule permet la
relégation dans la sphère privée de la foi qu’existent le progrès, un
enrichissement mutuel et une pleine réalisation individuelle. C’est ce qui
ressort de ces doubles pages sur les quelques lieux et moments où chrétiens et musulmans
ont pu vivre en bonne intelligence, comme si ces moments là n’étaient pas
exceptionnels.
En fait,
paradoxalement, c’est le traitement fait de la croisade qui est le plus fidèle
révélateur des partis-pris des auteurs. La dimension religieuse du conflit est
devenue accessoire. L’important, c’est l’expression de la puissance de
l’Occident. Elle est économique. Ce sont les villes marchandes d’Italie :
Pise, Gènes et Venise. Elle est politique. Ce sont les souverains européens qui mènent les [croisades] suivantes (2001, p. 88).
Toute
histoire est contemporaine assuraient
les pères fondateurs de « l’Ecole des Annales ». Il est manifeste que
les préoccupations de la société française se lisent dans les interprétations
données du passé. Il est tout aussi clair que les interrogations quant à
l’avenir s’y lisent tout autant.
3.2 : les interrogations
Les discours tenus sont des
discours « d’Occidentaux ». D’ailleurs, les auteurs expriment le lieu
d’où ils parlent en employant cette caractérisation « d’Occident ».
Au fond, Byzance et l’islam sont « orientaux ». En tant que tels, ils
ont droit à la reconnaissance / révérence due à une civilisation brillante mais
morte. Au fond, ils leur a manqué d’être, comme ces marchands italiens, tout à
la fois industrieux et ingénieux. Ils se sont comportés en rentiers d’un double
héritage, en grande partie commun, d’une position stratégique entre Asie et/ou
Afrique et Ouest atlantique et d’une culture antique. Ils n’ont pas su, pu,
voulu innover et entreprendre.
Plus profond, ces manuels
traduisent d’inconscients « non-dits ». S’en tenir à ces généralités
qui deviennent des clichés sur Byzance ou préférer les quelques moments pendant
lesquels chrétiens et musulmans cohabitent n’est ce pas aussi une manière de ne
pas s’interroger sur l’Autre ? lui refuser d’être un interlocuteur
valable ?
Il y a moins de provocation dans
ces questions que l’expression d’une inquiétude. Que sait un adolescent, que
comprend un jeune adulte de la culture des ces Européens dits de l’Est qui s’apprêtent
à intégrer l’Union européenne ? Comment peuvent - ils prendre en compte
une expérience historique qui ne fait pas de la séparation de l’Eglise et de
l’Etat, du spirituel et du temporel le préalable à toute analyse
politique ? Comment leur sera-t-il possible d’imaginer avec eux une
citoyenneté qui n’a pour uniques références que les catégories élaborées du XVI
au XVIII ème siècle dans les régions proches de l’Océan atlantique ?
A l’heure actuelle, les manuels
français d’histoire préparent peu à affronter ces questions. Ils restent bien
en deçà des « recommandations » élaborées il y a un demi – siècle,
déjà, par le Conseil de l’Europe. Ils expriment surtout un point de vue, celui
de la nation française.
Est – ce là la bonne manière de rapprocher les hommes (J.
Monnet) ?
Notes
1 Le 22 septembre 1946, W. Churchill, un des pères spirituels
du Conseil de l’Europe, déclarait dans son célèbre discours à l’Université de
Zurich : This noble continent is the
home of all the great parent races of the Western World. It is the
fountain of Christian faith and christian ethics.
2Georges Bernanos, le
monde ne sera sauvé que par des hommes libres. En parlant ainsi je reste fidèle
à la tradition de l’Europe, L’esprit européen, Rencontre
internationales de Genève, septembre 1946, Neuchâtel – Bruxelles, 1947,
collection Histoire des sociétés [1]d’aujourd’hui
3 Henri Brugmans, la question préalable, discours
prononcé au Congrès de l’Europe, La Haye, mai 1948. Pour mémoire, le plan
Marshall est de juin 1947, voté en avril 1948. En avril 1949, est
constituée« l’alliance atlantique ». Voir B. de Jouvenel, Quelle
Europe ? raisons de craindre, raisons d’espérer, Paris, le Portulan,
1947 ; Et l’Année Politique, 1947, Paris, Les Editions du Grand
Siècle, 1948.
