Articles 3 : La techno, ère du vide ou socialité alternative ?

" Jouir de la divinité de la sensibilité, au lieu de jouir de la sensibilité de la divinité "
Dyogène Laërce, Vies, doctrines et sentences des philosophes illustres

Par Anthony POUILLY diplômé de l'institut d'études politiques et Béatrice MABILON-BONFILS.

S'il y a, dans nos sociétés, transfiguration du Politique , sorte de déplacement du lien social, c'est que le diagnostic social que porte le politologue Bruno Etienne , sur un monde moderne désenchanté par la connaissance scientifique et désacralisé - crise d'identité et mondialisation /globalisation/westernisation, transfert du sacré du discours religieux au discours politique, crise de l'Etat, comme expression de la Raison universelle en marche, crise de la Raison elle-même, effondrement de l'équilibre comtien/durkheimien - appelle le retour des solidarités mécaniques, du "parochial system", des nouvelles solidarités tribales, segmentaires, du Multiple : au delà des institutions légitimes et légales, ce sont là les centralités souterraines de la puissance sociale que peuvent/doivent saisir les sciences sociales.
Miroir où notre société contemporaine se construit plus qu'elle ne se reflète, la musique techno a un peu plus de dix ans en France. Le rock dénonçait la tyrannie de l'ordinateur contre la liberté de la guitare ; le rap se caractérise par la fureur de dire . La techno est rejetée sur les marges. Elle y fonde ses assises et y plonge ses racines. La rave, en court-circuitant la festivité établie et régulée au centre, comme la nomme G. Bombereau, " tel le visage de Gorgô, pétrifie, par ses aspects obscur et mobilisateur, des milliers de jeunes incontrôlables " . Telle une vague déferlante qui doit s'échouer, les participants ont voulu, et veulent encore aujourd'hui, en investissant des espaces d'un soir, déjouer les institutions. Si elle n'est jamais une réponse à la conjoncture, en revanche, la manière dont elle se déploie renvoie aux mutations du corps social. Elle stigmatise en effet, par le fait qu'elle enchante une dernière fois des usines abandonnées par exemple, le passage de la société industrielle à la société technicienne caractérisée par les impacts du progrès technique moderne, et en particulier l'électronique et l'informatique. Sans doute permet-elle à des territoires, des régions, d'accomplir le travail de deuil du monde industriel : le Nord de la France et la Belgique demeurent, il est vrai, les bastions du mouvement. Dans la capitale, elle est appropriée en particulier par les homosexuels, victimes, eux, du SIDA, de la méfiance ou de l'indifférence : elle y est un élan de résistance à la fois physique (danser des jours durant) et morale, par son rythme festif et, au fond, guerrier. S. Hampartzoumian note avec justesse que " la rave est cette fête intense qui capte notre présence, y compris celle du sociologue qui cherche à penser la rave " .
Analyser la musique techno comme " fait musical " revient à tenter de tenir un discours lucide sur ce qui est du domaine de l'ivresse, de mesurer ce qui relève de la démesure, de penser l'expérience festive et non pas seulement les serpentins et les cotillons. Il s'agit de se risquer à voir l'invisible, à comprendre ce qui est à l'œuvre dans une rave. Mais une telle ambition s'expose forcément à une évanescence du terrain de recherche, une fois la fête terminée. Le sociologue ne dispose alors que de quelques indices pour reconstituer l'intensité de l'événement survenu, et faire preuve d'imagination théorique. L'absence de trace de la fête techno est un fait essentiel pour la comprendre : la rave est un pur présent, qui exige la pleine présence des participants, sans passé ni avenir. Finalement, " mettre sa pensée en effervescence pour penser l'effervescence de la rave, c'est admettre l'écart nécessaire entre le dire sociologique et le faire festif. " . Et tout d'abord commencer par parler de l'anathème jeté sur ces raves, car les bruits sur la techno couvrent parfois les bruits de la techno... Lever ce voile pour comprendre si l'individu moderne a rompu ses amarres avec les grandes institutions distributrices de valeurs collectives, si le narcissisme contemporain a crée une ère d'un vide lisse et silencieux.
Cette musique, qui est par excellence celle du présent, est-elle un symptôme de l'individualisme exacerbé de notre " temps moderne ", une sorte d'égotisme généralisé ? Ou bien est-elle l'expression de dynamiques nouvelles de socialisations -ou bien plutôt d'une socialité- alternatives ? Et certes, au premier abord, la représentation commune qui s'appuie sur l'observation superficielle conduit à affirmer que la techno est une musique matérielle, impersonnelle, et que les machines qui la produisent sont incapables de ressouder ou de renforcer le lien social. Nous tenterons de prendre en compte les préjugés qui tournent autour de cette manifestation artistique contemporaine, pour pouvoir les déconstruire ensuite, aller plus loin que les apparences, et déceler ce qui se cache derrière ces musiques électroniques….

La techno, un art du vide
Dans cet individualisme , exacerbé des sociétés contemporaines, cet ego placé en valeur culminante ce que G. Lipovetsky nomme l'ère du vide définit par de nouvelles attitudes (indifférence, désertion...), et par un nouvel état de la culture, caractérisé par l'épuisement de ce qui fait depuis plus d'un siècle figure d'avant-garde... Cette forme contemporaine de l'individualisme constitue aujourd'hui un nouvel air du temps. A la révolte succède l'indifférence ; à la logique de l'uniformisation succède la déstandardisation et la séduction ; au temps des grandes idéologies succède la généralisation de la forme humoristique..Est-il possible d'affirmer que la techno relève de l'individualisme contemporain et que la socialisation communautaire, ce retour des tribus telles qu'elles existaient dans les sociétés traditionnelles sont illusoires et cachent derrière elles le règne du Moi et la dissolution du lien social ?
" Même à l'affût de responsabilité et de bienfaisance à la carte, Narcisse est toujours Narcisse, figure emblématique de notre temps centripète. Le raz de marée de la seconde révolution individualiste n'en est qu'à son début " .Selon l'auteur, les troubles narcissiques contemporains se présentent moins sous la forme de troubles aux symptômes nets que sous la forme de troubles du caractère, qui révèlent un malaise diffus et envahissant, un sentiment de vide intérieur et d'absurdité de la vie, ainsi qu'une incapacité à sentir les choses et les êtres. " Les symptômes névrotiques qui correspondaient au capitalisme autoritaire et puritain ont fait place, sous la poussée de la société permissive, à des désordres narcissiques informes et intermittents " . Le drame de la société moderne provient alors du fait que les individus aspirent toujours aux émotions, au partage émotionnel multiforme ; mais plus l'attente est forte, plus c'est un mirage qui se présente à eux. Ce vide de la société a, par suite, des conséquences dans l'art. Le fait que la création artistique sous toutes ses formes subisse une mutation radicale, dans les pays où il existe une croissance industrielle réelle, ne résulta pas seulement de l'apparition de techniques nouvelles de transmission des messages intellectuels, mais de ce que la production elle-même provoque et continue à provoquer des bouleversements qui placent le changement au cœur des préoccupations existentielles de l'homme. La société industrielle a, de fait, rendu possible toutes les attitudes vis, à vis de l'art, mais surtout, elle a engendré une conception plus utilitaire, sinon utilitariste de l'art : " Nous sommes envahis par l'art. Par l'art devenu événement et qui ne devient signe que pour suggérer de fugitives participations.. " . En face de la Modernité où l'homme met en question son existence, l'art, ancien haut lieu de signification, est placé comme simple palliatif au centre de cette mise en question. Dans cette communication de masse, processus utilisant un ensemble de procédés pour atteindre un public large, hétérogène et anonyme, " (le) développement technique a rendu possible de nouvelles formes d'art " et que , du fait de la popularisation de l'art, le problème de la communication est devenu l'élément essentiel de la création. La musique techno symbolise parfaitement ce rôle des techniques nouvelles et permet également de s'interroger sur celui de la communication.

Un vide communicationnel ?

La notion de vide communicationnel renvoie à la formule de J. Habermas : " l'agir communicationnel ", et montre que dans leur vie relationnelle, n'agissent véritablement plus mais que la communication est devenue transparente, sans matière, utopique... Comme J-M. Ferry le souligne, J. Habermas part à la conquête d'une raison qu'il découvre dans le lien que la communication instaure entre les hommes : cette dernière est la raison qui nous relie. Ainsi, il nous permet de comprendre les aspects essentiels de l'institution telle que la conçoit S. Freud.: " comment l'institution n'exprime pas des rapports de production, mais des rapports de communication (et) comment la fonction de l'institution est liée à une logique de l'illusion " . Tel qu'il la définit lui-même, la notion d'agir communicationnel concerne pour J. Habermas " l'interaction d'au moins deux sujets capables de parler et d'agir qui engagent une communication interpersonnelle (...). Les acteurs recherchent une entente dans une situation d'action, afin de coordonner consensuellement leurs plans d'action et de la même leurs actions " .La techno est un symptôme de la société du vide les nouvelles possibilités et dynamiques de la société contemporaine.Au début des années 1980, J. Ellul qualifiait de technicienne la société dans laquelle nous vivons. Aujourd'hui, c'est une " nouvelle société technicienne " qui apparaît, car les " nouvelles technologies " de l'information et de la communication ont bouleversé non pas seulement notre manière de communiquer, mais aussi notre manière de vivre.
La musique techno est tout à fait significative de cette évolution. Elle est en effet la musique électronique par excellence, celle qui utilise les synthétiseurs, les ordinateurs, ou les " boîtes à rythmes "... Mais elle révèle aussi, par certains aspects, une absence de communication visible pour un observateur, et confirmée par ses protagonistes eux-mêmes. Le savoir a subi une transformation radicale, qui a affecté à la fois ses instruments, ses modes d'approche et ses méthodes d'interprétation. Cette transformation s'est faite par étapes, dont les moments successifs se sont ordonnés à une hiérarchie fonctionnelle. Tout d'abord, ce sont les techniques d'enregistrement acoustique et optique qui ont évolué ; dans les années 1960 sont apparus la synthèse analogique et un appareil générateur de sons dont les caractéristiques étaient préalablement définies : le synthétiseur. Une troisième étape a vu l'avènement de la synthèse numérique.Ces bouleversements ont introduit " une rupture décisive dans notre façon d'interroger le phénomène sonore " . Les nouveaux objets musicaux se situent ainsi à l'intersection des nouvelles disciplines scientifiques : acoustique théorique, psychoacoustique, traitement du signal et, bien sûr, informatique. Cette conjonction a élaboré la musique d'un avenir que, au premier abord, rien ne rattache au passé. La véritable recherche musicale, celle qui se fonde sur l'informatique musicale est désormais la " condition obligée d'un art moderne " . L'éclosion de la musique techno survient au moment où l'accroissement considérable des performances du matériel musical permet une telle éclosion. Mais la techno n'est pas une simple conséquence de la sophistication technologique de la musique, " elle est aussi posture esthético-poétique qui marque un nouveau mode d'être face à la technique, (...) s'enracinant dans l'usage et la pratique de la technique " . Ainsi, la musique techno n'est pas simplement une question technique, mais avant tout pose la question de la technique et permet une réflexion sur elle.
L'écartèlement entre une culture symbolique et dite artistique et une culture technique et scientifique est souvent perçu comme une césure fondamentale. Aussi, des auteurs comme G. Simondon ont proposé de sortir de cette opposition stérile, invitant à une réconciliation, notamment à travers l'art . C'est pourquoi il convient de préciser comment la musique techno voudrait opérer cette réconciliation avant de constater les illusions qu'engendre la technique, autant dans l'art que dans la société. La techno, elle aussi, revendique une révolution sonique. Ainsi s'explique la création à Détroit du label " U are " (" you are), dont la devise, " No hope, no dream " témoigne du besoin de s'approprier cette musique alternative, nouvelle à la fois par ses modalités d'écriture et pour son utilisation des techniques modernes. ...Les techniques d'écriture, du fait de leur nouvelle implication scientifique se sont progressivement compliquées. Mais de fait, elles se sont aussi assouplies, atteignant des registres d'expressions plus déliés. Les connexions musicales se sont elles aussi multipliées et ont suscité des formulations plus distinctes, permettant des expressions mieux définies. Par exemple, la mémoire n'a plus une fonction instable, trompeuse... ; elle a pour fonction aujourd'hui de composer un ordre du temps. " Par l'écriture musicale, la mémoire accède à l'organisation, elle peut désormais combiner, calculer, (...) modifier les orientations " . Dans ce contexte, la création n'est pas l'usage abstrait de la liberté de la pensée, mais la mise en œuvre des moyens techniques qu'elle a à sa disposition. Ces derniers constituent des facteurs de variation et de déformation propres à l'histoire, et qui ont pour effet de perturber la grammaire musicale. Cette grammaire se constitue en effet en élaborant des processus opératoires qui transforment les règles.Si le bruit redéfinit la création musicale contemporaine, il est aussi " vecteur d'une idée de transgression des règles communes " . Les fêtes techno sont en effet caractérisées par le fait que le son ne cesse jamais. Chacun veut aller au bout de ses forces, " dans une orgie de bruit technologique et de fureur psychotrope " . C'est donc un langage musical inédit, entièrement instrumental, sans refrain, sans nom d'auteur, ni harmonie, et qui témoigne qu'il est absurde, aujourd'hui, d'opposer le bruit à la musique. D'ailleurs, les fréquences non-périodiques n'ont jamais été absentes des créations musicales, comme beaucoup l'ont pensé . Les récentes découvertes en matière d'acoustique ont montré que le son musical traditionnel contenait du bruit résiduel.La techno émet donc un son sale, à l'image des lieux qu'elle habite éphémèrement et elle n'est pas sans rappeler le bruit répétitif des machines, ainsi que le geste tayloriste de l'organisation scientifique du travail. La techno se veut une musique moderne, rythmée par le virtuel et la " technologie " ; " L'art techno (...) se caractérise par la diversité de ses moyens et par son goût affirmé pour tout ce qui est d'aujourd'hui " . C'est donc un âge nouveau qui est exalté, et par ses allusions à la signalétique urbaine, à la mode, aux réseaux, et autres connexions, cet " aujourd'hui " ne peut être qu'urbanisé et se vivre dans des métropoles.

