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3 : La techno, ère du vide ou socialité alternative ?
"
Jouir de la divinité de la sensibilité, au lieu de jouir
de la sensibilité de la divinité "
Dyogène Laërce, Vies, doctrines et sentences des philosophes
illustres
Par
Anthony POUILLY diplômé de l'institut d'études politiques
et Béatrice MABILON-BONFILS.
S'il y a, dans nos
sociétés, transfiguration du Politique , sorte de déplacement
du lien social, c'est que le diagnostic social que porte le politologue
Bruno Etienne , sur un monde moderne désenchanté par la
connaissance scientifique et désacralisé - crise d'identité
et mondialisation /globalisation/westernisation, transfert du sacré
du discours religieux au discours politique, crise de l'Etat, comme expression
de la Raison universelle en marche, crise de la Raison elle-même,
effondrement de l'équilibre comtien/durkheimien - appelle le retour
des solidarités mécaniques, du "parochial system",
des nouvelles solidarités tribales, segmentaires, du Multiple :
au delà des institutions légitimes et légales, ce
sont là les centralités souterraines de la puissance sociale
que peuvent/doivent saisir les sciences sociales.
Miroir où notre société contemporaine se construit
plus qu'elle ne se reflète, la musique techno a un peu plus de
dix ans en France. Le rock dénonçait la tyrannie de l'ordinateur
contre la liberté de la guitare ; le rap se caractérise
par la fureur de dire . La techno est rejetée sur les marges. Elle
y fonde ses assises et y plonge ses racines. La rave, en court-circuitant
la festivité établie et régulée au centre,
comme la nomme G. Bombereau, " tel le visage de Gorgô, pétrifie,
par ses aspects obscur et mobilisateur, des milliers de jeunes incontrôlables
" . Telle une vague déferlante qui doit s'échouer,
les participants ont voulu, et veulent encore aujourd'hui, en investissant
des espaces d'un soir, déjouer les institutions. Si elle n'est
jamais une réponse à la conjoncture, en revanche, la manière
dont elle se déploie renvoie aux mutations du corps social. Elle
stigmatise en effet, par le fait qu'elle enchante une dernière
fois des usines abandonnées par exemple, le passage de la société
industrielle à la société technicienne caractérisée
par les impacts du progrès technique moderne, et en particulier
l'électronique et l'informatique. Sans doute permet-elle à
des territoires, des régions, d'accomplir le travail de deuil du
monde industriel : le Nord de la France et la Belgique demeurent, il est
vrai, les bastions du mouvement. Dans la capitale, elle est appropriée
en particulier par les homosexuels, victimes, eux, du SIDA, de la méfiance
ou de l'indifférence : elle y est un élan de résistance
à la fois physique (danser des jours durant) et morale, par son
rythme festif et, au fond, guerrier. S. Hampartzoumian note avec justesse
que " la rave est cette fête intense qui capte notre présence,
y compris celle du sociologue qui cherche à penser la rave "
.
Analyser la musique techno comme " fait musical " revient à
tenter de tenir un discours lucide sur ce qui est du domaine de l'ivresse,
de mesurer ce qui relève de la démesure, de penser l'expérience
festive et non pas seulement les serpentins et les cotillons. Il s'agit
de se risquer à voir l'invisible, à comprendre ce qui est
à l'uvre dans une rave. Mais une telle ambition s'expose
forcément à une évanescence du terrain de recherche,
une fois la fête terminée. Le sociologue ne dispose alors
que de quelques indices pour reconstituer l'intensité de l'événement
survenu, et faire preuve d'imagination théorique. L'absence de
trace de la fête techno est un fait essentiel pour la comprendre
: la rave est un pur présent, qui exige la pleine présence
des participants, sans passé ni avenir. Finalement, " mettre
sa pensée en effervescence pour penser l'effervescence de la rave,
c'est admettre l'écart nécessaire entre le dire sociologique
et le faire festif. " . Et tout d'abord commencer par parler de l'anathème
jeté sur ces raves, car les bruits sur la techno couvrent parfois
les bruits de la techno... Lever ce voile pour comprendre si l'individu
moderne a rompu ses amarres avec les grandes institutions distributrices
de valeurs collectives, si le narcissisme contemporain a crée une
ère d'un vide lisse et silencieux.
Cette musique, qui est par excellence celle du présent, est-elle
un symptôme de l'individualisme exacerbé de notre "
temps moderne ", une sorte d'égotisme généralisé
? Ou bien est-elle l'expression de dynamiques nouvelles de socialisations
-ou bien plutôt d'une socialité- alternatives ? Et certes,
au premier abord, la représentation commune qui s'appuie sur l'observation
superficielle conduit à affirmer que la techno est une musique
matérielle, impersonnelle, et que les machines qui la produisent
sont incapables de ressouder ou de renforcer le lien social. Nous tenterons
de prendre en compte les préjugés qui tournent autour de
cette manifestation artistique contemporaine, pour pouvoir les déconstruire
ensuite, aller plus loin que les apparences, et déceler ce qui
se cache derrière ces musiques électroniques
.
La techno, un art
du vide
Dans cet individualisme , exacerbé des sociétés contemporaines,
cet ego placé en valeur culminante ce que G. Lipovetsky nomme l'ère
du vide définit par de nouvelles attitudes (indifférence,
désertion...), et par un nouvel état de la culture, caractérisé
par l'épuisement de ce qui fait depuis plus d'un siècle
figure d'avant-garde... Cette forme contemporaine de l'individualisme
constitue aujourd'hui un nouvel air du temps. A la révolte succède
l'indifférence ; à la logique de l'uniformisation succède
la déstandardisation et la séduction ; au temps des grandes
idéologies succède la généralisation de la
forme humoristique..Est-il possible d'affirmer que la techno relève
de l'individualisme contemporain et que la socialisation communautaire,
ce retour des tribus telles qu'elles existaient dans les sociétés
traditionnelles sont illusoires et cachent derrière elles le règne
du Moi et la dissolution du lien social ?
" Même à l'affût de responsabilité et de
bienfaisance à la carte, Narcisse est toujours Narcisse, figure
emblématique de notre temps centripète. Le raz de marée
de la seconde révolution individualiste n'en est qu'à son
début " .Selon l'auteur, les troubles narcissiques contemporains
se présentent moins sous la forme de troubles aux symptômes
nets que sous la forme de troubles du caractère, qui révèlent
un malaise diffus et envahissant, un sentiment de vide intérieur
et d'absurdité de la vie, ainsi qu'une incapacité à
sentir les choses et les êtres. " Les symptômes névrotiques
qui correspondaient au capitalisme autoritaire et puritain ont fait place,
sous la poussée de la société permissive, à
des désordres narcissiques informes et intermittents " . Le
drame de la société moderne provient alors du fait que les
individus aspirent toujours aux émotions, au partage émotionnel
multiforme ; mais plus l'attente est forte, plus c'est un mirage qui se
présente à eux. Ce vide de la société a, par
suite, des conséquences dans l'art. Le fait que la création
artistique sous toutes ses formes subisse une mutation radicale, dans
les pays où il existe une croissance industrielle réelle,
ne résulta pas seulement de l'apparition de techniques nouvelles
de transmission des messages intellectuels, mais de ce que la production
elle-même provoque et continue à provoquer des bouleversements
qui placent le changement au cur des préoccupations existentielles
de l'homme. La société industrielle a, de fait, rendu possible
toutes les attitudes vis, à vis de l'art, mais surtout, elle a
engendré une conception plus utilitaire, sinon utilitariste de
l'art : " Nous sommes envahis par l'art. Par l'art devenu événement
et qui ne devient signe que pour suggérer de fugitives participations..
" . En face de la Modernité où l'homme met en question
son existence, l'art, ancien haut lieu de signification, est placé
comme simple palliatif au centre de cette mise en question. Dans cette
communication de masse, processus utilisant un ensemble de procédés
pour atteindre un public large, hétérogène et anonyme,
" (le) développement technique a rendu possible de nouvelles
formes d'art " et que , du fait de la popularisation de l'art, le
problème de la communication est devenu l'élément
essentiel de la création. La musique techno symbolise parfaitement
ce rôle des techniques nouvelles et permet également de s'interroger
sur celui de la communication.
Un vide communicationnel
?
La notion de vide communicationnel renvoie à la formule de J. Habermas
: " l'agir communicationnel ", et montre que dans leur vie relationnelle,
n'agissent véritablement plus mais que la communication est devenue
transparente, sans matière, utopique... Comme J-M. Ferry le souligne,
J. Habermas part à la conquête d'une raison qu'il découvre
dans le lien que la communication instaure entre les hommes : cette dernière
est la raison qui nous relie. Ainsi, il nous permet de comprendre les
aspects essentiels de l'institution telle que la conçoit S. Freud.:
" comment l'institution n'exprime pas des rapports de production,
mais des rapports de communication (et) comment la fonction de l'institution
est liée à une logique de l'illusion " . Tel qu'il
la définit lui-même, la notion d'agir communicationnel concerne
pour J. Habermas " l'interaction d'au moins deux sujets capables
de parler et d'agir qui engagent une communication interpersonnelle (...).
Les acteurs recherchent une entente dans une situation d'action, afin
de coordonner consensuellement leurs plans d'action et de la même
leurs actions " .La techno est un symptôme de la société
du vide les nouvelles possibilités et dynamiques de la société
contemporaine.Au début des années 1980, J. Ellul qualifiait
de technicienne la société dans laquelle nous vivons. Aujourd'hui,
c'est une " nouvelle société technicienne " qui
apparaît, car les " nouvelles technologies " de l'information
et de la communication ont bouleversé non pas seulement notre manière
de communiquer, mais aussi notre manière de vivre.
La musique techno est tout à fait significative de cette évolution.
Elle est en effet la musique électronique par excellence, celle
qui utilise les synthétiseurs, les ordinateurs, ou les " boîtes
à rythmes "... Mais elle révèle aussi, par certains
aspects, une absence de communication visible pour un observateur, et
confirmée par ses protagonistes eux-mêmes. Le savoir a subi
une transformation radicale, qui a affecté à la fois ses
instruments, ses modes d'approche et ses méthodes d'interprétation.
Cette transformation s'est faite par étapes, dont les moments successifs
se sont ordonnés à une hiérarchie fonctionnelle.
Tout d'abord, ce sont les techniques d'enregistrement acoustique et optique
qui ont évolué ; dans les années 1960 sont apparus
la synthèse analogique et un appareil générateur
de sons dont les caractéristiques étaient préalablement
définies : le synthétiseur. Une troisième étape
a vu l'avènement de la synthèse numérique.Ces bouleversements
ont introduit " une rupture décisive dans notre façon
d'interroger le phénomène sonore " . Les nouveaux objets
musicaux se situent ainsi à l'intersection des nouvelles disciplines
scientifiques : acoustique théorique, psychoacoustique, traitement
du signal et, bien sûr, informatique. Cette conjonction a élaboré
la musique d'un avenir que, au premier abord, rien ne rattache au passé.
La véritable recherche musicale, celle qui se fonde sur l'informatique
musicale est désormais la " condition obligée d'un
art moderne " . L'éclosion de la musique techno survient au
moment où l'accroissement considérable des performances
du matériel musical permet une telle éclosion. Mais la techno
n'est pas une simple conséquence de la sophistication technologique
de la musique, " elle est aussi posture esthético-poétique
qui marque un nouveau mode d'être face à la technique, (...)
s'enracinant dans l'usage et la pratique de la technique " . Ainsi,
la musique techno n'est pas simplement une question technique, mais avant
tout pose la question de la technique et permet une réflexion sur
elle.