4 EXP/Cult (52) 3
5 Les pays que la
Communauté européenne se propose d’unir ne l’ont jamais été dans le passé. Ils
se sont formés dans les âpres luttes de délimitation et de libération qu’ils se
sont mutuellement livrés ; ils ont tous subi le véritable lavage de cerveaux
de l’éducation populaire nationale, qui se saisissait dès l’enfance de tous les
citoyens et continuait à exercer sur eux, leur vie durant et sous ses formes
les plus diverses, son implacable influence. Ils ont tous développé une
activité politique et administrative donnant toujours la priorité absolue à
l’intérêt national, une activité résolue et envahissante, techniquement capable
d’organiser, sur un mode totalitaire toute la société nationale, Altiero
Spinelli, Agenda pour l’Europe, ce qui existe, ce qui reste à faire,
Paris, Hachette, 1972. Ces propos d’un grand européen valaient déjà pour 1947.
6 Historical Archives 186.14, volume 4. 1953.
7 Recommandation au Comité des Ministres du 7 septembre 1949
sur les méthodes par lesquels le Conseil de l’Europe peut développer la
coopération culturelle entre ses membres…
8 Historical Archives 186.14, volume 4. 1953
9 Dans
une fiche de révision (p.82) on peut
lire 1 : l’Empire byzantin est
affaibli au XIIe siècle… dès la fin du XIe siècle, l’Empire doit faire face à de
nombreuses menaces extérieures et faire appel à l’occident pour le soutenir
10 Le champ
sémantique qui entoure la présentation de la croisade est intéressant. La
croisade est mentionnée dans le 4ème paragraphe de la 3ème
partie d’un sous chapitre intitulé le
renouveau de l’Occident (p.78 ). Elle apparaît encore sous forme d’une
illustration et d’une citation en introduction d’un chapitre la Méditerranée, un espace d’échange où
elle est contrebalancée par une autre citation et une autre image montrant une cohabitation
entre chrétienté et islam. En fait ce n’est qu’à la p. 88 sous le titre l’expansion chrétienne que la croisade
est vraiment évoquée mais en compagnie de la reconquista.
11 Voir aussi
p.112 : Islam et Occident
12 2001 : l’Empire byzantin préserve une union étroite
entre religion et pouvoir : l’empereur , appelé basileus, est le
représentant de Dieu sur terre. Son pouvoir est donc théocratique et universel.
Chef de l’Eglise, il est le défenseur de l’orthodoxie et nomme le patriarche à
le tête du clergé…l’empereur est le fondement de la puissance byzantine…il
détient un pouvoir absolu…p.72. On peut relever que le rapprochement avec Louis
XIV et l’absolutisme français du XVIII ème siècle est facile à faire en
consultant les pp.144-149
Annexe n°1 : Sources : les fonds
d’archives du Conseil de l’Europe (Strasbourg)
Sur la
Convention culturelle
Ø
EXP/Cult (52) 3 rev : projet de
rapports sur les activités culturelles du Conseil de l’Europe.
Ø
CM (51) 15 rev : à propos du
« mémorandum Seymour »
Sur l’Histoire,
l’Europe et l’enseignement
Ø
TR (53) 2 : Table Ronde de
l’Europe, intervention de François de Menthon
Ø
EXP/Cult (53) 33 : symposium
d’Oslo
Sur les
Humanités européennes
Ø
Historical Archives 186.14, volume 1.
1955.
La date ne doit faire illusion. En fait, ce dossier contient
divers documents antérieurs à 1955 dont :
o
Une demande
d’inscription à l’ordre du jour de la session [de l’Assemblée consultative
de septembre 1953] de l’institution dans
les Pays Membres d’un enseignement des Humanités européennes.
o
D’un « mémorandum » sur les Humanités européennes en date du
1er décembre 1953 qui demande de
situer sur le plan européen – dans le cadre des programmes actuels – des
enseignements limités jusqu’ici au plan national.
o
Un mémorandum
présenté par le délégué belge, relatif aux délibérations des experts chargé de
l’Exposition l’Europe Humaniste.
Sur la
citoyenneté européenne
Ø
Historical
Archives 186.14, volume 4. 1953 : Teaching of European Civics (Handbook),
Même remarque que précédemment. Ce dossier contient :
o Une première version : élé