Le graphique 9 montre bien que pour 38,71% des jeunes interrogés, qui s'intéressent donc à la musique techno et l'apprécient, la voient pourtant comme le simple produit des machines. Toutefois, les personnes qui écoutent très souvent ou au moins une fois par semaine cette musique ont répondu plus fréquemment non (80% contre 53,76% en moyenne). Ils affirment par là que la musique qu'ils écoutent a une " âme ", une vie qui dépasse la matérialité de la machine (Cf. Graphique 10).



Graphique 1. Question 1 : Pour vous, la musique techno est-elle une musique produite uniquement par des machines ?


Graphique 2. Questions 1 et 2 croisées : La musique techno est-elle une musique produite uniquement par des machines ? (en abscisse) et fréquence d'écoute de cette musique (en ordonnée).

Au contraire, ceux qui n'écoutent que très occasionnellement de la techno représentent une proportion plus importante de ceux qui voient dans cette musique l'œuvre unique des machines. D'ailleurs, cette observation est confirmée par le fait que sur les 3% de ceux qui ont dit ne jamais écouter de musique techno, tous voient en elle le résultat exclusif des machines.Comme l'explique S. Hampartzoumian, " les machines de la musique techno ressemblent aux machines de guerre " . Elles peuvent en effet s'adapter aux imprévisibles attentes de leurs utilisateurs, qui en inventent le véritable usage. L'esthétique techno a engendré ce que J-P. Keller nommait le " ready-made ", qui consiste à promouvoir " l'objet usuel (...) à la dignité d'objet d'art par le simple choix de l'artiste " . Tout ce qui peut se faire par les machines est donc bon à prendre.Par l'intermédiaire de cet art nouveau, ils veulent croire en une société harmonieuse et de consensus, une société fondée sur un futur hypertechnonologique. La technique ne peut en aucun cas isoler, mais tententative de ré-enchanter le monde . En septembre 1998, Le Monde titrait dans ses colonnes : " La techno bat son plein sur le réseau " , La tentation est donc forte, avec la musique techno, de penser un futur en dominé par les autoroutes de l'information, et sont intimement convaincus que ces changements constitutifs vont procurer un changement qualitatif.L'art et la technique désignent aujourd'hui notre mode d'être-au-monde. L'art a donc une nouvelle tâche, qui n'est plus celle d'une présentation de l'idée. Un de nos paradoxes provient du fait que nos mettons sous le terme technique d'une part la machine, et d'autre part une puissance qui nous échappe. Aujourd'hui, la technique dépouille l'art de son esthéticité, de sa sociabilité., tout en lui demandant d'assurer quelque chose qui est de l'ordre du sens. Une conséquence apparaît de fait : la technique et les illusions qui l'accompagnent engendrent une autre illusion : celle d'une communication facilitée. Or, la communication se vide peu à peu de sa substance : c'est le paradoxe d'une " société fortement communicante mais faiblement rencontrante " . C'est alors un nouvel imaginaire qui apparaît et qui se ressent parfaitement dans les manifestations de la musique techno : chacun accepte d'être en groupe, et l'on pourrait tout accepter des autres à condition qu'ils restent à distance, ce qui, au fond, est la définition initiale de la xénophobie L'homme moderne, transformé par ce nouvel imaginaire, sera peut-être phobique à la présence d'autrui ; il aura alors besoin d'une autre présence, virtuelle celle-là...

Graphique 3. Question 6 : Comment décririez-vous l'ambiance d'une rave?

La représentation des jeunes de la rave (graphique 11) révèle que 71,07 % d'entre eux voient en elle une "atmosphère particulière", ou un endroit dans lequel ils vont construire un monde à part, détaché de la réalité. Et si seulement 16,53 % ressentent une ambiance chaleureuse, donc détendue, où les rapports humains sont primordiaux, les quelques rares précisions sous forme de texte soulignent l'ambiance "difficile à décrire", mais où "tout le monde peut être l'ami de tout le monde".
La musique techno permet d'observer un nouveau type de relation de communication, intuitif, affectif, futil et en même temps fondamental. Il faut donc étudier dans cette optique quel poids les communications non-verbales peuvent avoir dans ces manifestations, car ainsi que le souligne J-C. Abric, la communication ne repose pas que sur la seule expression orale, mais qu'elle est "un système à canaux multiples" . Il existe par suite un deuxième aspect de ces communications affectives, constitué par des "manifestations sacrées"...
De nombreux témoignages confirment que le sentiment de solitude est parfois très présent en rave. Mais pour beaucoup, il reste le geste ou le regard comme dernières possibilités de "rester en contact".



Graphique 4. Question 13 : Y a-t-il communication pendant une rave ?

Pour une grande majorité des jeunes interrogés (68,82 %), une véritable communication existe pendant les raves (Graphique 12).
Pourtant, pour ceux qui ont répondu " oui ", il ne s'agit en général pas d'une communication verbale ( 50,54 % contre 33,33 % qui affirment la possibilité de ce type de communication (Graphique 13).


Graphique 5. Question 13 : Si oui, s'agit-il d'une communication verbale ?

A noter que la forte proportion de " non réponse " (plus de 16 %) montre que la notion de " verbal " n'étaient peut-être pas adéquate pour être saisie par tous. Il s'agit sans doute d'une lacune du questionnaire que de ne pas avoir mis un terme plus explicite et compréhensible pour des jeunes (ou plutôt pour une certaine catégorie de jeunes), mais cela prouve aussi que le fait que certaines personnes ne se soient pas prononcé sur la question souligne bien que la communication verbale n'est pas évidente dans une rave.


Graphique 6. Question 13 : Vous parlez avec vos connaissances :

Le graphique 14 confirme d'ailleurs ce fait, puisqu'une grande proportion de personnes interrogées (55,92 %) ne parlent que rarement ou jamais pendant une rave.


Graphique 7. Questions 4 et 13 croisées : Fréquence des soirées en discothèque (en abscisse), et est-ce un langage verbal ? (en ordonnée).

En analysant plus précisément ces représentations sur l'existence d'un langage verbal, il est possible de voir, comme en rend compte le graphique 15 (corrélation entre les questions 13 et 4) que les personnes qui disent se rendre très souvent en discothèque représentent une proportion de 44,44 % à percevoir un langage verbal, alors que celles qui n'y vont que rarement sont seulement 30,95 % à le reconnaître. En effet, la discothèque est un endroit plus propice à l'échange de paroles alors que la rave se caractérise par l'impossibilité, mais aussi l'absence de volonté d'utiliser ce type de communication.


Graphique 8. Question 13 : S'agit-il d'un langage non-verbal ?

A l'inverse, 70 jeunes sur les 93 interrogés sont d'accord sur l'existence d'une communication non verbale (Graphique 16).


Graphique 9. Question 9 : S'il s'agit d'un langage non-verbal, est-ce :
Le graphique 17 nous précise à cet égard que les signes sont la première manifestation de communication non-verbal, en tout cas celle la plus affirmée par les jeunes interrogés (pour 62,37 % de la population interrogée). Plus de la moitié (43,01 %) reconnaissent également communiquer par toucher. Parmi les réponses textuelles à cette question (" si "autre", précisez "), le regard revient souvent ( 10 occurrences), et quelques autres modalités, plus personnelles, (et plus originales) sont aussi mentionnées " transmission de pensée ", " ondes charnelles ", " contact chimique ", " par les shakras "... Pour comprendre l'expression de ce langage par la musique, il est alors nécessaire d'étudier les fondements de ce type particulier de communication Les adeptes de musique techno, se sentant " persécutés " par les autorité politiques affirment haut et fort que leur art n'a aucun message à faire passer. Mais de cet art sans message, la techno développe un art dissolu.Lieu de communications informelles et non-verbales , la musique techno est-elle un art sans contenu ?
Le " hardcore " est une des variantes d'un ensemble de courants rassemblés sous le générique " techno ". Ce mot vient de l'anglais " hard " (dur) et " core " (noyau central) ; ce courant est avant tout un état d'esprit, très lié à la révolte urbaine. Il prône la transgression des règles, la fascination du danger, de la vitesse... Si donc apparaît au premier abord une réaction, une revendication forte et vindicative qui trouve ses adeptes dans tout mouvement musical extrême, ici, les idées dérangeantes sont agitées sans motif, sans référence, sans histoire. Le célèbre DJ Bob Sinclar affirme lui-même que la musique techno n'a pas pour ambition de créer, mais ne fait que " recycler " : " c'est dur d'être précurseur aujourd'hui : nous, on recycle la musique, on amène une façon de travailler les sons. Je remercie les mecs qui ont inventé le sampler, sinon je ne te parlerai pas en ce moment ". Toutefois, certains artistes se prétendent révolutionnaires, ainsi que l'explique J. Ellul : " Lorsque les artistes expliquent leur message par un vocabulaire hermétique, c'est un hermétisme du second degré pour cacher encore mieux l'indigence de ce qu'ils prétendaient vouloir dire. " . En effet, l'art moderne prétend nous faire réfléchir, et il est certain qu'une œuvre d'art " dit " toujours quelque chose. La société du vide produit un art sans contenu, fidèle à son image. C'est quand il ne formule plus rien qu'il est vraiment l'art de cette société : " La musique exaspérante, désintégrante, n'est que l'expression de l'expaspérant et du désintégrant de notre société. " . Mais si la techno symbolise cet art du vide, c'est aussi parce qu'elle est victime d'une société moderne mue par les intérêts économiques. La techno reflète ainsi cet art du vide de la société moderne en tant qu'il est, d'une part, art de la consommation, et d'autre part, art de la société technicienne .