L'écartèlement entre une culture symbolique et dite artistique
et une culture technique et scientifique est souvent perçu comme
une césure fondamentale. Aussi, des auteurs comme G. Simondon ont
proposé de sortir de cette opposition stérile, invitant
à une réconciliation, notamment à travers l'art .
C'est pourquoi il convient de préciser comment la musique techno
voudrait opérer cette réconciliation avant de constater
les illusions qu'engendre la technique, autant dans l'art que dans la
société. La techno, elle aussi, revendique une révolution
sonique. Ainsi s'explique la création à Détroit du
label " U are " (" you are), dont la devise, " No
hope, no dream " témoigne du besoin de s'approprier cette
musique alternative, nouvelle à la fois par ses modalités
d'écriture et pour son utilisation des techniques modernes. ...Les
techniques d'écriture, du fait de leur nouvelle implication scientifique
se sont progressivement compliquées. Mais de fait, elles se sont
aussi assouplies, atteignant des registres d'expressions plus déliés.
Les connexions musicales se sont elles aussi multipliées et ont
suscité des formulations plus distinctes, permettant des expressions
mieux définies. Par exemple, la mémoire n'a plus une fonction
instable, trompeuse... ; elle a pour fonction aujourd'hui de composer
un ordre du temps. " Par l'écriture musicale, la mémoire
accède à l'organisation, elle peut désormais combiner,
calculer, (...) modifier les orientations " . Dans ce contexte, la
création n'est pas l'usage abstrait de la liberté de la
pensée, mais la mise en uvre des moyens techniques qu'elle
a à sa disposition. Ces derniers constituent des facteurs de variation
et de déformation propres à l'histoire, et qui ont pour
effet de perturber la grammaire musicale. Cette grammaire se constitue
en effet en élaborant des processus opératoires qui transforment
les règles.Si le bruit redéfinit la création musicale
contemporaine, il est aussi " vecteur d'une idée de transgression
des règles communes " . Les fêtes techno sont en effet
caractérisées par le fait que le son ne cesse jamais. Chacun
veut aller au bout de ses forces, " dans une orgie de bruit technologique
et de fureur psychotrope " . C'est donc un langage musical inédit,
entièrement instrumental, sans refrain, sans nom d'auteur, ni harmonie,
et qui témoigne qu'il est absurde, aujourd'hui, d'opposer le bruit
à la musique. D'ailleurs, les fréquences non-périodiques
n'ont jamais été absentes des créations musicales,
comme beaucoup l'ont pensé . Les récentes découvertes
en matière d'acoustique ont montré que le son musical traditionnel
contenait du bruit résiduel.La techno émet donc un son sale,
à l'image des lieux qu'elle habite éphémèrement
et elle n'est pas sans rappeler le bruit répétitif des machines,
ainsi que le geste tayloriste de l'organisation scientifique du travail.
La techno se veut une musique moderne, rythmée par le virtuel et
la " technologie " ; " L'art techno (...) se caractérise
par la diversité de ses moyens et par son goût affirmé
pour tout ce qui est d'aujourd'hui " . C'est donc un âge nouveau
qui est exalté, et par ses allusions à la signalétique
urbaine, à la mode, aux réseaux, et autres connexions, cet
" aujourd'hui " ne peut être qu'urbanisé et se
vivre dans des métropoles.
Le graphique 9 montre bien que pour 38,71% des jeunes interrogés,
qui s'intéressent donc à la musique techno et l'apprécient,
la voient pourtant comme le simple produit des machines. Toutefois, les
personnes qui écoutent très souvent ou au moins une fois
par semaine cette musique ont répondu plus fréquemment non
(80% contre 53,76% en moyenne). Ils affirment par là que la musique
qu'ils écoutent a une " âme ", une vie qui dépasse
la matérialité de la machine (Cf. Graphique 10).
Graphique 1. Question 1 : Pour vous, la musique techno est-elle une musique
produite uniquement par des machines ?
Graphique 2. Questions 1 et 2 croisées : La musique techno est-elle
une musique produite uniquement par des machines ? (en abscisse) et fréquence
d'écoute de cette musique (en ordonnée).
Au contraire, ceux qui n'écoutent que très occasionnellement
de la techno représentent une proportion plus importante de ceux
qui voient dans cette musique l'uvre unique des machines. D'ailleurs,
cette observation est confirmée par le fait que sur les 3% de ceux
qui ont dit ne jamais écouter de musique techno, tous voient en
elle le résultat exclusif des machines.Comme l'explique S. Hampartzoumian,
" les machines de la musique techno ressemblent aux machines de guerre
" . Elles peuvent en effet s'adapter aux imprévisibles attentes
de leurs utilisateurs, qui en inventent le véritable usage. L'esthétique
techno a engendré ce que J-P. Keller nommait le " ready-made
", qui consiste à promouvoir " l'objet usuel (...) à
la dignité d'objet d'art par le simple choix de l'artiste "
. Tout ce qui peut se faire par les machines est donc bon à prendre.Par
l'intermédiaire de cet art nouveau, ils veulent croire en une société
harmonieuse et de consensus, une société fondée sur
un futur hypertechnonologique. La technique ne peut en aucun cas isoler,
mais tententative de ré-enchanter le monde . En septembre 1998,
Le Monde titrait dans ses colonnes : " La techno bat son plein sur
le réseau " , La tentation est donc forte, avec la musique
techno, de penser un futur en dominé par les autoroutes de l'information,
et sont intimement convaincus que ces changements constitutifs vont procurer
un changement qualitatif.L'art et la technique désignent aujourd'hui
notre mode d'être-au-monde. L'art a donc une nouvelle tâche,
qui n'est plus celle d'une présentation de l'idée. Un de
nos paradoxes provient du fait que nos mettons sous le terme technique
d'une part la machine, et d'autre part une puissance qui nous échappe.
Aujourd'hui, la technique dépouille l'art de son esthéticité,
de sa sociabilité., tout en lui demandant d'assurer quelque chose
qui est de l'ordre du sens. Une conséquence apparaît de fait
: la technique et les illusions qui l'accompagnent engendrent une autre
illusion : celle d'une communication facilitée. Or, la communication
se vide peu à peu de sa substance : c'est le paradoxe d'une "
société fortement communicante mais faiblement rencontrante
" . C'est alors un nouvel imaginaire qui apparaît et qui se
ressent parfaitement dans les manifestations de la musique techno : chacun
accepte d'être en groupe, et l'on pourrait tout accepter des autres
à condition qu'ils restent à distance, ce qui, au fond,
est la définition initiale de la xénophobie L'homme moderne,
transformé par ce nouvel imaginaire, sera peut-être phobique
à la présence d'autrui ; il aura alors besoin d'une autre
présence, virtuelle celle-là...
Graphique 3. Question 6 : Comment décririez-vous l'ambiance d'une
rave?
La représentation
des jeunes de la rave (graphique 11) révèle que 71,07 %
d'entre eux voient en elle une "atmosphère particulière",
ou un endroit dans lequel ils vont construire un monde à part,
détaché de la réalité. Et si seulement 16,53
% ressentent une ambiance chaleureuse, donc détendue, où
les rapports humains sont primordiaux, les quelques rares précisions
sous forme de texte soulignent l'ambiance "difficile à décrire",
mais où "tout le monde peut être l'ami de tout le monde".
La musique techno permet d'observer un nouveau type de relation de communication,
intuitif, affectif, futil et en même temps fondamental. Il faut
donc étudier dans cette optique quel poids les communications non-verbales
peuvent avoir dans ces manifestations, car ainsi que le souligne J-C.
Abric, la communication ne repose pas que sur la seule expression orale,
mais qu'elle est "un système à canaux multiples"
. Il existe par suite un deuxième aspect de ces communications
affectives, constitué par des "manifestations sacrées"...
De nombreux témoignages confirment que le sentiment de solitude
est parfois très présent en rave. Mais pour beaucoup, il
reste le geste ou le regard comme dernières possibilités
de "rester en contact".
Graphique 4. Question 13 : Y a-t-il communication pendant une rave ?
Pour une grande majorité
des jeunes interrogés (68,82 %), une véritable communication
existe pendant les raves (Graphique 12).
Pourtant, pour ceux qui ont répondu " oui ", il ne s'agit
en général pas d'une communication verbale ( 50,54 % contre
33,33 % qui affirment la possibilité de ce type de communication
(Graphique 13).
Graphique 5. Question 13 : Si oui, s'agit-il d'une communication verbale
?
A noter que la forte
proportion de " non réponse " (plus de 16 %) montre que
la notion de " verbal " n'étaient peut-être pas
adéquate pour être saisie par tous. Il s'agit sans doute
d'une lacune du questionnaire que de ne pas avoir mis un terme plus explicite
et compréhensible pour des jeunes (ou plutôt pour une certaine
catégorie de jeunes), mais cela prouve aussi que le fait que certaines
personnes ne se soient pas prononcé sur la question souligne bien
que la communication verbale n'est pas évidente dans une rave.
Graphique 6. Question 13 : Vous parlez avec vos connaissances :
Le graphique 14 confirme
d'ailleurs ce fait, puisqu'une grande proportion de personnes interrogées
(55,92 %) ne parlent que rarement ou jamais pendant une rave.
Graphique 7. Questions 4 et 13 croisées : Fréquence des
soirées en discothèque (en abscisse), et est-ce un langage
verbal ? (en ordonnée).
En analysant plus
précisément ces représentations sur l'existence d'un
langage verbal, il est possible de voir, comme en rend compte le graphique
15 (corrélation entre les questions 13 et 4) que les personnes
qui disent se rendre très souvent en discothèque représentent
une proportion de 44,44 % à percevoir un langage verbal, alors
que celles qui n'y vont que rarement sont seulement 30,95 % à le
reconnaître. En effet, la discothèque est un endroit plus
propice à l'échange de paroles alors que la rave se caractérise
par l'impossibilité, mais aussi l'absence de volonté d'utiliser
ce type de communication.
Graphique 8. Question 13 : S'agit-il d'un langage non-verbal ?
A l'inverse, 70 jeunes
sur les 93 interrogés sont d'accord sur l'existence d'une communication
non verbale (Graphique 16).
Graphique 9. Question 9 : S'il s'agit d'un langage non-verbal, est-ce
:
Le graphique 17 nous précise à cet égard que les
signes sont la première manifestation de communication non-verbal,
en tout cas celle la plus affirmée par les jeunes interrogés
(pour 62,37 % de la population interrogée). Plus de la moitié
(43,01 %) reconnaissent également communiquer par toucher. Parmi
les réponses textuelles à cette question (" si "autre",
précisez "), le regard revient souvent ( 10 occurrences),
et quelques autres modalités, plus personnelles, (et plus originales)
sont aussi mentionnées " transmission de pensée ",
" ondes charnelles ", " contact chimique ", "
par les shakras "... Pour comprendre l'expression de ce langage par
la musique, il est alors nécessaire d'étudier les fondements
de ce type particulier de communication Les adeptes de musique techno,
se sentant " persécutés " par les autorité
politiques affirment haut et fort que leur art n'a aucun message à
faire passer. Mais de cet art sans message, la techno développe
un art dissolu.Lieu de communications informelles et non-verbales , la
musique techno est-elle un art sans contenu ?
Le " hardcore " est une des variantes d'un ensemble de courants
rassemblés sous le générique " techno ".