La société contemporaine s'est aujourd'hui détachés du lien social qui la constituait. Y. Barel décrit avec justesse cet état de fait, en faisant allusion à une expression de D. Riesman : " Le vide social, c'est aussi le phénomène de la "foule solitaire" qui est non seulement la juxtaposition (...) d'individus enfermés dans leur coquille, mais aussi une population (...) sans réseau relationnel interne. " . Cette absence de relations enlève à la société moderne toute forme, toute structure, tout relief permettant de l'appréhender.Le vide social, tel qu'Y. Barel le décrit, naît du " jeu conjugué d'une inhibition du moi, de la méconnaissance par autrui de cette inhibition, et de l'organisation sociale de cette méconnaissance " . La notion de vide sociale a eu son existence connue reconnue par les sciences sociales depuis un livre de M. Halbwachs qui date de 1930 , suivi par d'autres auteurs comme J-L . Courchet et P. Maucorps. G. Bombereau note bien comment une forme de solitude existe pendant une rave : " De la consommation de psychotropes qui enferme certains dans leur délires à l'introjection de soi, être en rave revient à être avec soi. " . En effet, par la matérialisation du son qu'opèrent les ravers, ce son envahit l'individu en son entier et les ravers peuvent s'abandonner sans restriction, se retrouver seuls face à eux-mêmes. La solitude est désormais recherchée, voire provoquée... Le vide social est alors plus qu'une absence ou une inexistence : " c'est une incapacité des êtres et des actes à faire sens ensemble. " . Le désir d'être ensemble semble ainsi disparaître," .


Graphique 10. Question 12 : Comment vivez-vous intérieurement l'écoute de musique techno : vous détachez-vous des autres ?

Lors d'une rave, la majorité des jeunes (55, 91 %), comme l'indique le graphique 25 se détache des autres, créant ainsi son propre monde, ce qui est symptomatique du vide social. Cependant, le graphique 26 vient relativiser cette observation car seulement 45,16 % des personnes interrogées vont jusqu'à ne plus tenir compte des personnes qui sont autour d'elles.


Graphique 11. Question 12 :Tenez-vous comte de ceux qui sont autour de vous ?

Un autre aspect de la désintégration sociale est le fait que l'indifférence dont chacun témoigne à l'égard des autres est véritablement opérationnelle. Le processus de désertion ne résulte en effet pas d'une carence de sens : c'est un effet imputable au processus de personnalisation, une errance à mettre au compte de l'atomisation programmée qui régit le fonctionnement de nos sociétés.


Graphique 12. Question 17 : L'attitude de vos amis, de vos parents, de vos proches... à l'égard de vous qui écoutez de la musique techno reflète-t-elle :

C'est d'ailleurs ce que révèle l'enquête (Graphique 26), puisque pour 55,91 % des jeunes interrogés, l'attitude de leur entourage à leur égard est ressenti comme de l'indifférence vis à vis de la musique qu'ils écoutent. Comparativement, les autres attitudes ( mépris : 16, 13% et approbation 24,73 %) sont beaucoup moins citées.
Chaque génération aime se retrouver dans une grande figure mythologique. Selon G. Lipovetsky, celle d'aujourd'hui est Narcisse. Un nouveau stade de l'individualisme se met en place : le narcissisme désigne le surgissement d'un profil inédit de l'individu dans ses rapports avec autrui, le temps et le monde, à un moment où le capitalisme autoritaire cède le pas à un capitalisme pessimiste, mais hédoniste.
Finalement, la techno est témoin de ce vide et de ce renoncement ; et si elle semble affirmer, par la musique qu'elle produit qu'il n'y a plus rien à dire " c'est parce qu'il n'y a rien, plus rien à vivre, et la science de l'homme qui s'élabore en est la dangereuse attestation " . Cette science conduit alors à un but : le corps de l'homme devient ce qu'il faut sauver en dernière instance. Le corps et alors le dernier point d'ancrage des individus

L'effort n'est plus à la mode et ce qui est contrainte ou discipline austère est dévalorisé au profit du culte du désir et de son accomplissement. Incontestablement, le temps est à l'épanouissement de soi. F. Nietzsche, dans Ainsi parlait Zarathoustra enseignait que le corps est une grande raison, en précisant : " cette petite raison que tu appelles ton esprit, ô, frère, est un instrument de ton corps. Par-delà tes pensées et tes sentiments, il y a un maître puissant, un sage inconnu qui s'appelle le soi. " .
Aujourd'hui, il ne s'agit plus de maîtriser et de normaliser un corps-objet, mais de promouvoir un corps-sujet qui jouit. C'est ainsi que J. Maisonneuve évoque " le retour au corps, ultime point d'ancrage personnel dans une dérive des valeurs et des projets. " . Cette résurgence du culte du corps émerge dans une société dominée par un impératif de consommation : c'est dans ce cadre qu'il devient alors le plus bel objet de consommation.



La société moderne, que G. Lipovetsky nomme post-moderne est également caractérisée par une véritable stratégie de séduction dont les individus font preuve pour parvenir à leur fin : " La culture post-moderne est celle du feeling et de l'émancipation individuelle élargie à toute les catégories d'âge et de sexe. " . Le monde de la politique ne se tient d'ailleurs pas à l'écart de la séduction. Ainsi, l'image des leaders occidentaux suit ce processus de personnalisation par le fait que ces derniers cherchent à s'habiller de façon moins stricte, à favoriser les manifestations de démocratie locale...Un autre phénomène accompagne cette évolution, qui est en rapport avec le besoin d'une animation rythmique de la vie privée : " Nous vivons dans une formidable explosion musicale : musique non-stop, hit-parade, la séduction post-moderne est "hi-fi" (...), comme si il [l'individu] avait besoin d'une déréalisation stimulante, euphorique ou enivrante du monde " .En 1970, J. Baudrillard se demandait si le pop'art était le forme contemporaine de cette logique de la consommation. En effet, le pop entraîne la fin du geste de création, voulant abolir les fastes de toute une culture : la transcendance. Il élimine ainsi le temps et l'espace réels pour leur substituer une superposition de signes. Il se veut alors l'art du banal, et ce banal est pour l'auteur la " version moderne de la catégorie du sublime " . La musique techno semble être la réactualisation de cette forme d'art. Il n'est donc pas étonnant de retrouver dans l'esthétique du pop'art des principes caractéristiques qui sont en coïncidence avec l'esthétique techno, en particulier la facilité de création, l'échantillonnage, la répétition dans l'exécution. Tous deux ont finalement une attitude ambiguë vis à vis de la société de consommation : se voulant extérieure à elle, ils produisent pourtant un conformisme certain, caractéristique de cette société.

La logique première est donc l'individu personnalisé, unique. C'est alors qu'intervient une seconde logique, celle du conformisme qui se rapporte à une logique binaire : " c'est celle de la différenciation/personnalisation, placée sous le signe du code ." . L'expérience de psychologie sociale de S. Asch consiste à soumettre des étudiants à la pression d'un groupe. Il monter alors que la force numérique agit sur la conformité au groupe, par un impact émotionnel en particulier. L'expérience de S. Milgram (où les individus envoient à leurs semblables des décharges électroniques) est interprétée en termes de confiance accordée au scientifique, mis aussi de dépersonnalisation.J. Baudrillard affirme que le statut de l'objet moderne est dominé par l'opposition objet/série. Cette distinction peut être simplifiée en une opposition entre une minorité sociale et de larges couches de la société qui renvoient à des modèles. Tout objet nous arrive par un choix car il se veut toujours modèle et non objet de série, ce qui explique sa volonté de différenciation. Il en résulte une idéalité du modèle : la réalité " sérielle " de l'objet est ainsi désavouée au profit du modèle, car l'objet de série est affecté de déficits techniques, de style, et surtout, il n'a pas le privilège de l'actualité. Ce fait entraîne donc un conformisme de cette société qui se pose néanmoins le problème de la différence : faut-il être quelqu'un d'autre ? Soi-même ? Y a-t-il une norme de différence ? Comment comprendre la dialectique du Même et de l'Autre ? comment fonder un Mit-sein ?

La techno, expression d'un idéal communautaire


Les dynamiques de l'imaginaire socialisant .