Ce mot vient de l'anglais " hard " (dur) et " core "
(noyau central) ; ce courant est avant tout un état d'esprit, très
lié à la révolte urbaine. Il prône la transgression
des règles, la fascination du danger, de la vitesse... Si donc
apparaît au premier abord une réaction, une revendication
forte et vindicative qui trouve ses adeptes dans tout mouvement musical
extrême, ici, les idées dérangeantes sont agitées
sans motif, sans référence, sans histoire. Le célèbre
DJ Bob Sinclar affirme lui-même que la musique techno n'a pas pour
ambition de créer, mais ne fait que " recycler " : "
c'est dur d'être précurseur aujourd'hui : nous, on recycle
la musique, on amène une façon de travailler les sons. Je
remercie les mecs qui ont inventé le sampler, sinon je ne te parlerai
pas en ce moment ". Toutefois, certains artistes se prétendent
révolutionnaires, ainsi que l'explique J. Ellul : " Lorsque
les artistes expliquent leur message par un vocabulaire hermétique,
c'est un hermétisme du second degré pour cacher encore mieux
l'indigence de ce qu'ils prétendaient vouloir dire. " . En
effet, l'art moderne prétend nous faire réfléchir,
et il est certain qu'une uvre d'art " dit " toujours quelque
chose. La société du vide produit un art sans contenu, fidèle
à son image. C'est quand il ne formule plus rien qu'il est vraiment
l'art de cette société : " La musique exaspérante,
désintégrante, n'est que l'expression de l'expaspérant
et du désintégrant de notre société. "
. Mais si la techno symbolise cet art du vide, c'est aussi parce qu'elle
est victime d'une société moderne mue par les intérêts
économiques. La techno reflète ainsi cet art du vide de
la société moderne en tant qu'il est, d'une part, art de
la consommation, et d'autre part, art de la société technicienne
.
La société contemporaine s'est aujourd'hui détachés
du lien social qui la constituait. Y. Barel décrit avec justesse
cet état de fait, en faisant allusion à une expression de
D. Riesman : " Le vide social, c'est aussi le phénomène
de la "foule solitaire" qui est non seulement la juxtaposition
(...) d'individus enfermés dans leur coquille, mais aussi une population
(...) sans réseau relationnel interne. " . Cette absence de
relations enlève à la société moderne toute
forme, toute structure, tout relief permettant de l'appréhender.Le
vide social, tel qu'Y. Barel le décrit, naît du " jeu
conjugué d'une inhibition du moi, de la méconnaissance par
autrui de cette inhibition, et de l'organisation sociale de cette méconnaissance
" . La notion de vide sociale a eu son existence connue reconnue
par les sciences sociales depuis un livre de M. Halbwachs qui date de
1930 , suivi par d'autres auteurs comme J-L . Courchet et P. Maucorps.
G. Bombereau note bien comment une forme de solitude existe pendant une
rave : " De la consommation de psychotropes qui enferme certains
dans leur délires à l'introjection de soi, être en
rave revient à être avec soi. " . En effet, par la matérialisation
du son qu'opèrent les ravers, ce son envahit l'individu en son
entier et les ravers peuvent s'abandonner sans restriction, se retrouver
seuls face à eux-mêmes. La solitude est désormais
recherchée, voire provoquée... Le vide social est alors
plus qu'une absence ou une inexistence : " c'est une incapacité
des êtres et des actes à faire sens ensemble. " . Le
désir d'être ensemble semble ainsi disparaître,"
.
Graphique 10. Question 12 : Comment vivez-vous intérieurement l'écoute
de musique techno : vous détachez-vous des autres ?
Lors d'une rave,
la majorité des jeunes (55, 91 %), comme l'indique le graphique
25 se détache des autres, créant ainsi son propre monde,
ce qui est symptomatique du vide social. Cependant, le graphique 26 vient
relativiser cette observation car seulement 45,16 % des personnes interrogées
vont jusqu'à ne plus tenir compte des personnes qui sont autour
d'elles.
Graphique 11. Question 12 :Tenez-vous comte de ceux qui sont autour de
vous ?
Un autre aspect de
la désintégration sociale est le fait que l'indifférence
dont chacun témoigne à l'égard des autres est véritablement
opérationnelle. Le processus de désertion ne résulte
en effet pas d'une carence de sens : c'est un effet imputable au processus
de personnalisation, une errance à mettre au compte de l'atomisation
programmée qui régit le fonctionnement de nos sociétés.
Graphique 12. Question 17 : L'attitude de vos amis, de vos parents, de
vos proches... à l'égard de vous qui écoutez de la
musique techno reflète-t-elle :
C'est d'ailleurs
ce que révèle l'enquête (Graphique 26), puisque pour
55,91 % des jeunes interrogés, l'attitude de leur entourage à
leur égard est ressenti comme de l'indifférence vis à
vis de la musique qu'ils écoutent. Comparativement, les autres
attitudes ( mépris : 16, 13% et approbation 24,73 %) sont beaucoup
moins citées.
Chaque génération aime se retrouver dans une grande figure
mythologique. Selon G. Lipovetsky, celle d'aujourd'hui est Narcisse. Un
nouveau stade de l'individualisme se met en place : le narcissisme désigne
le surgissement d'un profil inédit de l'individu dans ses rapports
avec autrui, le temps et le monde, à un moment où le capitalisme
autoritaire cède le pas à un capitalisme pessimiste, mais
hédoniste.
Finalement, la techno est témoin de ce vide et de ce renoncement
; et si elle semble affirmer, par la musique qu'elle produit qu'il n'y
a plus rien à dire " c'est parce qu'il n'y a rien, plus rien
à vivre, et la science de l'homme qui s'élabore en est la
dangereuse attestation " . Cette science conduit alors à un
but : le corps de l'homme devient ce qu'il faut sauver en dernière
instance. Le corps et alors le dernier point d'ancrage des individus
L'effort n'est plus
à la mode et ce qui est contrainte ou discipline austère
est dévalorisé au profit du culte du désir et de
son accomplissement. Incontestablement, le temps est à l'épanouissement
de soi. F. Nietzsche, dans Ainsi parlait Zarathoustra enseignait que le
corps est une grande raison, en précisant : " cette petite
raison que tu appelles ton esprit, ô, frère, est un instrument
de ton corps. Par-delà tes pensées et tes sentiments, il
y a un maître puissant, un sage inconnu qui s'appelle le soi. "
.
Aujourd'hui, il ne s'agit plus de maîtriser et de normaliser un
corps-objet, mais de promouvoir un corps-sujet qui jouit. C'est ainsi
que J. Maisonneuve évoque " le retour au corps, ultime point
d'ancrage personnel dans une dérive des valeurs et des projets.
" . Cette résurgence du culte du corps émerge dans
une société dominée par un impératif de consommation
: c'est dans ce cadre qu'il devient alors le plus bel objet de consommation.
La société moderne, que G. Lipovetsky nomme post-moderne
est également caractérisée par une véritable
stratégie de séduction dont les individus font preuve pour
parvenir à leur fin : " La culture post-moderne est celle
du feeling et de l'émancipation individuelle élargie à
toute les catégories d'âge et de sexe. " . Le monde
de la politique ne se tient d'ailleurs pas à l'écart de
la séduction. Ainsi, l'image des leaders occidentaux suit ce processus
de personnalisation par le fait que ces derniers cherchent à s'habiller
de façon moins stricte, à favoriser les manifestations de
démocratie locale...Un autre phénomène accompagne
cette évolution, qui est en rapport avec le besoin d'une animation
rythmique de la vie privée : " Nous vivons dans une formidable
explosion musicale : musique non-stop, hit-parade, la séduction
post-moderne est "hi-fi" (...), comme si il [l'individu] avait
besoin d'une déréalisation stimulante, euphorique ou enivrante
du monde " .En 1970, J. Baudrillard se demandait si le pop'art était
le forme contemporaine de cette logique de la consommation. En effet,
le pop entraîne la fin du geste de création, voulant abolir
les fastes de toute une culture : la transcendance. Il élimine
ainsi le temps et l'espace réels pour leur substituer une superposition
de signes. Il se veut alors l'art du banal, et ce banal est pour l'auteur
la " version moderne de la catégorie du sublime " . La
musique techno semble être la réactualisation de cette forme
d'art. Il n'est donc pas étonnant de retrouver dans l'esthétique
du pop'art des principes caractéristiques qui sont en coïncidence
avec l'esthétique techno, en particulier la facilité de
création, l'échantillonnage, la répétition
dans l'exécution. Tous deux ont finalement une attitude ambiguë
vis à vis de la société de consommation : se voulant
extérieure à elle, ils produisent pourtant un conformisme
certain, caractéristique de cette société.
La logique première
est donc l'individu personnalisé, unique. C'est alors qu'intervient
une seconde logique, celle du conformisme qui se rapporte à une
logique binaire : " c'est celle de la différenciation/personnalisation,
placée sous le signe du code ." . L'expérience de psychologie
sociale de S. Asch consiste à soumettre des étudiants à
la pression d'un groupe. Il monter alors que la force numérique
agit sur la conformité au groupe, par un impact émotionnel
en particulier. L'expérience de S. Milgram (où les individus
envoient à leurs semblables des décharges électroniques)
est interprétée en termes de confiance accordée au
scientifique, mis aussi de dépersonnalisation.J. Baudrillard affirme
que le statut de l'objet moderne est dominé par l'opposition objet/série.
Cette distinction peut être simplifiée en une opposition
entre une minorité sociale et de larges couches de la société
qui renvoient à des modèles. Tout objet nous arrive par
un choix car il se veut toujours modèle et non objet de série,
ce qui explique sa volonté de différenciation. Il en résulte
une idéalité du modèle : la réalité
" sérielle " de l'objet est ainsi désavouée
au profit du modèle, car l'objet de série est affecté
de déficits techniques, de style, et surtout, il n'a pas le privilège
de l'actualité. Ce fait entraîne donc un conformisme de cette
société qui se pose néanmoins le problème
de la différence : faut-il être quelqu'un d'autre ? Soi-même
? Y a-t-il une norme de différence ? Comment comprendre la dialectique
du Même et de l'Autre ? comment fonder un Mit-sein ?
La techno, expression
d'un idéal communautaire
Les dynamiques de l'imaginaire socialisant .
" Toutes les
sociétés produisent leurs propres sociétés
secrètes avec leurs codes, leurs rites, leur langage, leur contre-culture.
L'apport de J. Habermas est peut-être d'avoir remis en cause une
conception strictement étatique de l'espace public " . Cette
réflexion de B. Etienne nous introduit dans une nouvelle optique,
qui consiste à un prendre en compte un " divin social ",
en étant attentif au développement religieux au sens large
(en particulier les manifestations non-institutionnelles), au symbolique,
à l'imaginaire, soit tous ces réseaux anonymes de communication
et de comportements " où la société contemporaine
prolonge et déploie les processus élémentaires d'expression
prochaine " . La vie quotidienne devient alors un théâtre,
faite de personnes masquées, créant une socialité
sorte de conscience du donné social ,structurellement insaisissable
: comme il existe une altérité au sein du " je ",
cette même altérité se retrouve par voie de conséquence
au sein du social en son ensemble. Ainsi, dans l'univers des raves, les
individus entretiennent une représentation magique : tout est beau,
immense, onirique (la décoration, les jeux de lumière participent
à ce tableau). Evoluant dans ce monde féerique (et même
si une atmosphère ténébreuse semble surplomber ce
premier décor), une transfiguration du banal s'érige par
la consommation de produits psychotropes : " Idéalisation
ensorceleuse, l'espace de la rave se veut envoûtant et fait tournoyer
dans un mouvement infini les participants " . L'état d'étourdissement
induit par les stimulations visuelles et sonores combinées à
un regroupement de masse favorise la régression de la pensée
consciente et donc l'orientation des pensées et es sentiments dans
un même sens, ce qui aboutit à l'existence d'une âme
collective... . Comme le souligne A. Petiau, " derrière l'apparente
gratuité de la transgression et de la débauche, la rave
permet en fait la création d'un type spécifique d'agrégation
sociale " .S. Freud avait bien souligné l'importance des processus
inconscients, éléments fondateurs puis moteurs de la dynamique
des groupes. Les images qui s'interposent entre le groupe et l'entourage
expliquent de nombreux processus, ce qui constitue l'hypothèse
fondamentale de D. Anzieu . : entre le groupe et la réalité,
il y a autre chose que des rapports de forces réelles ; il y a
primitivement une relation imaginaire. La rave est le lieu de fomentation
de cet imaginaire collectif, à la fois une expérience esthétique
et poétique, un voyage, une invitation, et également un
temps pour s'oublier et tout oublier, une amnésie volontaire et
une cristallisation des émotions. L'imagination symbolique est
donc un facteur dynamique de soulagement face à la mort ; mais
surtout, au moyen des nouvelles techniques de communication, elle fournit
de nouvelles voies à la " remythisation " sociale, rassemblant
la pensée " sauvage " et la pensée " civilisée
". C. Castoriadis critique l'approche dominante de son époque
qu'il qualifie de vue économique-fonctionnelle, laquelle élimine
toute la dimension symbolique que possèdent les institutions, et
qui fait partie, au même titre que leur propre rationalité,
de leur fonctionnement. L'imaginaire assure pour lui une emprise décisive
sur le symbolique et c'est dans cet imaginaire qu'une société
cherche le complément nécessaire à son ordre.
La techno offre de multiples possibilités aux individus pour compléter
leur vie quotidienne, d'ordre et de réalité. Elle constitue
des groupes, caractérisés au départ par une crainte
de morcellement indéfini du corps de chacun ; mais une fois cette
angoisse primaire, le groupe éprouve alors une émotion qui
le lie et qui le fait se sentir corps. Dans toute situation de groupe,
il y a donc une représentation imaginaire sous-jacente. Alors,
" c'est dans la mesure où il y aune telle représentation
imaginaire qu'il y a unité, quelque chose de commun dans le groupe
" . L'image narcissique rassurante du groupe permet ainsi de reconstruire
l'identité de chacun que la Modernité avait désorientée...
Comme pour l'uvre d'un architecte, l'être ensemble d'une société,
la socialité, nécessite une centralité souterraine.
Cette centralité est sans doute intégrée dans l'inconscient
des groupes. La musique joue alors un rôle dans c que J-M. Guyau
appelle la pénétrabilité croissante des consciences.
Le ré-enchantement postmoderne suscite ainsi une esthétique
qui a essentiellement une fonction agrégative.
C'est ici qu'intervient une notion fondamentale pour comprendre la socialisation
par les processus inconscients de groupe : l'illusion groupale, qui consiste
en la création d'un Moi idéal commun . La présence
d'inconnus matérialise en effet la crainte de la perte de l'identité
groupale : cette illusion répond alors à un besoin de sécurité,
et provient de la substitution, au Moi idéal de chacun, d'un Moi
idéal commun " . Par suite, les participants ont l'impression
d'être en proie à une force qui les dépasse et contre
laquelle ils sont pris. Cette impression peut être expliquée
de trois manières : la première explication est religieuse
et consiste à dire qu'il s'agit d'une force transcendantale. L'interprétation
durkheimienne reprend cette idée, en lui ajoutant celle d'une force
supérieure inhérente à l'union de groupe. Enfin,
l'approche psychanalytique explique ce phénomène par la
découverte d'un mécanisme psychique inconscient capable
de rassembler des individus. Pour D. Anzieu, " le lien interhumain
inconscient, dans le couple, dans le groupe (...) réunit ou oppose
les individus (...) : elle cherche à provoquer la mise en commun
de l'accomplissement imaginaire des menaces et des désirs individuels
inconscients. " . L'activité humaine qui vise à satisfaire
les besoins d'un organisme ou d'un corps social met en jeu en même
temps qu'une dimension fantasmatique, une dimension technique ; dans toute
rencontre, le sujet humain peut se replier sur lui-même, ou bien
mettre en avant ses fantasmes pour faire entrer l'autre dans le jeu de
celui-ci. Le groupe accomplit ainsi un processus de mise en scène,
en " fabriquant " de l'illusion. La compréhension des
phénomènes de groupe nécessite donc la prise en compte
de ces facteurs inconscients : il y a dans le groupe un ensemble d'images
qui concerne les éléments auxquels il est confronté
: ce sont les représentations d'un groupe qui peuvent déterminer
sa structure. L'art ne se situe alors plus dans la vie collective, mais
dans un inconscient collectif ; ce concept permet de comprendre la création
de signes imaginaires qui se retrouvent dans nos sociétés,
diversement combinés et exposés. L'esthétique a alors
une fonction agrégative. La techno montre en effet que l'art retourne
à la vie pour faire naître des expériences collectives
: orienté vers des expériences participatives, où
aucune Vérité n'est proposée, l'art repose sur le
Multiple et sur une exigence de l' " avec ".Le groupe est la
situation optimale pour la créativité, où l'animateur,
le DJ, doit favoriser la libération de l'esprit du groupe et sa
spontanéité. Le concept d'anomie, appliqué à
l'art, permet de donner une signification nouvelle à l'un des termes
les plus féconds qu'ait proposé E. Durkheim, au cours de
la démarche par laquelle il fonda la sociologie contemporaine .
Pour lui en effet, toute société réalise un équilibre
précaire mais positif entre les groupes, les mentalités,
les exigences particulières, en réussissant à satisfaire
certains besoins. Dans un état de calme structurel, l'homme ne
tente pas de briser les barrières que la société
et la culture lui ont dressées à sa naissance, convoitant
seulement dans le groupe ce que sa situation lui enjoint de convoiter.
Mais un état de dérèglement provoque une exaltation
des besoins et des désirs, et c'est à ce moment là
que l'art et l'inconscient jouent un rôle déterminant : "
au cours de ces passages, d'une structure sociale à une autre,
la vie psychique rendue plus interne par le fait qu'elle ne s'épuise
pas dans le respect des modèles " . L'homme est lancé
dans une invention qui, si elle peut prendre une forme négative,
est un symbole d'intégration ultérieure à réaliser.
Cette vie psychique individuelle ou collective, qui ne peut plus trouver
son expression et son épanouissement dans les cadres d'une société
en voie de dissolution, trouve son chemin vers l'imaginaire et l'invention
des formes. Il se crée, par ce dynamisme créateur, un processus
- socialisant - de formation d'émotions collectives, ressenti dans
les rassemblements qu'engendrent les manifestations techno, sorte de cristallisation
des sentiments et communauté émotionnelle. A travers la
multiplicité du Moi qui se retrouve dans la société,
le divin social peut prendre corps au travers d'une émotion collective.
. Le DJ, comme les autres musiciens, vit et faire vivre des émotions.
En effet, jouer de la musique, même par échantillonnage ou
mixage, c'est donner vie à cette musique. La techno montre l'existence
de deux manifestations de l'émotionnel dans la dynamique de l'être-ensemble
imaginaire, opposés au premier abord, mais en fait complémentaires
: l'effervescence et le secret. La société n'est pas mécanique,
rationnelle : elle vit, s'organise par l'entrecroisement de groupes qui
forment à la fois une masse et un ensemble de polarités
diversifiées. L'être-ensemble devient alors une finalité
en lui-même, et s'empare du corps social par une série de
contagions émotionnelles. A cet égard, l'utilisation de
drogue pendant les raves est sans doute une confirmation exacerbé
de ce désir social...La vie collective est rythmée, comme
l'a avancé E. Durkheim, par deux séquences temporelles distinctes.
Un temps consacré à la quotidienneté, au travail,
aux rapports sociaux codés et normalisés, pour laisser place
ponctuellement à des manifestations d'effervescence où les
hommes construisent de nouveaux masques, inventent de nouvelles règles...
Les fêtes comme celle qui rassemble chaque année à
Berlin des millions de jeunes adeptes de musique techno appartiennent
à ces manifestations d'effervescence, tant le mouvement des chars,
des multiples couleurs, les déhanchements des jeunes permet de
parler de folie fédératrice. C'est pourquoi la techno a
crée toute une culture, une mode, une façon de voir les
choses, d'inventer et de porter des vêtements originaux, contaminant
véritablement tous les axes de consommation immédiate de
notre société. Ces vêtements sont un signe de reconnaissance,
même si la rave clandestine se caractérise par une mosaïque
de comportements vestimentaires ; le jeu du masque exalte, lui, l'ensemble
des participants qui cachent derrière leurs habits ordinaires un
rapport complexe à l'altérité. Les rites qui découlent
de ces fêtes selon J-M. Poirier sont des palliatifs qui ont pour
principe de répondre localement à la précarité
de l'homme et au désenchantement du monde. Postulons dès
lors, avec A-M. Green, que " l'aspect carnavalesque que prend la
rave clandestine l'inscrit partiellement dans la fête transgression
et la définit, face à notre ensemble populationnel, comme
un construit pratico-heuristique. " .La rave, déjà
excessive par sa durée, ce caractère de transgression, est,
ainsi que le souligne A. Petiau, le théâtre de comportements
de débauche, comportements consumatoires s'épuisant dans
l'instant comme des expressions de la dépense en pure perte, telle
que G. Bataille l'avait définie .E. Durkheim a bien pris en compte
la proxémie, en remarquant à la fois la base territoriale
de chaque groupe et son environnement matériel, ce qui permet d'avancer
l'hypothèse d'une jonction entre inscription spatiale et ciment
émotionnel. Le divin social, finalement, a un aspect proprement
religieux dans le sens de " ce qui lie " ; ce lien n'est pas
forcément éphémère car pour E. Durkheim, l'effervescence
et l'indice le plus sûr de ce qui est appelé à durer.
" Il y a une "transe de l'imaginaire" dont le baroque nous
a donné une forme en majuscule, et qui renaît aujourd'hui
avec la baroquisation du monde " . De nombreux témoignages
de jeunes confirment cette hypothèse de M. Maffesoli en ce qui
concerne la drogue. Cette dernière en effet favorise cette transe
en favorisant l'éclatement de soi. Il s'agit dune forme de participation
magique que beaucoup croyaient réservée aux primitifs et
qui revient avec le ré-enchantement du monde : " Au travers
de l'image, je participe à ce petit autre qu'est un objet, un gourou
(...), une musique, une ambiance, est... et par là-même se
crée ce grand Autre qu'est la société " . Le
sociologue ajoute par ailleurs que de tous temps, les sociétés
ont eu besoin de drogue pour affronter la mort, et notre époque
baroque n'échappe pas à cette règle.
Graphique 13. Question 9 : La drogue est-elle nécessaire dans une
fête techno ?