" Toutes les sociétés produisent leurs propres sociétés secrètes avec leurs codes, leurs rites, leur langage, leur contre-culture. L'apport de J. Habermas est peut-être d'avoir remis en cause une conception strictement étatique de l'espace public " . Cette réflexion de B. Etienne nous introduit dans une nouvelle optique, qui consiste à un prendre en compte un " divin social ", en étant attentif au développement religieux au sens large (en particulier les manifestations non-institutionnelles), au symbolique, à l'imaginaire, soit tous ces réseaux anonymes de communication et de comportements " où la société contemporaine prolonge et déploie les processus élémentaires d'expression prochaine " . La vie quotidienne devient alors un théâtre, faite de personnes masquées, créant une socialité sorte de conscience du donné social ,structurellement insaisissable : comme il existe une altérité au sein du " je ", cette même altérité se retrouve par voie de conséquence au sein du social en son ensemble. Ainsi, dans l'univers des raves, les individus entretiennent une représentation magique : tout est beau, immense, onirique (la décoration, les jeux de lumière participent à ce tableau). Evoluant dans ce monde féerique (et même si une atmosphère ténébreuse semble surplomber ce premier décor), une transfiguration du banal s'érige par la consommation de produits psychotropes : " Idéalisation ensorceleuse, l'espace de la rave se veut envoûtant et fait tournoyer dans un mouvement infini les participants " . L'état d'étourdissement induit par les stimulations visuelles et sonores combinées à un regroupement de masse favorise la régression de la pensée consciente et donc l'orientation des pensées et es sentiments dans un même sens, ce qui aboutit à l'existence d'une âme collective... . Comme le souligne A. Petiau, " derrière l'apparente gratuité de la transgression et de la débauche, la rave permet en fait la création d'un type spécifique d'agrégation sociale " .S. Freud avait bien souligné l'importance des processus inconscients, éléments fondateurs puis moteurs de la dynamique des groupes. Les images qui s'interposent entre le groupe et l'entourage expliquent de nombreux processus, ce qui constitue l'hypothèse fondamentale de D. Anzieu . : entre le groupe et la réalité, il y a autre chose que des rapports de forces réelles ; il y a primitivement une relation imaginaire. La rave est le lieu de fomentation de cet imaginaire collectif, à la fois une expérience esthétique et poétique, un voyage, une invitation, et également un temps pour s'oublier et tout oublier, une amnésie volontaire et une cristallisation des émotions. L'imagination symbolique est donc un facteur dynamique de soulagement face à la mort ; mais surtout, au moyen des nouvelles techniques de communication, elle fournit de nouvelles voies à la " remythisation " sociale, rassemblant la pensée " sauvage " et la pensée " civilisée ". C. Castoriadis critique l'approche dominante de son époque qu'il qualifie de vue économique-fonctionnelle, laquelle élimine toute la dimension symbolique que possèdent les institutions, et qui fait partie, au même titre que leur propre rationalité, de leur fonctionnement. L'imaginaire assure pour lui une emprise décisive sur le symbolique et c'est dans cet imaginaire qu'une société cherche le complément nécessaire à son ordre.
La techno offre de multiples possibilités aux individus pour compléter leur vie quotidienne, d'ordre et de réalité. Elle constitue des groupes, caractérisés au départ par une crainte de morcellement indéfini du corps de chacun ; mais une fois cette angoisse primaire, le groupe éprouve alors une émotion qui le lie et qui le fait se sentir corps. Dans toute situation de groupe, il y a donc une représentation imaginaire sous-jacente. Alors, " c'est dans la mesure où il y aune telle représentation imaginaire qu'il y a unité, quelque chose de commun dans le groupe " . L'image narcissique rassurante du groupe permet ainsi de reconstruire l'identité de chacun que la Modernité avait désorientée...
Comme pour l'œuvre d'un architecte, l'être ensemble d'une société, la socialité, nécessite une centralité souterraine. Cette centralité est sans doute intégrée dans l'inconscient des groupes. La musique joue alors un rôle dans c que J-M. Guyau appelle la pénétrabilité croissante des consciences. Le ré-enchantement postmoderne suscite ainsi une esthétique qui a essentiellement une fonction agrégative.
C'est ici qu'intervient une notion fondamentale pour comprendre la socialisation par les processus inconscients de groupe : l'illusion groupale, qui consiste en la création d'un Moi idéal commun . La présence d'inconnus matérialise en effet la crainte de la perte de l'identité groupale : cette illusion répond alors à un besoin de sécurité, et provient de la substitution, au Moi idéal de chacun, d'un Moi idéal commun " . Par suite, les participants ont l'impression d'être en proie à une force qui les dépasse et contre laquelle ils sont pris. Cette impression peut être expliquée de trois manières : la première explication est religieuse et consiste à dire qu'il s'agit d'une force transcendantale. L'interprétation durkheimienne reprend cette idée, en lui ajoutant celle d'une force supérieure inhérente à l'union de groupe. Enfin, l'approche psychanalytique explique ce phénomène par la découverte d'un mécanisme psychique inconscient capable de rassembler des individus. Pour D. Anzieu, " le lien interhumain inconscient, dans le couple, dans le groupe (...) réunit ou oppose les individus (...) : elle cherche à provoquer la mise en commun de l'accomplissement imaginaire des menaces et des désirs individuels inconscients. " . L'activité humaine qui vise à satisfaire les besoins d'un organisme ou d'un corps social met en jeu en même temps qu'une dimension fantasmatique, une dimension technique ; dans toute rencontre, le sujet humain peut se replier sur lui-même, ou bien mettre en avant ses fantasmes pour faire entrer l'autre dans le jeu de celui-ci. Le groupe accomplit ainsi un processus de mise en scène, en " fabriquant " de l'illusion. La compréhension des phénomènes de groupe nécessite donc la prise en compte de ces facteurs inconscients : il y a dans le groupe un ensemble d'images qui concerne les éléments auxquels il est confronté : ce sont les représentations d'un groupe qui peuvent déterminer sa structure. L'art ne se situe alors plus dans la vie collective, mais dans un inconscient collectif ; ce concept permet de comprendre la création de signes imaginaires qui se retrouvent dans nos sociétés, diversement combinés et exposés. L'esthétique a alors une fonction agrégative. La techno montre en effet que l'art retourne à la vie pour faire naître des expériences collectives : orienté vers des expériences participatives, où aucune Vérité n'est proposée, l'art repose sur le Multiple et sur une exigence de l' " avec ".Le groupe est la situation optimale pour la créativité, où l'animateur, le DJ, doit favoriser la libération de l'esprit du groupe et sa spontanéité. Le concept d'anomie, appliqué à l'art, permet de donner une signification nouvelle à l'un des termes les plus féconds qu'ait proposé E. Durkheim, au cours de la démarche par laquelle il fonda la sociologie contemporaine . Pour lui en effet, toute société réalise un équilibre précaire mais positif entre les groupes, les mentalités, les exigences particulières, en réussissant à satisfaire certains besoins. Dans un état de calme structurel, l'homme ne tente pas de briser les barrières que la société et la culture lui ont dressées à sa naissance, convoitant seulement dans le groupe ce que sa situation lui enjoint de convoiter. Mais un état de dérèglement provoque une exaltation des besoins et des désirs, et c'est à ce moment là que l'art et l'inconscient jouent un rôle déterminant : " au cours de ces passages, d'une structure sociale à une autre, la vie psychique rendue plus interne par le fait qu'elle ne s'épuise pas dans le respect des modèles " . L'homme est lancé dans une invention qui, si elle peut prendre une forme négative, est un symbole d'intégration ultérieure à réaliser. Cette vie psychique individuelle ou collective, qui ne peut plus trouver son expression et son épanouissement dans les cadres d'une société en voie de dissolution, trouve son chemin vers l'imaginaire et l'invention des formes. Il se crée, par ce dynamisme créateur, un processus - socialisant - de formation d'émotions collectives, ressenti dans les rassemblements qu'engendrent les manifestations techno, sorte de cristallisation des sentiments et communauté émotionnelle. A travers la multiplicité du Moi qui se retrouve dans la société, le divin social peut prendre corps au travers d'une émotion collective. . Le DJ, comme les autres musiciens, vit et faire vivre des émotions. En effet, jouer de la musique, même par échantillonnage ou mixage, c'est donner vie à cette musique. La techno montre l'existence de deux manifestations de l'émotionnel dans la dynamique de l'être-ensemble imaginaire, opposés au premier abord, mais en fait complémentaires : l'effervescence et le secret. La société n'est pas mécanique, rationnelle : elle vit, s'organise par l'entrecroisement de groupes qui forment à la fois une masse et un ensemble de polarités diversifiées. L'être-ensemble devient alors une finalité en lui-même, et s'empare du corps social par une série de contagions émotionnelles. A cet égard, l'utilisation de drogue pendant les raves est sans doute une confirmation exacerbé de ce désir social...La vie collective est rythmée, comme l'a avancé E. Durkheim, par deux séquences temporelles distinctes. Un temps consacré à la quotidienneté, au travail, aux rapports sociaux codés et normalisés, pour laisser place ponctuellement à des manifestations d'effervescence où les hommes construisent de nouveaux masques, inventent de nouvelles règles... Les fêtes comme celle qui rassemble chaque année à Berlin des millions de jeunes adeptes de musique techno appartiennent à ces manifestations d'effervescence, tant le mouvement des chars, des multiples couleurs, les déhanchements des jeunes permet de parler de folie fédératrice. C'est pourquoi la techno a crée toute une culture, une mode, une façon de voir les choses, d'inventer et de porter des vêtements originaux, contaminant véritablement tous les axes de consommation immédiate de notre société. Ces vêtements sont un signe de reconnaissance, même si la rave clandestine se caractérise par une mosaïque de comportements vestimentaires ; le jeu du masque exalte, lui, l'ensemble des participants qui cachent derrière leurs habits ordinaires un rapport complexe à l'altérité. Les rites qui découlent de ces fêtes selon J-M. Poirier sont des palliatifs qui ont pour principe de répondre localement à la précarité de l'homme et au désenchantement du monde. Postulons dès lors, avec A-M. Green, que " l'aspect carnavalesque que prend la rave clandestine l'inscrit partiellement dans la fête transgression et la définit, face à notre ensemble populationnel, comme un construit pratico-heuristique. " .La rave, déjà excessive par sa durée, ce caractère de transgression, est, ainsi que le souligne A. Petiau, le théâtre de comportements de débauche, comportements consumatoires s'épuisant dans l'instant comme des expressions de la dépense en pure perte, telle que G. Bataille l'avait définie .E. Durkheim a bien pris en compte la proxémie, en remarquant à la fois la base territoriale de chaque groupe et son environnement matériel, ce qui permet d'avancer l'hypothèse d'une jonction entre inscription spatiale et ciment émotionnel. Le divin social, finalement, a un aspect proprement religieux dans le sens de " ce qui lie " ; ce lien n'est pas forcément éphémère car pour E. Durkheim, l'effervescence et l'indice le plus sûr de ce qui est appelé à durer.
" Il y a une "transe de l'imaginaire" dont le baroque nous a donné une forme en majuscule, et qui renaît aujourd'hui avec la baroquisation du monde " . De nombreux témoignages de jeunes confirment cette hypothèse de M. Maffesoli en ce qui concerne la drogue. Cette dernière en effet favorise cette transe en favorisant l'éclatement de soi. Il s'agit dune forme de participation magique que beaucoup croyaient réservée aux primitifs et qui revient avec le ré-enchantement du monde : " Au travers de l'image, je participe à ce petit autre qu'est un objet, un gourou (...), une musique, une ambiance, est... et par là-même se crée ce grand Autre qu'est la société " . Le sociologue ajoute par ailleurs que de tous temps, les sociétés ont eu besoin de drogue pour affronter la mort, et notre époque baroque n'échappe pas à cette règle.


Graphique 13. Question 9 : La drogue est-elle nécessaire dans une fête techno ?

50,54 % des personnes interrogées " avouent " que la drogue est nécessaire dans une fête techno (Graphique 32), une réponse qu'ils argumentent en quelques mots, à la question : " Qu'apporte-t-elle, et pourquoi, selon vous, est-elle aussi prisée ? ". C'est l'idée de voyage, d'évasion, d' " être ailleurs " qui revient le plus souvent (dans 25,53 % des cas, sur les 47 précisions fournies), ainsi que l'accentuation des sensations (11 occurrences, soit 23,4 % des réponses). Le bien-être est également évoqué par 9 jeunes, soit 19,15 % d'entre eux, l'amusement par 14,84 %, l'apaisement du corps par 10,75 %, et enfin le sensation de vitesse pour 6,28 %.Il est en outre intéressant de constater que les partisans de consommation de drogue recherchent majoritairement à partager le plaisir qu'ils ressentent ( 56 %), alors que ceux qui ressentent un plaisir individuel sont moins nombreux (47,37 %) à considérer la drogue comme strictement nécessaire.


Graphique 14. questions 9 et 11 croisées : Quel genre de plaisir ressentez-vous ? (en abscisse) et la drogue est-elle nécessaire dans une fête techno ? (en ordonnée).

La drogue serait donc bien non un facteur d'enfermement, mais bien révélatrice de l'existence d'une communauté émotionnelle et d'une contamination de la société (Graphique 33).Il est aussi à souligner que les jeunes d'origines plus aisées, comme en témoigne le graphique 34 (nécessité de la consommation de drogue en fonction de la catégorie socioprofessionnelle du père, pris ici comme référent) : en effet, il est possible d'observer que les enfants d'employés sont plus nombreux à refuser de voir la drogue comme nécessaire (21,28 % de " oui ", contre 31,11 % de " non "), alors que les enfants de cadres supérieurs, cadres moyens ou commerciaux sont à 48,94 % pour la consommation de drogue et seulement 51,02 % contre. L'écart est don beaucoup moins grand.


Graphique 15. Question 9 croisée avec la CSP du père : la drogue est-elle nécessaire dans une fête techno (en abscisse) et métier ou catégorie socioprofessionnelle du père (en ordonnée).

Enfin, le graphique 35 révèle que les jeunes de la tranche d'âge de 21à 24 ans sont plus nombreux à refuser l'utilisation de drogue, alors que les tranches d'âge de moins de 21 ans et de plus de 27 ans sont plus nombreuses à affirmer la nécessité de la circulation de drogue pendant les fêtes techno.


Graphique 16. Question 9 croisée avec l'âge de la personne interrogée : la techno est-elle nécessaire dan s une fête techno (en abscisse) et quel est votre âge (en ordonnée).