50,54 % des personnes interrogées " avouent " que la
drogue est nécessaire dans une fête techno (Graphique 32),
une réponse qu'ils argumentent en quelques mots, à la question
: " Qu'apporte-t-elle, et pourquoi, selon vous, est-elle aussi prisée
? ". C'est l'idée de voyage, d'évasion, d' " être
ailleurs " qui revient le plus souvent (dans 25,53 % des cas, sur
les 47 précisions fournies), ainsi que l'accentuation des sensations
(11 occurrences, soit 23,4 % des réponses). Le bien-être
est également évoqué par 9 jeunes, soit 19,15 % d'entre
eux, l'amusement par 14,84 %, l'apaisement du corps par 10,75 %, et enfin
le sensation de vitesse pour 6,28 %.Il est en outre intéressant
de constater que les partisans de consommation de drogue recherchent majoritairement
à partager le plaisir qu'ils ressentent ( 56 %), alors que ceux
qui ressentent un plaisir individuel sont moins nombreux (47,37 %) à
considérer la drogue comme strictement nécessaire.
Graphique 14. questions 9 et 11 croisées : Quel genre de plaisir
ressentez-vous ? (en abscisse) et la drogue est-elle nécessaire
dans une fête techno ? (en ordonnée).
La drogue serait
donc bien non un facteur d'enfermement, mais bien révélatrice
de l'existence d'une communauté émotionnelle et d'une contamination
de la société (Graphique 33).Il est aussi à souligner
que les jeunes d'origines plus aisées, comme en témoigne
le graphique 34 (nécessité de la consommation de drogue
en fonction de la catégorie socioprofessionnelle du père,
pris ici comme référent) : en effet, il est possible d'observer
que les enfants d'employés sont plus nombreux à refuser
de voir la drogue comme nécessaire (21,28 % de " oui ",
contre 31,11 % de " non "), alors que les enfants de cadres
supérieurs, cadres moyens ou commerciaux sont à 48,94 %
pour la consommation de drogue et seulement 51,02 % contre. L'écart
est don beaucoup moins grand.
Graphique 15. Question 9 croisée avec la CSP du père : la
drogue est-elle nécessaire dans une fête techno (en abscisse)
et métier ou catégorie socioprofessionnelle du père
(en ordonnée).
Enfin, le graphique
35 révèle que les jeunes de la tranche d'âge de 21à
24 ans sont plus nombreux à refuser l'utilisation de drogue, alors
que les tranches d'âge de moins de 21 ans et de plus de 27 ans sont
plus nombreuses à affirmer la nécessité de la circulation
de drogue pendant les fêtes techno.
Graphique 16. Question 9 croisée avec l'âge de la personne
interrogée : la techno est-elle nécessaire dan s une fête
techno (en abscisse) et quel est votre âge (en ordonnée).
Encore une fois,
l'hypothèse peut être avancée selon laquelle les personnes
qui se sentent différentes (ici parce qu'elles se sentent plus
jeunes ou plus âgées que la plupart) ressentent le besoin,
à travers la consommation de drogue, de se conformer au groupe
pour que ce dernier constitue une communauté émotionnelle
unie. La drogue introduit donc une forme dionysiaque caractéristique
de la communauté émotionnelle. Ceci explique la sortie de
soi, " l'ex-tase ", que les ravers ressentent. Elle crée
en fait une mémoire sensorielle qui permet à l'individu
de se plonger plus facilement dans l'ambiance, mais aussi de se retrouver
dans un état dont il a déjà fait l'expérience.
Il est possible de distinguer, comme l'a fait M. Xiberras, deux "
idéaux-types " de la pratique toxique, qu'elle décrit
dans La société intoxiquée. La pratique douce envisage
la drogue comme un moyen d'ouverture au monde et aux autres, alors que
la pratique dure consiste en la recherche d'un état spécifique.
A. Petiau précise que " la consommation de psychotrope en
rave s'apparente à une pratique douce ou récréative.
Il n'est pas exclu qu'elle bascule dans un état d'extase, mais
la notion première reste la participation, le partage d'un moment
ludique et festif " . Cet usage récréatif est un apprentissage
qui se réalise de manière informelle au sein du groupe et
qui caractérise la pratique douce comme pratique socialisante :
elle favorise l'appartenance fusionnelle au groupe, en accroissant les
facultés sensorielles et émotionnelles qui en constitue
le fondement. Le LSD, drogue adulée par les ravers induit ainsi
un sentiment de fusion au groupe par le vécu d'une expérience
commune. En corollaire à cette première traduction des émotions
collectives que la musique techno fait vivre dans le " réel
parallèle " que la drogue permet de créer, il existe
une seconde manifestation qui appartient de même à cet univers
de l'imaginaire techno : le secret entretenu autour du lieu, du déroulement,
et même du vocabulaire des raves. André Petitat montre que
les jeux du voilement et du dévoilement, débutant avec la
vie, relient l'extérieur et l'intérieur, articule le perceptible
et la pensée immatérielle, accueillent les distorsions imaginaires
dans un jeu du caché/montré qui forme la trame des échanges
symboliques d'une société. Les raves sont souvent clandestines
et le secret en fait partie.
L'enquête permet
de confirmer que le secret est primordial dans une fête techno pour
44,09 % des jeunes interrogés, et n'est complètement inutile
que pour 21,51 % d'entre eux (Graphique 36). Par ailleurs, le graphique
37 nous montre que c'est pour la population qui fréquente les raves
que le secret est le plus important (pour 60,53 %), alors qu'il n'est
inutile que pour 10,53 % d'entre eux.
Graphique 17. Question 10 : Dans une fête techno, le secret qui
entoure les manifestations est-il pour vous :
Graphique 18. Questions 3 et 10 croisées : lieu d'écoute
de musique techno (en abscisse) et importance du secret dans les manifestations
techno (en ordonnée).
NB : pour des raisons de lisibilité, la colonne des "non-réponse"
a été supprimée.
E. Morin enseigne que de nombreuses espèces animales développent
des aptitudes à vivre avec l'ambiguïté. Les adeptes
de musique techno s'attachent également à cette ambiguïté
volontaire en réponse aux autorités publiques, pour les
contourner et s'en séparer radicalement. L'idéologie politique
manichéenne et unidimensionnelle ne peut en effet supporter l'ambiguïté...
Pour M. Maffesoli, la loi du secret est une constante de nos sociétés.
Dans un article sur la société secrète, G. Simmel
insiste sur le rôle du masque qui a pour fonction d'intégrer
ce qu'il nomme la persona dans une architectonique d'ensemble. Le masque
subordonne la personne à une société secrète
que constitue le groupe affinitaire qu'elle a choisi. Le propre de cette
attitude, poursuit M. Maffesoli, est de favoriser la conservation de soi
: " un égoïsme de groupe, qui fait que celui-ci peut
se développer d'une manière quasiment autonome au sein d'une
entité plus vaste (...). cela s'exprime par une répugnance
à l'affrontement, par une saturation de l'activisme, par une distance
vis à vis du militantisme " . C'est au contraire une confiance
qui s'établit entre les membres du groupe, s'exprimant par tous
ces rituels, ces signes, qui foisonnent à l'occasion des préparatifs
d'une soirée techno ; une sorte d'instinct se crée, qui
pour être efficace, doit se faire au plus proche, un instinct de
conservation qui est avant tout un instinct de résistance qui favorise
la complicité entre ceux qui le vivent. Ces pratiques du silence
montrent ainsi bien que l'ennemi a sans doute moins d'importance que le
liant social qu'elles sécrètent. La loi du secret qui se
manifeste par la musique techno ainsi que " le vécu en tant
que globalité est , de plus en plus, à l'ordre du jour (...).
Style de vie, je l'ai dit, hédoniste, esthétique et mystique
" . Ce style met l'accent sur les jeux de l'apparence, sur les aspects
immatériels de l'existence, et correspond à l'acquiescement
à l'existence telle qu'elle est. Le quotidien est traversé
par l'aléatoire qui est le propre même de l'esthétique,
celui de l'émotion commune. Il ne s'agit en tout cas plus du mythe
de l'émancipation, élaboré au cours de la Modernité,
mais une autre manière d'être ensemble où le consensus
prend toute sa signification étymologique (cum sensualis), plus
affectuel, émotionnel que rationnel. La postmodernité lance
le défi de dire oui à la vie, défi qui est aussi
un enjeu épistémologique...
L'hédonisme, grand rassembleur contemporain
La société contemporaine serait-elle un théâtre
discret ? D'après G. Lipovetsky, la discrétion serait la
forme moderne de la dignité, comme en témoigne l'effacement
et la disparition progressive des manifestations exubérantes, des
grands discours engagés... : " Le narcissisme se définit
moins comme l'explosion libre des émotions que le renfermement
sur soi, soit la "discrétion", signe et instrument de
self-control " . Il serait donc caractérisé par la
réserve, l'intériorisation ,le repli sur soi et le rejet
de toutes formes d'excès. Pourtant, M. Maffesoli affirme au contraire
que cette observation, si elle était vérifiée un
temps, est périmée aujourd'hui : " le dynamisme social
n'emprunte plus les voies propres à la Modernité "
. Les soulèvements, révolutions, rassemblements, sont la
preuve que les grands événements sont toujours le fait de
la masse, fil rouge qui parcourt l'histoire. Le sociologue précise
en outre que l'espace religieux n'est plus aujourd'hui à comprendre
dans le sens de la tradition chrétienne, car une nouvelle loi sociologique
peut être forgée : " les divers modes de structuration
sociale ne valent que si elles restent avec la base populaire qui leur
a servi de support " . Si la Modernité avait multiplié
la possibilité des relations sociales, en particulier dans les
métropoles, celles-ci s'étaient peu à peu vidées
de leur sens. Et s'il est observable qu'avec le nouveau style de la postmodernité,
les groupes se rétrécissent, leurs relations internes, elle,
s'approfondissent. cette structuration en réseaux affinitaires
n'a plus rien à voir avec le présupposé volontaire
à la base de l'association économico-politique. La vie quotidienne,
dans sa frivolité, devient la condition de possibilité de
quelque forme d'agrégation que ce soit. Le chômage, la crise
économique, la remise en question de l'école et, en général,
la déréliction des formes institutionnelles de socialisation
ont conduit à une attention nouvelle vers des modèles alternatifs
de cultures infra-étatiques. S'il n'y a plus forcément de
solutions en ce qui concerne l'avenir, la seule solution reste de vivre
au présent. Cette " rage du présent " qui se crée
est généreuse et jubilatoire ; la musique permet de prendre
acte d'une nouvelle reconnaissance mutuelle. Les multiples formes que
prend l'être-ensemble témoignent de cet investissement dans
le présent. La musique techno se présente alors comme un
vecteur de rassemblement d'individus attirés, voire fascinés,
par l'effervescence des manifestations, les rythmiques euphoriques, entremêlées
d'échantillons de gravité, et par un désir de jouissance
.L'impératif du plaisir, vu comme fin unique de la vie humaine
(l'hédonisme) suscite un puissant vouloir-vivre ensemble dans le
corps social . Notre temps n'est plus ce lui de la séparation,
l'aliénation, de l'attitude critique qui en est la traduction,
mais celui de l'expression, par l'affirmation de la vie, du vouloir-vivre
sociétal dans sa dimension hédoniste. L'ambiance de notre
époque se crée alors par la suite, et doit être analysé
en fonction du fait paradoxal observé aujourd'hui, à savoir
le " va-et-vient constant entre la massification croissante et le
développent des micro-groupes : les tribus " . Cette tension
fondatrice caractérise aujourd'hui la socialité. A la différence
du rap, la techno n'a d'autre but que le plaisir : plaisir des sens, plaisir
d'écoute, plaisir d'être ensemble.... Les conduites de consommation
ne sont certes pas directement axées sur la jouissance, mais indirectement,
à partir d'un cadre social de valeurs assurant l'intégration
du groupe, mais de manière éphémère et effervescente.