Encore une fois, l'hypothèse peut être avancée selon laquelle les personnes qui se sentent différentes (ici parce qu'elles se sentent plus jeunes ou plus âgées que la plupart) ressentent le besoin, à travers la consommation de drogue, de se conformer au groupe pour que ce dernier constitue une communauté émotionnelle unie. La drogue introduit donc une forme dionysiaque caractéristique de la communauté émotionnelle. Ceci explique la sortie de soi, " l'ex-tase ", que les ravers ressentent. Elle crée en fait une mémoire sensorielle qui permet à l'individu de se plonger plus facilement dans l'ambiance, mais aussi de se retrouver dans un état dont il a déjà fait l'expérience. Il est possible de distinguer, comme l'a fait M. Xiberras, deux " idéaux-types " de la pratique toxique, qu'elle décrit dans La société intoxiquée. La pratique douce envisage la drogue comme un moyen d'ouverture au monde et aux autres, alors que la pratique dure consiste en la recherche d'un état spécifique. A. Petiau précise que " la consommation de psychotrope en rave s'apparente à une pratique douce ou récréative. Il n'est pas exclu qu'elle bascule dans un état d'extase, mais la notion première reste la participation, le partage d'un moment ludique et festif " . Cet usage récréatif est un apprentissage qui se réalise de manière informelle au sein du groupe et qui caractérise la pratique douce comme pratique socialisante : elle favorise l'appartenance fusionnelle au groupe, en accroissant les facultés sensorielles et émotionnelles qui en constitue le fondement. Le LSD, drogue adulée par les ravers induit ainsi un sentiment de fusion au groupe par le vécu d'une expérience commune. En corollaire à cette première traduction des émotions collectives que la musique techno fait vivre dans le " réel parallèle " que la drogue permet de créer, il existe une seconde manifestation qui appartient de même à cet univers de l'imaginaire techno : le secret entretenu autour du lieu, du déroulement, et même du vocabulaire des raves. André Petitat montre que les jeux du voilement et du dévoilement, débutant avec la vie, relient l'extérieur et l'intérieur, articule le perceptible et la pensée immatérielle, accueillent les distorsions imaginaires dans un jeu du caché/montré qui forme la trame des échanges symboliques d'une société. Les raves sont souvent clandestines et le secret en fait partie.

L'enquête permet de confirmer que le secret est primordial dans une fête techno pour 44,09 % des jeunes interrogés, et n'est complètement inutile que pour 21,51 % d'entre eux (Graphique 36). Par ailleurs, le graphique 37 nous montre que c'est pour la population qui fréquente les raves que le secret est le plus important (pour 60,53 %), alors qu'il n'est inutile que pour 10,53 % d'entre eux.



Graphique 17. Question 10 : Dans une fête techno, le secret qui entoure les manifestations est-il pour vous :


Graphique 18. Questions 3 et 10 croisées : lieu d'écoute de musique techno (en abscisse) et importance du secret dans les manifestations techno (en ordonnée).
NB : pour des raisons de lisibilité, la colonne des "non-réponse" a été supprimée.


E. Morin enseigne que de nombreuses espèces animales développent des aptitudes à vivre avec l'ambiguïté. Les adeptes de musique techno s'attachent également à cette ambiguïté volontaire en réponse aux autorités publiques, pour les contourner et s'en séparer radicalement. L'idéologie politique manichéenne et unidimensionnelle ne peut en effet supporter l'ambiguïté... Pour M. Maffesoli, la loi du secret est une constante de nos sociétés. Dans un article sur la société secrète, G. Simmel insiste sur le rôle du masque qui a pour fonction d'intégrer ce qu'il nomme la persona dans une architectonique d'ensemble. Le masque subordonne la personne à une société secrète que constitue le groupe affinitaire qu'elle a choisi. Le propre de cette attitude, poursuit M. Maffesoli, est de favoriser la conservation de soi : " un égoïsme de groupe, qui fait que celui-ci peut se développer d'une manière quasiment autonome au sein d'une entité plus vaste (...). cela s'exprime par une répugnance à l'affrontement, par une saturation de l'activisme, par une distance vis à vis du militantisme " . C'est au contraire une confiance qui s'établit entre les membres du groupe, s'exprimant par tous ces rituels, ces signes, qui foisonnent à l'occasion des préparatifs d'une soirée techno ; une sorte d'instinct se crée, qui pour être efficace, doit se faire au plus proche, un instinct de conservation qui est avant tout un instinct de résistance qui favorise la complicité entre ceux qui le vivent. Ces pratiques du silence montrent ainsi bien que l'ennemi a sans doute moins d'importance que le liant social qu'elles sécrètent. La loi du secret qui se manifeste par la musique techno ainsi que " le vécu en tant que globalité est , de plus en plus, à l'ordre du jour (...). Style de vie, je l'ai dit, hédoniste, esthétique et mystique " . Ce style met l'accent sur les jeux de l'apparence, sur les aspects immatériels de l'existence, et correspond à l'acquiescement à l'existence telle qu'elle est. Le quotidien est traversé par l'aléatoire qui est le propre même de l'esthétique, celui de l'émotion commune. Il ne s'agit en tout cas plus du mythe de l'émancipation, élaboré au cours de la Modernité, mais une autre manière d'être ensemble où le consensus prend toute sa signification étymologique (cum sensualis), plus affectuel, émotionnel que rationnel. La postmodernité lance le défi de dire oui à la vie, défi qui est aussi un enjeu épistémologique...
L'hédonisme, grand rassembleur contemporain
La société contemporaine serait-elle un théâtre discret ? D'après G. Lipovetsky, la discrétion serait la forme moderne de la dignité, comme en témoigne l'effacement et la disparition progressive des manifestations exubérantes, des grands discours engagés... : " Le narcissisme se définit moins comme l'explosion libre des émotions que le renfermement sur soi, soit la "discrétion", signe et instrument de self-control " . Il serait donc caractérisé par la réserve, l'intériorisation ,le repli sur soi et le rejet de toutes formes d'excès. Pourtant, M. Maffesoli affirme au contraire que cette observation, si elle était vérifiée un temps, est périmée aujourd'hui : " le dynamisme social n'emprunte plus les voies propres à la Modernité " . Les soulèvements, révolutions, rassemblements, sont la preuve que les grands événements sont toujours le fait de la masse, fil rouge qui parcourt l'histoire. Le sociologue précise en outre que l'espace religieux n'est plus aujourd'hui à comprendre dans le sens de la tradition chrétienne, car une nouvelle loi sociologique peut être forgée : " les divers modes de structuration sociale ne valent que si elles restent avec la base populaire qui leur a servi de support " . Si la Modernité avait multiplié la possibilité des relations sociales, en particulier dans les métropoles, celles-ci s'étaient peu à peu vidées de leur sens. Et s'il est observable qu'avec le nouveau style de la postmodernité, les groupes se rétrécissent, leurs relations internes, elle, s'approfondissent. cette structuration en réseaux affinitaires n'a plus rien à voir avec le présupposé volontaire à la base de l'association économico-politique. La vie quotidienne, dans sa frivolité, devient la condition de possibilité de quelque forme d'agrégation que ce soit. Le chômage, la crise économique, la remise en question de l'école et, en général, la déréliction des formes institutionnelles de socialisation ont conduit à une attention nouvelle vers des modèles alternatifs de cultures infra-étatiques. S'il n'y a plus forcément de solutions en ce qui concerne l'avenir, la seule solution reste de vivre au présent. Cette " rage du présent " qui se crée est généreuse et jubilatoire ; la musique permet de prendre acte d'une nouvelle reconnaissance mutuelle. Les multiples formes que prend l'être-ensemble témoignent de cet investissement dans le présent. La musique techno se présente alors comme un vecteur de rassemblement d'individus attirés, voire fascinés, par l'effervescence des manifestations, les rythmiques euphoriques, entremêlées d'échantillons de gravité, et par un désir de jouissance .L'impératif du plaisir, vu comme fin unique de la vie humaine (l'hédonisme) suscite un puissant vouloir-vivre ensemble dans le corps social . Notre temps n'est plus ce lui de la séparation, l'aliénation, de l'attitude critique qui en est la traduction, mais celui de l'expression, par l'affirmation de la vie, du vouloir-vivre sociétal dans sa dimension hédoniste. L'ambiance de notre époque se crée alors par la suite, et doit être analysé en fonction du fait paradoxal observé aujourd'hui, à savoir le " va-et-vient constant entre la massification croissante et le développent des micro-groupes : les tribus " . Cette tension fondatrice caractérise aujourd'hui la socialité. A la différence du rap, la techno n'a d'autre but que le plaisir : plaisir des sens, plaisir d'écoute, plaisir d'être ensemble.... Les conduites de consommation ne sont certes pas directement axées sur la jouissance, mais indirectement, à partir d'un cadre social de valeurs assurant l'intégration du groupe, mais de manière éphémère et effervescente. Pour Morin, " renoncer au salut historique n'est pas renoncer aux aspirations qui animaient le grand mythe d'émancipation, de liberté et de communauté " . L'individu soucieux d'hédonisme devra consentir à être habité par des " fulgurances " et laisser à sa conscience le soin de donner au plaisir toute sa pl2nitude. Pour comprendre le corps hédoniste, le parallèle avec la musique peut être d'un recours essentiel : il s'agit de concevoir les mouvements de la chair, multiplier les occasions d'émotion, de sensation, de vibration... Vivre la vie comme si elle était musicale consisterait alors à faire confiance absolue à l'inspiration, à l'enthousiasme dans le sens étymologique du terme, à savoir le transport divin. Dans nos sociétés contemporaines, l'idéologie du bien-être a trouvé son expression dans une force d'union des hommes, ainsi que l'avance M. Maffesoli, dans une " transcendance immanente à coloration fortement hédoniste " . Cet hédonisme devient comportement général et engendre une culture fondée sur l'épanouissement, la jouissance, la spontanéité. Indéniablement, la musique techno rend comte de ce penchant de nos sociétés : " la mouvance techno semble bien s'inscrire dans une évolution de notre société (...) où la prégnance du présent et la problématique du bonheur deviennent peu à peu centrales, tandis que les valeurs modernes de rationalité et de progressisme tendent à être relativisées " .
Les manifestations techno montrent que les émotions vécues, les sensibilités partagées sont le ciment d'un ré-enchantement du monde. A cet égard, le mythe de Dyonisos nous instruit : le cortège des bacchantes, fuyant la torpeur d'une cité trop aseptisée, retrouve la " vraie " animation : celle du vitalisme : le rapatriement du plaisir et du désir, de la jouissance au plus proche au-delà et en-deçà des grandes institutions, est incontestablement une des marques de la société contemporaine. .



Graphique 19. Question 5 : Ecouter de la techno, se rendre en rave est-ce :
NB :les 7 réponses "autre chose" n'ont été suivies d'aucune précisions.

Ecouter de la techno, se rendre en rave est alors avant tout un moyen de se procurer du plaisir (pour 60,22 % des jeunes interrogés) ou dans une moindre mesure, un défoulement, (pour 53,76 %) vis à vis d'une vie quotidienne où la quête de ce type de plaisir est souvent restreinte. Beaucoup moins de ravers, au contraire, vont jusqu'à affirmer aller en rave pour se changer les idées (31,18 %). Ceci implique que les jeunes ne pensent pas avant tout à échapper à un quotidien morne, mais que leurs représentations se rapportent à la quête d'un plaisir spontané qu'ils ne cherchent pas à interpréter. S'il est clair que nos vivons dans un monde de désenchantement, le monde désenchanté ne peut être celui des intérêts égoïstes, mais celui libéré des anciennes croyances (progrès infini, solution finale...) : " c'est le monde étrange, terrible, pathétique, hallucinant où nous sommes, où nous pouvons et devons investir nos forces d'amour, mais ailleurs que sur le faux messies " . De là naît " l'Evangile anti-évangile " imaginé par E. Morin, qui consiste à ne plus croire ni en Dieu, ni à la raison déifiée, ni aux vérités absolues et transcendantes, mais à la raison ouverte sur l'irrationnel, aux vérités périssables et fragiles, donc vivantes, et surtout aux moments de joie fulgurants, liés à l'amour ou à la fraternité, individuels ou collectifs. Finalement, les hommes ont une tendance, dans la quête de ces moments présents de joie, à réduire la réalité à leur propre personne. Mais paradoxalement, cet égocentrisme éthique est vecteur d'intégration, puisqu'il rassemble des individus dans la recherche du plaisir. " On ne peut compatir, on ne peut connaître la sympathie, on jouit seul, on souffre seul, et on meurt seul. Imaginer infraction à ces vérités est illusoire " . Cependant, la techno montre que les hommes veulent encore se regrouper autour de moments de joie, autour de l'atmosphère de fête qu'elle génère. Cette forme de socialisation n'est en rien superficielle : elle est simplement la forme de socialisation alternative contemporaine , ou bien plutôt une socialité nouvelle. La musique techno est un support d'accueil privilégié de la fête sous toutes ses formes qui lui donne sa raison d'être. Par le fait que les anciens " arrières-mondes " tombent en désuétude, de même que les mondes utopiques qui réglaient jusque là nos comportements collectifs, et en constatant l'intensification de l'énergie investie dans la vie quotidienne, la fête devient la seule exigence de la musique techno. C'est pourquoi le risque de détournement du caractère festif en marchandise spectaculaire reste à la marge et ne concerne que quelques productions commerciales de morceaux destinés à un public large et dont la finalité est la vente maximale de disques. La techno veut en effet prendre de la fête sa dimension de puissance de liaison et de partage. Une rave commerciale commence vers minuit et se termine au plus tard vers 10 heures le lendemain matin. Une " free party " commence, elle, au plus tôt vers minuit et se termine le plus tard possible. Il s'agit en tout cas d'étirer la fête dans le temps, de la ritualiser, de la répéter chaque semaine. C'est la " dance music " qui a introduit en vile le rituel d'une fête qui commence en fin de semaine et se termine juste avant la reprise du travail. Mais ainsi que le souligne E. Grynszpan, " celui qui veut se laisser porter jusqu'à la dernière pulsation choisit un rythme de vie incomparable avec le modèle dominant proposé par nos sociétés occidentales " . C'est bien la musique techno qui a déclenché un enthousiasme irrépressible pour une nouvelle forme de fête, appelée rave du fait du rapide développement de la consommation de produits psychotropes... La conception de l'homme comme homo sapiens et homo faber est, comme E. Morin le souligne, réductrice et unidimensionnelle. En effet, ce qui est " demens " (le rêve, la passion, le mythe) et ce qui est " ludens " (plaisir, jeu, fête, secret) sont considérés uniquement comme épiphénomènes : " la pensée réductrice/unidimensionnelle abolit, occulte, réduit à l'inessentiel tout ce qui ne relève pas du caractère qu'elle considère comme majeur ou seul réel " . Il convient dès lors de dépasser la notion d'homme technicien et lui associer celle d'homme imaginant, rêvant et fantasmant, pour considérer la capacité de l'homo sapiens à produire de la poésie, de l'art ou du rêve, mais aussi de comprendre que la folie peut être productrice de vertus et de sagesse...Le défi est de vivre aux frontières de ce néant, auquel seul l'amour peut répondre et résister. Le monde est né dans un antagonisme d'ordre et de désordre et doit donc vivre entre ordre et désordre, et par là même, se nourrir du risque quotidien. C'est pour vivre que la techno invente des moments et des zones d'excès : la fête fait partie d'un nouveau dispositif social. Le plus difficile à saisir, et ce que remarque J-L. Nancy est que " la société ne sait pas toujours où elle a de la fête dans la conscience de soi " . Le risque devient alors pour P.Sansot non plus à l'engourdissement mais la surexcitation. " Les manifestations techno, comme les grands centres commerciaux, sécrètent du symbolisme, i.e l'impression de participer à une espèce commune. " . L'homo ludens, par les signes de reconnaissance, le contact qu'il conserve avec les autres dans le groupe permet d'instaurer des relations de confiance. E. Durkheim, après avoir constaté la fin des vieux idéaux ou divinités, avait lui aussi souligné qu'il faut sentir " par dessous le froid moral qui règne à la surface de notre vie collective, les sources de chaleur que nos sociétés portent en elles-mêmes " . Le partage du sentiment devient le vrai ciment sociétal. Si ce dernier peut conduire au soulèvement politique, à la révolte ponctuelle, il peut également s'exprimer dans la fête. Il s'agit pour M. Maffesoli d'un " ethos " qui fait que contre vents et marées, le peuple survit et se maintient en tant que tel : " c'est ainsi que pour le sociologue essayant de comprendre le vitalisme de la société, le sésame pourrait être : omnis potestas a populo " . Au même titre que l'amour, le commerce, la violence ou la beauté, la fête est un nouveau dieu local. C'est en ce sens que la réappropriation de l'existence réelle se fait sur la base de cette puissance populaire et souterraine du social : tout ce qui est secret, proche, insignifiant, explique cette nouvelle socialité : " Ainsi même si l'on semble aliéné par le lointain ordre économico-politique, on assure sa souveraineté sur son existence proche " . L'exacerbation du corps de l'individu s'épuise en un corps collectif : le jeu des formes, des apparences, sont en train de constituer une nouvelle " peau " sociale. C'est alors par la fête, en développant des vertus de proximité, de contact, par la profusion des images qu'elle engendre, la techno rend comte d'une nouvelle forme de sociabilité. Le vide qu'a engendré la Modernité a été suivi d'une volonté de l'exorciser. " Il se pourrait ", selon B. Etienne, " que le repli domestique, le local au détriment du national (...) ne soit que l'expression particulière d'un lien social en pleine recomposition, et non pas une atomisation condamnable " . Tout d'abord, par son éclectisme dans ses styles et ses genres, par la population qu'elle accueille, la musique techno efface les barrières à la socialisation, autant territoriales que sociales ou culturelles. Le terme de lien doit être ici compris dans son acception la plus forte, comme un devoir qui régit le tribalisme, c'est-à-dire une organisation de la société en petits groupes solidaires, parfois éphémères et souvent soudés par des relations affectives fortes. Si la société contemporaine est devenue trop vaste pour former un corps politique, la (re)tribalisation est sans doute la solution la plus adaptée au problème liés au " village mondial ".. L'enquête exploratoire réalisée par A-M. Green et E. Molière a permis de cerner la population des raves : constituée de deux tiers de garçons pour un tiers de femmes. La moyenne d'âge des ravers se situe autour de 22 ans, la moitié exerce une activité professionnelle, pour la plupart répondant à une attente ponctuelle d'argent : en somme, il s'agit d'une population hétéroclite. La spécificité de la musique techno abolit non seulement les barrières linguistiques, mais aussi autorise toutes les fusions. Si le rap se résume (sommairement, il est vrai) à une revendication des jeunes et des banlieues, le rai à une réappropriation par les maghrébins de la source arabe et andalouse de leur culture, la techno correspond à un univers plus international, et donc plus pacifiste. Ainsi, la moindre soirée donne l'impression de créer un mouvement international. En reproduisant une micro-société comportant ses lois propres, ses limites, ses aspects négatifs, le raver est, de son côté, confronté momentanément à ce qu'il fuit dans le quotidien. Au cœur d'une sphère festive émerge une socialité particulière qui fait de l'anonymat une règle implicite. Le raver n'est rien d'autre que le fruit de ses actes en soirée, sans passé, sans trajectoire. Tout ce qui se rattache au quotidien est fui et mis de côté. Les barrières détruites ne sont alors plus territoriales, mais culturelles et sociales La musique , dans la société contemporaine est une composante réelle de la vie quotidienne. Cette large place qui lui est accordée dans le vécu se traduit par des communautés d'adolescents ayant les mêmes aspirations : liberté, dynamisme, détente... La notion de jugement esthétique occupe une place prépondérante dans une perspective de " culture de goût ", concept qui rend comte de la segmentation d'une catégorie sociale très large en groupes de taille réduite qui se caractérisent par leur préférence pour tel ou tel genre de musique. Dans la tradition de M. Weber, les cultures de goût s'apparentent plus à des groupes de statut qu'à des classes ; en effet, alors que les classes se structurent et s'agencent en fonction de leur relation au mode de production et d'acquisition des biens, les groupes de statut sont structurés à partir de principes de consommation de certains biens précis, par exemple des biens cultuels. Un dispositif inconscient d'intégration se met alors en place, consistant à impliquer les individus dans un système de différences, dans un code de signes. Les adolescents développent donc des réseaux sur des goûts musicaux partagés. Pour B. Etienne, ce sont plutôt des jeunes défavorisés et urbanisés qui ont la volonté de se rassembler, alors que ceux des classes aisées préfèrent rester au domicile parental (" Les rappeurs disent la violence de cette maison tatoo/ta tribu garde le contact " ). Mais la musique techno (appréciée, l'enquête l'a montré, des classes aisées, beaucoup plus que le rap) est une musique intrinsèquement de rassemblement, à savoir qu'elle s'inspire d'un amalgame rythmique et qu'elle est une synthèse de toutes les expressions de la dance music des années 1960 (jazz, disco...). c'est ainsi qu'une de ses variantes, la " trance ", même des rythmiques rapides, feutrées, et même diverses générations, (rockers, rescapés hippies...). Par exemple, la " trance goa " apparaît comme une musique de type hallucinogène, recherche d'une transe collective qui se retrouve dans les raves.
La techno en elle-même, et sans le revendiquer ouvertement, est un vecteur de destruction des barrières culturelles, sans doute suivie de leur reconstruction selon des modalités nouvelles. Pour comprendre cette capacité d'intégration sociale dont témoigne la musique techno, il convient de se pencher sur la notion de solidarité dans le groupe. M. Halbwachs analyse la permanence du groupe qui n'est pas un assemblage d'individus. La communauté d'idées, les préoccupations impersonnelles, la stabilité de la structure qui dépasse les particularités font reposer le groupe sur le sentiment partage. Cette " substance impersonnelle des groupes durables " s'inscrit dans une perspective de communauté mécanique au sens d'E. Durkheim où une dynamique contribue à son maintien, y compris les dissensions et dysfonctionnements. C'est lors des raves que se ressent particulièrement l'abolition de ce qui peut constituer des obstacles à l'instauration d'un lien social, malgré les apparences de solitude. G. Bombereau le souligne : " Les ravers ne cessent de défier et d'esquiver l'ennui, la solitude et un malaise trop envahissant (...). Le privilège est accordé au partage du temps présent " . Au fond d'eux-mêmes, les ravers dénigrent l'individualisme et, par leur représentation du monde au profit d'un discours prônant l'amour et la solidarité, la vie ; ils transforment le vu, passif et subi en vécu intensif. Il faut donc aller plus loin que les apparences de renfermement sur soi-même, même si cela est observable a priori, et considérer ce monde fictif que le raver se crée, où l'espace-temps de la fête se décline comme un endroit de paix où la fusion/confusion dans l'autre, hors de toute considération sociale, fait naître un sentiment de partage, de bien-être... Désormais, le plaisir, la jouissance sans contraintes ni frustrations permettent un abandon de soi dans le grand collectif.
La fête, partage d'une expérience enracinée dans le présent, fondées sur les perceptions sensorielles, et sensibles, permet l'appartenance fusionnelle au groupe. En effet, c'est de l'expérience sensible que va naître l'émotion, et c'est le partage de cette émotion qui fonde par suite l'agrégation esthétique. Le lien social spécifique peut s'expliquer par la décomposition analytique qu'explique A. Petiau : rupture, consumation, et une communion. " La rave, c'est d'abord un espace et un temps séparés de la réalité sociale ordinaire. Une rupture donc, qui est inhérente à l'activité festive et qu'on retrouve de manière paroxystique dans la rave. " . La rave est une fête transgression, c'est-à-dire qu'elle déconstruit pour un temps, celui de la fête, les normes et règles du social, l'univers structuré que constitue la culture . La transgression permet ainsi l'exaltation du collectif.
Ce nouveau vécu introduit le pluriel dans nos sociétés. L'analyse sociologique n'en est pas simplifiée tant le pluralisme à l'œuvre rend la société " polyphone, voire cacophone " mais le risque est à prendre pour saisir l'enjeu social de notre fin de siècle : la techno ne sera alors plus vue comme une musique qui s'écoute seul, mais celle qui permet d'appréhender le passage d'un mode de compréhension du réel reposant sur l'individu à une approche donnant l'importance première à la relation.