Pour Morin, " renoncer au salut historique n'est pas renoncer aux
aspirations qui animaient le grand mythe d'émancipation, de liberté
et de communauté " . L'individu soucieux d'hédonisme
devra consentir à être habité par des " fulgurances
" et laisser à sa conscience le soin de donner au plaisir
toute sa pl2nitude. Pour comprendre le corps hédoniste, le parallèle
avec la musique peut être d'un recours essentiel : il s'agit de
concevoir les mouvements de la chair, multiplier les occasions d'émotion,
de sensation, de vibration... Vivre la vie comme si elle était
musicale consisterait alors à faire confiance absolue à
l'inspiration, à l'enthousiasme dans le sens étymologique
du terme, à savoir le transport divin. Dans nos sociétés
contemporaines, l'idéologie du bien-être a trouvé
son expression dans une force d'union des hommes, ainsi que l'avance M.
Maffesoli, dans une " transcendance immanente à coloration
fortement hédoniste " . Cet hédonisme devient comportement
général et engendre une culture fondée sur l'épanouissement,
la jouissance, la spontanéité. Indéniablement, la
musique techno rend comte de ce penchant de nos sociétés
: " la mouvance techno semble bien s'inscrire dans une évolution
de notre société (...) où la prégnance du
présent et la problématique du bonheur deviennent peu à
peu centrales, tandis que les valeurs modernes de rationalité et
de progressisme tendent à être relativisées "
.
Les manifestations techno montrent que les émotions vécues,
les sensibilités partagées sont le ciment d'un ré-enchantement
du monde. A cet égard, le mythe de Dyonisos nous instruit : le
cortège des bacchantes, fuyant la torpeur d'une cité trop
aseptisée, retrouve la " vraie " animation : celle du
vitalisme : le rapatriement du plaisir et du désir, de la jouissance
au plus proche au-delà et en-deçà des grandes institutions,
est incontestablement une des marques de la société contemporaine.
.
Graphique 19. Question 5 : Ecouter de la techno, se rendre en rave est-ce
:
NB :les 7 réponses "autre chose" n'ont été
suivies d'aucune précisions.
Ecouter de la techno,
se rendre en rave est alors avant tout un moyen de se procurer du plaisir
(pour 60,22 % des jeunes interrogés) ou dans une moindre mesure,
un défoulement, (pour 53,76 %) vis à vis d'une vie quotidienne
où la quête de ce type de plaisir est souvent restreinte.
Beaucoup moins de ravers, au contraire, vont jusqu'à affirmer aller
en rave pour se changer les idées (31,18 %). Ceci implique que
les jeunes ne pensent pas avant tout à échapper à
un quotidien morne, mais que leurs représentations se rapportent
à la quête d'un plaisir spontané qu'ils ne cherchent
pas à interpréter. S'il est clair que nos vivons dans un
monde de désenchantement, le monde désenchanté ne
peut être celui des intérêts égoïstes,
mais celui libéré des anciennes croyances (progrès
infini, solution finale...) : " c'est le monde étrange, terrible,
pathétique, hallucinant où nous sommes, où nous pouvons
et devons investir nos forces d'amour, mais ailleurs que sur le faux messies
" . De là naît " l'Evangile anti-évangile
" imaginé par E. Morin, qui consiste à ne plus croire
ni en Dieu, ni à la raison déifiée, ni aux vérités
absolues et transcendantes, mais à la raison ouverte sur l'irrationnel,
aux vérités périssables et fragiles, donc vivantes,
et surtout aux moments de joie fulgurants, liés à l'amour
ou à la fraternité, individuels ou collectifs. Finalement,
les hommes ont une tendance, dans la quête de ces moments présents
de joie, à réduire la réalité à leur
propre personne. Mais paradoxalement, cet égocentrisme éthique
est vecteur d'intégration, puisqu'il rassemble des individus dans
la recherche du plaisir. " On ne peut compatir, on ne peut connaître
la sympathie, on jouit seul, on souffre seul, et on meurt seul. Imaginer
infraction à ces vérités est illusoire " . Cependant,
la techno montre que les hommes veulent encore se regrouper autour de
moments de joie, autour de l'atmosphère de fête qu'elle génère.
Cette forme de socialisation n'est en rien superficielle : elle est simplement
la forme de socialisation alternative contemporaine , ou bien plutôt
une socialité nouvelle. La musique techno est un support d'accueil
privilégié de la fête sous toutes ses formes qui lui
donne sa raison d'être. Par le fait que les anciens " arrières-mondes
" tombent en désuétude, de même que les mondes
utopiques qui réglaient jusque là nos comportements collectifs,
et en constatant l'intensification de l'énergie investie dans la
vie quotidienne, la fête devient la seule exigence de la musique
techno. C'est pourquoi le risque de détournement du caractère
festif en marchandise spectaculaire reste à la marge et ne concerne
que quelques productions commerciales de morceaux destinés à
un public large et dont la finalité est la vente maximale de disques.
La techno veut en effet prendre de la fête sa dimension de puissance
de liaison et de partage. Une rave commerciale commence vers minuit et
se termine au plus tard vers 10 heures le lendemain matin. Une "
free party " commence, elle, au plus tôt vers minuit et se
termine le plus tard possible. Il s'agit en tout cas d'étirer la
fête dans le temps, de la ritualiser, de la répéter
chaque semaine. C'est la " dance music " qui a introduit en
vile le rituel d'une fête qui commence en fin de semaine et se termine
juste avant la reprise du travail. Mais ainsi que le souligne E. Grynszpan,
" celui qui veut se laisser porter jusqu'à la dernière
pulsation choisit un rythme de vie incomparable avec le modèle
dominant proposé par nos sociétés occidentales "
. C'est bien la musique techno qui a déclenché un enthousiasme
irrépressible pour une nouvelle forme de fête, appelée
rave du fait du rapide développement de la consommation de produits
psychotropes... La conception de l'homme comme homo sapiens et homo faber
est, comme E. Morin le souligne, réductrice et unidimensionnelle.
En effet, ce qui est " demens " (le rêve, la passion,
le mythe) et ce qui est " ludens " (plaisir, jeu, fête,
secret) sont considérés uniquement comme épiphénomènes
: " la pensée réductrice/unidimensionnelle abolit,
occulte, réduit à l'inessentiel tout ce qui ne relève
pas du caractère qu'elle considère comme majeur ou seul
réel " . Il convient dès lors de dépasser la
notion d'homme technicien et lui associer celle d'homme imaginant, rêvant
et fantasmant, pour considérer la capacité de l'homo sapiens
à produire de la poésie, de l'art ou du rêve, mais
aussi de comprendre que la folie peut être productrice de vertus
et de sagesse...Le défi est de vivre aux frontières de ce
néant, auquel seul l'amour peut répondre et résister.
Le monde est né dans un antagonisme d'ordre et de désordre
et doit donc vivre entre ordre et désordre, et par là même,
se nourrir du risque quotidien. C'est pour vivre que la techno invente
des moments et des zones d'excès : la fête fait partie d'un
nouveau dispositif social. Le plus difficile à saisir, et ce que
remarque J-L. Nancy est que " la société ne sait pas
toujours où elle a de la fête dans la conscience de soi "
. Le risque devient alors pour P.Sansot non plus à l'engourdissement
mais la surexcitation. " Les manifestations techno, comme les grands
centres commerciaux, sécrètent du symbolisme, i.e l'impression
de participer à une espèce commune. " . L'homo ludens,
par les signes de reconnaissance, le contact qu'il conserve avec les autres
dans le groupe permet d'instaurer des relations de confiance. E. Durkheim,
après avoir constaté la fin des vieux idéaux ou divinités,
avait lui aussi souligné qu'il faut sentir " par dessous le
froid moral qui règne à la surface de notre vie collective,
les sources de chaleur que nos sociétés portent en elles-mêmes
" . Le partage du sentiment devient le vrai ciment sociétal.
Si ce dernier peut conduire au soulèvement politique, à
la révolte ponctuelle, il peut également s'exprimer dans
la fête. Il s'agit pour M. Maffesoli d'un " ethos " qui
fait que contre vents et marées, le peuple survit et se maintient
en tant que tel : " c'est ainsi que pour le sociologue essayant de
comprendre le vitalisme de la société, le sésame
pourrait être : omnis potestas a populo " . Au même titre
que l'amour, le commerce, la violence ou la beauté, la fête
est un nouveau dieu local. C'est en ce sens que la réappropriation
de l'existence réelle se fait sur la base de cette puissance populaire
et souterraine du social : tout ce qui est secret, proche, insignifiant,
explique cette nouvelle socialité : " Ainsi même si
l'on semble aliéné par le lointain ordre économico-politique,
on assure sa souveraineté sur son existence proche " . L'exacerbation
du corps de l'individu s'épuise en un corps collectif : le jeu
des formes, des apparences, sont en train de constituer une nouvelle "
peau " sociale. C'est alors par la fête, en développant
des vertus de proximité, de contact, par la profusion des images
qu'elle engendre, la techno rend comte d'une nouvelle forme de sociabilité.
Le vide qu'a engendré la Modernité a été suivi
d'une volonté de l'exorciser. " Il se pourrait ", selon
B. Etienne, " que le repli domestique, le local au détriment
du national (...) ne soit que l'expression particulière d'un lien
social en pleine recomposition, et non pas une atomisation condamnable
" . Tout d'abord, par son éclectisme dans ses styles et ses
genres, par la population qu'elle accueille, la musique techno efface
les barrières à la socialisation, autant territoriales que
sociales ou culturelles. Le terme de lien doit être ici compris
dans son acception la plus forte, comme un devoir qui régit le
tribalisme, c'est-à-dire une organisation de la société
en petits groupes solidaires, parfois éphémères et
souvent soudés par des relations affectives fortes. Si la société
contemporaine est devenue trop vaste pour former un corps politique, la
(re)tribalisation est sans doute la solution la plus adaptée au
problème liés au " village mondial ".. L'enquête
exploratoire réalisée par A-M. Green et E. Molière
a permis de cerner la population des raves : constituée de deux
tiers de garçons pour un tiers de femmes. La moyenne d'âge
des ravers se situe autour de 22 ans, la moitié exerce une activité
professionnelle, pour la plupart répondant à une attente
ponctuelle d'argent : en somme, il s'agit d'une population hétéroclite.
La spécificité de la musique techno abolit non seulement
les barrières linguistiques, mais aussi autorise toutes les fusions.
Si le rap se résume (sommairement, il est vrai) à une revendication
des jeunes et des banlieues, le rai à une réappropriation
par les maghrébins de la source arabe et andalouse de leur culture,
la techno correspond à un univers plus international, et donc plus
pacifiste. Ainsi, la moindre soirée donne l'impression de créer
un mouvement international. En reproduisant une micro-société
comportant ses lois propres, ses limites, ses aspects négatifs,
le raver est, de son côté, confronté momentanément
à ce qu'il fuit dans le quotidien. Au cur d'une sphère
festive émerge une socialité particulière qui fait
de l'anonymat une règle implicite. Le raver n'est rien d'autre
que le fruit de ses actes en soirée, sans passé, sans trajectoire.
Tout ce qui se rattache au quotidien est fui et mis de côté.
Les barrières détruites ne sont alors plus territoriales,
mais culturelles et sociales La musique , dans la société
contemporaine est une composante réelle de la vie quotidienne.