a : Du principium individuationis au principium relationis

La postmodernité a donc instauré un nouvel ordre social : " Il s'agit d'un ordre communicationnel, symbolique en sons sens le plus fort, un ordre qui, après la parenthèse de la Modernité fondée sur le principium individuationis , retrouve le principium relationis des sociétés traditionnelles ou primitives. " . Cette mise en relation touche tous les domaines de la vie sociale, aussi bien le religieux que le culturel ou le politique. Elle réinvestit cette pulsion primaire, explique M. Maffesoli qui fait chercher un espace communautaire où l'individu ne vaut qu'en fonction du ou des groupes dans lesquels il est inséré ; c'est cela qui permet de parler de tribalisme. Dès lors l'individu n'a plus cette fonction intangible qui lui était attribuée par la Modernité. Son rôle, ou plutôt ses rôles multiples sont désormais plus aléatoires, incertains, et par conséquent plus ludiques, voire oniriques : des manifestations telles celles que propose la musique techno permettent à chacun de s'exprimer et de vivre le multiples potentialités de son être.
Le principium relationis engendre un besoin de reliance, une pulsion d'être avec l'autre, soit en somme une attraction sociale. Un monde des images se forme, reposant sur ce que M. Heidegger nommait " Verwinderung " et que G. Vattimo propose de traduire par les termes de reprise/acceptation/distorsion : la reprise serait celle d'éléments archaïques (archétypes, mythes...), acceptation de ce qui est (les apparences en particulier) et distorsion de ces éléments archaïques rentrant dans un mouvement de spirale qui les dynamise et leur donne un sens actuel.
Ce besoin d'être ensemble repose sans doute à la fois sur un besoin intime, souvent inconscient de chacun, mais aussi sur les impératifs que les exigences que la société contemporaine engendrent, comme l'a noté B. Etienne : " La société est une trame précaire et fragile, un ordre approximatif et toujours changeant (...). Dans une espèce comme la nôtre, il n'y a que des individus qui ne peuvent pas faire autrement que de vivre en groupe " .
Les relations fortes qui existent au sein des multiples groupes aujourd'hui témoignent en effet de cette primauté du groupe sur l'individu. Tous les groupes se fondent sur la transcendance de l'individu : " c'est cela ", écrit M Maffesoli, " qui m'incite à parler d'une transcendance immanente, i.e qui dépasse les individus et jaillit dans la continuité du groupe ." . Dans les rassemblements humains, une force agit alors que bien souvent chacun croit agir : le moi ne vaut que par référence à elle. Voilà comment l'individualisme de la Modernité n'est plus valable, autant en tant que pratique qu'en tant que construction idéologique. Au fond, en suivant la réflexion de B. Etienne, l'individuation a conduit à un individualisme forcené par les effets d'une mondialisation qui prône un individu autonome, ce qui paradoxalement a renforcé un communautarisme clanique . Aujourd'hui, la grande histoire événementielle importe peu, mais plutôt les histoires vécues au jour le jour, les situations imperceptibles qui constituent la trame de l'idéal communautaire. " Il est des moments où c'est moins l'individu qui compte que la communauté dans laquelle il s'inscrit " . C'est un nouveau temps de l'histoire qui commence alors...

b : Le temps des tribus

Dans l'exploration des sociabilités alternatives, la résurgence des communautés et des manifestations de la solidarité mécanique au sens de Durkheim ou Toennies manifeste le développement de liens d'interconnaissance fondés sur la réhabilitation de la quotidienneté, de la sensibilité dans la raison, de l'acceptation de règles de conduite spécifiques. " (…) L'individualisme, la raison instrumentale, la toute-puissance de la technique et le " tout économique " ne suscitent plus l'adhésion d'antan, ils ne fonctionnent plus comme mythes fondateurs ou comme buts à atteindre. Autrement dit, l'idéal démocratique est remplacé par ce que l'on peut appeler l'idéal communautaire. " . Dans la trame du vécu quotidien, Maffesoli postule un lent remplacement des structures individuelles et rationnelles par des structurations sociétales et affectives. Les sociétés postmodernes sont articulées sur la dialectique masse/tribu : " Au-delà ou en deçà, des rationalisations ou légitimations a priori, c'est bien le groupe fusionnel qui, empiriquement, prévaut. " . C'est alors un être-ensemble alternatif qui se met en place, un Mit-sein effervescent, une manière de vivre au présent et collectivement, une communauté en pointillés. Des groupes se constituent autour d'affinités sociales, religieuses, ludiques, hédonistes, forgeant une socialité temporaire et perpétuellement en recomposition où s'agrègent et s'agglutinent des participants volontaires qui tissent alors des liens communicationnels de type néo-tribalique par lesquels la force du local et de l'imaginaire produit un nouveau contrat social, de nouvelles cités. Les musiques émergentes dans leur lutte symbolique pour l'existence sociale et artistique traduisent le travail des sous-cultures alliant la socialisation d'une minorité juvénile anomique, l'utilisation plus ou moins ritualisée des techniques du corps et de l'extase, pratiques de présentation de soi qui caractérisent aussi bien la musique techno, que le rock ou le rap . Parmi ces cultures musicales périphériques, nous développerons le cas idéal-typique de la musique techno, comme expression d'une socialité socialisante et communautaire des jeunes. Dans une herméneutique revisitée du réel social, cette sociologie non immédiate de l'immédiateté aborde les pratiques adolescentes au travers de ses manifestations émergentes : la musique techno et ses pratiques communautaires et festives dans les raves est une illustration contemporaine de cette quête identitaire . La techno peut être appréhendée comme expression d'un idéal communautaire des jeunes au travers de deux maître-mots : le style exprimant le cadre général dans lequel se déroule la vie sociale et l'image dont la profusion est gage de reliance entre les individus alors même qu'une première approche en ferait l'expression individualiste d'une " ère du vide " . Face à la crise des religions institutionnelles et des institutions politiques, la musique techno serait une réponse alternative parmi d'autres, émergence d'un nouveau politique que l'apolitisme de façade de la techno masque, renouvelant ainsi le travail sur soi et sur son corps qui au travers d'une nouvelle façon de danser en rave devient un travail sur le corps collectif dans lequel Maffesoli voit une " dimension orgiastique ". Car la techno n'a d'autre but que le plaisir, plaisir des sens, d'écoute, d'être ensemble. Ce que la culture hédoniste véhicule dans la formule de Michel Onfray " (…) Elire les vertus dyonisiennes du rire, de la fête, de l'orgie, de la dérision. " . La nécessaire résistance au néant et à l'atomisation individuelle passe alors par la formation de nouveaux groupes sociaux qui mettent en avant le plaisir spontané. Les grands rassemblements éphémères et festifs que constituent les raves, agrégation autant esthétique que politique, forge une Gemeinde (communauté émotionnelle) caractéristique de ces socialités juvéniles. Plus pacifique que rebelle, la musique techno fait naître face au vide social un microsocial, des micro-univers. Les adolescents y élaborent une sous/contre-culture qui leur permet de se repérer dans le jeu des orientations contradictoires de la société en produisant de l'intégration par l'invention d'espaces de déviances tolérés remplissant des fonctions de régulation du système. Le double processus d'identisation et d'identification produit alors des signes distinctifs vestimentaires et consuméristes, mais aussi des pratiques et des lieux réappropriés, exorcisés par la fête. La manière dont cette musique se déploie stigmatise, par le fait qu'elle enchante une dernière fois des usines abandonnées, le passage de la société industrielle à la société technicienne mue par les nouvelles techniques informatiques et électroniques, moyens même de cette esthétique. Elle permet à des territoires et à des régions d'accomplir le travail de deuil du monde industriel. " Derrière un mécanisme de transfiguration de la scène festive, les participants sont amenés à faire l'expérience de la vie sociétale, même si ce n'est qu'en termes d'essais. C'est dans la sphère du banal, du quotidien que les ravers errent, d'après l'étymologie du mot errer (errare, " aller à l'aventure " et aberare, " s'éloigner " ). " . Si la musique est un enchantement qui permet de proposer un sens à leur expérience du quotidien, c'est que l'hyperconformisme des goûts et des styles est au cœur de cette culture et de cette sociabilité adolescentes. " Le moralisme multiforme (…) n'est plus en prise sur une vie sociale qui, de multiples manières échappe aux injonctions du devoir-être (…). L'esprit du temps est à la relativisation de l'utilitarisme." . Comme l'explique Didier Anzieu dans nos sociétés, c'est une manière d'être esthétique qui tend à prévaloir ; la vie est désormais vécue comme un œuvre d'art et l'esthétique comme manière de sentir, d'éprouver en commun. Ce monde vécu est mû par l'imaginaire qui réorganise les identités et les processus inconscients de groupe au principe des attitudes esthétiques. Il constitue un cadre onirique pour la musique techno. Les manifestations techno dans l'effervescence des rites, le secret des lieux et des contradictions donnent le sentiment de participer à un corps collectif par la médiation de son propre corps et confère à l'imaginaire la fonction de structurer le social. " Les raves constituent un événement dans toute son ampleur, qui nous invite à revisiter les théories reconnues de la fête. Car chaque rave est fondamentalement l'occasion d'une véritable fête moment de destruction/(re) création du collectif. " . La communauté est moins caractérisée par un projet tourné vers l'avenir (projectum) que par la réalisation dans l'action d'une pulsion à être ensemble. Les techniques de mixage des sons dans la musique techno renvoient au mélange des identités dans le groupe. C'est donc le groupe par sa solidarité, les liens qu'il crée qui servent de toile de fond à la question de l'identité. Ces formes allogènes de socialisation. Elle sert simplement de toile de fond pour faire ressortir une réalisation sociale, qui, quelqu'imparfaite qu'elle soit, n'en exprime pas moins cette cristallisation des sentiments. Dans cette perspective, la communauté est mois caractérisée par un projet tourné vers l'avenir (pro-jectum) que la réalisation dans l'action d'une pulsion à être ensemble. C'est par la proximité et parce qu'il y a partage d'un même territoire (qu'il soit réel ou symbolique ) que naît l'idée communautaire et l'éthique qui lui est corollaire. Ces tribus font ainsi suite à l'atomisation individuelle de notre société contemporaine.