Cette large place qui lui est accordée dans le vécu se traduit
par des communautés d'adolescents ayant les mêmes aspirations
: liberté, dynamisme, détente... La notion de jugement esthétique
occupe une place prépondérante dans une perspective de "
culture de goût ", concept qui rend comte de la segmentation
d'une catégorie sociale très large en groupes de taille
réduite qui se caractérisent par leur préférence
pour tel ou tel genre de musique. Dans la tradition de M. Weber, les cultures
de goût s'apparentent plus à des groupes de statut qu'à
des classes ; en effet, alors que les classes se structurent et s'agencent
en fonction de leur relation au mode de production et d'acquisition des
biens, les groupes de statut sont structurés à partir de
principes de consommation de certains biens précis, par exemple
des biens cultuels. Un dispositif inconscient d'intégration se
met alors en place, consistant à impliquer les individus dans un
système de différences, dans un code de signes. Les adolescents
développent donc des réseaux sur des goûts musicaux
partagés. Pour B. Etienne, ce sont plutôt des jeunes défavorisés
et urbanisés qui ont la volonté de se rassembler, alors
que ceux des classes aisées préfèrent rester au domicile
parental (" Les rappeurs disent la violence de cette maison tatoo/ta
tribu garde le contact " ). Mais la musique techno (appréciée,
l'enquête l'a montré, des classes aisées, beaucoup
plus que le rap) est une musique intrinsèquement de rassemblement,
à savoir qu'elle s'inspire d'un amalgame rythmique et qu'elle est
une synthèse de toutes les expressions de la dance music des années
1960 (jazz, disco...). c'est ainsi qu'une de ses variantes, la "
trance ", même des rythmiques rapides, feutrées, et
même diverses générations, (rockers, rescapés
hippies...). Par exemple, la " trance goa " apparaît comme
une musique de type hallucinogène, recherche d'une transe collective
qui se retrouve dans les raves.
La techno en elle-même, et sans le revendiquer ouvertement, est
un vecteur de destruction des barrières culturelles, sans doute
suivie de leur reconstruction selon des modalités nouvelles. Pour
comprendre cette capacité d'intégration sociale dont témoigne
la musique techno, il convient de se pencher sur la notion de solidarité
dans le groupe. M. Halbwachs analyse la permanence du groupe qui n'est
pas un assemblage d'individus. La communauté d'idées, les
préoccupations impersonnelles, la stabilité de la structure
qui dépasse les particularités font reposer le groupe sur
le sentiment partage. Cette " substance impersonnelle des groupes
durables " s'inscrit dans une perspective de communauté mécanique
au sens d'E. Durkheim où une dynamique contribue à son maintien,
y compris les dissensions et dysfonctionnements. C'est lors des raves
que se ressent particulièrement l'abolition de ce qui peut constituer
des obstacles à l'instauration d'un lien social, malgré
les apparences de solitude. G. Bombereau le souligne : " Les ravers
ne cessent de défier et d'esquiver l'ennui, la solitude et un malaise
trop envahissant (...). Le privilège est accordé au partage
du temps présent " . Au fond d'eux-mêmes, les ravers
dénigrent l'individualisme et, par leur représentation du
monde au profit d'un discours prônant l'amour et la solidarité,
la vie ; ils transforment le vu, passif et subi en vécu intensif.
Il faut donc aller plus loin que les apparences de renfermement sur soi-même,
même si cela est observable a priori, et considérer ce monde
fictif que le raver se crée, où l'espace-temps de la fête
se décline comme un endroit de paix où la fusion/confusion
dans l'autre, hors de toute considération sociale, fait naître
un sentiment de partage, de bien-être... Désormais, le plaisir,
la jouissance sans contraintes ni frustrations permettent un abandon de
soi dans le grand collectif.
La fête, partage d'une expérience enracinée dans le
présent, fondées sur les perceptions sensorielles, et sensibles,
permet l'appartenance fusionnelle au groupe. En effet, c'est de l'expérience
sensible que va naître l'émotion, et c'est le partage de
cette émotion qui fonde par suite l'agrégation esthétique.
Le lien social spécifique peut s'expliquer par la décomposition
analytique qu'explique A. Petiau : rupture, consumation, et une communion.
" La rave, c'est d'abord un espace et un temps séparés
de la réalité sociale ordinaire. Une rupture donc, qui est
inhérente à l'activité festive et qu'on retrouve
de manière paroxystique dans la rave. " . La rave est une
fête transgression, c'est-à-dire qu'elle déconstruit
pour un temps, celui de la fête, les normes et règles du
social, l'univers structuré que constitue la culture . La transgression
permet ainsi l'exaltation du collectif.
Ce nouveau vécu introduit le pluriel dans nos sociétés.
L'analyse sociologique n'en est pas simplifiée tant le pluralisme
à l'uvre rend la société " polyphone,
voire cacophone " mais le risque est à prendre pour saisir
l'enjeu social de notre fin de siècle : la techno ne sera alors
plus vue comme une musique qui s'écoute seul, mais celle qui permet
d'appréhender le passage d'un mode de compréhension du réel
reposant sur l'individu à une approche donnant l'importance première
à la relation.
a : Du principium
individuationis au principium relationis
La postmodernité
a donc instauré un nouvel ordre social : " Il s'agit d'un
ordre communicationnel, symbolique en sons sens le plus fort, un ordre
qui, après la parenthèse de la Modernité fondée
sur le principium individuationis , retrouve le principium relationis
des sociétés traditionnelles ou primitives. " . Cette
mise en relation touche tous les domaines de la vie sociale, aussi bien
le religieux que le culturel ou le politique. Elle réinvestit cette
pulsion primaire, explique M. Maffesoli qui fait chercher un espace communautaire
où l'individu ne vaut qu'en fonction du ou des groupes dans lesquels
il est inséré ; c'est cela qui permet de parler de tribalisme.
Dès lors l'individu n'a plus cette fonction intangible qui lui
était attribuée par la Modernité. Son rôle,
ou plutôt ses rôles multiples sont désormais plus aléatoires,
incertains, et par conséquent plus ludiques, voire oniriques :
des manifestations telles celles que propose la musique techno permettent
à chacun de s'exprimer et de vivre le multiples potentialités
de son être.
Le principium relationis engendre un besoin de reliance, une pulsion d'être
avec l'autre, soit en somme une attraction sociale. Un monde des images
se forme, reposant sur ce que M. Heidegger nommait " Verwinderung
" et que G. Vattimo propose de traduire par les termes de reprise/acceptation/distorsion
: la reprise serait celle d'éléments archaïques (archétypes,
mythes...), acceptation de ce qui est (les apparences en particulier)
et distorsion de ces éléments archaïques rentrant dans
un mouvement de spirale qui les dynamise et leur donne un sens actuel.
Ce besoin d'être ensemble repose sans doute à la fois sur
un besoin intime, souvent inconscient de chacun, mais aussi sur les impératifs
que les exigences que la société contemporaine engendrent,
comme l'a noté B. Etienne : " La société est
une trame précaire et fragile, un ordre approximatif et toujours
changeant (...). Dans une espèce comme la nôtre, il n'y a
que des individus qui ne peuvent pas faire autrement que de vivre en groupe
" .
Les relations fortes qui existent au sein des multiples groupes aujourd'hui
témoignent en effet de cette primauté du groupe sur l'individu.
Tous les groupes se fondent sur la transcendance de l'individu : "
c'est cela ", écrit M Maffesoli, " qui m'incite à
parler d'une transcendance immanente, i.e qui dépasse les individus
et jaillit dans la continuité du groupe ." . Dans les rassemblements
humains, une force agit alors que bien souvent chacun croit agir : le
moi ne vaut que par référence à elle. Voilà
comment l'individualisme de la Modernité n'est plus valable, autant
en tant que pratique qu'en tant que construction idéologique. Au
fond, en suivant la réflexion de B. Etienne, l'individuation a
conduit à un individualisme forcené par les effets d'une
mondialisation qui prône un individu autonome, ce qui paradoxalement
a renforcé un communautarisme clanique . Aujourd'hui, la grande
histoire événementielle importe peu, mais plutôt les
histoires vécues au jour le jour, les situations imperceptibles
qui constituent la trame de l'idéal communautaire. " Il est
des moments où c'est moins l'individu qui compte que la communauté
dans laquelle il s'inscrit " . C'est un nouveau temps de l'histoire
qui commence alors...
b : Le temps des
tribus
Dans l'exploration des sociabilités alternatives, la résurgence
des communautés et des manifestations de la solidarité mécanique
au sens de Durkheim ou Toennies manifeste le développement de liens
d'interconnaissance fondés sur la réhabilitation de la quotidienneté,
de la sensibilité dans la raison, de l'acceptation de règles
de conduite spécifiques. " (
) L'individualisme, la raison
instrumentale, la toute-puissance de la technique et le " tout économique
" ne suscitent plus l'adhésion d'antan, ils ne fonctionnent
plus comme mythes fondateurs ou comme buts à atteindre. Autrement
dit, l'idéal démocratique est remplacé par ce que
l'on peut appeler l'idéal communautaire. " . Dans la trame
du vécu quotidien, Maffesoli postule un lent remplacement des structures
individuelles et rationnelles par des structurations sociétales
et affectives. Les sociétés postmodernes sont articulées
sur la dialectique masse/tribu : " Au-delà ou en deçà,
des rationalisations ou légitimations a priori, c'est bien le groupe
fusionnel qui, empiriquement, prévaut. " . C'est alors un
être-ensemble alternatif qui se met en place, un Mit-sein effervescent,
une manière de vivre au présent et collectivement, une communauté
en pointillés. Des groupes se constituent autour d'affinités
sociales, religieuses, ludiques, hédonistes, forgeant une socialité
temporaire et perpétuellement en recomposition où s'agrègent
et s'agglutinent des participants volontaires qui tissent alors des liens
communicationnels de type néo-tribalique par lesquels la force
du local et de l'imaginaire produit un nouveau contrat social, de nouvelles
cités. Les musiques émergentes dans leur lutte symbolique
pour l'existence sociale et artistique traduisent le travail des sous-cultures
alliant la socialisation d'une minorité juvénile anomique,
l'utilisation plus ou moins ritualisée des techniques du corps
et de l'extase, pratiques de présentation de soi qui caractérisent
aussi bien la musique techno, que le rock ou le rap . Parmi ces cultures
musicales périphériques, nous développerons le cas
idéal-typique de la musique techno, comme expression d'une socialité
socialisante et communautaire des jeunes. Dans une herméneutique
revisitée du réel social, cette sociologie non immédiate
de l'immédiateté aborde les pratiques adolescentes au travers
de ses manifestations émergentes : la musique techno et ses pratiques
communautaires et festives dans les raves est une illustration contemporaine
de cette quête identitaire . La techno peut être appréhendée
comme expression d'un idéal communautaire des jeunes au travers
de deux maître-mots : le style exprimant le cadre général
dans lequel se déroule la vie sociale et l'image dont la profusion
est gage de reliance entre les individus alors même qu'une première
approche en ferait l'expression individualiste d'une " ère
du vide " . Face à la crise des religions institutionnelles
et des institutions politiques, la musique techno serait une réponse
alternative parmi d'autres, émergence d'un nouveau politique que
l'apolitisme de façade de la techno masque, renouvelant ainsi le
travail sur soi et sur son corps qui au travers d'une nouvelle façon
de danser en rave devient un travail sur le corps collectif dans lequel
Maffesoli voit une " dimension orgiastique ". Car la techno
n'a d'autre but que le plaisir, plaisir des sens, d'écoute, d'être
ensemble. Ce que la culture hédoniste véhicule dans la formule
de Michel Onfray " (
) Elire les vertus dyonisiennes du rire,
de la fête, de l'orgie, de la dérision. " . La nécessaire
résistance au néant et à l'atomisation individuelle
passe alors par la formation de nouveaux groupes sociaux qui mettent en
avant le plaisir spontané. Les grands rassemblements éphémères
et festifs que constituent les raves, agrégation autant esthétique
que politique, forge une Gemeinde (communauté émotionnelle)
caractéristique de ces socialités juvéniles. Plus
pacifique que rebelle, la musique techno fait naître face au vide
social un microsocial, des micro-univers. Les adolescents y élaborent
une sous/contre-culture qui leur permet de se repérer dans le jeu
des orientations contradictoires de la société en produisant
de l'intégration par l'invention d'espaces de déviances
tolérés remplissant des fonctions de régulation du
système. Le double processus d'identisation et d'identification
produit alors des signes distinctifs vestimentaires et consuméristes,
mais aussi des pratiques et des lieux réappropriés, exorcisés
par la fête. La manière dont cette musique se déploie
stigmatise, par le fait qu'elle enchante une dernière fois des
usines abandonnées, le passage de la société industrielle
à la société technicienne mue par les nouvelles techniques
informatiques et électroniques, moyens même de cette esthétique.
Elle permet à des territoires et à des régions d'accomplir
le travail de deuil du monde industriel. " Derrière un mécanisme
de transfiguration de la scène festive, les participants sont amenés
à faire l'expérience de la vie sociétale, même
si ce n'est qu'en termes d'essais. C'est dans la sphère du banal,
du quotidien que les ravers errent, d'après l'étymologie
du mot errer (errare, " aller à l'aventure " et aberare,
" s'éloigner " ). " . Si la musique est un enchantement
qui permet de proposer un sens à leur expérience du quotidien,
c'est que l'hyperconformisme des goûts et des styles est au cur
de cette culture et de cette sociabilité adolescentes. " Le
moralisme multiforme (
) n'est plus en prise sur une vie sociale
qui, de multiples manières échappe aux injonctions du devoir-être
(
). L'esprit du temps est à la relativisation de l'utilitarisme."
. Comme l'explique Didier Anzieu dans nos sociétés, c'est
une manière d'être esthétique qui tend à prévaloir
; la vie est désormais vécue comme un uvre d'art et
l'esthétique comme manière de sentir, d'éprouver
en commun. Ce monde vécu est mû par l'imaginaire qui réorganise
les identités et les processus inconscients de groupe au principe
des attitudes esthétiques. Il constitue un cadre onirique pour
la musique techno. Les manifestations techno dans l'effervescence des
rites, le secret des lieux et des contradictions donnent le sentiment
de participer à un corps collectif par la médiation de son
propre corps et confère à l'imaginaire la fonction de structurer
le social. " Les raves constituent un événement dans
toute son ampleur, qui nous invite à revisiter les théories
reconnues de la fête. Car chaque rave est fondamentalement l'occasion
d'une véritable fête moment de destruction/(re) création
du collectif. " . La communauté est moins caractérisée
par un projet tourné vers l'avenir (projectum) que par la réalisation
dans l'action d'une pulsion à être ensemble. Les techniques
de mixage des sons dans la musique techno renvoient au mélange
des identités dans le groupe. C'est donc le groupe par sa solidarité,
les liens qu'il crée qui servent de toile de fond à la question
de l'identité. Ces formes allogènes de socialisation. Elle
sert simplement de toile de fond pour faire ressortir une réalisation
sociale, qui, quelqu'imparfaite qu'elle soit, n'en exprime pas moins cette
cristallisation des sentiments. Dans cette perspective, la communauté
est mois caractérisée par un projet tourné vers l'avenir
(pro-jectum) que la réalisation dans l'action d'une pulsion à
être ensemble. C'est par la proximité et parce qu'il y a
partage d'un même territoire (qu'il soit réel ou symbolique
) que naît l'idée communautaire et l'éthique qui lui
est corollaire. Ces tribus font ainsi suite à l'atomisation individuelle
de notre société contemporaine.
Graphique 20. Question 16 : La techno est-elle :
Graphique 21. Question 16 : La techno est-elle :
L'enquête confirme d'ailleurs ce phénomène. Si pour
27,36 % des personnes interrogées, la techno est vue comme pouvant
recréer une communauté, dans une proportion moindre (16,98
%) comme un remède contre une forme d'exclusion sociale, ou une
alternative aux formes institutionnelles de socialisation (17,92 %), la
réponse la plus fréquemment citée est bien "
rien de tout cela ". (34,91 %). Si une partie importante des jeunes
ne voit dans la techno aucune forme de tribalisme ou néo-tribalisme,
il est possible d'avancer que beaucoup ne se représentent et n'intègrent
pas cette dimension de la techno. Celle-ci est peut-être pour eux
un vecteur de rassemblement, mais il est fondamental de voir que ceci
n'est pas la finalité première de cette musique, ce que
confirme par ailleurs les quelques rares réponses textes, dont
la plupart mentionnent que la techno n'est rien d'autre qu'une fête,
un plaisir, un moyen de s'amuser (15 occurrences sur les 93 personnes
interrogées).
et ceux qui, au contraire, ont le désir de faire la fête
et partager du plaisir...
Le graphique 40 monte en outre le fait que la plus grande proportion des
jeunes qui vont en rave écoutent de la techno pour se changer les
idées voient aussi dans cette musique ce qu'ils ressentent comme
une exclusion sociale dans leur vie quotidienne (39,29 % d'entre eux).
Ceci montre bien qu'il y a plusieurs catégories d'auditeurs de
musique techno : ceux qui se cachent, recherchent la solitude et un cocon
protecteur et qui sont en fait minoritaires, et ceux qui, au contraire,
ont le désir de faire la fête et partager du plaisir...
Graphique 22. Questions 10 et 5 croisées :La techno est-elle pour
vous le moyen de recréer une communauté, un remède
... (en abscisse) et écouter de la techno, se rendre en rave, est-ce
: un moyen de se procurer du plaisir, ... (en ordonnée).
NB : Pour des raisons de lisibilité, la colonne des " non-réponse
" n'apparaît pas ici
Une pensée
complexe, à la différence de celle utilitariste ou rationnelle,
qui fait place au non-logique, à l'affect, permet de faire ressortir
la prééminence du groupe, de la tribu qui ne se projette
pas dans le lointain mais dans ce concret extrême que constitue
le présent. Pour M. Maffesoli, nombreux sont les auteurs qui n'ont
pas saisi que, selon les époques, un style de sensibilité
prédomine, un style qui spécifie les rapports que nous établissons
avec les autres. C'est pourquoi il considère que " les ressassements
sur la narcissisme ou le développement de l'individualisme, lieux
communs de nombre d'analyses sociologiques et journalistiques sont des
pensées convenues " . La perspective mécanique du groupe
doit être ce levier méthodologique permettant de comprendre
cet être-ensemble qui réorganise l'économie sexuelle,
le rapport au travail, le temps libre, la solidarité dans les divers
regroupements qui se multiplient aujourd'hui. Ceci modifie d'ailleurs
le rapport à l'Altérité, mais aussi plus précisément
à l'étranger. La perspective politique considère
une solidarité organique des individus rationnels entre eux et
de leurs ensembles à l'Etat. Une vision de la société
en termes de clans permet de se confronter à une solidarité
qui accentue le tout. Pour G. Simmel, le général est dans
la perspective individualiste " ce à quoi tous sont partie
prenante plutôt que ce qui est commun à tous " . Or,
c'est ce " commun à tous " qui semble pertinent aujourd'hui.
Et au rêve de l'Unité, dépassé lui aussi, succède
l'unicité, à savoir l'ajustement d'éléments
divers. Certes, ces tribus peuvent avoir un objectif, une finalité,
mais l'essentiel demeure dans le fait qu'elles dépensent de l'énergie
pour la constitution du groupe en tant que tel. Le dynamisme sociétal
qui parcourt le corps social est à mettre en relation avec la capacité
qu'ont les micros-groupes à se créer ; il s'agit peut-être
là de la création par excellence : la constitution en réseaux
des groupes contemporains est l'expression la plus achevée de la
créativité des masses. En somme, ces réseaux qui
n'ont d'autres buts que de rassembler, quadrillent aujourd'hui la vie
quotidienne des grands ensembles. C'est ainsi que le tribalisme imprègne
de plus en plus les modes de vie, rappelant l'importance de l'affect dans
la vie sociale, il tend même à devenir une fin en soi. Cette
phrase de B. Etienne résume alors parfaitement la signification
sociale du tribalisme aujourd'hui : " c'est donc l'échec de
la République moniste qui éclate quand l'individu libre
et autonome refuse la socialisation civique et préfère la
communautarisation par le bas parce qu'il n'a pas trouvé d'interstices
entre le particulier et l'universel, entre l'individuation forcenée
par le marché libre et la chaleur nécessaire à la
vie. " .
Finalement, la musique
techno montre à que point Dieu (et la théologie), l'Esprit
(et la philosophie), l'individu (et l'économie) laissent leur place
au regroupement. " . Mais l'idéal communautaire ne se vit
ni dans les églises, ni dans la forme profane de la religion qu'est
la politique. Il se retrouve au contraire de manière diffuse dans
l'ensemble de la vie sociale.
L'idéal démocratique théorique et conceptuel a laissé
sa place à ce nouvel idéal, celui d'une forme vécue
au quotidien. La vision de F. Nietzsche était peut-être prémonitoire
: " Aujourd'hui solitaires, vous qui vivez séparés,
vous serez un jour un peuple. Ceux qui se sont désignés
eux-mêmes formeront un jour un peuple désigné et c'est
de ce peuple que naîtra l'existence qui dépasse l'homme.
" .
La techno s'apparente à un enchantement dans un monde désenchanté,
celui de l'ère du vide, dont les mots d'ordre, les idéologies
ont disparu... Elle ne reproduit donc pas le vide mais tente bien de lui
fournir une alternative. Avec la musique techno, la machine n'est plus
une gigantesque machine symbolique mais ce par quoi l'homme est uvre
de lui-même. Mieux que les idéaux politiques, elle peut mettre
en commun les existences singulières et par là proposer
une solution nouvelle de socialisation face à l'échec de
ses formes traditionnelles et institutionnelles. La techno a contaminé
les domaines de l'art et de la politique, au point qu'ils ne forment plus
qu'un seul espace. Ces domaines ne sont plus séparés comme
s'ils définissaient deux champs hétérogènes,
mais se sont soudés l'un à l'autre dans des agencements
collectifs et éphémères formés autour de sensations
communes...De tous les arts, conclut H. Dufourt, " la musique est
celui qui, le plus manifestement, produit du sens avec des artifices pour
symboliser la continuité de l'entreprise humaine, en intégrant
dans l'unité de la mémoire collective les fonctions nouvelles
de la technicité qu'elle intériorise " . L'identité
de la mémoire et de la création constitue le fondement de
toute culture, et définit l'essence et le processus de la civilisation
.
ANNEXE.
Résultats de l'enquête par questionnaires
Les jeunes et la techno
Cette annexe présente les tableaux d'effectifs pour chacune des
40 questions de l'enquête et pour 28 tris croisés.
L'échantillon total représente 93 observations.
1. Quel est votre âge ?
La question est à réponse ouverte numérique. Les
observations sont regroupées en 6 classes d'égale amplitude.
2. Quel est votre sexe ?
3. Etes-vous :
4. Catégorie
socio-professionnelle du père
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