Graphique 20. Question 16 : La techno est-elle :


Graphique 21. Question 16 : La techno est-elle :

L'enquête confirme d'ailleurs ce phénomène. Si pour 27,36 % des personnes interrogées, la techno est vue comme pouvant recréer une communauté, dans une proportion moindre (16,98 %) comme un remède contre une forme d'exclusion sociale, ou une alternative aux formes institutionnelles de socialisation (17,92 %), la réponse la plus fréquemment citée est bien " rien de tout cela ". (34,91 %). Si une partie importante des jeunes ne voit dans la techno aucune forme de tribalisme ou néo-tribalisme, il est possible d'avancer que beaucoup ne se représentent et n'intègrent pas cette dimension de la techno. Celle-ci est peut-être pour eux un vecteur de rassemblement, mais il est fondamental de voir que ceci n'est pas la finalité première de cette musique, ce que confirme par ailleurs les quelques rares réponses textes, dont la plupart mentionnent que la techno n'est rien d'autre qu'une fête, un plaisir, un moyen de s'amuser (15 occurrences sur les 93 personnes interrogées).
et ceux qui, au contraire, ont le désir de faire la fête et partager du plaisir...

Le graphique 40 monte en outre le fait que la plus grande proportion des jeunes qui vont en rave écoutent de la techno pour se changer les idées voient aussi dans cette musique ce qu'ils ressentent comme une exclusion sociale dans leur vie quotidienne (39,29 % d'entre eux). Ceci montre bien qu'il y a plusieurs catégories d'auditeurs de musique techno : ceux qui se cachent, recherchent la solitude et un cocon protecteur et qui sont en fait minoritaires, et ceux qui, au contraire, ont le désir de faire la fête et partager du plaisir...


Graphique 22. Questions 10 et 5 croisées :La techno est-elle pour vous le moyen de recréer une communauté, un remède ... (en abscisse) et écouter de la techno, se rendre en rave, est-ce : un moyen de se procurer du plaisir, ... (en ordonnée).
NB : Pour des raisons de lisibilité, la colonne des " non-réponse " n'apparaît pas ici

Une pensée complexe, à la différence de celle utilitariste ou rationnelle, qui fait place au non-logique, à l'affect, permet de faire ressortir la prééminence du groupe, de la tribu qui ne se projette pas dans le lointain mais dans ce concret extrême que constitue le présent. Pour M. Maffesoli, nombreux sont les auteurs qui n'ont pas saisi que, selon les époques, un style de sensibilité prédomine, un style qui spécifie les rapports que nous établissons avec les autres. C'est pourquoi il considère que " les ressassements sur la narcissisme ou le développement de l'individualisme, lieux communs de nombre d'analyses sociologiques et journalistiques sont des pensées convenues " . La perspective mécanique du groupe doit être ce levier méthodologique permettant de comprendre cet être-ensemble qui réorganise l'économie sexuelle, le rapport au travail, le temps libre, la solidarité dans les divers regroupements qui se multiplient aujourd'hui. Ceci modifie d'ailleurs le rapport à l'Altérité, mais aussi plus précisément à l'étranger. La perspective politique considère une solidarité organique des individus rationnels entre eux et de leurs ensembles à l'Etat. Une vision de la société en termes de clans permet de se confronter à une solidarité qui accentue le tout. Pour G. Simmel, le général est dans la perspective individualiste " ce à quoi tous sont partie prenante plutôt que ce qui est commun à tous " . Or, c'est ce " commun à tous " qui semble pertinent aujourd'hui. Et au rêve de l'Unité, dépassé lui aussi, succède l'unicité, à savoir l'ajustement d'éléments divers. Certes, ces tribus peuvent avoir un objectif, une finalité, mais l'essentiel demeure dans le fait qu'elles dépensent de l'énergie pour la constitution du groupe en tant que tel. Le dynamisme sociétal qui parcourt le corps social est à mettre en relation avec la capacité qu'ont les micros-groupes à se créer ; il s'agit peut-être là de la création par excellence : la constitution en réseaux des groupes contemporains est l'expression la plus achevée de la créativité des masses. En somme, ces réseaux qui n'ont d'autres buts que de rassembler, quadrillent aujourd'hui la vie quotidienne des grands ensembles. C'est ainsi que le tribalisme imprègne de plus en plus les modes de vie, rappelant l'importance de l'affect dans la vie sociale, il tend même à devenir une fin en soi. Cette phrase de B. Etienne résume alors parfaitement la signification sociale du tribalisme aujourd'hui : " c'est donc l'échec de la République moniste qui éclate quand l'individu libre et autonome refuse la socialisation civique et préfère la communautarisation par le bas parce qu'il n'a pas trouvé d'interstices entre le particulier et l'universel, entre l'individuation forcenée par le marché libre et la chaleur nécessaire à la vie. " .

Finalement, la musique techno montre à que point Dieu (et la théologie), l'Esprit (et la philosophie), l'individu (et l'économie) laissent leur place au regroupement. " . Mais l'idéal communautaire ne se vit ni dans les églises, ni dans la forme profane de la religion qu'est la politique. Il se retrouve au contraire de manière diffuse dans l'ensemble de la vie sociale.
L'idéal démocratique théorique et conceptuel a laissé sa place à ce nouvel idéal, celui d'une forme vécue au quotidien. La vision de F. Nietzsche était peut-être prémonitoire : " Aujourd'hui solitaires, vous qui vivez séparés, vous serez un jour un peuple. Ceux qui se sont désignés eux-mêmes formeront un jour un peuple désigné et c'est de ce peuple que naîtra l'existence qui dépasse l'homme. " .


La techno s'apparente à un enchantement dans un monde désenchanté, celui de l'ère du vide, dont les mots d'ordre, les idéologies ont disparu... Elle ne reproduit donc pas le vide mais tente bien de lui fournir une alternative. Avec la musique techno, la machine n'est plus une gigantesque machine symbolique mais ce par quoi l'homme est œuvre de lui-même. Mieux que les idéaux politiques, elle peut mettre en commun les existences singulières et par là proposer une solution nouvelle de socialisation face à l'échec de ses formes traditionnelles et institutionnelles. La techno a contaminé les domaines de l'art et de la politique, au point qu'ils ne forment plus qu'un seul espace. Ces domaines ne sont plus séparés comme s'ils définissaient deux champs hétérogènes, mais se sont soudés l'un à l'autre dans des agencements collectifs et éphémères formés autour de sensations communes...De tous les arts, conclut H. Dufourt, " la musique est celui qui, le plus manifestement, produit du sens avec des artifices pour symboliser la continuité de l'entreprise humaine, en intégrant dans l'unité de la mémoire collective les fonctions nouvelles de la technicité qu'elle intériorise " . L'identité de la mémoire et de la création constitue le fondement de toute culture, et définit l'essence et le processus de la civilisation
.


ANNEXE.
Résultats de l'enquête par questionnaires
Les jeunes et la techno
Cette annexe présente les tableaux d'effectifs pour chacune des 40 questions de l'enquête et pour 28 tris croisés.
L'échantillon total représente 93 observations.
1. Quel est votre âge ?


La question est à réponse ouverte numérique. Les observations sont regroupées en 6 classes d'égale amplitude.
2. Quel est votre sexe ?

3. Etes-vous :

4. Catégorie socio-professionnelle du père

5. Catégorie socio-professionnelle de la mère

6. Pour vous, la musique techno est-elle un style de musique parmi d'autres?

7. Pour vous, la musique techno est-elle la musique emblématique des jeunes aujourd'hui?


8. Pour vous, la musique techno est-elle une musique produite uniquement par des machines?

9. Vous écoutez de la musique techno :

10. Dans quel lieu écoutez-vous de la musique techno?


Le nombre de citations est supérieur au nombre d'observations du fait de réponses multiples (4 au maximum).

11. Vous vous rendez en discothèque :


12. Ecouter de la techno, se rendre en rave, est-ce :


Le nombre de citations est supérieur au nombre d'observations du fait de réponses multiples (4 au maximum).
13. Si " autre chose ", précisez :
Les réponses à cette question ouverte sont trop rares pour pouvoir effectuer un recodage.
14. Comment décririez-vous l'ambiance d'une rave


Le nombre de citations est supérieur au nombre d'observations du fait de réponses multiples (4 au maximum).

15. Si " rien de tout cela ", précisez :
Les réponses à cette question ouverte sont trop rares pour pouvoir effectuer un recodage.
16. La musique techno, quand vous l'écoutez, vous parle-t-elle?



17. Si oui, quel types de message recevez-vous d'elle ?
Résultats après recodage des réponses.
46 occurrences sur les 57 " oui " . Non-réponse : 10,75 %
Dépassement des limites : 34,78 % ; Plaisir : 26,09 % ; Liberté : 19,57 % ; Voyage : 13,04 % ;
Voix venues d'ailleurs : 6,52 % ; Shakras : 4,35 % ; Autres : 30.43 %

18. Entrez-vous en transe?

19. Si oui, comment décririez-vous les sensations que vous ressentez ?
Résultats après recodage des réponses :
40 occurrences sur les 53 réponses " oui ". Non-réponse : 24,53 %
Euphorie : 32,64 % ; Plaisir : 25,75 % ; Indescriptible : 13,32 % ; Oubli : 8,55 % ;
Calme retrouvé : 5,77 % ; Autres : 13,97 %

20. La drogue est-elle nécessaire dans une fête techno?

21. Qu'apporte-t-elle et pourquoi, selon vous, est-elle aussi prisée ?
Résultats après recodage des réponses :
47 occurrences sur les 93 personnes interrogées . Non-réponse : 49,46 %
Voyage : 25,53 % ; Accentuation des sensations : 23,4 % ; Bien-être : 19,15 % ;
Amusement : 14,89 % ; Apaisement du corps : 10,75 % ; Vitesse : 6,28 %.

22. Dans une fête techno, le secret qui entoure les manifestations est-il pour vous :

23. S'il est important, quel rôle a-t-il pour vous ?
Les réponses à cette question ouverte sont trop rares pour pouvoir effectuer un recodage.
24. Ressentez-vous du plaisir en écoutant de la musique techno?

25. Quel genre de plaisir est-ce que cela vous procure?

26. Comment vivez-vous intérieurement l'écoute de musique techno : vous détachez-vous des autres?

27. Tenez-vous compte de ceux qui sont autour de vous?

28. Y a-t-il communication pendant une rave?

29. Si oui, est-ce un langage verbal?

30. Vous parlez avec vos connaissances :

31. Existe-t-il un langage non-verbal?

32. Si oui, est-ce


Le nombre de citations est supérieur au nombre d'observations du fait de réponses multiples (3 au maximum).

33. Si " autre chose ", précisez :
Résultats après recodage des réponses :
18 occurrences sur les 19 réponses " autre chose ". Non-réponse : 5,26 %
Regard : 52,63 % ; Transmission de pensée : 19,13 % ; Contact chimique : 12,53 %
Ondes charnelles : 10,53 % ; Autres : 5,18 %

34. Des rencontres peuvent-elles avoir lieu en rave?

35. Si oui, quel type de rencontre :
Résultats après recodage des réponses :
46 occurrences sur les 56 réponses " oui " . Non-réponse : 17,86 %
Sensuelles : 41,3 % ; Ephémères, sans lendemain : 32,61 % ; 3ème type : 8,7 %
Autres : 17,39 %.
36. La techno est-elle pour vous :


Le nombre de citations est supérieur au nombre d'observations du fait de réponses multiples (3 au maximum).
37. Si " rien de tout cela ", précisez :
Les réponses à cette question ouverte sont trop rares pour pouvoir effectuer un recodage.

38. La techno est elle :


Le nombre de citations est supérieur au nombre d'observations du fait de réponses multiples (3 au maximum).

39. Si " rien de tout cela ", précisez :
Les réponses à cette question ouverte sont trop rares pour pouvoir effectuer un recodage.

40. L'attitude de vos amis, de vos parents, de vos proches.. à l'égard de vous qui écoutez de la musique techno reflète-t-elle :


Mots-clés

COMMUNICATION MODERNITE
IMAGINAIRE NEO-TRIBALISME
INDIVIDUALISME PARTICIPATION
INTERACTION SOCIALISATION
HEDONISME TECHNIQUE